Marc Aurèle ou La fin du monde antique/Chapitre XVI

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Calmann-Lévy (pp. 249-272).


CHAPITRE XVI.


MARC-AURÈLE CHEZ LES QUADES — LE LIVRE DES PENSÉES.


Trop peu soucieux de ce qui se passait dans le reste du monde, le gouvernement de Marc-Aurèle semblait n’exister que pour les progrès de l’intérieur. Le seul grand empire organisé qui touchât aux frontières romaines, celui des Parthes, cédait devant les légions. Lucius Verus et Avidius Cassius conquéraient des provinces que Trajan n’avait occupées que passagèrement, l’Arménie, la Mésopotamie, l’Adiabène[1]. Le véritable danger était au-delà du Rhin et du Danube. Là vivaient, dans une menaçante obscurité, des populations énergiques, pour la plupart germaniques de race, que les Romains ne connaissaient guère que par ces beaux et fidèles gardes du corps (les Suisses de ces temps-là), que certains empereurs aimèrent à se donner, ou par ces gladiateurs superbes qui, dévoilant tout à coup dans l’amphithéâtre la beauté de leurs formes nues, faisaient éclater l’admiration de l’assistance[2]. Conquérir pas à pas ce monde impénétrable, reculer lieue par lieue les limites de la civilisation ; pour cela, s’établir fortement en Bohême, dans ce quadrilatère central de l’Europe, où il devait y avoir encore un fond considérable de Boïens celtiques ; de là, s’avancer comme les défricheurs américains, détruire arbre par arbre la forêt Hercynienne, substituer des colonies à des tribus sans attache avec le sol, fixer et civiliser ces populations pleines d’avenir, faire bénéficier l’empire de leurs rares qualités, de leur solidité, de leur force corporelle, de leur énergie ; porter les vraies frontières de l’empire, d’un côté, sur l’Oder ou la Vistule, de l’autre, sur le Pruth ou le Dniester, et donner ainsi à la partie latine de l’empire une prépondérance décidée, qui eût empêché le schisme de la partie grecque et orientale ; au lieu de bâtir cette funeste Constantinople, mettre la seconde capitale à Bâle ou à Constance, et assurer ainsi, pour le grand bien de l’empire, aux peuples celto-germains l’hégémonie politique qu’ils devaient conquérir plus tard sur les ruines de l’empire, voilà quel aurait dû être le programme des Romains éclairés, s’ils avaient été mieux renseignés sur l’état de l’Europe et de l’Asie, sur la géographie et l’ethnographie comparées.

L’expédition mal concertée de Varus (an 10 de J.-C.) et le vide éternel qu’elle laissa dans les numéros des légions furent comme un épouvantail qui détourna la pensée romaine de la grande Germanie. Tacite, seul, vit l’importance de cette région pour l’équilibre du monde. Mais l’état de division où étaient les tribus germaniques endormait les inquiétudes que les esprits sagaces auraient dû concevoir. Tandis que ces peuplades, en effet, plus portées vers l’indépendance locale que vers la centralisation, ne formaient pas d’agrégat militaire, elles donnaient peu à craindre. Mais leurs confédérations étaient redoutables. On sait quelles conséquences eut celle qui se forma, au iiie siècle, sur la rive droite du Rhin, sous le nom de Francs. Vers l’an 166, une ligue puissante se forma en Bohême, en Moravie et dans le nord de la Hongrie actuelle. Les noms d’une foule de peuplades, qui devaient plus tard remplir le monde, furent entendus pour la première fois. La grande poussée des barbares commençait ; les Germains, jusque-là inattaquables, attaquaient. La digue crevait sur le Danube, dans la région de l’Autriche et de la Hongrie, vers Presbourg, Comorn et Gran. Tous les peuples germains et slaves, depuis la Gaule jusqu’au Don, Marcomans, Quades, Narisques, Hermundures, Suèves, Sarmates, Victovales, Roxolans, Bastarnes, Costoboques, Alains, Peucins, Vandales, Jazyges, semblèrent d’accord pour forcer la frontière et inonder l’empire. La pression venait de plus loin. Refoulés par les barbares septentrionaux, probablement par les Goths, toute la masse slave et germanique semblait en mouvement ; ces barbares avec leurs femmes et leurs enfants, voulaient qu’on les reçût dans l’empire, qu’on leur donnât des terres ou de l’argent, offrant en retour leurs bras pour n’importe quel service militaire. Ce fut un véritable cataclysme humain. La ligne du Danube fut enfoncée. Les Vandales et les Marcomans s’établirent en Pannonie ; la Dacie fut piétinée par vingt peuples ; les Costoboques coururent jusqu’en Grèce ; la Rhétie et le Norique se virent envahis ; les Marcomans passèrent les Alpes Juliennes, mirent le siège devant Aquilée, saccagèrent tout jusqu’à la Piave. Devant ce choc épouvantable, l’armée romaine plia ; le nombre des captifs emmenés par les barbares fut énorme[3] ; l’alarme fut vive en Italie ; on déclara que, depuis le temps des guerres puniques, Rome n’avait pas eu à soutenir une attaque aussi furieuse[4].

C’est une vérité bien constatée que le progrès philosophique des lois ne répond pas toujours à un progrès dans la force de l’État. La guerre est chose brutale ; elle veut des brutaux ; souvent il arrive ainsi que les améliorations morales et sociales entraînent un affaiblissement militaire. L’armée est un reste de barbarie, que l’homme de progrès conserve comme un mal nécessaire ; or, il est rare qu’on fasse avec succès ce qu’on fait comme un pis aller. Antonin avait déjà une forte aversion pour l’emploi des armes[5] ; sous son règne, les mœurs des camps s’amollirent beaucoup[6]. On ne peut nier que l’armée romaine n’eût perdu sous Marc-Aurèle une partie de sa discipline et de sa vigueur[7]. Le recrutement se faisait difficilement ; le remplacement et l’enrôlement des barbares avaient entièrement changé le caractère de la légion[8] ; sans doute le christianisme soutirait déjà le meilleur des forces de l’État. Quand on songe qu’à côté de cette décrépitude s’agitaient des bandes sans patrie, paresseuses au travail de la terre, n’aimant qu’à tuer, ne cherchant que bataille, fût-ce contre leurs congénères[9], il était clair qu’une grande substitution de races aurait lieu. L’humanité civilisée n’avait pas encore assez dompté le mal pour pouvoir s’abandonner au rêve du progrès par la paix et la moralité.

Marc-Aurèle, devant cet assaut colossal de toute la barbarie, fut vraiment admirable. Il n’aimait pas la guerre et ne la faisait que malgré lui ; mais, quand il fallut, il la fit bien ; il fut grand capitaine par devoir. Une effroyable peste se joignait à la guerre. Ainsi éprouvée, la société romaine fit appel à toutes ses traditions, à tous les rites ; il y eut, comme d’ordinaire à la suite des fléaux, une réaction en faveur de la religion nationale. Marc-Aurèle s’y prêta. On vit le bon empereur présider lui-même en qualité de grand pontife aux sacrifices, prendre un fer de javelot dans le temple de Mars, le plonger dans le sang, le lancer vers le point du ciel où était l’ennemi[10]. On arma tout, esclaves, gladiateurs, bandits, diogmites (agents de police) ; on soudoya des bandes germaniques contre les Germains ; on fit argent des objets précieux du garde-meuble impérial, pour éviter d’établir de nouveaux impôts.

La vie de Marc-Aurèle presque entière se passa désormais dans la région du Danube, à Carnonte[11] près de Vienne, ou à Vienne même, sur les bords du Gran, en Hongrie, parfois à Sirmium[12]. Son ennui était immense ; mais il savait vaincre son ennui. Ces insipides campagnes contre les Quades et les Marcomans furent très bien conduites ; le dégoût qu’il en éprouvait ne l’empêchait pas d’y mettre l’application la plus consciencieuse. L’armée l’aimait et fit parfaitement son devoir. Modéré même envers les ennemis, il préféra un plan de campagne long, mais sûr, à des coups foudroyants ; il délivra complètement la Pannonie, repoussa tous les barbares sur la rive gauche du Danube, fit même de grandes pointes au-delà de ce fleuve, et pratiqua prudemment la tactique, dont on abusa plus tard, d’opposer les barbares aux barbares.

Paternel et philosophe avec ces hordes à demi sauvages, il s’obstinait, par respect pour lui-même, à conserver envers elles des égards qu’elles ne comprenaient pas, à la façon d’un gentilhomme qui, par gageure de dignité personnelle, traiterait des Peaux-Rouges comme des gens bien élevés. Il leur prêchait naïvement la raison et la justice, et il finit par leur inspirer du respect[13]. Peut-être, sans la révolte d’Avidius Cassius, eût-il réussi à faire une province de Marcomannie (Bohême), une autre de Sarmatie (Galicie) et à sauver l’avenir[14]. Il admit sur une large échelle le soldat germain dans les légions ; il accorda des terres en Dacie, en Pannonie, en Mésie, dans la Germanie romaine, à ceux qui voulaient travailler[15], mais maintint très ferme la limite militaire, établit une rigoureuse police sur le Danube et ne laissa pas une seule fois le prestige de l’empire souffrir des concessions que lui arrachaient la politique et l’humanité.

Ce fut dans le cours d’une de ces expéditions que, campé sur les bords du Gran, au milieu des plaines monotones de la Hongrie[16], il écrivit les plus belles pages du livre exquis qui nous a révélé son âme tout entière. Ce qui coûtait le plus à Marc-Aurèle dans ces lointaines guerres, c’était d’être privé de sa compagnie ordinaire de savants et de philosophes. Presque tous avaient reculé devant les fatigues et étaient restés à Rome[17]. Occupé tout le jour aux exercices militaires, il passait les soirées dans sa tente, seul avec lui-même. Là, il se débarrassait de la contrainte que ses devoirs lui imposaient ; il faisait son examen de conscience et songeait à l’inutilité de la lutte qu’il soutenait vaillamment. Sceptique sur la guerre, même en la faisant, il se détachait de tout, et, se plongeant dans la contemplation de l’universelle vanité, il doutait de la légitimité de ses propres victoires : « L’araignée est fière de prendre une mouche, écrivait-il ; tel est fier de prendre un levraut ; tel, de prendre une sardine ; tel, de prendre des sangliers ; tel, des Sarmates. Au point de vue des principes, tous brigands[18]. » Les Entretiens d’Épictète, par Arrien, étaient le livre préféré de l’empereur ; il les lisait avec délices et, sans le vouloir, il était amené à les imiter[19]. Telle fut l’origine de ces pensées détachées, formant douze cahiers, qu’on réunit après sa mort sous ce titre : Au sujet de lui-même[20].

Il est probable que, de bonne heure, Marc tint un journal intime de son état intérieur. Il y inscrivait, en grec, les maximes auxquelles il recourait pour se fortifier, les réminiscences de ses auteurs favoris, les passages des moralistes qui lui parlaient le plus, les principes qui, dans la journée, l’avaient soutenu, parfois les reproches que sa conscience scrupuleuse croyait avoir à s’adresser.


On se cherche des retraites solitaires, chaumières rustiques, rivages des mers, montagnes ; comme les autres, tu aimes à rêver tout cela. Quelle naïveté, puisqu’il t’est permis, à chaque heure, de te retirer en ton âme ? Nulle part l’homme n’a de retraite plus tranquille, surtout s’il possède en lui-même de ces choses dont la contemplation suffit pour rendre le calme. Sache donc jouir de cette retraite, et là renouvelle tes forces. Qu’il y ait là de ces maximes courtes, fondamentales, qui tout d’abord rendront la sérénité à ton âme et te remettront en état de supporter avec résignation le monde où tu dois revenir[21].


Pendant les tristes hivers du Nord, cette consolation lui devint encore plus nécessaire. Il avait passé cinquante ans ; la vieillesse était chez lui prématurée. Un soir, toutes les images de sa pieuse jeunesse remontèrent en son souvenir, et il passa quelques heures délicieuses à supputer ce qu’il devait à chacun des êtres bons qui l’avaient entouré[22].


Exemple de mon aïeul Verus : douceur des mœurs, patience inaltérable.

Qualités qu’on prisait dans mon père, souvenir qu’il m’a laissé : modestie, caractère mâle.

Souvenir de ma mère : sa piété, sa bienfaisance ; pureté d’âme qui allait jusqu’à s’abstenir, non seulement de faire le mal, mais même d’en concevoir la pensée ; vie frugale et qui ressemblait si peu au luxe des riches[23].


Puis lui apparaissaient tour à tour Diognète, qui lui inspira le goût de la philosophie et rendit agréables à ses yeux le grabat, la couverture consistant en une simple peau et tout l’appareil de la discipline hellénique ; Junius Rusticus, qui lui apprit à éviter toute affectation d’élégance dans le style et lui prêta les Entretiens d’Épictète[24] ; Apollonius de Chalcis, qui réalisait l’idéal stoïcien de l’extrême fermeté et de la parfaite douceur ; Sextus de Chéronée, si grave et si bon ; Alexandre de Cotiée, qui reprenait avec une politesse si raffinée ; Fronton, « qui lui apprit ce qu’il y a dans un tyran d’envie, de duplicité, d’hypocrisie, et ce qu’il peut y avoir de dureté dans le cœur d’un patricien » ; son frère Sévérus, « qui lui fit connaître Thraséa, Helvidius, Caton, Brutus, qui lui donna l’idée de ce qu’est un État libre, où la règle est l’égalité naturelle des citoyens et l’égalité de leurs droits ; d’une monarchie qui respecte avant tout la liberté des citoyens » ; et, dominant tous les autres de sa grandeur immaculée, Antonin, son père par adoption, dont il nous trace le portrait avec un redoublement de reconnaissance et d’amour.


Je remercie les dieux, dit-il en terminant, de m’avoir donné de bons aïeuls, de bons parents, une bonne sœur, de bons maîtres, et, dans mon entourage, dans mes proches, dans mes amis, des gens presque tous remplis de bonté. Jamais je ne me suis laissé aller à aucun manque d’égards envers eux ; par ma disposition naturelle, j’aurais pu, dans l’occasion, commettre quelque irrévérence ; mais la bienfaisance des dieux n’a pas permis que la circonstance s’en soit présentée. Je dois encore aux dieux d’avoir conservé pure la fleur de ma jeunesse ; de ne m’être pas fait homme avant l’âge, d’avoir même différé au-delà ; d’avoir été élevé sous la loi d’un prince et d’un père qui devait dégager mon âme de toute fumée d’orgueil, me faire comprendre qu’il est possible, tout en vivant dans un palais, de se passer de gardes, d’habits resplendissants, de torches, de statues, m’apprendre enfin qu’un prince peut presque resserrer sa vie dans les limites de celle d’un simple citoyen, sans montrer pour cela moins de noblesse et moins de vigueur, quand il s’agit d’être empereur et de traiter les affaires de l’État. Ils m’ont donné de rencontrer un frère dont les mœurs étaient une continuelle exhortation à veiller sur moi-même, en même temps que sa déférence et son attachement devaient faire la joie de mon cœur… Si j’ai eu le bonheur d’élever ceux qui avaient soigné mon éducation aux honneurs qu’ils semblaient désirer ; si j’ai connu Apollonius, Rusticus, Maximus ; si, plusieurs fois, m’a été offerte, entourée de tant de lumière, l’image d’une vie conforme à la nature (je suis resté en deçà du but, il est vrai : mais c’est ma faute) ; si mon corps a résisté jusqu’à cette heure à la rude vie que je mène ; si je n’ai touché ni à Bénédicta ni à Théodote ; si, malgré mes fréquents dépits contre Rusticus, je n’ai jamais passé les bornes, ni rien fait dont j’aie eu à me repentir ; si ma mère, qui devait mourir jeune, a pu néanmoins passer près de moi ses dernières années ; si, chaque fois que j’ai voulu venir au secours de quelque personne pauvre ou affligée, je ne me suis jamais entendu dire que l’argent me manquait ; si, moi-même, je n’ai eu besoin de rien recevoir de personne ; si le sort m’a donné une femme si complaisante, si affectueuse, si simple ; si j’ai trouvé tant de gens capables pour l’éducation de mes enfants ; si, à l’origine de ma passion pour la philosophie, je ne suis pas devenu la proie de quelque sophiste, c’est aux dieux que je le dois. Oui, tant de bonheurs ne peuvent être l’effet que de l’assistance des dieux et d’une heureuse fortune.


Cette divine candeur respire à chaque page. Jamais on n’écrivit plus simplement pour soi, à seule fin de décharger son cœur, sans autre témoin que Dieu. Pas une ombre de système. Marc-Aurèle, à proprement parler, n’a pas de philosophie ; quoiqu’il doive presque tout au stoïcisme transformé par l’esprit romain, il n’est d’aucune école. Selon notre goût, il a trop peu de curiosité ; car il ne sait pas tout ce que pouvait savoir un contemporain de Ptolémée et de Galien ; il a sur le système du monde quelques opinions qui n’étaient pas au niveau de la plus haute science de son temps. Mais sa pensée morale, ainsi dégagée de tout lien avec un système, y gagne une singulière élévation. L’auteur du livre de l’Imitation lui-même, quoique fort détaché des querelles d’école, n’atteint pas jusque-là ; car sa manière de sentir est essentiellement chrétienne ; ôtez les dogmes chrétiens, son livre ne garde plus qu’une partie de son charme. Le livre de Marc-Aurèle, n’ayant aucune base dogmatique, conservera éternellement sa fraîcheur. Tous, depuis l’athée ou celui qui se croit tel, jusqu’à l’homme le plus engagé dans les croyances particulières de chaque culte, peuvent y trouver des fruits d’édification. C’est le livre le plus purement humain qu’il y ait. Il ne tranche aucune question controversée. En théologie, Marc-Aurèle flotte entre le déisme pur, le polythéisme interprété dans un sens physique, à la façon des stoïciens, et une sorte de panthéisme cosmique. Il ne tient pas plus à l’une des hypothèses qu’à l’autre, et il se sert indifféremment des trois vocabulaires, déiste, polythéiste, panthéiste. Ses considérations sont toujours à deux faces, selon que Dieu et l’âme ont ou n’ont pas de réalité. « Quitter la société des hommes n’a rien de bien terrible, s’il y a des dieux ; et, s’il n’y a pas de dieux, ou qu’ils ne s’occupent pas des choses humaines, que m’importe de vivre dans un monde vide de dieux ou vide de providence ? Mais certes, il y a des dieux, et ils ont à cœur les choses humaines[25]. »

C’est le dilemme que nous faisons à chaque heure ; car, si c’est le matérialisme le plus complet qui a raison, nous qui aurons cru au vrai et au bien, nous ne serons pas plus dupés que les autres. Si l’idéalisme a raison, nous aurons été les vrais sages, et nous l’aurons été de la seule façon qui nous convienne, c’est-à-dire sans nulle attente intéressée, sans avoir compté sur une rémunération.

Marc-Aurèle n’est donc pas un libre penseur ; c’est même à peine un philosophe, dans le sens spécial du mot. Comme Jésus, il n’a pas de philosophie spéculative ; sa théologie est tout à fait contradictoire ; il n’a aucune idée arrêtée sur l’âme et l’immortalité. Comment fut-il profondément moral sans les croyances qu’on regarde aujourd’hui comme les fondements de la morale ? Comment fut-il éminemment religieux sans avoir professé aucun des dogmes de ce qu’on appelle la religion naturelle ? C’est ce qu’il importe de rechercher.

Les doutes qui, au point de vue de la raison spéculative, planent sur les vérités de la religion naturelle ne sont pas, comme Kant l’a admirablement montré, des doutes accidentels, susceptibles d’être levés, tenant, ainsi qu’on se l’imagine parfois, à certains états de l’esprit humain. Ces doutes sont inhérents à la nature même de ces vérités et l’on peut dire sans paradoxe que, s’ils étaient levés, les vérités auxquelles ils s’attaquent disparaîtraient du même coup. Supposons, en effet, une preuve directe, positive, évidente pour tous, des peines et des récompenses futures ; où sera le mérite de faire le bien ? Il n’y aurait que des fous qui, de gaieté de cœur, courraient à leur damnation. Une foule d’âmes basses feraient leur salut cartes sur table ; elles forceraient en quelque sorte la main de la Divinité. Qui ne voit que, dans un tel système, il n’y a plus ni morale ni religion ? Dans l’ordre moral et religieux, il est indispensable de croire sans démonstration ; il ne s’agit pas de certitude, il s’agit de foi. Voilà ce qu’oublie un certain déisme, avec ses habitudes d’affirmation intempérante. Il oublie que les croyances trop précises sur la destinée humaine enlèveraient tout mérite moral. Pour nous, on nous annoncerait un argument péremptoire en ce genre, que nous ferions comme saint Louis, quand on lui parle de l’hostie miraculeuse : nous refuserions d’aller voir. Qu’avons-nous besoin de ces preuves brutales, qui n’ont d’application que dans l’ordre grossier des faits, et qui gêneraient notre liberté ? Nous craindrions d’être assimilés à ces spéculateurs de vertu ou à ces peureux vulgaires, qui portent dans les choses de l’âme le grossier égoïsme de la vie pratique. Dans les premiers jours qui suivirent l’établissement de la foi à la résurrection de Jésus, ce sentiment se produisit de la façon la plus touchante. Les vrais amis de cœur, les délicats aimèrent mieux croire sans preuve que de voir : « Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru ! » devint le mot de la situation. Mot charmant ! symbole éternel de l’idéalisme tendre et généreux qui a horreur de toucher de ses mains ce qui ne doit être vu qu’avec le cœur !

Notre bon Marc-Aurèle, sur ce point comme sur tous les autres, devança les siècles. Jamais il ne se soucia de se mettre d’accord avec lui-même sur Dieu et sur l’âme. Comme s’il avait lu la Critique de la raison pratique, il vit bien que, dès qu’il s’agit de l’infini, aucune formule n’est absolue, et qu’en pareille matière on n’a quelque chance d’avoir aperçu la vérité une fois en sa vie que si l’on s’est beaucoup contredit. Il détacha hautement la beauté morale de toute théologie arrêtée ; il ne permit au devoir de dépendre d’aucune opinion métaphysique sur la cause première. Jamais l’union intime avec le Dieu caché ne fut si poussée à de plus inouïes délicatesses.


Offre au gouvernement du dieu qui est au-dedans de toi un être viril, mûri par l’âge, ami du bien public, un Romain[26], un empereur, un soldat à son poste, attendant le signal de la trompette, un homme prêt à quitter la vie sans regret[27]. — Il y a bien des grains d’encens destinés au même autel, l’un tombe plus tôt, l’autre plus tard dans le feu ; mais la différence n’est rien[28]. — L’homme doit vivre selon la nature pendant le peu de jours qui lui sont donnés sur la terre, et, quand le moment de la retraite est venu, se soumettre avec douceur, comme une olive qui, en tombant, bénit l’arbre qui l’a produite et rend grâces au rameau qui l’a portée[29]. — Tout ce qui t’arrange m’arrange, ô cosmos. Rien ne m’est prématuré ni tardif, de ce qui pour toi vient à l’heure. Je fais mon fruit de ce que portent tes saisons, ô nature ! De toi vient tout ; en toi est tout ; vers toi va tout.

Cité de Cécrops, toi que j’aime,


dit le poète ; comment ne pas dire :

Cité de Jupiter, je t’aime[30] ? —

Ô homme ! tu as été citoyen dans la grande cité ; que t’importe de l’avoir été pendant cinq ou pendant trois années ? Ce qui est conforme aux lois n’est injuste pour personne. Qu’y a-t-il donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité non par un tyran, non par un juge inique, mais par la nature même, qui t’y avait fait entrer ? C’est comme si un comédien est congédié du théâtre par le même préteur qui l’y avait engagé. « Mais, diras-tu, je n’ai pas joué les cinq actes ; je n’en ai joué que trois. » Tu dis bien ; mais, dans la vie, trois actes suffisent pour faire la pièce entière. Celui qui marque la fin est celui qui, après avoir été la cause de la combinaison des éléments, est maintenant la cause de leur dissolution ; tu n’es pour rien dans l’un ni dans l’autre de ces faits.

Pars donc content ; car celui qui te congédie est sans colère[31].


Est-ce à dire qu’il ne se révoltât pas quelquefois contre le sort étrange qui s’est plu à laisser seuls face à face l’homme, avec ses éternels besoins de dévouement, de sacrifice, d’héroïsme, et la nature, avec son immoralité transcendante, son suprême dédain pour la vertu ? Non. Une fois du moins l’absurdité, la colossale iniquité de la mort le frappa. Mais bientôt son tempérament, complètement mortifié, reprend le dessus, et il se calme.


Comment se fait-il que les dieux, qui ont ordonné si bien toutes choses et avec tant d’amour pour les hommes, aient négligé un seul point, à savoir que les hommes d’une vertu éprouvée, qui ont eu pendant leur vie une sorte de commerce avec la Divinité, qui se sont fait aimer d’elle par leurs actions pieuses et leurs sacrifices, ne revivent pas après la mort, mais soient éteints pour jamais ? Puisque la chose est ainsi, sache bien que, si elle avait dû être autrement, ils n’y eussent pas manqué ; car, si cela eût été juste, cela était possible ; si cela eût été conforme à la nature, la nature l’eût comporté. Par conséquent, de cela qu’il n’en est pas ainsi, confirme-toi en cette considération qu’il ne fallait pas qu’il en fût ainsi. Tu vois bien toi-même que faire une telle recherche, c’est disputer avec Dieu sur son droit. Or nous ne disputerions pas ainsi contre les dieux, s’ils n’étaient pas souverainement bons et souverainement justes ; s’ils le sont, ils n’ont rien laissé passer dans l’ordonnance du monde qui soit contraire à la justice et à la raison[32].


Ah ! c’est trop de résignation, cher maître. S’il en est véritablement ainsi, nous avons le droit de nous plaindre. Dire que, si ce monde n’a pas sa contre-partie l’homme qui s’est sacrifié pour le bien ou le vrai doit le quitter content et absoudre les dieux, cela est trop naïf. Non, il a le droit de les blasphémer ! Car enfin, pourquoi avoir ainsi abusé de sa crédulité ? Pourquoi avoir mis en lui des instincts trompeurs, dont il a été la dupe honnête ? Pourquoi cette prime accordée à l’homme frivole ou méchant ? C’est donc celui-ci qui ne se trompe pas, qui est l’homme avisé ?… Mais alors maudits soient les dieux qui placent si mal leurs préférences ! Je veux que l’avenir soit une énigme ; mais, s’il n’y a pas d’avenir, ce monde est un affreux guet-apens. Remarquez, en effet, que notre souhait n’est pas celui du vulgaire grossier. Ce que nous voulons, ce n’est pas de voir le châtiment du coupable, ni de toucher les intérêts de notre vertu. Ce que nous voulons n’a rien d’égoïste : c’est simplement d’être, de rester en rapport avec la lumière, de continuer notre pensée commencée, d’en savoir davantage, de jouir un jour de cette vérité que nous cherchons avec tant de travail, de voir le triomphe du bien que nous avons aimé. Rien de plus légitime. Le digne empereur, du reste, le sentait bien. « Quoi ! la lumière d’une lampe brille jusqu’au moment où elle s’éteint, et ne perd rien de son éclat ; et la vérité, la justice, la tempérance, qui sont en toi, s’éteindraient avec toi[33] ! » Toute la vie se passa pour lui dans cette noble hésitation. S’il pécha, ce fut par trop de piété. Moins résigné, il eût été plus juste ; car, sûrement, demander qu’il y ait un spectateur intime et sympathique des luttes que nous livrons pour le bien et le vrai, ce n’est pas trop demander.

Il est possible aussi que, si sa philosophie eût été moins exclusivement morale, si elle eût impliqué une étude plus curieuse de l’histoire et de l’univers, elle eût évité certains excès de rigueur. Comme les ascètes chrétiens, Marc-Aurèle pousse quelquefois le renoncement jusqu’à la sécheresse et à la subtilité. Ce calme qui ne se dément jamais, on sent qu’il est obtenu par un immense effort. Certes, le mal n’eut jamais pour lui nul attrait ; il n’eut à combattre aucune passion : « Quoi qu’on fasse ou quoi qu’on dise, écrit-il, il faut que je sois homme de bien, comme l’émeraude peut dire : « Quoi qu’on dise ou qu’on fasse, il faut bien que je sois émeraude et que je garde ma couleur[34]. » Mais, pour se tenir toujours sur le sommet glacé du stoïcisme, il lui fallut faire de cruelles violences à la nature et en retrancher plus d’une noble partie. Cette perpétuelle répétition des mêmes raisonnements, ces mille images sous lesquelles il cherche à se représenter la vanité de toute chose[35], ces preuves souvent naïves de l’universelle frivolité, témoignent des combats qu’il eut à livrer pour éteindre en lui tout désir. Parfois il en résulte quelque chose d’âpre et de triste ; la lecture de Marc-Aurèle fortifie, mais ne console pas ; elle laisse dans l’âme un vide à la fois délicieux et cruel, qu’on n’échangerait pas contre la pleine satisfaction. L’humilité, le renoncement, la sévérité pour soi-même n’ont jamais été poussés plus loin. La gloire, cette dernière illusion des grandes âmes, est réduite à néant. Il faut faire le bien sans s’inquiéter si personne le saura. Il voit que l’histoire parlera de lui ; mais de combien d’indignes ne parle-t-elle pas[36] ? L’absolue mortification où il était arrivé avait éteint en lui jusqu’à la dernière fibre de l’amour-propre. On peut même dire que cet excès de vertu lui a nui. Les historiens l’ont pris au mot. Peu de grands règnes ont été plus maltraités par l’historiographie. Marius Maximus et Dion Cassius parlèrent de Marc avec amour, mais sans talent ; leurs ouvrages, d’ailleurs, ne nous sont parvenus qu’en lambeaux, et nous ne connaissons la vie de l’illustre souverain que par la médiocre biographie de Jules Capitolin, écrite cent ans après sa mort, grâce à l’admiration que lui avait vouée l’empereur Dioclétien.

Heureusement la petite cassette qui renfermait les pensées des bords du Gran et la philosophie de Carnonte fut sauvée. Il en sortit ce livre incomparable, où Épictète était surpassé, ce manuel de la vie résignée, cet Évangile de ceux qui ne croient pas au surnaturel, qui n’a pu être bien compris que de nos jours. Véritable Évangile éternel, le livre des Pensées ne vieillira jamais ; car il n’affirme aucun dogme. L’Évangile a vieilli en certaines parties ; la science ne permet plus d’admettre la naïve conception du surnaturel qui en fait la base. Le surnaturel n’est dans les Pensées qu’une petite tache insignifiante, qui n’atteint pas la merveilleuse beauté du fond. La science pourrait détruire Dieu et l’âme, que le livre des Pensées resterait jeune encore de vie et de vérité. La religion de Marc-Aurèle, comme le fut par moments celle de Jésus, est la religion absolue, celle qui résulte du simple fait d’une haute conscience morale placée en face de l’univers. Elle n’est ni d’une race ni d’un pays. Aucune révolution, aucun progrès, aucune découverte ne pourront la changer.

  1. Tillemont, Hist. des emp., II, p. 352-353.
  2. Tacite, Germ., 20.
  3. Dion Cassius, LXXI, 15, 19.
  4. Jules Capitolin, Ant. Phil., 12 et suiv., 17, 21 et suiv., Lucius Verus, 7, 8 ; Pertinax, 2 ; Dion Gassius, LXXI, 3 et suiv. ; Pausanias, VIII, xliii, 6 ; X, xxxiv, 5 ; Hérodien, I, 3 ; Carm. sib., XII, 194 et suiv. ; Petrus Patricius, Exc. de leg., p. 24 (Paris, 1648) ; Ammien Marcellin, XXIX, vi, 1 ; XXXI, v, 13. Eutrope, VIII, 12 ; Aurelius Victor, Cæs. et Epit., 16 ; Orelli, n° 861 ; la colonne Antonine et les restes de l’arc de triomphe de Marc-Aurèle, au Palais des conservateurs, à Rome ; Desvergers, Essai sur Marc-Aurèle, p. 140 et suiv.
  5. Eutrope, VIII, 8.
  6. Fronton, Epist. ad Luc. Ver., II, 1 ; ad amicos, I, 6 ; Principia historiæ, p. 206 et suiv. (Naber).
  7. Lettre d’Avidius Cassius, dans Vulc. Gall., Vie d’Avidius, 11, et en général toute cette vie.
  8. Naudet, Comptes rendus de l’Ac. des sc. mor. et pol., 1875, 2e sem., p. 479 et suiv.
  9. Dion Cassius, LXXI, 11.
  10. Dion Cassius, LXXI, 33.
  11. Petronell, près de Haimburg. Pensées, l. II, fin ; lettre apocr. à la suite de l’Apol. I de saint Justin.
  12. Philostrate, Soph., II, i, 26 ; Tertullien, Apol., 25.
  13. Statue équestre, maintenant au Capitole ; bas-reliefs de l’arc de triomphe de Marc-Aurèle ; colonne Antonine ; v. ci-dessus, p. 47.
  14. Dion Cassius, LXXI, 17.
  15. Capitolin, 24.
  16. Pensées, livre Ier, fin.
  17. Galien, De prænotione, 1 ; De libris propriis, 2 ; Philostr., Sophist., II, v, 3.
  18. Pensées, X, 10.
  19. Voir, par exemple, Dissert. Epict., III, viii, 1 et suiv.
  20. Τὰ εἰς ἑαυτόν. Cf. Themistius, Philad., p. 97. Dindorf ; Suidas, au mot Μάρκος.
  21. Pensées, IV, 3.
  22. Pensées, livre Ier, entier.
  23. Une monnaie de Nicée nous a conservé la douce et aimable figure de Domitia Lucilla, la mère de Marc-Aurèle. De Longpérier, Revue numism., nouv. série, t. VIII (1863).
  24. Τὰ Ἐπικτήτεια ὑπομνήματα, les Entretiens rédigés par Arrien.
  25. Pensées, II, 11 ; cf. IV, 3 ; VI, 10 ; VII, 32, 50 ; VIII, 17 ; IX, 28, 39, 40 ; XII, 24.
  26. Comp. Pensées, II, 5.
  27. Pensées, III, 5.
  28. Pensées, VI, 15.
  29. Pensées, VI, 48.
  30. Pensées, IV, 23. On ignore de quelle pièce est prise la citation de Marc-Aurèle.
  31. Pensées, XII, 36.
  32. Pensées, XII, 5.
  33. Pensées, XII, 15. Cf. XII, 14.
  34. Pensées, VII, 15.
  35. Voir surtout Pensées, VI, 13, et aussi VIII, 24, 37 ; IX, 36 ; XI, 1.
  36. Pensées, IX, 29.