Aller au contenu

Marc Aurèle ou La fin du monde antique/Chapitre XV

La bibliothèque libre.
Calmann-Lévy (p. 238-248).


CHAPITRE XV.


TRIOMPHE COMPLET DE L’ÉPISCOPAT — CONSÉQUENCES
DU MONTANISME.


Ainsi, grâce à l’épiscopat, censé le représentant de la tradition des douze apôtres, l’Église opéra, sans s’affaiblir, la plus difficile des transformations. Elle passa de l’état conventuel, si j’ose le dire, à l’état laïque, de l’état d’une petite chapelle de visionnaires à l’état d’église ouverte à tous et par conséquent exposée à bien des imperfections. Ce qui semblait destiné à n’être jamais qu’un rêve de fanatiques était devenu une religion durable. Pour être chrétien, quoi qu’en disent Hermas et les montanistes, il ne faudra pas être un saint. L’obéissance à l’autorité ecclésiastique est maintenant ce qui fait le chrétien, bien plus que les dons spirituels. Ces dons spirituels seront même désormais suspects et exposeront fréquemment les plus favorisés de la grâce à devenir des hérétiques. Le schisme est le crime ecclésiastique par excellence. De même que, pour le dogme, l’Église chrétienne possédait déjà un centre d’orthodoxie qui taxait d’hérésie tout ce qui sortait du type reçu, de même elle avait une morale moyenne, qui pouvait être celle de tout le monde et n’entraînait pas forcément, comme celle des abstinents, la fin de l’univers. En repoussant les gnostiques, l’Église avait repoussé les raffinés du dogme ; en rejetant les montanistes, elle rejetait les raffinés de sainteté. Les excès de ceux qui rêvaient une Église spirituelle, une perfection transcendante, venaient se briser contre le bon sens de l’Église établie. Les masses, déjà considérables, qui entraient dans l’Église y faisaient la majorité, et en abaissaient la température morale au niveau du possible.

En politique, la question se posait de la même manière. Les exagérations des montanistes, leurs déclamations furibondes contre l’empire romain, leur haine contre la société païenne ne pouvaient être le fait de tous. L’empire de Marc-Aurèle était bien différent de celui de Néron. Avec celui-ci, il n’y avait pas de réconciliation à espérer ; avec celui-là, on pouvait s’entendre. L’Église et Marc-Aurèle poursuivaient, à beaucoup d’égards, le même but. Il est clair que les évêques eussent abandonné au bras séculier tous les saints de Phrygie, si un pareil sacrifice avait été le prix de l’alliance qui eût mis entre leurs mains la direction spirituelle du monde.

Les charismes, enfin, et autres exercices surnaturels, excellents pour entretenir la ferveur de petites congrégations d’illuminés, devenaient impraticables dans de grandes Églises. La sévérité extrême pour les règles de la pénitence était une absurdité et un non-sens, si l’on aspirait à être autre chose qu’un conciliabule de soi-disant purs. Un peuple n’est jamais composé d’immaculés et le simple fidèle a besoin d’être admis à se repentir plus d’une fois. Il fut donc admis qu’on peut être membre de l’Église sans être un héros ni un ascète, qu’il suffit pour cela d’être soumis à son évêque. Les saints réclameront ; la lutte de la sainteté individuelle et de la hiérarchie ne finira plus ; mais la moyenne l’emportera ; il sera possible de pécher sans cesser d’être chrétien. La hiérarchie préférera même le pécheur qui emploie les moyens ordinaires de réconciliation à l’ascète orgueilleux qui se justifie lui-même ou qui croit n’avoir pas besoin de justification.

Il ne sera néanmoins donné à aucun de ces deux principes d’expulser l’autre entièrement. À côté de l’Église de tous, il y aura l’Église des saints ; à côté du siècle, il y aura le couvent ; à côté du simple fidèle, il y aura le religieux. Le royaume de Dieu, tel que Jésus l’a prêché, étant impossible dans le monde tel qu’il est, et le monde s’obstinant à ne pas changer, que faire alors, si ce n’est de fonder de petits royaumes de Dieu, sortes d’îlots dans un océan irrémédiablement pervers, où l’application de l’Évangile se fasse à la lettre et où l’on ignore cette distinction des préceptes et des conseils qui sert, dans l’Église mondaine, d’échappatoire pour esquiver les impossibilités ? La vie religieuse est en quelque sorte de nécessité logique dans le christianisme. Un grand organisme trouve le moyen de développer tout ce qui existe en germe dans son sein. L’idéal de perfection qui fait le fond des prédications galiléennes de Jésus, et que toujours quelques vrais disciples relèveront obstinément, ne peut exister dans le monde ; il fallait donc créer, pour que cet idéal fût réalisable, des mondes fermés, des monastères, où la pauvreté, l’abnégation, la surveillance et la correction réciproques, l’obéissance et la chasteté fussent rigoureusement pratiquées. L’Évangile est, en réalité, plutôt l’Enchiridion d’un couvent qu’un code de morale ; il est la règle essentielle de tout ordre monastique ; le parfait chrétien est un moine ; le moine est un chrétien conséquent ; le couvent est le lieu où l’Évangile, partout ailleurs utopie, devient réalité. Le livre qui a prétendu enseigner l’imitation de Jésus-Christ est un livre de cloître. Satisfait de savoir que la morale prêchée par Jésus est pratiquée quelque part, le laïque se consolera de ses attaches mondaines et s’habituera facilement à croire que de si hautes maximes de perfection ne sont pas faites pour lui. — Le bouddhisme a résolu la question d’une autre manière. Tout le monde y est moine une partie de sa vie. Le christianisme est content s’il y a quelque part des lieux où la vraie vie chrétienne se pratique ; le bouddhiste est satisfait pourvu qu’à un moment de sa vie il ait été parfait bouddhiste.

Le montanisme fut une exagération, il devait périr. Mais, comme toutes les exagérations, il laissa des traces profondes. Le roman chrétien fut en partie son ouvrage. Ses deux grands enthousiasmes, chasteté et martyre, restèrent les deux éléments fondamentaux de la littérature chrétienne. C’est le montanisme qui inventa cette étrange association d’idées, créa la Vierge martyre et, introduisant le charme féminin dans les plus sombres récits de supplices, inaugura cette bizarre littérature dont l’imagination chrétienne, à partir du IVe siècle, ne se détacha plus. Les Actes montanistes de sainte Perpétue et des martyrs d’Afrique respirant la foi aux charismes, pleins d’un rigorisme extrême et de brûlantes ardeurs, imprégnés d’une forte saveur d’amour captif, mêlant les plus fines images d’une esthétique savante aux rêves les plus fanatiques, ouvrirent la série de ces œuvres de volupté austère. La recherche du martyre devient une fièvre impossible à dominer[1]. Les circoncellions, courant le pays par troupes folles pour chercher la mort, forçant les gens à les martyriser, traduisirent en actes épidémiques ces accès de sombre hystérie[2].

La chasteté dans le mariage resta une des bases de l’intérêt des romans chrétiens. Or, c’était bien là encore une idée montaniste. Comme le faux Hermas, les montanistes remuent sans cesse la cendre périlleuse qu’on peut bien laisser dormir avec ses feux cachés, mais qu’il est imprudent d’éteindre violemment. Les précautions qu’ils prennent à cet égard témoignent d’une certaine préoccupation, plus lascive au fond que la liberté de l’homme du monde ; en tout cas, ces précautions sont de celles qui aggravent le mal, ou du moins le décèlent, le mettent à vif. Une tendresse excessive à la tentation se laisse conclure de cette crainte exagérée de la beauté, de ces interdictions contre la toilette des femmes et surtout contre les artifices de leurs cheveux, qui se retrouvent à chaque page des écrits montanistes[3]. La femme qui, par le tour le plus innocent donné à sa chevelure, cherche à plaire et amène cette simple réflexion qu’elle est jolie, devient, au dire de ces âpres sectaires, aussi coupable que celle qui excite à la débauche. Le démon des cheveux se charge de la punir[4]. L’aversion du mariage venait des motifs qui auraient dû y pousser. La prétendue chasteté des encratites n’était souvent qu’une inconsciente duperie.

Un roman qui fut sûrement d’origine montaniste, puisqu’on y trouvait des arguments pour prouver que les femmes ont le droit d’enseigner et d’administrer les sacrements[5], roule tout entier sur cette équivoque passablement dangereuse. Nous voulons parler de Thécla[6]. Bien autrement scabreux et irritant est le roman des saints Nérée et Achillée[7] ; on ne fut jamais plus voluptueusement chaste ; on ne traita jamais du mariage avec une plus naïve impudeur. Qu’on lise, dans Grégoire de Tours, la délicieuse légende des deux Amants d’Auvergne[8] ; dans les Actes de Jean, le piquant épisode de Drusiana[9] ; dans les Actes de Thomas, le récit des Fiancés de l’Inde[10] ; dans saint Ambroise[11], l’épisode de la vierge d’Antioche au lupanar ; on comprendra que les siècles qui se nourrirent de tels récits purent, sans mérite, se figurer avoir renoncé à l’amour profane. Un des mystères le plus profondément entrevus par les fondateurs du christianisme, c’est que la chasteté est une volupté[12] et que la pudeur est une des formes de l’amour[13]. Les gens qui craignent les femmes sont, en général, ceux qui les aiment le plus. Que de fois on peut dire avec justesse à l’ascète : Fallit te incautum pietas tua[14]. Dans certaines parties de la communauté chrétienne, on vit paraître, à diverses reprises, l’idée que les femmes ne doivent jamais être vues, que la vie qui leur convient est une vie de réclusion, selon l’usage qui a prévalu dans l’Orient musulman[15]. Il est facile de voir à quel point, si une telle pensée eût prévalu, le caractère de l’église eût été altéré. Ce qui distingue, en effet, l’église de la mosquée et même de la synagogue, c’est que la femme y entre librement et y est sur le même pied que l’homme, quoique séparée ou même voilée. Il s’agissait de savoir si le christianisme serait, comme le fut plus tard l’islamisme, une religion d’hommes, d’où la femme est à peu près exclue. L’Église catholique n’eut garde de commettre cette faute. La femme eut des fonctions de diaconie dans l’Église et y fut avec l’homme dans des rapports subordonnés, mais fréquents. Le baptême, la communion eucharistique, les œuvres de charité entraînaient de perpétuelles dérogations aux mœurs de l’Orient. Ici encore, l’Église catholique trouva le milieu entre les exagérations des sectes diverses avec une rare justesse de tact.

Ainsi s’explique ce mélange singulier de pudeur timide et de mol abandon qui caractérise le sentiment moral dans les Églises primitives. Loin d’ici les vils soupçons de débauchés vulgaires, incapables de comprendre une telle innocence ! Tout était pur dans ces saintes libertés ; mais aussi qu’il fallait être pur pour pouvoir en jouir ! La légende nous montre les païens jaloux du privilège qu’a le prêtre d’apercevoir un moment dans sa nudité baptismale celle qui, par l’immersion sainte, va devenir sa sœur spirituelle[16]. Que dire du « saint baiser »[17], qui fut l’ambroisie de ces générations chastes, de ce baiser qui, comme le consolamentum des cathares[18], était un sacrement de force et d’amour, et dont le souvenir, mêlé aux plus graves impressions de l’acte eucharistique, suffisait durant des jours à remplir l’âme d’une sorte de parfum ? Pourquoi l’Église était-elle si aimée, que, pour y entrer quand on en était sorti, on allait au-devant de la mort ? Parce qu’elle était une école de joies infinies. Jésus était vraiment au milieu des siens. Plus de cent ans après sa mort, il était encore le maître des voluptés savantes, l’initiateur des secrets transcendants.

  1. Tertullien, De fuga, 6, 9, 14.
  2. Mémoires de l’Acad. des Inscr., t. XXVIII, 2e part., p. 343 et suiv. (Le Blant).
  3. Tertullien, les deux livres De cultu feminarum, les deux livres Ad uxorem et le livre De virginibus velandis.
  4. Eclogæ ex script. proph. (dans les Œuvres de saint Clément), 39, pensée de Tatien. Les juifs du moyen âge cherchaient à faire croire aux femmes mariées que les démons dansaient sur leurs cheveux, quand elles en avaient ; de là le précepte de les couper. Chiarini, Théorie du judaïsme, I, 257-259.
  5. Tertullien, De bapt., 17 ; saint Jérôme, De viris ill., 7. L’épisode du « lion baptisé » consistait probablement en ce que le lion qui, dans l’amphithéâtre, refusait de dévorer Thécla, recevait le baptême de celle-ci comme bon chrétien. Saint Ambroise, De virginibus, II, 3. L’origine montaniste de ce roman explique que Tertullien, qui était de la coterie, en ait eu si vite connaissance.
  6. Voir l’Égl. chrét., p. 523. Dans le titre des Actes grecs, Thécla porte le titre de ἀπόστολος, pris au féminin. Le latin porte apostolatu defuncta. Le texte publié par Grabe et Tischendorf diffère peu, ce semble, du texte primitif.
  7. Cet écrit, ainsi que la Passio Petri et Pauli de pseudo-Lin, avec laquelle il a des liens de parenté, paraît du iiie siècle.
  8. Grégoire de Tours, Hist. Franc., I, 42.
  9. Pseudo-Abdias, l. V, chap. 4 et suiv. (d’après Leucius). Il y a là peut-être quelque imitation de la Matrone d’Éphèse. Cf. Tertullien, De resurr., 8.
  10. Dans Tisch., Acta apocr., 192 et suiv. ; Pseudo-Abdias, 4.
  11. De virginibus, II, 4.
  12. Voir Saint Paul, p. 242 et suiv.
  13. Les études récemment faites ont bien montré que l’accès hystérique donne à la femme une beauté passagère, une sorte d’idéalisation momentanée, et que cet état maladif, inspirant une chasteté relative, rend sans danger pour les mœurs les relations intimes des deux sexes.
  14. J’ai vu, en Orient, une jeune fille danser avec une retenue charmante les danses les plus voluptueuses ; elle voulait se faire religieuse. J’ai appris ensuite qu’elle devint folle la première nuit de son mariage. Lire l’épisode d’Athanase chez la belle vierge d’Alexandrie, Sozomène, V, 6.
  15. C’est ce qui est particulièrement sensible chez l’auteur, très juif d’esprit, du Testament des douze patriarches. Lire Ruben tout entier. Voir aussi Tertullien, De virginibus velandis.
  16. Voir, dans les manuscrits et les éditions xylographiques, les miniatures représentant le baptême de Drusiana (Didot, les Apocal. figurées, p. 51-52). Les païens regardent par les trous de la porte, d’une manière qui implique un soupçon ou du moins un sentiment de jalousie contre le ministre du sacrement. Cf. les réflexions de Sozomène, l. c.
  17. Saint Paul, p. 262, 263.
  18. Schmidt, Histoire des cathares, II, p. 119 et suiv.