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Maria Chapdelaine/11

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J.-A. LeFebvre, éditeur (p. 147-155).

XI


Un soir de février le père Chapdelaine dit :

— Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe dimanche, pour la messe.

— C’est correct, son père.

Mais elle avait répondu cela d’un ton lassé, presque indifférent, et ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.

Les paysans ne meurent point des chagrins d’amour, ni n’en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature, et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent. C’est pour cela peut-être qu’ils évitent le plus souvent les grands mots pathétiques, qu’ils disent volontiers « amitié » pour « amour », « ennui » pour « douleur », afin de conserver aux peines et aux joies du cœur leur taille relative dans l’existence à côté de ces autres soucis d’une plus sincère importance qui concernent le travail journalier, la moisson, l’aisance future.

Maria n’avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François Paradis ne pourrait pas revenir au printemps, ni plus tard. Seulement elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l’église. Avant sept heures et demie Charles-Eugène était attelé ; Maria, revêtue déjà de sa grande pelisse d’hiver, serrait avec soin dans son porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. Quelques minutes plus tard les grelots de l’attelage commencèrent à tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre carrée pour regarder s’éloigner les voyageurs.

Pendant une heure le cheval ne put aller qu’au pas, enfonçant jusqu’aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin, qu’ils avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui n’était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur. Mais quand ils eurent rejoint la route battue Charles-Eugène trotta allègrement.

Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent ; des maisons s’espacèrent au bord du chemin ; la lisière sombre s’éloigna peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et suivi d’autres traîneaux qui s’en allaient aussi vers l’église.

Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des premiers colons. C’était pour elle, en même temps qu’un exercice de piété, presque la seule distraction possible, et son père s’était efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare du culte et la rencontre des quelques connaissances qu’ils avaient au village aideraient à secouer la tristesse.

Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre canadien n’est pas seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur conseiller en toutes matières, l’arbitre de leurs querelles, et en vérité la seule personne différente d’eux-mêmes à laquelle ils puissent avoir recours dans le doute.

Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à laquelle lui-même prenait part jovialement ; d’autres plus longuement, dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut venu il regarda l’horloge.

— On va dîner d’abord, eh ? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de l’appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim sans bon sens.

Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre prêtre était là, venu d’une paroisse voisine et deux ou trois paysans ; le repas ne fut qu’une longue discussion agricole coupée d’histoires comiques et de commérages sans malice ; de temps en temps un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête brefs et des « Oui ! oui ! » un peu distraits.

Enfin le dîner prit fin ; quelques-uns des invités partirent sitôt les pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et sembla se rappeler quelque chose ; il se leva en faisant signe à Maria.

Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de salle de réception et de bureau.

Il y avait un petit harmonium contre le mur ; de l’autre côté, une table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres reliés en cuir noir ; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure représentant la Sainte-Famille, une planche en couleurs où voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d’un fabricant de Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de bétail.

— Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même ? dit-il assez doucement en se retournant vers Maria.

Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu’en son pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul ne l’en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et penchait vers elle sa figure maigre de paysan ; car sous sa soutane il avait tout d’un homme de la terre : le masque jaune et décharné, les yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui que le prêtre, le curé de sa paroisse, clairement envoyé par Dieu pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.

— Assis-toi là ! fit-il en montrant une chaise.

Elle s’assit, un peu comme une écolière qu’on réprimande, un peu comme une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec un mélange de confiance et d’effroi que les charmes surnaturels opérassent.

Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père Chapdelaine commençait à s’assoupir et les guides glissaient peu à peu de ses mains ouvertes.

Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix le cantique qu’il avait entonné en quittant le village :

… Adorons-le dans le ciel,
Adorons-le sur l’autel…

Puis il se tut, son menton s’abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il n’y eut plus sur le chemin d’autre bruit que le tintement des grelots de l’attelage.

Maria songeait aux paroles du prêtre.

— S’il y avait de l’amitié entre vous, c’est bien naturel que tu aies du chagrin. Mais vous n’étiez pas fiancés, puisque tu n’en avais rien dit à tes parents, ni lui non plus ; alors de te désoler de même et de te laisser pâtir à cause d’un garçon qui ne t’était rien, après tout, ça n’est pas bien, ça n’est pas convenable…

Et encore :

— Faire dire des messes et prier pour lui, ça c’est correct, tu ne peux pas faire mieux. Trois grand’messes avec chant et trois autres quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l’a dit, comme de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu’il aimera mieux ça que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d’autant son temps de purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à décourager toute la maison, ça n’a pas de bon sens, et le bon Dieu n’aime pas ça.

En disant cela il n’avait pas l’air d’un consolateur ou d’un conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt d’un homme de loi ou d’un pharmacien énonçant prosaïquement des formules absolues, certaines.


Hémon - Maria Chapdelaine, 1916, illustration page 177.png

… les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin qu’ils
avaient tracé et déblayé eux-mêmes.


— Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça vaillante et ménagère, c’est fait pour encourager ses vieux parents, d’abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu n’as pas dessein d’entrer en religion ? Non. Alors tu vas abandonner de te tourmenter de même, parce que c’est un tourment profane et peu convenable, vu que ce garçon ne t’était rien. Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous ; il ne faut pas se révolter ni se plaindre…

Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule : l’assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non du regret tendre et poignant qu’il avait laissé derrière lui. Cela, elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir réellement dans la mort autre qu’il avait été dans la vie, elle songeait au contraire qu’il devait être heureux et reconnaissant de ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort l’amour devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l’avait dit…

Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige ; des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des épinettes et grimpaient en s’agriffant à l’écorce. Un froid vif descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la peau, car c’était février, ce qui au pays de Québec veut dire deux pleins mois d’hiver encore.

Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son cœur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu’elle en eût mis à repousser la tentation d’une soirée de danse, d’une fête impie ou de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.

Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n’avait été qu’un lent évanouissement de la lumière ; car depuis le matin le ciel était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur le sol livide ; les sapins et les cyprès n’avaient pas l’air d’arbres vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. Maria sortit du traîneau en frissonnant et n’accorda qu’une attention distraite aux jappements de Chien, à ses gambades, aux cris des enfants qui l’appelaient du seuil. Le monde lui paraissait curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus d’amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très vite sans regarder autour d’elle, éprouvant un sentiment nouveau fait d’un peu de crainte et d’un peu de haine pour la campagne déserte, le bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles elle avait toujours vécu et qui l’avaient blessée.