Marc Aurèle ou La fin du monde antique/Chapitre XXXIV

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Calmann-Lévy (p. 626-645).


CHAPITRE XXXIV.


TRANSFORMATIONS ULTÉRIEURES.


Ainsi une religion faite pour la consolation intérieure d’un tout petit nombre d’élus devint, par une fortune inouïe, la religion de millions d’hommes, constituant la partie la plus active de l’humanité. C’est surtout dans les victoires de l’ordre religieux qu’il est vrai de dire que les vaincus font la loi aux vainqueurs. Les foules, en entrant dans les petites églises de saints, y portent leurs imperfections, parfois leurs souillures. Une race, en embrassant un culte qui n’avait pas été fait pour elle, le transforme selon les besoins de son imagination et de son cœur.

Dans la primitive conception chrétienne, un chrétien était parfait ; le pécheur, par cela seul qu’il était pécheur, cessait d’être chrétien. Quand des villes entières arrivèrent à se convertir en masse, tout fut changé. Les préceptes de dévouement et d’abnégation évangéliques devinrent inapplicables ; on en fit des conseils, destinés uniquement à ceux qui aspiraient à la perfection. Et cette perfection, où pouvait-elle se réaliser ? Le monde, tel qu’il est fait, l’exclut absolument ; celui qui, dans le monde, pratiquerait l’Évangile à la lettre, jouerait le rôle d’une dupe et d’un idiot. Reste le monastère. La logique reprenait ses droits. La morale chrétienne, morale de petite Église et de gens retirés du monde, se créait le milieu qui lui était nécessaire. L’Évangile devait aboutir au couvent ; une chrétienté ayant ses organismes complets ne peut pas se passer de couvents[1], c’est-à-dire d’endroits où la vie évangélique, impossible ailleurs, puisse se pratiquer. Le couvent est l’Église parfaite ; le moine est le vrai chrétien[2]. Aussi les œuvres les plus efficaces du christianisme ne sont-elles exécutées que par les ordres monastiques. Ces ordres, loin d’être une lèpre qui serait venue attaquer par le dehors l’œuvre de Jésus, étaient les conséquences internes, inévitables, de l’œuvre de Jésus. En Occident, ils eurent plus d’avantages que d’inconvénients ; car la conquête germanique maintint en face du moine une puissante caste militaire ; l’Orient, au contraire, fut réellement rongé par un monachisme qui n’avait de la perfection chrétienne que l’apparence la plus mensongère.

Une moralité médiocre et un penchant naturel à l’idolâtrie, telles étaient les tristes dispositions qu’apportaient dans l’Église les masses qu’on y fit entrer, en partie par la force, depuis la fin du IVe siècle. L’homme ne change pas en un jour ; le baptême n’a pas d’effets miraculeux instantanés. Ces multitudes païennes, à peine évangélisées, restaient ce qu’elles étaient la veille de leur conversion : en Orient, méchantes, égoïstes, corrompues ; en Occident, grossières et superstitieuses. Pour ce qui touche à la morale, l’Église n’avait qu’à maintenir ses règles, déjà presque toutes écrites en des livres tenus pour canoniques. En ce qui touche à la superstition, la tâche était bien plus délicate. Les changements de religion ne sont, en général, qu’apparents. L’homme, quelles que soient ses conversions ou ses apostasies, reste fidèle au premier culte qu’il a pratiqué et plus ou moins aimé. Une foule d’idolâtres, nullement changés au fond et transmettant les mêmes instincts à leurs enfants, entrèrent dans l’Église. La superstition se mit à couler à pleins bords dans la communauté religieuse qui jusque-là en avait été la plus exempte.

Si l’on excepte quelques sectes orientales, les chrétiens primitifs sont les moins superstitieux des hommes. Le chrétien, le juif pouvaient être fanatiques : ils n’étaient pas superstitieux comme l’étaient un Gaulois, un Paphlagonien. Chez eux, pas d’amulettes, pas d’images saintes, pas d’objet de culte en dehors des hypostases divines. Les païens convertis ne pouvaient se prêter à une telle simplicité. Le culte des martyrs fut la première concession arrachée par la faiblesse humaine à la mollesse d’un clergé qui voulait se faire tout à tous, pour gagner tous à Jésus-Christ. Les corps saints eurent des vertus miraculeuses, devinrent des talismans ; les lieux où ils reposaient furent marqués d’une sainteté plus particulière que les autres sanctuaires consacrés à Dieu. L’absence de toute idée des lois de la nature ouvrit bientôt la porte à une thaumaturgie effrénée. Les races celtiques et italiotes, qui forment la base de la population de l’Occident, sont les plus superstitieuses des races. Une foule de croyances que le premier christianisme eût trouvées sacrilèges passèrent ainsi dans l’Église. Celle-ci fit ce qu’elle put ; ses efforts pour améliorer et élever de grossiers catéchumènes sont une des plus belles pages de l’histoire humaine ; pendant cinq ou six siècles, les conciles sont occupés à combattre les anciennes superstitions naturalistes ; mais les purs se virent débordés. Saint Grégoire le Grand en prend son parti et conseille aux missionnaires[3] de ne pas supprimer les rites et les lieux saints des Anglo-Saxons, mais seulement de les consacrer au culte nouveau.

Ainsi arriva un phénomène singulier : la végétation touffue de fables et de croyances païennes que le christianisme primitif se croyait appelé à détruire se conserva en grande partie. Loin de réussir, comme l’islam, à supprimer « les temps de l’ignorance », c’est-à-dire les souvenirs antérieurs, le christianisme laissa vivre presque tous ces souvenirs, en les dissimulant sous un léger vernis chrétien. Grégoire de Tours est aussi superstitieux qu’Élien ou Ælius Aristide. Le monde, aux vie, viie, viiie, ixe, xe siècles, est plus grossièrement païen qu’il ne l’a jamais été. Jusqu’aux progrès de l’instruction primaire de nos jours, nos paysans n’avaient pas abandonné un seul de leurs petits dieux gaulois. Le culte des saints a été le couvert sous lequel s’est rétabli le polythéisme. Cet envahissement de l’esprit idolâtrique a tristement déshonoré le catholicisme moderne. Les folies de Lourdes et de la Salette, la multiplication des images miraculeuses, le Sacré-Cœur, les vœux, les pèlerinages font du catholicisme contemporain, au moins dans certains pays, une religion aussi matérielle que tel culte de Syrie combattu par Jean Chrysostome ou supprimé par les édits des empereurs. L’Église eut, en effet, deux attitudes à l’égard des cultes païens : tantôt lutte à mort, comme cela eut lieu à Aphaca et dans la Phénicie ; tantôt compromis, la vieille croyance acceptant plus ou moins complaisamment une teinture chrétienne. Tout païen qui embrasse le christianisme, au iie ou au iiie siècle, a horreur de sa vieille religion ; celui qui le baptise lui demande de détester ses anciens dieux. Il n’en est pas de même pour le paysan gaulois, pour le guerrier franc ou anglo-saxon ; sa vieille religion est si peu de chose, qu’elle ne vaut pas la peine d’être haïe ou sérieusement combattue.

La complaisance que le christianisme, devenu la religion des foules, montra pour les cultes anciens, il l’eut aussi pour beaucoup de préjugés grecs. Il parut avoir honte de son origine juive et fit tout pour la dissimuler. Nous avons vu les gnostiques et l’auteur de l’Épître à Diognète affecter de croire que le christianisme est né spontanément, sans relation avec le judaïsme. Origène, Eusèbe n’osent pas le dire, car ils savent trop bien les faits ; mais saint Jean Chrysostome et, en général, les Pères qui ont reçu une éducation très hellénique ignorent les vraies origines du christianisme et ne veulent pas les connaître. Ils rejettent toute la littérature judéo-chrétienne et millénaire ; l’Église orthodoxe en pourchasse les ouvrages ; les livres de ce genre ne se sauvent que quand ils sont traduits en latin ou en langues orientales[4]. L’Apocalypse de Jean n’échappe que parce qu’elle tient par ses racines au cœur même du Canon. Des essais de christianisme unitaire, sans métaphysique ni mythologie, d’un christianisme peu distinct du judaïsme rationnel, comme fut la tentative de Zénobie et de Paul de Samosate, sont coupés par la base. Ces tentatives eussent produit un christianisme simple, continuation du judaïsme, quelque chose d’analogue à ce que fut l’islam. Si elles avaient réussi, elles eussent prévenu sans doute le succès de Mahomet chez les Arabes et les Syriens. Que de fanatisme on eût ainsi évité ! Le christianisme est une édition du judaïsme accommodée au goût indo-européen ; l’islam est une édition du judaïsme, accommodée au goût des Arabes. Mahomet ne fit, en somme, que revenir au judéo-christianisme de Zénobie, par réaction contre le polythéisme métaphysique du concile de Nicée et des conciles qui suivent.

La séparation de plus en plus forte entre le clergé et le peuple était une autre conséquence des conversions en masse qui eurent lieu au ive et au ve siècle. Ces foules ignorantes ne pouvaient qu’écouter. L’Église arriva bien vite à n’être plus qu’un clergé. Loin que cette transformation ait contribué à élever la moyenne intellectuelle du christianisme, elle l’a abaissée. L’expérience prouve que les petites Églises sans clergé sont plus libérales que les grandes. En Angleterre, les quakers et les méthodistes ont plus fait pour le libéralisme ecclésiastique que l’Église établie. Contrairement à ce qui arriva au iie siècle, où nous voyons cette belle autorité raisonnable des episcopi et des presbyteri retrancher les excès et les folies, ce qui désormais fera loi dans le clergé, ce sont les besoins de la partie la plus basse. Les conciles obéissent à des tourbes monacales, à des fanatismes infimes. Dans tous les conciles, c’est le dogme le plus superstitieux qui l’emporte. L’arianisme, qui eut le rare mérite de convertir les Germains avant leur entrée dans l’empire, et qui aurait pu donner au monde un christianisme susceptible de devenir rationnel, est étouffé par la grossièreté d’un clergé qui veut l’absurde. Au moyen âge, ce clergé devient une féodalité. Le livre démocratique par excellence, l’Évangile, est confisqué par ceux qui prétendent l’interpréter, et ceux-ci en dissimulent prudemment les hardiesses.

Le sort du christianisme a donc été de sombrer presque dans sa victoire, comme un navire qui serait près de couler par le fait des grossiers passagers qui s’y entassent. Jamais fondateur n’a eu de sectateurs qui lui aient moins ressemblé que Jésus. Jésus est bien plus un grand juif qu’un grand homme ; ses disciples ont fait de lui ce qu’il y a de plus anti-juif, un homme-Dieu. Les additions faites à son œuvre par la superstition, la métaphysique et la politique ont tout à fait masqué le grand prophète, si bien que toute réforme du christianisme consiste en apparence à supprimer les fioritures qu’y ont ajoutées nos ancêtres païens, pour revenir à Jésus tout pur. Mais la plus grave erreur que l’on puisse commettre en histoire religieuse est de croire que les religions valent par elles-mêmes, d’une manière absolue. Les religions valent par les peuples qui les acceptent. L’islamisme a été utile ou funeste, selon les races qui l’ont adopté. Chez les peuples abaissés de l’Orient, le christianisme est une religion fort médiocre, inspirant très peu de vertu. C’est chez nos races occidentales, celtiques, germaniques, italiotes, que le christianisme a été réellement fécond.

Produit tout à fait juif à son origine, le christianisme est de la sorte arrivé à dépouiller, avec le temps, presque tout ce qu’il tenait de la race, si bien que la thèse de ceux qui le considèrent comme la religion aryenne par excellence est vraie à beaucoup d’égards. Pendant des siècles, nous y avons mis nos manières de sentir, toutes nos aspirations, toutes nos qualités, tous nos défauts. L’exégèse d’après laquelle le christianisme serait sculpté intérieurement dans l’Ancien Testament est la plus fausse du monde. Le christianisme a été la rupture avec le judaïsme, l’abrogation de la Thora. Saint Bernard, François d’Assise, sainte Élisabeth, sainte Thérèse, François de Sales, Vincent de Paul, Fénelon, Channing ne sont en rien des juifs. Ce sont des gens de notre race, sentant avec nos viscères, pensant avec notre cerveau. Le christianisme a été la donnée traditionnelle sur laquelle ils ont brodé leur poème ; mais le génie leur est bien propre. Saint Bernard, interprétant les Psaumes, est le plus romantique des hommes. Chaque race, en s’attachant aux disciplines du passé, se les attribue, les fait siennes. La Bible a ainsi porté des fruits qui ne sont pas les siens ; le judaïsme n’a été que le sauvageon sur lequel la race aryenne a produit sa fleur. En Angleterre, en Écosse, la Bible est devenue le livre national de la branche aryenne qui ressemble le moins aux Hébreux. Voilà comment le christianisme, si notoirement juif d’origine, a pu devenir la religion nationale des races européennes, qui lui ont sacrifié leur ancienne mythologie.

Le renoncement à nos vieilles traditions ethniques devant la sainteté, renoncement au fond peu sérieux, a été en apparence si absolu, qu’il a fallu près de quinze cents ans pour que le fait accompli ait pu être remis en question. Le grand éveil des esprits nationaux qui s’est produit au xixe siècle, cette espèce de résurrection des races mortes dont nous sommes les témoins, ne pouvait manquer de ramener le souvenir de notre abdication devant les fils de Sem et de provoquer, à cet égard, quelque réaction. Quoique assurément personne, hors des cabinets de mythologie comparée, ne puisse plus songer à réveiller les mythologies germaniques, pélasgiques, celtiques et slaves, il eût mieux valu pour le christianisme que ces images dangereuses eussent été supprimées tout à fait, comme la chose a eu lieu lors de l’établissement de l’islam. Des races qui prétendent à la noblesse et à l’originalité en toute chose se sont trouvées blessées d’être en religion les vassales d’une famille méprisée. Les germanistes fougueux n’ont pas caché leurs froissements ; quelques celtomanes ont manifesté le même sentiment. Les Grecs, retrouvant leur importance dans le monde par les souvenirs de l’ancien hellénisme, ne se sont pas non plus dissimulé que le christianisme avait été pour eux une apostasie. Grecs, Germains, Celtes se sont consolés en se disant que, s’ils avaient accepté le christianisme, ils l’avaient du moins transformé et en avaient fait leur propriété nationale. Il n’en est pas moins vrai que le principe moderne des races a été nuisible au christianisme. L’action religieuse du judaïsme est apparue colossale. On a vu les défauts d’Israël en même temps que sa grandeur ; on a eu honte de s’être fait juif, de même que les patriotes germains exaltés se sont crus obligés de traiter d’autant plus mal le xviie et le xviiie siècle français, qu’ils lui devaient davantage.

Une autre cause a miné fortement, de nos jours, la religion que nos aïeux pratiquèrent avec un si plein contentement. La négation du surnaturel est devenue un dogme absolu pour tout esprit cultivé. L’histoire du monde physique et du monde moral nous apparaît comme un développement ayant ses causes en lui-même et excluant le miracle, c’est-à-dire l’intervention de volontés particulières réfléchies. Or, au point de vue du christianisme, l’histoire du monde n’est qu’une série de miracles. La création, l’histoire du peuple juif, le rôle de Jésus, même passés au creuset de l’exégèse la plus libérale, laissent un reliquat de surnaturel qu’aucune opération ne peut ni supprimer, ni transformer. Les religions sémitiques monothéistes sont au fond ennemies de la science physique, qui leur paraît une diminution, presque une négation de Dieu. Dieu a tout fait et fait encore tout, voilà leur universelle explication. Le christianisme, bien que n’ayant pas porté ce dogme aux mêmes exagérations que l’islam, implique la révélation, c’est-à-dire un miracle, un fait tel que la science n’en a jamais constaté. Entre le christianisme et la science, la lutte est donc inévitable ; l’un des deux adversaires doit succomber.

Du xiiie siècle, moment où, par suite de l’étude des livres d’Aristote et d’Averroès, l’esprit scientifique commence à se réveiller dans les pays latins, jusqu’au xvie siècle, l’Église, disposant de la force publique, réussit à écraser son ennemi ; mais, au xviie siècle, les découvertes scientifiques sont trop éclatantes pour pouvoir être étouffées. L’Église est encore assez forte pour troubler gravement la vie de Galilée, pour inquiéter Descartes, mais non pour empêcher leurs découvertes de devenir la loi des esprits. Au xviiie siècle, la raison triomphe ; vers 1800, presque aucun homme instruit ne croit plus au surnaturel. Les réactions qui ont suivi n’ont été que des arrêts sans conséquence. Si beaucoup d’esprits timides, par crainte des grandes questions sociales, s’interdisent d’être logiques, le peuple des villes et des campagnes s’éloigne de plus en plus du christianisme, et le surnaturel perd chaque jour quelqu’un de ses adhérents.

Qu’a fait le christianisme pour se mettre en garde contre cet assaut formidable, qui l’emportera, s’il n’abandonne certaines positions désespérées ? La réforme du xvie siècle fut assurément un acte de sagesse et de conservation. Le protestantisme diminuait le surnaturel quotidien ; il revenait en un sens au christianisme primitif et réduisait à peu de chose la partie idolâtrique et païenne du culte. Mais le principe du miracle, surtout en ce qui regarde l’inspiration des livres, était conservé. Cette réforme, d’ailleurs, n’a pu s’étendre au christianisme tout entier ; elle a été gagnée de vitesse par le rationalisme, qui probablement supprimera la matière à réformer avant que la réforme ait été faite. Le protestantisme ne sauvera le christianisme que s’il arrive au rationalisme complet, s’il fait sa jonction avec tous les libres esprits, dont le programme peut être ainsi résumé :

« Grand et splendide est le monde, et, malgré toutes les obscurités qui l’entourent, nous voyons qu’il est le fruit d’une tendance intime vers le bien, d’une suprême bonté. Le christianisme est le plus frappant de ces efforts qui s’échelonnent dans l’histoire pour l’enfantement d’un idéal de lumière et de justice. Bien que la première bouture en soit juive, le christianisme est devenu avec le temps l’œuvre commune de l’humanité ; chaque race y a mis le don particulier qui lui fut départi, ce qu’il y a de meilleur en elle. Dieu n’y est pas exclusivement présent ; mais il y est présent plus qu’en tout autre développement religieux et moral. Le christianisme est, de fait, la religion des peuples civilisés ; chaque nation l’admet en des sens divers, selon son degré de culture intellectuelle. Le libre penseur, qui s’en passe tout à fait, est dans son droit ; mais le libre penseur constitue un cas individuel hautement respectable ; sa situation intellectuelle et morale ne saurait encore être celle d’une nation ou de l’humanité.

« Conservons donc le christianisme avec admiration pour sa haute valeur morale, pour sa majestueuse histoire, pour la beauté de ses livres sacrés. Ces livres assurément sont des livres ; il faut leur appliquer les règles d’interprétation et de critique qu’on applique à tous les livres ; mais ils constituent les archives religieuses de l’humanité ; même les parties faibles qu’ils renferment sont dignes de respect. De même pour le dogme ; révérons, sans nous en faire les esclaves, ces formules sous lesquelles quatorze siècles ont adoré la sagesse divine. Sans admettre ni miracle particulier ni inspiration limitée, inclinons-nous devant le miracle suprême de cette grande Église, mère inépuisable de manifestations sans cesse variées. Quant au culte, cherchons à en éliminer quelques scories choquantes ; tenons-le, en tout cas, pour chose secondaire, n’ayant d’autre valeur que les sentiments qu’on y met. »

Si beaucoup de chrétiens étaient entrés dans une telle direction, on eût pu espérer un avenir pour le christianisme. Mais, à part les congrégations protestantes libérales, les grandes masses chrétiennes n’ont en rien modifié leur attitude. Le catholicisme continue de s’enfoncer, avec une espèce de rage désespérée, dans sa foi au miracle. Le protestantisme orthodoxe reste immobile. Pendant ce temps, le rationalisme populaire, conséquence inévitable des progrès de l’instruction publique et des institutions démocratiques, rend les temples déserts, multiplie les mariages et les funérailles purement civils. On ne ramènera pas le peuple des grandes villes aux anciennes églises et le peuple des campagnes n’y va que par habitude ; or, une église ne tient pas sans peuple ; l’église est le lieu du peuple. Le parti catholique, d’un autre côté, a fait, en ces dernières années, tant de fautes, que sa force politique est comme épuisée. Une redoutable crise aura donc lieu dans le sein du catholicisme. Il est probable qu’une partie de ce grand corps persévérera dans son idolâtrie et restera, à côté du mouvement moderne, comme un contre-courant parallèle d’eau stagnante et croupie. Une autre partie vivra et, abandonnant les erreurs surnaturelles, s’unira au protestantisme libéral, à l’israélitisme éclairé, à la philosophie idéaliste, pour marcher vers la conquête de la religion pure, « en esprit et en vérité ».

Ce qui est hors de doute, quel que soit l’avenir religieux de l’humanité, c’est que la place de Jésus y sera immense. Il a été le fondateur du christianisme, et le christianisme reste le lit du grand fleuve religieux de l’humanité. Des affluents venant des points les plus opposés de l’horizon s’y sont mêlés. Dans ce mélange, aucune source ne peut plus dire : « Ceci est mon eau. » Mais n’oublions pas le ruisseau primitif des origines, la source dans la montagne, le cours supérieur, où un fleuve devenu ensuite large comme l’Amazone roula d’abord dans un pli de terrain large d’un pas. C’est le tableau de ce cours supérieur que j’ai voulu faire ; heureux si j’ai présenté dans sa vérité ce qu’il y eut sur ces hauts sommets de sève et de force, de sensations tantôt chaudes, tantôt glaciales, de vie divine et de commerce avec le ciel ; les créateurs du christianisme occupent à bon droit le premier rang dans les hommages de l’humanité. Les hommes nous furent très inférieurs dans la connaissance du réel ; mais ils n’eurent point d’égaux en conviction, en dévouement. Or c’est là ce qui fonde. La solidité d’une construction est en raison de la somme de vertu, c’est-à-dire de sacrifices, qu’on a déposée en ses fondements.

Dans cet édifice démoli par le temps, que de pierres excellentes, d’ailleurs, qui pourraient être réemployées telles qu’elles sont, au profit de nos constructions modernes ! Qui mieux que le judaïsme messianiste nous enseignera l’inébranlable espérance en un avenir heureux, la foi dans une destinée brillante pour l’humanité, sous le gouvernement d’une aristocratie de justes ? Le royaume de Dieu n’est-il pas l’expression parfaite du but final que poursuit l’idéaliste ? Le Sermon sur la montagne en reste le code accompli ; l’amour réciproque, la douceur, la bonté, le désintéressement seront toujours les lois essentielles de la vie parfaite. L’association des faibles est la solution légitime de la plupart des problèmes que soulève l’organisation de l’humanité ; le christianisme peut donner sur ce point des leçons à tous les siècles. Le martyr chrétien restera, jusqu’à la fin des temps, le type du défenseur des droits de la conscience. Enfin, l’art difficile et dangereux de gouverner les âmes, s’il est relevé un jour, le sera sur les modèles fournis par les premiers docteurs chrétiens. Ils eurent des secrets qu’on n’apprendra qu’à leur école. Il y a eu des professeurs de vertu plus austères, plus fermes peut-être ; mais il n’y a jamais eu de pareils maîtres en la science du bonheur. La volupté des âmes est le grand art chrétien, à tel point que la société civile a été obligée de prendre des précautions pour que l’homme ne s’y ensevelît pas. La patrie et la famille sont les deux grandes formes naturelles de l’association humaine. Elles sont toutes deux nécessaires ; mais elles ne sauraient suffire. Il faut maintenir à côté d’elles la place d’une institution où l’on reçoive la nourriture de l’âme, la consolation, les conseils ; où l’on organise la charité ; où l’on trouve des maîtres spirituels, un directeur. Cela s’appelle l’Église ; on ne s’en passera jamais, sous peine de réduire la vie à une sécheresse désespérante, surtout pour les femmes. Ce qui importe, c’est que la société ecclésiastique n’affaiblisse pas la société civile, qu’elle ne soit qu’une liberté, qu’elle ne dispose d’aucun pouvoir temporel, que l’État ne s’occupe pas d’elle, ni pour la contrôler, ni pour la patronner. Pendant deux cent cinquante ans, le christianisme donna, de ces petites réunions libres, des modèles accomplis.

  1. L’Angleterre et l’Amérique échappent à cette nécessité par leurs petites congrégations, qui sont presque des couvents à leur manière.
  2. Voir surtout la Vie de saint Martin.
  3. Greg. papæ Epist., XI, 71 (76).
  4. Ainsi le livre d’Hénoch, l’Assomption de Moïse, les Apocalypses d’Esdras et de Baruch, et même saint Irénée, parce qu’il est millénaire à l’excès. Papias, Hégésippe se sont perdus pour la même cause.