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Marseille, porte du sud/02

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Les Éditions de France (p. 13-27).

ii

les cent visages du vaste monde

Je ne connais pas les armes de l’écu de Marseille. J’aurais pu me renseigner, je pense même que je l’aurais dû. Être à Marseille uniquement pour écrire sur Marseille et ne pas demander à voir son écu, cela dévoile la légèreté d’une conscience.

Si j’ignore tout de ce blason, je sais, en revanche, de quoi il devrait se composer : d’une porte. Vous pourriez dessiner cette porte sur champ d’azur, si cela devait vous faire plaisir, mais ce ne serait pas indispensable. Les autres couleurs non plus : sinople, orangé, sable, pourpre n’auraient rien d’obligatoire, mais ce qu’il ne faudrait pas oublier, ce seraient les gueules.

En résumé, une porte monumentale, où passeraient, flux et reflux, les cent visages du vaste monde.

Passer ! Le mot convient à la ville. On va à Lyon, à Nice. On « passe » à Marseille.

Les Marseillais l’entendent ainsi. S’ils vous rencontrent une première fois et qu’ils vous supposent débarqué du matin, ils ne vous disent rien. On est en règle avec Marseille. Vous avez même droit à deux ou trois jours de villégiature. À la rigueur, une semaine entière ne fera pas scandale. Au-delà de ce temps, vous comblez la mesure et manquez de tact.

— Et vous êtes toujours au même hôtel ?

On répond oui.

— L’hôtelier ne doit pas être content ?

— Mais je ne crache pas sur les tapis !

— Ce n’est pas cela. Vous empêchez le roulement. Il est vrai que ce n’est pas l’époque des arrivées d’Égypte et d’Algérie. Malgré tout, l’hôtelier est gentil avec vous. Vous pouvez le remercier.

Il y a les sédentaires de Marseille et puis le flot des nomades qui va de la gare au port ou du port à la gare. Si vous ne faites partie ni des sédentaires ni du flot vous n’êtes plus rien. Vous êtes le badaud. Vous gênez la circulation.

On vous bouscule. Le garçon du restaurant finit par ne plus faire attention à votre commande. Vous hélez un chauffeur de taxi, il vous préfère les « nouveaux ». Et le sergent de ville du coin de votre rue, qui ne reconnaît en vous ni un voyageur, ni un locataire à bail, ne vous cache pas, au bout de quinze jours, que vous êtes la cause des doutes qui, visiblement, assaillent son esprit.

Eh bien ! J’ai bravé tant de difficultés. J’ai planté mon poteau au milieu de ce tourbillon et, comme Ulysse attaché à son mât, j’ai pu entendre, sans risquer d’être emporté, siffler toutes les sirènes du grand port.

C’étaient les départs pour la Chine, les arrivées des Indes. Ce jour, on embarquait de la jeunesse en uniforme pour le Maroc et autre Syrie.

C’étaient les émigrants de toutes langues, hagards sous le soleil, les Anglais pour qui Marseille n’est qu’un pont reliant Londres à Bombay.

C’étaient les Italiens. Mais là, il faut s’arrêter. Un jour, pour calmer mon esprit en proie au doute, j’ai dû acheter une géographie et contrôler de mes yeux que Marseille était bien dans un département qui s’appelait les Bouches-du-Rhône. J’ai fermé la géographie. Le lendemain, je l’ouvris de nouveau. Marseille était dans les Bouches-du-Rhône, cependant les Bouches-du-Rhône devaient être en Italie. Eh bien ! non, ce département était en France. Je repris courage et, comme nous étions au matin de cette journée d’expérience, je sonnai la femme de chambre. Elle arriva. C’était une Italienne. « Alors, lui dis-je envoyez-moi le valet. » C’était un Italien. « Faites monter le sommelier ! » Il était italien ! J’empoignai mon chapeau, ma canne, mon pardessus. Je sortis de ma chambre. J’appelai ascenseur. Le garçon de l’ascenseur lisait Il secolo ! Je brûlai le hall jusqu’à la porte. Là, je m’adressai au portier et j’eus comme un espoir : le portier était anglais ! Me voici rue Noailles. Je vois passer une charmante promeneuse, je lui dis bonjour ! Elle était pressée. Alors, elle me renvoie Arivederchi ! ce qui veut dire : au revoir !… à Rome.

Je veux que vous m’accompagniez au moins jusqu’à midi. Ainsi ne pourrez-vous m’accuser de visions superficielles.

Donc, mes souliers étant douteux, je vais chez le décrotteur : Italien ! Après je flâne dans les rues, histoire de voir le soleil se mirer dans mes vernis, cette fois cirés à glace. Des affiches électorales décorent les murs. Ils sont quatre candidats, je ne sais à quoi. Ces quatre noms se terminent en i ou en o, quelque chose comme Modigliani, D’Annunzio, Mussolini ou Pirandello ! Passons. C’est dimanche, et les églises n’ont pas été édifiées pour les chiens. Entrons dans celle-ci. Il n’y a pas de chaises, les chrétiens sont debout… comme en Italie. Ce ne serait rien, mais le prêtre monte en chaire et que fait-il ? Il prêche en italien ! C’est à se coiffer en pleine chapelle et à commettre un péché mortel. Je le commets Je pars sans entendre la messe. Je file vers le marché. Justement comme je passais sous l’arche de l’Hôtel de Ville, M. le maire de Marseille sortait de la maison. La rencontre de cet homme éminent fut un éclair dans mon brouillard. J’allais enfin savoir si ce matin j’entendais clair et si, réellement, les curés de Marseille prêchaient en italien !

— Monsieur le maire, je crois être perdu, mais, puisque vous voici, vous ne me refuserez pas une précision. De quelle ville, au fait, êtes-vous maire ?

M. Flaissières me pria de me promener dix minutes en sa compagnie.

— Écoutez, me disait-il, chemin faisant.

— Je n’entends que la langue italienne.

— Eh bien ! maintenant, vous êtes fixé ?

— Cela ne me dit pas de quelle ville vous êtes le premier magistrat.

— Allons, votre esprit est encore lourd ce matin, vous voyez bien que je suis maire de Naples !

Et les Grecs ? Les Grecs sont les hauts barons marseillais. Il en est qui vous vendent des amandes grillées ; cela ne les empêche pas d’être des financiers. Cet Hellène, fils du Pyrée, qui vous propose chaque jour, entre onze heures et midi, des cacahuètes au café-glacier, eh bien ! c’est un gros boursier. Le matin, il travaille à trente centimes le cornet ; l’après-midi, il soutient en Bourse des marchés d’huile de 200.000 francs. C’est très curieux, mais c’est ainsi ! Toutefois, les Grecs parlent le français. Ce n’est donc pas en vous promenant que vous éprouverez le vertige qui consiste à ne pas se croire en France tout en étant à Marseille. C’est le soir, en rentrant, quand, vidant votre portefeuille, vous en retirez une quinzaine de cartes de visite, résultat des présentations de la journée.

Vous savez ce que c’est. On est au restaurant, au théâtre, à la Bourse, dans la rue, alors la personne charmante qui vous accompagne vous présente à des messieurs de sa connaissance. Selon l’habitude, vous ne comprenez pas le nom de ces nouveaux amis, mais vous échangez des cartes. Et c’est vous qui êtes étonné en vidant, comme je vous l’ai dit, votre portefeuille, le soir en rentrant. Il ne vous manque pas d’argent, non ! Ces messieurs étaient tous d’honorables messieurs, mais, foi de voyageur ! c’est une promenade à Athènes que vous venez de faire et non à Marseille. Toutes ces notabilités de notre grand port s’appellent Talsimoki, Valsiras, Everoff, et deux syllabes : poulo, terminent de parlante manière le nom de toutes les autres.

On a fait, voilà deux ans, une exposition coloniale à Marseille. C’est à se demander jusqu’où, parfois, les pouvoirs publics vont dans l’inutilité. Et les gens qui supposent qu’il n’y a plus d’exposition coloniale à Marseille, je n’irai pas jusqu’à les blâmer, mais je les plaindrai. Voulez-vous voir l’Algérie, le Maroc, la Tunisie ? Donnez-moi le bras. Je vous conduis rue des Chapeliers : voilà les gourbis, les bicots et les mouquères. Voilà le parfum de l’Orient, c’est-à-dire l’odeur d’une vieille chandelle en train de frire dans une poêle. Voilà, pendus aux portes, les moutons aux fesses vieilles et talées. Voilà les sidis rentrant à la casbah après le travail au port. Cédez le trottoir et ne parlez pas aux femmes, cela ferait une bagarre, vous êtes en territoire arabe. Vous êtes à Sfax, à Rabat et dans le ghetto d’Oran. Rien n’y manque. Le réchaud à café turc, le lumignon au plafond et la pénombre malsaine et tentante des villes méditerranéennes. Maintenant, sauvez-vous ; voilà les poux !

Si le gouvernement, comprenant pour une fois les intérêts de la Patrie, me nomme bientôt gouverneur de l’Algérie, je n’irai pas à Alger, je m’installerai rue des Chapeliers. Ce sera aussi bien ; j’économiserai un voyage à la princesse et, mon Dieu ! ma connaissance du pays ne le cédera en rien à celle de mes prédécesseurs…

Et les Sénégalais, les Congolais et autres plus ou moins laids ? Ils sont place Gelu.

Place Gelu, il y a la statue de M. Gelu. Et je vais vous dire pourquoi M. Gelu qui était félibre et orateur, a l’attitude qu’il a place Gelu.

On amena sa statue sur la place. Dès que tomba le voile qui la recouvrait, le félibre, qui était orateur, se mit en devoir de parler. À peine avait-il commencé sa harangue qu’un spectacle imprévu le figea dans ses attitudes. Il croyait s’adresser à des compatriotes, à des blancs ; or, tout autour de lui, Gelu ne voyait que des hommes noirs. Son étonnement fut si profond qu’il en resta comme vous pouvez encore l’admirer aujourd’hui : le bras tendu et la bouche ouverte.

Maintenant, il est dix heures du soir. Le train de Paris vient d’apporter les journaux. Nous les attendons au kiosque, place de la Bourse. Cela fait deux gros tas d’un mètre chacun. Vous préparez votre monnaie et vous allongez le bras.

Le vendeur coupe les ficelles. D’une main habile, il enlève un premier paquet. Ce sont des journaux russes. Au second paquet ! Ce sont tous les Daily d’Angleterre. Vingt mains se tendent. Il sert les clients. Après, c’est le tour des journaux tchécoslovaques. Il les vend. Viennent ensuite les journaux hollandais, puis les allemands, puis les hongrois. On les achète. Voilà les journaux hébraïques.

Alors, d’une voix timide :

— Pourrai-je avoir les journaux français ?

Le vendeur, qui est en plein travail, vous répond :

— Après !… petit impatient ! après !