Marthe, histoire d’une fille/IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Jean Gay, libraire-éditeur (p. 39-53).
◄  III
V  ►

IV



Chemin faisant, bras dessus, bras dessous, Marthe et Léo devisaient de choses bêtes. Ils suivaient alors à contre-val la rue de Madame et allaient gagner la Croix-Rouge.

La conversation devenait de plus en plus bête. Les louanges sur son costume, sur sa voix, les potins du théâtre, les demandes de la femme au sujet de la rue qu’il habitait, étaient épuisés. Un chien les regardait passer sur le trottoir et hurlait sans raison : ils parlèrent des chiens. Lui, préférait les chats, elle, les toutous frisés, ces affreux roquets dont la gueule pue quand ils ont mangé de la viande ou du sucre. Cette discussion fut bientôt close. Ils ne dirent mot pendant quelques minutes, puis un pochard dévala d’une rue, battant les murs, et ils déblatérèrent sur les ivrognes, puis se turent. Un sergent de ville passait. Elle eut un petit frisson dans le dos. Il essaya de l’égayer, elle ne semblait plus l’entendre. En vérité, il était temps qu’ils arrivassent.

Le gaz était éteint. Léo prit la main de Marthe et la guida au travers de la cour jusqu’à l’entrée du corridor. Là ils s’arrêtèrent, il enflamma son rat de cave et elle vit les premières marches d’un escalier qui tournait dans le noir. Quand il ouvrit sa porte, un grand feu de charbon teignait de plaques rouges les tentures d’une petite chambre et allumait de foyers étincelants le verre des cadres appendus aux murs. Marthe enleva son chapeau, son mantelet de zibeline et s’assit dans un vaste fauteuil de cuir qu’il roula près du feu. À ses pieds, ramassé à croppetons, il la regardait, émerveillé de sa taille plus souple que la lance des roseaux et se mourait d’envie de baiser ses cheveux qui se tordaient en mèches folles sur la neige rosée du cou. Une épingle se détacha et une longue spirale se déroula sur sa robe de drap d’un vert presque noir qui l’étreignait comme un vêtement japonais, dessinant le serpentement de sa gorge, la corniche de ses hanches. Avec ses longs yeux noirs splendidement lumineux, ses lèvres en braises, ses joues rondes, elle ressemblait ainsi, moins le costume si fastueusement pittoresque, à Saskia, la première femme de Rembrandt, celle dont Ferdinand Bol nous a retracé l’image dans un merveilleux portrait.

Marthe se leva. Tiens, regarde donc, dit-elle, ces gens qui boivent, et elle touchait avec l’amande rose de son ongle, une copie de Jordaens, « le Roi de la Fève » puis elle rit, gorge déployée, à la vue de ce monarque coiffé d’une couronne de paillon, aux cheveux dégringolant à la débandade, sur la serviette attachée au cou ; elle se divertit à contempler cette tablée de joyeux drilles qui braillent, fument, crie à tue-tête : le Roi boit ! le Roi boit ! Léo lui avait pris la main et lui montrait, tout en l’embrassant, les femmes du tableau, cette populacière ventrue qui torche son enfant tandis que le chien vient le flairer et les deux autres plus élancées, plus blondes, qui rient et boivent, toutes voiles dehors, les vins couleur de lumière, les bières couleur d’ambre.

Elle eut comme une rapide vision des gogailles passées.

Mais ni ces opulences, ni ces fougues, ni ces débauches de chairs à la Rubens, ni ces pourpris de lys et de vermillon, ni cette plénitude, ni cette somptuosité de charnure, ni ces remous, ni ces vagues de carmin et de nacre ne la tinrent longtemps. Elle regarda, sans s’y arrêter, différents tableaux, puis demeura songeuse devant une gravure d’Hogarth, un des épisodes de la vie des courtisanes. Ces drôlesses dépoitraillées, ce jeune homme ivre à qui une ravissante fillette dérobe sa montre, ces tréteaux pleins de verres renversés, de catins qui s’injurient, se crachent à la face, se menacent de coups de couteau, cette coquine dont le harnais, le corsage, les jupes, gisent fripés à terre et qui remet sur des bas de soie ses brodequins à revers, cette figure piquée de mouches aux lèvres et au front et dont un des seins dévale de la chemise pendante, ces deux malandrins loqueteux qui ululent à la porte et reflètent dans un plat de cuivre la flamme d’une bougie, évoquèrent en elle des souvenirs précis et elle demeura, fascinée, muette ; et comme sortant d’un songe, dit entre ses dents : Comme c’est bien cela !

Elle s’assit de nouveau dans le fauteuil, lui, se mit à cheval sur une chauffeuse et tisonna le feu. Ils étaient déconcertés. Elle songeait à sa vie d’autrefois. Tous ses souvenirs se réveillaient. Ces allures de bouge, cette saveur de fille qu’elle s’étudiait à faire disparaître, reparurent tout à coup et l’obsédèrent invinciblement. Plus elle s’observait et plus les mots étranges, plus les maladresses, plus les expressions qu’elle eût voulu oublier, lui revenaient et jaillissaient, malgré elle, de ses lèvres. Elle rompit la conversation que Léo avait reprise et regarda le foyer d’un air si sombre que son amant ne sut plus, ni que dire, ni que faire.

Sur ces entrefaites, la pendule qui jasait sans relâche, comme pour les railler de leur silence, sonna deux heures. Marthe leva la tête. Léo saisit l’occasion et lui dit :

— Je crois qu’il serait temps de nous coucher.

Et tandis qu’elle passait dans l’autre chambre, il s’enfouit dans le fauteuil qu’elle venait de quitter, et se plongea dans ses réflexions.

À vrai dire, elles n’étaient pas gaies. Ce garçon s’était affranchi de bonne heure de la servitude maternelle et il avait tant mésusé de la liberté acquise que, vengeresse des mœurs, la débauche l’avait flétri, corps et âme. Se sentant un vrai talent que devaient apprécier les artistes et honnir les bourgeois, il s’était jeté, tête baissée, dans le marécage des lettres. Il n’y avait malheureusement pas un pied d’eau à l’endroit où il avait plongé ; il se meurtrit si violemment sur les pierres du fond qu’il se releva découragé avant même que d’avoir tenté de gagner le large. Il vivait de sa plume, autrement dit, il vivait de faim. À force de tourmenter l’idée, d’essayer de rendre les bizarreries qui le hantaient, les nerfs se tendirent et une immense fatigue l’accabla. De temps à autre, dans les bons moments, il écrivait une page fourmillant de grotesques terribles, de succubes, de larves à la Goya, mais le lendemain, il se trouvait incapable de jeter quatre lignes et peignait, après des efforts inouïs, des figures vagues qui défiaient l’analyse et qui échappaient à l’étreinte de la critique.

Ce qu’il rêvait comme un excitant d’esprit, comme un coup de gong qui réveillerait son talent assoupi, c’était une fantaisie monstrueuse, de poëte et d’artiste : une femme qui l’aimât, une femme vêtue de toilettes folles, placée dans de curieux arrêts de lumière, dans de singulières attitudes de couleurs, une femme invraisemblable, peinte par Rembrandt, son Dieu ! une femme insolemment fastueuse dont les yeux brasillassent avec cette indéfinissable expression, cette ardeur de vie presque mélancolique du chef-d’œuvre du Van Rhin, « la femme du salon carré au Louvre ! » Il la voulait ainsi, avec une peau couleur d’ambre, et même une pointe de rouge sur la pommette et de cendre bleue sous l’œil et il la désirait avec un esprit alambiqué et savant ; il la demandait excessive et troublante à des moments convenus, sage et dévouée pour l’ordinaire. Ce rêve impossible, cette appétence irréalisable, cette convoitise de sagesse et d’imprévu, à heure fixe, le torturaient. Marthe lui avait semblé, avec ses gaspillages de crinière, ses yeux de fêtes, sa bouche affamée, remplir l’idéal qu’il poursuivait vainement. Il l’avait admirée sur la scène, tour à tour provocante et naïve, il comptait autant sur la comédienne que sur la maîtresse pour jouer le rôle qu’il lui assignait dans leur tête-à-tête.

Il songeait à cela. Il se souvint, tout à coup, que sa place n’était pas dans un fauteuil et il passa dans la chambre à coucher.

Marthe s’endormit, surprise. Elle qui avait été la servante résignée de chacun, elle n’avait pas encore vu pareil homme ; ce salpêtre étonnant, cette jeunesse ravivée et pleine de mots enthousiastes, de lyrismes fous, de respects perdus, la ravirent. Elle se dit que ceux qui aimaient étaient sans doute ainsi faits et elle lui fut reconnaissante de n’avoir pas évoqué dans sa couche le souvenir des anciennes défaites. Elle qui avait guidé tant de passants vers les Cythères, à tant la course, elle oublia de faire des comparaisons. Léo fut vraiment son premier amant.

Le lendemain, au petit jour, le jeune homme la regarda et demeura indécis : elle sommeillait, bouche en o, jambes en i, torse au vent et gorge au diable ! Il se demanda s’il ne la renverrait pas comme les autres ; il retira sa main qui s’était coulée sous la tête de Marthe, elle ouvrit les yeux et sourit si gentiment qu’il l’embrassa et lui demanda si elle avait bien dormi. Pour toute réponse, elle l’enlaça de ses bras et baisa ses lèvres, à petites lappées. Il perdit la tête.

Il la jugea digne de toutes les tendresses et de tous les dévouements, mais ce qui le désarçonna quelque peu, ce fut le lever. Elle s’habilla comme toutes les filles, s’assit sur le bord du lit, enfila ses longs bas mauve, mit les boutons de ses bottines avec une épingle à cheveux, rabattit sa chemise sur ses jambes et, se trouvant près de la toilette, fit comme toutes, entr’ouvrit le rideau de la croisée et regarda dans la cour. Quelle femme n’avait eu ce geste ? Quelle femme n’avait fait cette sotte demande : as-tu du savon, tiens, de la poudre de riz ! oh ! comme elle sent bon ! elle est à la maréchale, dis ?

Il se reprocha de l’avoir crue autre que ses compagnes et pourtant, quand elle resserra dans sa robe tous les trésors qu’elle en avait tirés la veille, il éprouva comme un regret. Il était peiné qu’elle s’en fût : il la retint à déjeuner. Elle attendait sa blanchisseuse, elle devait être rentrée de bonne heure. Cette réponse l’exaspéra. — Toutes les femmes qui veulent s’en aller, attendent leur blanchisseuse, il ne le savait que trop ! Elle céda cependant, et tandis qu’elle ôtait son chapeau et défaisait son manteau, le poëte héla dans la cour le concierge.

Romel, c’était son nom, leva la tête et, grave, glapit : j’y vas. Il montait une heure après.

— Allez me chercher, lui dit Léo, des beefsteaks, un pâté, du fromage, un gâteau et deux bouteilles de Moulin-à-vent.

— Entendu. Et se penchant avec des airs de confidence à l’oreille de Léo, Romel susurra : Dites donc, à propos, j’ai acheté ces jours-ci une glace Louis XVI épatante, je ne vous la vendrai pas cher.

Quelqu’invraisemblable que cela puisse paraître, Romel, concierge et savetier de son état, avait peint dans sa jeunesse des marines. À l’en croire, il avait eu « des dispositions. » Actuellement il brocantait un tas d’ordures, s’efforçant de les vendre à ses locataires, le matin surtout, alors qu’ils n’étaient pas seuls. Il jugeait des charmes et des friandises du compagnon de nuit par le ton du refus — car tous lui refusaient avec ensemble. — Ce matin-là, Léo lui répondit non, doucement. Il conclut de suite, que la femme qu’il avait amenée viendrait souvent lui demander la clef du local et il se promit de la saluer très-bas lorsqu’elle partirait.

Tandis qu’il se rendait chez le marchand de vins du coin, pour commander le déjeuner, Léo alluma un grand feu de sarments et comme Marthe, assise sur la chauffeuse, relevait un peu la tête, il baisa à gorgées lentes, son cou, ses lèvres et ses yeux qui, se fermant, palpitèrent sous la chaude haleine de sa bouche. Il songeait aux exploits du fils de Jupiter et d’Alcmène, à Hercule, tueur de monstres, quand Romel entra, suivi d’un garçon qui charroyait dans une serviette et mangers et vins. Il dressa la table et partit. Léo et Marthe étaient en face l’un de l’autre, elle, mangeait avec appétit, lui, ne bougeait, l’écoutant faire sonner le doux carillon des mâchoires ; l’eau sifflait dans la bouillotte, elle la versa sur le café, puis ils se rapprochèrent et dans l’intervalle du bruissement de leurs lèvres, l’eau chanta s’égouttant au travers du filtre. À l’étage du dessous, une pianiste tapotait un air de Faust. Au dehors une voix de pauvresse, alternant avec le clapotis du piano, s’élevait, dans un silence d’hiver, célébrant la gloire de l’amour, et les ineffaçables victoires du petit « Dardant ». Ils étaient engourdis par la chaleur des braises ; aucun d’eux n’eût le courage d’ouvrir la fenêtre et de jeter un sou. Ils s’assoupirent à écouter ce chant monotone ; elle se leva enfin, s’étira, l’embrassa et s’enfuit, après lui avoir donné rendez-vous pour le soir même, au théâtre.

Il se trouva esseulé quand elle eut franchi la porte ; son logement lui parut triste et froid. Il s’habilla et sortit. Il fallait tuer la journée. Il s’en fut relancer un éditeur qui lui devait de l’argent : Il n’en put tirer un sou. Alors, il erra sur le boulevard et entra dans un café ; trois heures sonnèrent à un œil-de-bœuf, juché au-dessus d’une étagère à bouteilles. Il s’assigna la tâche de rester sur la banquette pendant une heure. Il lut et relut tous les journaux, bâilla, alluma un cigare, fit la remarque que les gens qui l’entouraient tenaient des conversations idiotes, que deux poussahs, dont l’un avait un bec-de-lièvre et l’autre un œil de bigle, riaient comme des pleutres, en jouant au billard, regarda de nouveau la pendule, appela le garçon, qui vint trop vite à son gré et sortit, se reprochant de n’avoir pas attendu, pendant cinq minutes de plus, que l’heure fût sonnée.

Il badauda, regarda les éventaires, enfila un passage, sourit à une petite fille qui sautait à la corde, marcha à pas redoublés jusqu’à la Bastille, n’admira point le génie qui bat un entrechat sur son fût, revint en arrière, rentra dans un café, se fit servir un bitter, relut les journaux qu’il connaissait et repartit. Il fut heureux de rencontrer, à la hauteur de la rue Vivienne, un ami qu’il évitait d’ordinaire ; il lui offrit l’absinthe et quand l’aiguille marqua six heures, il le quitta précipitamment.

Le moment approchait où il devait revoir Marthe. Il avait mal dîné, sans appétit et sans soif ; il courut à la rue de Fleurus et se rendit au foyer où étaient rassemblés tous les acteurs.

C’était jour de première. Ginginet était ce soir-là plus grincheux et plus bougon que de coutume. Ses gambilles se désossaient, disait-il, en se tapotant les jambes. D’ailleurs, il crevait de dépit, il venait de perdre trois manches au bezigue et la quatrième était bien compromise, car Bourdeau, son partner, venait d’annoncer le 250, et comme il avait dans son jeu les deux as d’atout, il annihilait du même coup, pour son adversaire, tout espoir de revanche.

Ginginet grommelait, le nez sur ses cartes. Quarante de galapiats, hurla-t-il rageusement en jetant quatre valets sur la table ; et il se leva un instant pour aller voir au travers de l’œil du rideau la composition de la salle.

Il revint exaspéré.

— Tous des portiers et des lampistes, clama-t-il, et avec cela des gonsesses en soie et des pommadins ! Il n’y a dans tout le public qu’un Andalous qui reluise et encore il est grêlé, un vrai grenier à lentilles ! Ah ! parole ! ça me dégoûte de jouer devant des têtes comme celles-là. À propos, si nous comptions les brisques ?

— Je ne joue plus que pour 20, soupira Bourdeau.

— Et moi pour 500, gronda Ginginet, je suis cuit ! Eh ! dis donc, Marthe, ma petite gigolette, que devient ce plumitif qui t’adore ? L’aimes-tu toujours, vaurienne ? Eh ! voyons, ne fais pas ta tête, tu vois bien que je blague. Tiens, je t’offre de fioler avec nous une tasse de café et un verre de camphre, ça va-t-il ?

— En scène ! en scène ! cria le régisseur.

— Au diable ! glapit Ginginet furieux.

Mais comme la toile se levait, force fut au cabotin de dissimuler sa mauvaise humeur et de faire son entrée.

Léo qui venait d’arriver, embrassa Marthe et se blottit derrière un portant.

La pièce tomba à plat. Les trognons de pommes volèrent, les imitations du bubulement des hiboux dominèrent le bruit que faisaient à l’orchestre deux tristes vieillards sans cheveux, qui chatouillaient la panse des violoncelles. Marthe et Léo prirent la fuite. Ce fut un sauvé qui peut général. Le rideau s’abaissa. Il ne restait plus en scène que Ginginet et les deux auteurs de la pièce qui se regardaient atterrés.

Le comédien les consola par de bonnes paroles.

— Jeunes gens, dit-il, si le métier d’auteur dramatique ne vous donne pas du pain, il vous octroie du moins des pommes. Ça vous servira à faire des chaussons. Quant à mon avis sur votre œuvre, le voici : ceux qui l’ont sifflée sont des justes, ceux qui m’ont bombardé de projectiles sont des cancres. Et maintenant, sonnez, trompettes, je décale !