Mariana

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Mercure de France, juin 1890 (pp. 177-179)
Alfred Tennyson

Mariana
Traduction Stéphane Mallarmé




FIGURES D’ALBUM
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MARIANA

Les endroits à fleurs avaient une croûte épaisse de mousse très noire, tous de même. Les clous rouillés tombaient des attaches qui tinrent la pêche aux murs du jardin. Les appentis brisés, étranges et tristes ; le bruyant loquet était sans se lever : sarclée et usée, l’ancienne paille sur la grange solitaire du fossé. Elle dit uniquement : « Ma vie est morne, il ne vient point »‚ dit-elle ; elle dit : « Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte ! »


Ses larmes tombèrent avec la rosée du soir ; ses larmes tombaient avant que les rosées n’eussent séché : elle ne pouvait point regarder le ciel suave, au matin ni le moment du soir. Après le volètement des chauves-souris, quand l’ombre la plus épaisse causa un somme dans le ciel, elle tira le rideau de sa croisée et regarda à travers les obscurités plates. Elle dit uniquement : « La nuit est morne, il ne vient pas », dit-elle ; elle dit : « Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte ! »


Sur le milieu de la nuit, elle entendit l’oiseau de nuit crier, veillant ; le coq chanta une heure avant la lumière ; du marais sombre, la voix des bœufs vint à elle : sans espoir de changement dans le sommeil, il lui sembla marcher abandonnée, jusqu’à ce que des vents froids éveillèrent les yeux gris du matin près de la grange solitaire du fossé. Elle dit uniquement : « Le jour est morne, il ne vient point », dit-elle ; elle dit : « Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte ! »


À un jet de pierre environ du mur dormait une vanne à eau noircie ; et au-dessus, nombreuses, rondes et petites, rampaient les mousses des marais par grappes. Un peuplier, fort près, remuait toujours, tout vert argenté à noueuse écorce. À des lieues, nul autre arbre ne marquait l’espace nivelé, les environs gris. Elle dit uniquement : « Ma vie est morne, il ne vient jamais »‚ dit-elle ; elle dit : « Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte ! »


Et toujours, quand baissa la lune et que les vents aigus se levèrent, haut et loin, dans le rideau blanc elle vit d’ici à là l’ombre secouée se balancer. Mais quand la lune fut très bas et les sauvages vents, liés dans leur prison, l’ombre du peuplier tomba sur le lit, par dessus son front. Elle dit uniquement : « La nuit est morne, il ne vient pas »‚ dit-elle ; elle dit : « Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte ! »


Tout le jour dans la maison de rève, les portes craquèrent sur leur gonds ; la mouche bleue chanta sur la vitre ; la souris, derrière la boiserie, allant en poussière, criait ou, de la crevasse regardait. De vieilles faces luisaient par les portes, de vieux pas foulaient les étages supérieurs : de vieilles voix l’appelaient, elle, de dehors. Elle dit uniquement : « Ma vie est morne, il ne vient pas », dit-elle ; elle dit : « Je suis lasse, lasse, je voudrais être morte ! »


Le moineau pépiait sur le toit, le lent tic-tac de l’horloge et le bruit qu’au vent faisait le peuplier confondaient tous ses sens ; mais, le plus ! elle maudit l’heure où le rayon du soleil gisait au travers des chambres, quand le jour pencha vers le bosquet occidental. Alors elle dit : « Je suis très morne, il ne viendra pas »‚ dit-elle, elle pleura : « Je suis lasse, lasse, oh ! Dieu ! »

Stéphane Mallarmé.

(Traduit de l’anglais, de Tennyson).



La traduction de ce poème fut jadis imprimée dans le légendaire journal : « La Dernière Mode » (n° du 18 octobre 1874), que Mallarmé rédigeait seul, typographiait presque matériellement seul. Le maître, en nous la laissant reproduire, a voulu, toujours si soigneux artiste, revoir et retoucher son travail d’alors. Attrait même pour qui connaîtrait ces strophes, — mais hormis une, la dernière, citée en un récent article de la Revue Indépendante (février), c’est bien vraiment de la littérature inédite.

R. G.