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Marie-Anna la Canadienne/7

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Maison d'édition non mentionnée (p. 82-95).

VII


Quelques semaines passèrent. La saison des neiges approchait. Le vent soufflait en bise tourbillonnante, arrachait les rares feuilles encore pendantes aux branches et les éparpillait sur les chemins. Les arbres dénudés tendaient leurs branches torses vers le ciel comme de maigres bras implorateurs sous la menace de l’hiver.

Jacques et Gilbert étaient maintenant assidus chez Marie-Anna.

— Le club compte deux « Petits Garçons » de plus, disait Jeannette. Mais la distinction de ce nouveau titre n’empêchait pas le jeune vicomte d’être fort soucieux.

— Elle ne m’aime pas ! se répétait-il sans cesse avec peine. Elle ne m’aime pas et elle ne veut pas m’aimer !

Malgré toute sa finesse, en dépit de sa sincérité, de ses assiduités il n’arrivait pas à provoquer dans le cœur de son idole, des sentiments répondant à ses attentions. Il voyait seulement dans la réserve habituelle de Marie-Anna un désir non dissimulé de le tenir à distance tout en le tenant un peu.

Au retour de la promenade aux Rapides, Gilbert lui avait dit avec une assurance narquoise :

— Mes compliments, Jacques ! Je crois que tu as trouvé la bonne manière.

Et en effet, Marie-Anna charmée par le récit de la montagne avait exprimé son contentement avec tant de candeur, de simplicité, de confiance que le jeune homme avait aussitôt découvert les véritables sources de l’amour. Avant ce jour, il n’avait jamais aimé. Les amourettes de passage sous les latitudes européennes ou asiatiques n’avaient été que d’instables caprices ; elles n’avaient rien laissé dans son cœur ; seulement un vague souvenir dans sa mémoire et un sourire indécis sur sa lèvre chaque fois qu’il y repensait. Courtes folies sans tendresse, sans lendemain ! Fleurs sans parfums qui meurent quand on les cueille ! Et avec quelle facilité, lui le voyageur paré d’un beau visage, d’un nom riche et blasonné, avec quelle facilité n’avait-il pu les cueillir ces pauvres fleurs un instant regardées, conquises puis pour toujours oubliées ? Sans même retourner la tête, il était parti, froid, hautain, amer, se murmurant désenchanté :

— Eh ! Ce n’est que cela, l’amour ?

Et à la première fleur lui barrant la route de ses jolies corolles roses, il s’était encore arrêté, l’avait regardée, conquise, oubliée…

Pourtant un jour vint où la plus belle n’inclina point son front, quêteuse, sous la fixité conquérante de son regard. Ce jour-là, son cœur battit pour la première fois. D’abord piqué d’orgueil comme s’il relevait un défi, Jacques de Villodin, beau garçon et flirteur écouté, tendit ses meilleurs filets ; il exerça une fois de plus la puissance de son charme jusqu’alors infaillible sur cette jolie Canadienne rencontrée un soir d’orage dans la forêt. Hélas, l’intelligent flirteur vit les mailles de son filet détruites aux premiers essais et son charme enjôleur ne lui valut qu’un sourire au fond duquel il n’y avait que de l’indifférence.

Mais lorsque Marie-Anna l’entendit parler avec enthousiasme des beautés de sa terre natale, quand elle eut découvert sous l’apparence du mondain l’artiste ému qui parle à la nature et l’écoute parler, puis remercie Dieu de lui avoir donné la vie, elle tendit l’oreille, cette fois, émue elle aussi, attendrie, reconnaissante.

Jacques, au cours de ses voyages et de ses aventures n’avait jamais rencontré une résistance très obstinée à ses desseins galants. Lorsqu’après une longue attente il vit Marie-Anna lui sourire et le regarder de ses grands yeux noirs si beaux, son cœur chanta victoire, oubliant un peu qu’il était pris lui-même. Il chanta tant et si fort que Marie-Anna en prit peur et crut bon de ramener au calme ce tapageur qui prétendait l’avoir conquise. Jacques vit la jeune fille se retrancher comme autrefois dans sa réserve prudente faite d’amabilités et de froideurs. Son enthousiasme se glaça ; le souvenir d’une minute d’expansion amoureuse lui rendit pourtant courage en lui laissant espérer de semblables moments dans un avenir plus ou moins rapproché, mais ces alternatives d’abattements et d’espoirs le rendirent littéralement esclave de la proie qu’il convoitait. Il était vaincu, à bout de munitions, criant famine de toute la force de ses 24 ans !

Marie-Anna souriait toujours, tranquille, sûre d’elle-même cessant aussitôt de sourire dès que le flirt recommençait. Neuf à l’amour malgré ses précédentes conquêtes, Jacques souffrait.

Un jour qu’ils étaient seuls dans le petit salon de l’Hôtel des Chutes, Gilbert dit à Villodin :

— Ne penses-tu pas, Jacques, qu’il est temps de revoir la France ?

Il eut une grimace de contrariété.

— Bah ! Je ne vois rien qui presse, répondit-il. Mes parents n’ont pas écrit ; de plus les trois années qui nous ont été accordées n’expirent que dans cinq mois.

— Soit ; mais conviens que nous ne faisons pas grand’chose d’utile ici et puis l’hiver approche, l’hiver canadien, 30 degrés au-dessous de zéro, des peaux d’ours de 40 livres sur le dos et des glaçons pendus au nez… Brrr !

— Gilbert, tu te fais une fausse opinion de l’hiver au Canada. J’entendais dire récemment que cette saison ramène une foule de sports et de plaisirs qui restent oubliés pendant l’été ; le patinage, le hockey, les promenades en raquettes, les glissades en toboggan dans les montagnes. De plus j’imagine que ces grands fleuves de glace, ces immensités couvertes de neige doivent être d’un effet grandiose, avoir un cachet décoratif qui nous est encore inconnu. Pourquoi partir ?… Et puis…

— Allons, Jacques ! interrompit brutalement Gilbert. Ne te mets donc pas l’esprit à la torture pour trouver des prétextes. Dis-moi : « J’aime Marie-Anna et je reste ! » Ce sera plus simple !

Villodin s’était levé.

— Eh bien, oui, je l’aime ! éclata-t-il. Oui, je reste ! Entends-tu, Gilbert, je l’aime ! je l’aime ! ! je l’aime ! ! ! Et je veux rester pour la voir, lui parler, la suivre, l’adorer malgré elle, malgré tout ! Oh, aie pitié de moi, Gilbert ; je l’adore et je suis malheureux !

À bout d’haleine, il retomba sur sa chaise, la tête dans ses mains.

— Hum ! fit Gilbert très calme devant cette explosion. Il paraît que le mal est sérieux !

Il ne l’avait jamais vu si exalté. Sa figure expressive refléta un instant les véritables sentiments qui l’agitaient, en présence de la douleur de son ami. Connaissant son esprit volontaire, peu maniable par la force, il entrevit les conséquences fâcheuses que cet amour entraînerait infailliblement si Jacques s’abandonnait au vertige de sa passion. Quelles joies pouvait réserver l’avenir à cette inclination si Marie-Anna commettait la faiblesse d’y répondre ? Les joies de la famille ?… Impossible ! L’union de deux familles séparées par des centaines de milles ne pourrait s’accomplir, ces deux familles ayant respectivement des affections, des intérêts séparés eux aussi par les mers. Alors ? Alors l’avenir ne laissait prévoir qu’une séparation dans un temps très rapproché des aveux mutuels, c’est-à-dire le déchirement de deux cœurs pleins d’espérance, de jeunesse et de vie.

Très maître de lui-même, Gilbert reprit cet air de gavroche parisien qui le quittait rarement lorsqu’il était seul avec Jacques et vint s’asseoir auprès de l’amoureux encore tremblant et pâle.

— Jacques, fit-il avec une feinte compassion ; n’y a-t-il pas un moyen d’arranger les choses ? Si tu as reçu un coup de soleil sur le cœur, il faut te soigner, mon cher, rester à l’ombre quelque temps.

— Marie-Anna ne n’aime pas ! répondit-il. C’est cela qui me torture ! Je m’enivre de ses yeux, de ses cheveux, de ses mains blanches et quand je cherche à l’entraîner sur un terrain de confidences d’aveux, elle me devine toujours, et d’un mot, c’est un mur de glace entre elle et moi. Et ce supplice dure depuis un mois !

— Tu n’es guère patient ! fit Gilbert. Mon cher Jacques, quand on est affligé de cette maladie et qu’on demande aux médecins, le remède, ils vous répondent tous invariablement : « Voyagez, monsieur, voyagez. ! » Nous avons fait une fois le tour du monde ; si tu veux… recommençons…

Jacques leva vers le plaisant un regard mauvais.

— L’idée ne te sourit pas ? demanda Gilbert pensif. Ça devient un problème… Je ne vois pas… je ne vois pas ce que tu peux faire pour conquérir l’amour de ta dulcinée. Et pourtant…

Jacques releva la tête.

— Que veux-tu que je fasse ? s’écria-t-il.

— Eh, le sais-je, moi ? Jette-toi dans le St-Maurice… ou bien encore fais-toi moine ! Qui sait ?… Peut-être qu’après elle t’aimera !

— Oh, je t’en prie, Gilbert, ne raille pas ! Je souffre et tu m’exaspères ! Non, non, c’est trop ! fit-il douloureusement. Je ne puis plus attendre. Je veux qu’elle me dise ce que je dois espérer d’elle ! C’est fou de souffrir ainsi sans demander grâce !

Les larmes qui l’oppressaient affluèrent à ses yeux. Gilbert fut touché.

Se penchant sur son ami et lui prenant la main, il dit d’une voix persuasive, avec un accent que Jacques ne lui connaissait pas :

— Écoute, Jacques ; le remède au mal dont tu souffres, je vais te le donner. Le voici… Travaille, cherche une occupation d’esprit ou de corps, une occupation absorbante qui ne te laisse à aucun moment la tête dans les mains et de la pluie noire dans la tête. Rêve un peu moins aux demoiselles et pense un peu plus à ta qualité d’homme instruit et riche. Au lieu de dépenser ton énergie à entretenir des chimères dans ton cœur, extrais de celui-ci tout ce que ta sensibilité y couve d’intelligence et de génie. Sois logique avec toi-même, Jacques ; tu t’es nourri depuis l’enfance de l’esprit et de la production des autres hommes, conviens que tu as contracté moralement envers eux une dette que ton esprit et ta production personnelle seuls, pourront acquitter. N’attends pas que ta jeunesse perdue emporte en te fuyant le meilleur de toi-même. Qu’as tu fait depuis trois ans ? Tu as mené à travers les mondes une vie de jouisseur qui tombe en pâmoison devant un clocher dans le brouillard et débite des compliments « style français » aux filles blanches de partout. C’est très joli, mais c’est trop peu, mon cher ! Je comprends que cette vie te prodigue de bien grandes délices ; ton orgueil de jeune homme trouve dans l’adulation des femmes de quoi faire la roue comme un paon au soleil. Mais puisque tu es si sensible à la flatterie et aux hommages que tu ne les cherches-tu dans la reconnaissance du monde à ta production intellectuelle, à ta valeur morale ? Que ne cherches-tu la notoriété qui, j’en suis certain est accessible à tes efforts ? Crois-moi Jacques, si doux que soit un sourire de femme, il ne vaut pas l’encens de l’admiration des hommes ; les fumées de cet encens sont parfois si enivrantes que le plus vaniteux n’en peut supporter l’ivresse. La gloire est comme toutes choses, une habitude, son premier contact brûle… Mais encore, ce n’est là qu’une question d’à-côté. Jette un coup d’œil en arrière dans l’histoire et vois combien d’êtres cultivés ont laissé des travaux merveilleux. Ils vivent aujourd’hui dans l’esprit de tous les êtres sains qui, comme toi, ne doivent pas avoir de plus grande ambition que de les imiter. Produis, Jacques, laisse quelque chose de toi-même à ceux qui te suivront et ne te mets pas le cœur en peine d’autre chose. L’amour le plus grand, vois-tu, meurt avec ceux qui l’ont fait naître, quand il ne meurt pas avec leur jeunesse… Tu m’as compris, n’est-ce pas ? Et maintenant si le mal est le plus fort, s’il est trop tard, aie le courage de couper le mal dans la racine et quittons le Canada.

Villodin, immobile et muet avait écouté ce discours comme un bourdonnement indistinct, sans même remarquer la tournure nouvelle que prenait l’esprit ordinairement railleur et sceptique de son compagnon. D’ailleurs, ces paroles d’un sens un peu exagéré à-dessein par Gilbert ne pouvaient éveiller dans l’âme du jeune aristocrate que des ambitions alanguies par l’oisiveté et la monotonie relatives de sa vie de voyageur mais sans entraver aucunement l’élan de sa passion. En d’autres temps, Villodin eût su réfuter sans peine les arguments de Gilbert en répondant que bien des hommes, même des plus ambitieux, parvenus au soir de leur vie n’ont jamais regretté d’avoir manqué la gloire tandis que bien des têtes glorieuses un jour blanchies par les années ont versé des larmes de dépit en songeant que l’amour passa jadis devant leurs yeux sans qu’ils s’arrêtassent même à le regarder… Mais à ce moment. Villodin était incapable d’aligner deux phrases sensées.

— Quittons le Canada ! répéta Gilbert avec insistance.

Jacques secoua la tête.

— Je reste ! répondit-il.

— Très bien ! fit Gilbert en haussant les épaules, résigné à tout. J’irai demain à la poste de Québec donner notre adresse des Grandes-Piles et faire expédier nos lettres directement ici… puisque nous restons.

Le lendemain soir Gilbert était de retour à l’Hôtel des Chutes. Jacques l’attendait.

— Je t’apporte des nouvelles de France, fit-il en entrant. Il y avait une lettre à la poste restante de Québec.

— Que dit-on ?

— Je ne sais ; c’est à toi que la lettre est adressée.

Il la lui tendit. Jacques rompit le cachet et lut :

« Mon cher enfant.

Nous t’attendons prochainement avec Gilbert. Marguerite est fiancée au baron de Rupeck, ton camarade de collège. Le mariage aura lieu au printemps. À bientôt, mon Jacques. Tendresses.

Signé : clotilde, comtesse de Villodin.
au château de Rézenlieu-Villodin.
1er Septembre. »

Il passa le billet à Gilbert.

— Eh bien ? fit celui-ci après l’avoir lu.

— Eh bien, nous rentrerons en France au printemps, répondit Jacques. Cette lettre ne change rien à ma décision.

— Jacques, tu as tort ! dit Gilbert sévèrement. Tu as tort d’attendre au printemps !

— C’est inutile de recommencer cette discussion.

— Mais, triple fou ! s’écria Gilbert sorti de ses gonds, comprends donc que dans trois mois tu seras encore plus malheureux qu’aujourd’hui ! Ta passion sera devenue une maladie incurable ! Tandis qu’aujourd’hui tu quitterais le Canada sans trop de peine, si tu attends, il faudra t’en arracher de force et tu souffriras d’autant plus que tu auras plus attendu !

Villodin vint se planter devant Gilbert et d’un ton qui tranchait nettement la question, il articula :

— J’ai dit : « Je reste… et… je… reste ! »

Il passa dans sa chambre, claqua la porte et donna nerveusement deux tours de clef.

Gilbert demeuré seul eut un hochement de tête comique et s’en alla coucher en grommelant cette boutade :

— Tant qu’il y aura des garçons et des filles, ce sera toujours la même chose !