Marc-Aurèle et un Récollet

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À l’enseigne du pot cassé - Collection Scripta Manent N°43 (p. 133-140).




MARC-AURÈLE
ET UN RÉCOLLET




MARC-AURÈLE. — Je crois me reconnaître enfin. Voici certainement le Capitole, et cette basilique est le temple ; cet homme que je vois est sans doute prêtre de Jupiter. Ami, un petit mot, je vous prie.


LE RÉCOLLET. — Ami ! l’expression est familière. Il faut que vous soyez bien étranger pour aborder ainsi frère Fulgence le récollet, habitant du Capitole, confesseur de la duchesse de Popoli, et qui parle quelquefois au pape comme s’il parlait à un homme.

MARC-AURÈLE. — Frère Fulgence au Capitole ! Les choses sont un peu changées. Je ne comprends rien à ce que vous dites. Est-ce que ce n’est pas ici le temple de Jupiter ?

LE RÉCOLLET. — Allez, bonhomme, vous extravaguez. Qui êtes-vous, s’il vous plaît, avec votre habit à l’antique, et votre petite barbe ? d’où venez-vous, et que voulez-vous ?

MARC-AURÈLE. — Je porte mon habit ordinaire ; je reviens voir Rome : je suis Marc-Aurèle.

LE RÉCOLLET. — Marc-Aurèle ? J’ai entendu parler d’un nom à peu près semblable. Il y avait un empereur païen, à ce que je crois, qui se nommait ainsi.

MARC-AURÈLE. — C’est moi-même. J’ai voulu revoir cette Rome qui m’aimait, et que j’ai aimée ; ce Capitole où j’ai triomphé en dédaignant les triomphes, cette terre que j’ai rendue heureuse. Mais je ne reconnais plus Rome. J’ai revu la colonne qu’on m’a érigée, et je n’y ai plus retrouvé la statue du sage Antonin mon père : c’est un autre visage.

LE RÉCOLLET. — Je le crois bien, monsieur le damné. Sixte-Quint a relevé votre colonne ; mais il y a mis la statue d’un homme qui valait mieux que votre père et vous.

MARC-AURÈLE. — J’ai toujours cru qu’il était fort aisé de valoir mieux que moi ; mais je croyais qu’il était difficile de valoir mieux que mon père. Ma piété a pu m’abuser : tout homme est sujet à l’erreur. Mais pourquoi m’appelez-vous damné ?

LE RÉCOLLET. — C’est que vous l’êtes. N’est-ce pas vous (autant qu’il m’en souvient) qui avez tant persécuté des gens à qui vous aviez obligation, et qui vous avaient procuré de la pluie pour battre vos ennemis ?

MARC-AURÈLE. — Hélas ! j’étais bien loin de persécuter personne. Je rendis grâces au ciel de ce que, par une heureuse conjoncture, il vint à propos un orage dans le temps que mes troupes mouraient de soif ; mais je n’ai jamais entendu dire que j’eusse obligation de cet orage aux gens dont vous me parlez, quoiqu’ils fussent de fort bons soldats. Je vous jure que je ne suis point damné. J’ai fait trop de bien aux hommes pour que l’essence divine veuille me faire du mal. Mais dites-moi, je vous prie, où est le palais de l’empereur mon successeur ? Est-ce toujours sur le mont Palatin ? car en vérité je ne reconnais plus mon pays.

LE RÉCOLLET. — Je le crois bien vraiment ; nous avons tout perfectionné. Si vous voulez, je vous mènerai à Monte-Cavallo : vous baiserez les pieds du saint-père, et vous aurez des indulgences, dont vous paraissez avoir grand besoin.

MARC-AURÈLE. — Accordez-moi d’abord la vôtre ; et, dites-moi franchement, est-ce qu’il n’y aurait plus d’empereur, ni d’empire romain ?

LE RÉCOLLET. — Si fait, si fait, il y a un empereur et un empire ; mais tout cela est à quatre cents lieues d’ici, dans une petite ville appelée Vienne, sur le Danube. Je vous conseille d’y aller voir vos successeurs ; car ici vous risqueriez de voir l’inquisition. Je vous avertis que les révérends pères dominicains n’entendent point raillerie, et qu’ils traiteraient fort mal les Marc-Aurèle, les Antonin, les Trajan et les Titus, gens qui ne savent pas leur catéchisme.

MARC-AURÈLE. — Un catéchisme ! l’inquisition ! des dominicains ! des récollets ! un pape ! et l’empire romain dans une petite ville sur le Danube ! Je ne m’y attendais pas : je conçois qu’en seize cents ans les choses de ce monde doivent avoir changé de face. Je serais curieux de voir un empereur romain marcoman, quade, cimbre, ou teuton.

LE RÉCOLLET. — Vous aurez ce plaisir-là quand vous voudrez, et même de plus grands. Vous seriez donc bien étonné si je vous disais que des Scythes ont la moitié de votre empire, et que nous avons l’autre ; que c’est un prêtre comme moi qui est le souverain de Rome ; que frère Fulgence pourra l’être à son tour ; que je donnerai des bénédictions au même endroit où vous traîniez à votre char des rois vaincus ; et que votre successeur du Danube n’a pas à lui une ville en propre, mais qu’il y a un prêtre qui doit lui prêter la sienne dans l’occasion.

MARC-AURÈLE. — Vous me dites là d’étranges choses. Tous ces grands changements n’ont pu se faire sans de grands malheurs. J’aime toujours le genre humain, et je le plains.

LE RÉCOLLET. — Vous êtes trop bon. Il en a coûté, à la vérité, des torrents de sang, et il y a eu cent provinces ravagées ; mais il ne fallait pas moins que cela pour que frère Fulgence dormît au Capitole à son aise.

MARC-AURÈLE. — Rome, cette capitale du monde, est donc bien déchue et bien malheureuse ?

LE RÉCOLLET. — Déchue, si vous voulez ; mais malheureuse, non. Au contraire, la paix y règne, les beaux-arts y fleurissent. Les anciens maîtres du monde ne sont plus que des maîtres de musique. Au lieu d’envoyer des colonies en Angleterre, nous y envoyons des châtrés et des violons. Nous n’avons plus de Scipions qui détruisent des Carthages ; mais aussi nous n’avons plus de proscriptions : nous avons changé la gloire contre le repos.

MARC-AURÈLE. — J’ai tâché dans ma vie d’être philosophe ; je le suis devenu véritablement depuis. Je trouve que le repos vaut bien la gloire ; mais par tout ce que vous me dites, je pourrais soupçonner que frère Fulgence n’est pas philosophe.

LE RÉCOLLET. — Comment ! je ne suis pas philosophe ! je le suis à la fureur. J’ai enseigné la philosophie et, qui plus est, la théologie.

MARC-AURÈLE. — Qu’est-ce que cette théologie, s’il vous plaît ?

LE RÉCOLLET. — C’est… c’est ce qui fait que je suis ici, et que les empereurs n’y sont plus. Vous paraissez fâché de ma gloire, et de la petite révolution qui est arrivée à votre empire ?

MARC-AURÈLE. — J’adopte les décrets éternels ; je sais qu’il ne faut pas murmurer contre la destinée ; j’admire la vicissitude des choses humaines : mais, puisqu’il faut que tout change, puisque l’empire romain est tombé, les récollets pourront avoir leur tour.

LE RÉCOLLET. — Je vous excommunie, et je vais à matines.

MARC-AURÈLE. — Et moi je vais me rejoindre à l’Être des êtres.