Marie-Anna la Canadienne/1

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Maison d'édition non mentionnée (p. 7-17).

MARIE-ANNA LA CANADIENNE
PREMIÈRE PARTIE

LES PLUS BEAUX YEUX DU CANADA

I


Quand l’automne renouvelle le décor de la grande scène terrestre où nous passons, il semble que le langage des choses se fait plus grave, plus austère. Dans les bois, les tissus ligneux des vieilles souches forment les colonnes d’un temple sous lequel la religion de la nature chante de sa douce voix la mort et la défloraison de tous les êtres du règne végétal. Mais ce murmure est si faible qu’on sent en lui comme une production mélodieuse inspirée par le silence, la voix éteinte d’une saison qui se souvient des fleurs en mourant dans les glaces.

L’herbe mouvante des prairies prend ses tons d’or liquide et perd son jeu de reflets verdoyants. Comme l’oiseau fatigué jette faiblement un dernier cri avant de replier sa tête sous l’aile, la nature chante un dernier hymne avant de s’endormir dans la froideur des solitudes blanches.

L’érable avait jauni. Sur les flancs des Laurentides, les lourds panaches revêtaient leurs parures d’or, de rouille et de bronze. La rosée persistante des nuits, la bruine des aubes, la rafale des soirées orageuses se succédaient pour conserver à cette végétation tardive le miroitement des feuilles ruisselantes parmi les belles vallées que le soleil inondait de ses feux magnifiques, le St-Maurice coulait avec lenteur, tranquille et grand comme une majesté endormie.

Au couchant de ce bel après-midi de septembre, deux jeunes filles suivaient le chemin des Grandes-Piles à La Tuque. Vêtues de blanc, élancées, sveltes toutes deux, elles allaient, se tenant par le bras, babillant à mi-voix, tour-à-tour graves et rieuses ; on eut dit, à les voir ainsi en couple de jeunes grâces à la recherche de quelque retraite propice aux confidences. Elles étaient également jolies, mais leurs beautés formaient un contraste frappant. Marie-Anna Carlier, la plus grande, possédait un ovale de pur style grec qu’accentuait encore une lourde chevelure blonde nouée en nattes en arrière de la tête sur la nuque blanche et dégagée ; quelques mèches dorées papillotaient sur son front, adoucissant d’une ombre claire l’éclat de deux grands yeux brillants comme des olives noires. Tout ce que le génie du peintre peut mettre d’art délicat et profond sous le dessin de deux arcades fines semblait concentré dans ces yeux pareils à deux foyers de tendresses vives, miroirs d’une âme sereine, limpide, virginale dont la blancheur eut fait penser aux anges. Marie-Anna dédaignait le fard et la poudre de riz ; son teint naturel avait plus de transparence, dans sa chaude pâleur, que bien des visages décorés de savants artifices ; le sang généreux qui coulait dans ses veines empourprait ses lèvres de l’incarnat humide de la santé et veinait d’un bleu rosé ses mains effilées, souples, délicates. On distinguait dans toute sa personne un air de quiétude, le charme des choses reposées ou dormantes. C’était une jeunesse en plein épanouissement, une beauté divine à peine matérialisée par l’ardeur mobile du regard, la forme adroite de la chevelure, la coupe étudiée du vêtement.

Jeannette Manceau, sa campagne, semblait presque une fillette auprès d’elle ; sa démarche, son langage et surtout ses jolis yeux fureteurs trahissaient un caractère malicieux et vif. Mlle s’amusait de la vie comme une demoiselle de bonne famille qui n’a jamais manqué de rien et qui ne saurait comprendre que la destinée ne soit pas complaisante. Elle aimait le bruit, l’exubérance et faisait profession de gaité peut-être parce que le rire florissait encore son teint frais de jeune fille, ses joues rouges, pleines, veloutées comme de belles pêches mûries sous les rayons de juillet.

— Voici déjà le soir, dit Marie-Anna en voyant le ciel s’obscurcir à l’horizon. Ne nous éloignons pas davantage ; dans une heure, il fera nuit.

Elles revinrent sur leurs pas vers St-Jacques des Grandes-Piles.

— Pourquoi es-tu venue si tard ? demanda Marie-Anna. Je t’ai attendue si longtemps que je craignais de ne pouvoir profiter du soleil. Je n’éprouve aucun plaisir à me promener seule…

— Pardonne-moi, répondit Jeannette. Je l’ai complètement oublié, le soleil, en étudiant au piano quelques partitions que William m’a envoyées de Boston. Il y a une valse très dansante, deux chansons américaines qui me plaisent beaucoup. Je te les apporterai ; nous les jouerons dimanche… N’est-ce pas amusant, continua-t-elle en changeant de ton, de voir ce cher William détester si franchement la musique et malgré cela, être aux petits soins pour que je n’en manque jamais ? Quand les garçons se mettent en frais de galanterie, on ne peut imaginer tous les sacrifices qu’ils sont capables de faire !

— Ne te moque pas, Jeannette ! fit Marie-Anna doucement grondeuse. William est le modèle des amis. Je voudrais bien pouvoir donner ce nom à ces jeunes gens qui me recherchent sans cesse, attentifs à me surprendre pour glisser des compliments qui sentent l’intérêt vulgaire bien plus que l’amitié, craignant qu’un pli dérangé dans leurs cravates les rende à jamais indignes de la faveur de mes yeux. Non ; ce ne sont pas là des amis ; je n’ai pas d’amis !

— Bon ! Voilà tes idées tristes qui te reprennent ! Est-ce l’automne qui te chante ses marches funèbres dans l’oreille ?

— Peut-être…

Jeannette se tut durant quelques secondes, cherchant un moyen de faire dériver la conversation sur un sujet moins languissant, car elle savait son amie facilement accessible à d’épuisantes mélancolies qui duraient jusqu’à l’heure du sommeil quand on ne détournait pas sa pensée dès les premiers mots.

— J’apprends que William sera de retour dimanche prochain, reprit Jeannette ; et que Georges et Henri Chesnaye arriveront de Québec samedi. Nous aurons donc notre Club des Petits-Garçons au complet… Te souviens-tu des charmantes soirées qu’ils nous ont données aux vacances de l’année dernière ?

— Oui, je m’en souviens et je suis heureuse que ce bon temps revienne, répondit Marie-Anna sans enthousiasme.

— Henri Chesnaye sera content… continua Jeannette en levant vers son amie un regard oblique plein d’espièglerie.

Marie-Anna ne semblait pas avoir entendu cette dernière réflexion. Elle observait avec inquiétude le soir tombant sur le fleuve et sur les montagnes et considérait le chemin qui restait à parcourir pour toucher au village. La nuit venait plus tôt que de coutume, des nuages lourds s’avançaient de l’occident. La température était accablante, le ciel bas, la terre chaude. Un gros orage menaçait.

Jeannette insouciante par nature s’abandonnait à ses pensées, souriant à sa propre malice.

— Comment le trouves-tu ? demanda-t-elle.

— Qui ? fit Marie-Anna surprise.

— Henri Chesnaye ?

— Oh voyons, Jeannette ! Je connais Henri depuis que je suis au monde ! Pourquoi me demandes-tu cela ?

— Ne fais donc pas l’étonnée, ma belle ! Tu le sais bien, pourquoi…

Marie-Anna releva la tête et sourit enfin déridée.

— Je te comprends, avoua-t-elle. Tu me laisses entendre que je ne devrais pas tant parler de mon isolement alors que je possède un ami d’enfance, un bon, un vrai ami… Ne ris pas, Jeannette ; je devine ce que tu penses. Tu as remarqué comme moi les attentions qu’Henri me porte depuis qu’il a quitté les Grandes-Piles et que nous ne nous voyons plus que rarement. J’avais cru tout d’abord que notre vieille amitié de quinze ans s’était encore accrue par la distance qui nous tenait éloignés l’un de l’autre, par ses absences prolongées à Québec et à Lévis… Je me trompais. On dit que l’amitié a ses illusions et se crée des chimères ; j’en fais aujourd’hui la triste expérience. Mon pauvre Henri s’est mis à imiter les autres, à se fatiguer l’esprit pour inventer des sous-entendus joliment trouvés et maladroitement dits qui l’embarrassent autant que moi-même. Le voilà donc lui aussi, le seul ami que j’avais, dans le rang des courtisans occupés de mes yeux et de leurs cravates !… Pauvre Henri ! S’il savait à quel point le flirt me déplaît, il ne se donnerait pas tant de mal pour vaincre sa timidité et lever constamment vers moi des yeux qui me donnent envie de rire et de pleurer tout à la fois.

— Tu as peut-être tort de ne pas l’encourager, fit Jeannette qui avait sur ces sortes d’affaires des idées très personnelles. Henri est un joli garçon instruit, distingué, plein d’avenir. Comment peux-tu faire fi de qualités si brillantes ?… Écoute ; je me souviens de ce bal du Gouverneur où nous étions l’an passé. J’entends encore le fils de l’ambassadeur anglais qui insista tant pour te faire danser et qui te reconduisit après la valse auprès de ta mère en disant : « Si l’on me demande un jour ce que j’ai vu de plus admirable dans mes voyages, je me rappellerai ces instants du bal où il me fut donné de contempler à l’aise les plus beaux yeux du Canada !… » Je te verrai là toute ma vie ! Tu l’as regardé d’une manière telle que le pauvre garçon a craint certainement d’avoir dit une sottise. Et tu es la même avec tous ! Depuis qu’Henri te fait la cour, il te devient insupportable. Et pourtant, il est si doux, si timide… Si tous tes courtisans, comme tu les appelles, n’étaient pas plus hardis que ce courtisan-là, eh bien ma chère, tu pourrais faire une croix sur le mariage et te préparer à vieillir toute seule, bien tranquille.

— Ainsi tout est pour le mieux, fit Marie-Anna d’une voix lasse.

Elle ajouta, après un instant :

— Parlons d’autres choses, Jeannette ; nous ne nous comprenons pas.

Jeannette très fine, perçut à l’inflexion de ces dernières paroles que son amie était décidément d’humeur sombre et que toute insistance lui causerait une redoublement d’ennui. Elle s’étonnait bien un peu de ces tristesses passagères, des sentiments d’indifférence que Marie-Anna nourrissait à l’endroit de ses adorateurs prodigues d’hommages à sa beauté, mais sa curiosité de jeune fille ne s’exerçait pas à sonder le fond de ces sentiments, à chercher la source de cette indifférence. Au reste, ce n’était qu’une sorte d’instinct natif qui retenait Marie-Anna distante des épanchements absolus. En dehors des affections de la famille, elle n’avait pas encore rencontré l’être aimant répondant véritablement aux besoins de tendresse de tout son être et de toute son âme.

Incapable de soumettre son esprit à des recherches de ce genre, Jeannette songeait seulement que son amie ne ressemblait pas aux autres jeunes filles ; elle s’avouait ingénument à elle-même que la moitié des hommages que recevait Marie-Anna suffirait à remplir sa vie d’un éternel contentement.

Elles continuèrent leur promenade en silence.

Au loin, devant elles, le village de St-Jacques des Grandes-Piles allongeait sa ligne de claires maisonnettes comme un gros chapelet blanc oublié sur le bord d’un étang sauvage. La frêle coquetterie de ce village perdu dans la montagne semblait souffrir du voisinage des Piles qui l’écrasaient de leur ambiance lourde.

— Il pleut ! s’écria Jeannette tout-à-coup.

De grosses gouttes de pluie tachèrent la route poudreuse. Les jeunes filles pressèrent le pas pour échapper à l’averse mais le village était trop éloigné. Un nuage noir creva au-dessus des Piles et une pluie diluvienne tomba. Le vent siffla dans les bois et sur le Saint-Maurice couchant les rameaux et zébrant de larges striures les eaux agitées du fleuve.