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Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Bienstock)/02

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Marchez pendant que vous avez la lumière
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 27p. 156-162).
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II

Le père de Jules était riche et aimait beaucoup son fils unique ; il était fier de lui et lui donnait largement l’argent dont il avait besoin. Jules vivait comme vivent la plupart des jeunes gens riches, dans l’oisiveté, le luxe, et les plaisirs de la débauche qui sont toujours les mêmes : le vin, le jeu, les femmes. Cependant ces plaisirs coûtant fort cher, bientôt Jules se trouva sans argent. Un jour, il demanda à son père plus que celui-ci lui donnait ordinairement. Le père donna mais en reprochant à son fils sa prodigalité. Le fils se sentait coupable, mais il ne voulut pas reconnaître ses torts, et il alla même jusqu’à répondre avec impertinence à son père, comme font toujours ceux qui reconnaissent qu’ils ont tort mais ne veulent pas l’avouer. Il eut bientôt dépensé l’argent qu’on lui avait donné, et par surcroît, quelques jours plus tard, dans une rixe après boire, Jules tua un homme. Le préfet de la ville, informé de l’événement, voulut incarcérer Jules ; mais son père obtint grâce pour lui.

À ce moment Jules eut encore besoin d’argent. Il emprunta à un ami, lui promettant de le rembourser. En outre, sa maîtresse lui demanda en cadeau un collier de perles. Il savait qu’elle le quitterait, s’il ne le lui donnait pas, pour accepter les propositions d’un de ses rivaux très riche. Cette fois Jules alla trouver sa mère et lui dit que si elle ne pouvait lui procurer la somme dont il avait besoin, il se tuerait.

Ce n’est pas lui-même, mais son père qu’il rendait responsable de sa situation. Il disait : « Mon père m’a élevé dans le luxe et maintenant il me marchande l’argent nécessaire. Si au début il m’avait donné sans reproches ce que j’ai obtenu plus tard, j’aurais arrangé ma vie et n’aurais plus besoin de rien. Mais, comme il ne me donnait jamais assez, j’ai dû m’adresser aux usuriers qui m’ont dépouillé. Je ne possède plus rien pour mener la vie de jeune homme riche qui doit être la mienne, et je suis humilié devant mes camarades, mais mon père ne veut rien entendre. Il oublie qu’il a été jeune aussi. C’est lui qui est coupable si j’en suis arrivé là ; et si je ne puis obtenir la somme qui m’est nécessaire, je me tuerai ! »

Sa mère, qui l’avait gâté, alla aussitôt trouver son mari. Le père envoya chercher le fils et les malmena tous deux. Jules répondit d’une facon insolente. Son père le frappa. Jules leva la main sur lui. Le père appela ses esclaves qui, sur son ordre, lièrent et enfermèrent son fils. Resté seul, Jules se mit à maudire son père et sa vie. Sa propre mort ou celle de son père était pour lui l’unique issue de la situation dans laquelle il se trouvait.

La mère souffrait bien plus encore. Elle ne se demandait pas de quel côté étaient les torts. Elle n’avait que de la pitié pour son enfant chéri. Elle alla de nouveau trouver son mari et implora son pardon. Le mari resta sourd à ses prières et lui reprocha d’avoir gâté son fils. À son tour, elle s’emporta contre son mari, et celui-ci finit par frapper sa femme. Mais, sans faire attention aux coups, la mère courut trouver son fils et l’exhorta à demander pardon au père, à se soumettre à lui. En revanche elle lui promit de lui fournir l’argent dont il avait besoin, sans en rien dire au père. Le jeune homme consentit. Alors la mère se rendit près de son mari et lui demanda de pardonner à leur fils. Le père après avoir accablé longtemps sa femme et son fils de reproches, voulut bien accorder son pardon, à la condition que Jules abandonnerait sa vie déréglée et épouserait la fille d’un riche négociant dont il se chargeait d’obtenir le consentement.

— Je lui donnerai de l’argent, ajouta-t-il, et il aura la dot de sa femme. Qu’il commence alors à mener une vie régulière. À ces conditions je lui pardonnerai ; mais pour le moment je ne lui donnerai rien, et à sa première incartade je le remettrai entre les mains du préfet.

Jules accepta ces conditions et recouvra sa liberté. Il prit l’engagement de se marier et de s’amender mais sans aucune intention de faire l’un et l’autre. Sa vie dans la maison devint un enfer. Le père ne lui adressait pas la parole, il querellait sa femme à cause de lui, et celle-ci ne faisait que pleurer.

Le lendemain sa mère lui remit secrètement les pierres précieuses qu’elle avait dérobées à son mari.

— Les voici, dit-elle, prends-les et vends-les, mais pas dans cette ville, et dispose à ton gré de l’argent que tu en tireras. Je ferai de mon mieux pour qu’on ne s’aperçoive pas de leur disparition, mais si le vol est découvert, j’en accuserai un de nos esclaves.

Ces paroles troublèrent l’âme de Jules. Il fut épouvanté de ce qu’elle avait fait, et, sans prendre les pierres précieuses, il quitta précipitamment la maison.

Pourquoi partait-il ? Où allait-il ? Il l’ignorait. Il sortit de la ville et marcha longtemps, cherchant la solitude pour méditer sur son passé et réfléchir à l’avenir. Il allait toujours en avant, laissant la ville derrière lui ; et il arriva dans un bois consacré à la déesse Diane. Ayant trouvé là un endroit écarté, il se mit à réfléchir. Sa première pensée fut d’invoquer le secours de la déesse. Mais il ne croyait plus aux dieux et savait qu’on ne peut attendre d’eux aucun soulagement. Alors à qui s’adresser ? Il lui semblait étrange d’être forcé de réfléchir lui-même à sa situation. Dans son âme il n’y avait que trouble et ténèbres. Cependant il n’avait d’autre ressource que de rentrer en lui-même et d’interroger sa conscience sur tous les principaux actes de sa vie. Tout lui parut mauvais et principalement sot. Pourquoi se tourmenter autant ? Pourquoi avait-il perdu ses jeunes années ? Il y avait peu de joies et beaucoup de chagrins et de malheurs. Le pire c’est qu’il se sentait seul. Jusqu’à ce jour il avait eu une mère aimante, un père affectueux, même des amis ; maintenant il se trouvait seul ; personne ne l’aimait ; il était à charge à tout le monde ; il n’était qu’un obstacle dans la vie de chacun ; il avait mis le désaccord entre son père et sa mère ; il avait gaspillé les richesses que son père avait amassées par toute une vie de labeur ; pour ses amis il était devenu un rival dangereux et désagréable. Eux tous, probablement, désiraient sa mort.

En se remémorant sa vie il se rappela Pamphile, sa dernière rencontre avec lui et son invitation à venir chez les chrétiens ; et il lui passa en tête de ne pas rentrer à la maison, mais d’aller directement chez les chrétiens et de demeurer avec eux. « Ma situation est-elle donc si désespérée ? » se dit-il. De nouveau il se remémora tout ce qui lui était arrivé, et de nouveau il fut horrifié à la pensée que personne ne l’aimait et qu’il n’aimait personne. Père, mère, amis ne pouvaient plus nourrir d’affection pour lui et ne pouvaient que souhaiter sa mort. Et lui-même aimait-il quelqu’un ? Des amis ? Il sentait qu’il n’en aimait aucun, tous étaient ses rivaux, tous étaient impitoyables pour lui dans le malheur. « Mon père ? » se demanda-t-il, et l’horreur le saisit quand, à cette question, il regarda dans sa conscience. Non seulement il n’aimait pas son père, mais il le haïssait pour les offenses qu’il lui avait faites. Si encore il n’avait fait que le haïr, mais il voyait clairement que pour son bonheur à lui, la mort de son père était nécessaire. « Oui, se demanda Jules, si j’étais sûr que personne ne pût me voir, que nul ne pût découvrir mon crime, que ferais-je ? » Et il se répondit : « Je le tuerais ! » Il se répondit cela et en fut horrifié. « Et ma mère ? J’ai de la pitié pour elle mais je ne l’aime pas non plus. Elle m’est indifférente. Tout ce que je veux, c’est son aide… Oui, je suis une bête fauve, une bête traquée, aux abois. La seule différence entre moi et la bête fauve, c’est que je puis, si je le veux, quitter cette vie maudite. Je puis faire ce que ne peut faire la bête fauve. Je puis me tuer. Je hais mon père. Je n’aime personne… pas même ma mère ni mes amis… peut-être Pamphile seul. »

Et de nouveau il pensa à lui. Il se rappela leur dernière rencontre, leur conversation et les paroles du Christ répétées par Pamphile : « Venez à moi vous qui souffrez et qui êtes surchargés, et je vous donnerai le repos. » Si c’était vrai ? Soudain il se rappela l’expression douce, sereine et joyeuse, du visage de Pamphile, et il souhaita ardemment de pouvoir croire ce qu’il lui avait dit. « Que suis-je, en effet ? se dit-il. Je suis un homme qui cherche le bonheur. Je l’ai cherché dans la débauche et ne l’ai pas trouvé ; Tous ceux qui vivent comme j’ai vécu ne le trouvent pas non plus ; ils sont méchants et souffrent. Ailleurs il existe un être toujours heureux parce qu’il ne cherche rien. Il me dit qu’il y en a beaucoup comme lui, et que chacun peut devenir tel en observant les préceptes donnés par son maître. Si tout cela était vrai pourtant ? Vrai ou non, il y a là quelque chose qui m’attire. J’y vais. »

Jules sortit du bosquet décidé à ne jamais rentrer chez lui, et porta ses pas vers l’endroit habité par les chrétiens.