Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/III/5

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V


CHAPITRE V.


suite de la lettre de léonidas requin.


» Je vous l’ai dit, mon cher Martin, M. Raymond triomphait en moi, et triomphait fructueusement : les élèves affluaient chez lui, mes succès obstinés avaient une petite part dans cette affluence ; mais les triomphes de M. Raymond étaient mêlés de quelques soucis.

» Je finissais alors ma rhétorique. Depuis le jour funeste où je m’étais caché à quatre pattes sous ma banquette, afin d’échapper à mon couronnement, jamais ni mon père, ni mes professeurs, ni M. Raymond, ni même M. le proviseur, n’avaient pu vaincre mon opiniâtre et négative résolution à l’endroit d’une ovation publique, avec accompagnement de fanfares et d’accolades ministérielles, épiscopales, municipales et autres.

» D’un côté, ma modestie obstinée satisfaisait M. Raymond ; car si, par mes succès, j’étais le plus illustre représentant de sa maison, j’aurais été, physiquement parlant, le plus piètre, le plus grotesque représentant de son institution, et, en toute circonstance, le ridicule est toujours dangereux.

» M. Raymond, homme habile, sentait bien cela, telle était la feuille de rose qui empêchait ce digne Sybarite de se reposer tout-à-fait voluptueusement sur mes succès ; s’il eût été possible de faire paraître à ma place sur l’estrade de la Sorbonne quelque cancre leste, riche, pimpant, joli comme ils le sont presque tous, les malheureux ! le triomphe de M. Raymond eût été complet. Mais c’était quelque chose de grave que cette substitution de personnes ; il ne fallut pas y songer.

» Sur ces entrefaites, et à la fin de l’année scolaire, mon pauvre père tomba malade d’une maladie de langueur. Je ne sais pourquoi ni comment lui vint la déplorable idée de me demander en grâce de le faire jouir de l’aspect de mon triomphe prochain, car on n’en doutait plus ; pour moi, depuis long-temps, composer, c’était remporter le prix, et il s’agissait du prix d’honneur.

» Selon mon père, l’émotion qu’il ressentirait en me voyant marcher dans ma gloire, amènerait sûrement une heureuse révolution dans la maladie dont il était atteint ; cette idée, si déraisonnable qu’elle fût, arriva bientôt chez lui à l’état d’idée fixe, de monomanie ; à mon refus, il pleurait d’une manière si navrante, et il semblait si heureux, je dirais presque si guéri au moindre espoir que je lui donnais quelquefois, vaincu par sa douleur, que, malgré ma terreur d’une ovation publique… je me résignai, je promis…

» À cette promesse, mon père sauta de son lit, dont il n’avait pas bougé depuis deux mois, en s’écriant :

» — Tu me rends la vie, Léonidas.

» Au moment de la composition, il me vint une pensée monstrueuse ;… je me rappelai la sacrilège proposition du cancre : — de jouter de barbarismes ; — oui, Martin, un moment je songeai à faire un discours latin si détestable, que toute chance de succès me fût enlevée : j’échappais ainsi à l’ovation tant redoutée… mais je reculai devant cette lâcheté.

» Le jour fatal arriva, omnia patienter ferenda (il faut tout supporter avec patience), me dis-je en endossant l’unique habit de mon père, l’habit barbeau des grands jours. (Mon pauvre oncle, le petit tailleur, était mort ; sans cela, quel habit il m’eût coupé dans son plus bel Elbeuf !) Cet habit trop petit pour moi, et dont les manches me venaient à peine aux poignets, faisait paraître mes mains deux fois plus grosses et plus rouges ; j’avais au cou une cravate à coins brodés, enroulée en corde, un gilet à raie, de couleur problématique, taillé dans quelque jupon de feu ma mère, un étroit pantalon de nankin blanchâtre, qui m’allait à la cheville, des bas de laine noire et des souliers de boursier (les souliers de charretiers sont des escarpins auprès de cela). Plantez sur cet accoutrement la figure timide et effarouchée que vous me connaissez, mon cher Martin, et voyez-moi, accompagné de M. Raymond et de mon père, qui retrouvait, disait-il, ses jambes de quinze ans… monter en fiacre pour me rendre au supplice… c’est-à-dire à la Sorbonne où se distribuent les prix du grand concours.

» J’ai le droit d’avoir été et d’être poltron toute ma vie, car j’ai montré ce jour-là un courage héroïque.

» — Léonidas… — me dit mon père en me serrant la main au moment où je le quittai pour aller prendre place sur les banquettes réservées aux lycéens, — Léonidas… tu n’auras pas peur ?

» — Pas plus peur que Léonidas aux Thermopyles, mon père… — répondis-je fièrement.

» Et j’enjambai la banquette.

» Mon père n’avait pas compris l’allusion, mais ma physionomie l’avait rassuré.

» Le premier prix d’honneur fut décerné à un nommé Adrien Borel, du collège Charlemagne. Je suis certain que je l’aurais obtenu, ce premier prix, sans la préoccupation où m’avait jeté la fatale promesse faite à mon père ; le second prix d’honneur me fut décerné, et, après la formule d’usage, la voix fatale acclama :

» — Léonidas Requin !

» Et la musique joua la marche de Fernand Cortez pour mon défilé.

» Un sourd murmure de curiosité accueillit mon nom ; les grandes nouvelles se communiquent toujours avec une rapidité électrique : on savait déjà (comment le savait-on ?) que le fameux élève de la pension Raymond qui, cédant à une modestie exagérée, s’était jusqu’alors dérobé à des triomphes si flatteurs, se laisserait enfin publiquement couronner.

» Au premier appel de mon nom, accompagné de fanfares retentissantes, un nuage passa devant mes yeux, j’eus d’affreux bourdonnements dans les oreilles, mais je me dis : Mon père me regarde, courage…

» Sur ce, je me levai et marchai courageusement à gauche… c’était à droite qu’il fallait aller… Une main compatissante me retourna tout d’une pièce, et l’on me dit : — Va tout droit.

» Je suivis le fil des banquettes.

» — À gauche, maintenant ! — me cria la même âme pitoyable.

» Je tournai à gauche, et me trouvai dans le large espace qui, séparant la salle en deux parties, conduisait à l’estrade. Je me dirigeai vers le but les yeux fixes, sans plus regarder ni à mes pieds, ni à droite ou à gauche, que si j’avais traversé une planche jetée sur un abîme ;… j’avais pris pour unique point de mire la splendide simarre de S. Ex. Mgr. le grand-maître de l’Université.

» Guidé par cette espèce d’étoile polaire, j’arrivai enfin aux premiers degrés de l’estrade ; mais je les gravis si précipitamment, ou plutôt si maladroitement, qu’embarrassant mes pieds dans les tapis, je me laissai choir au milieu des marches ; ma physionomie ahurie, mes habits ridicules, l’accouplement de noms singuliers auxquels je répondais, avaient déjà parfaitement disposé l’auditoire à l’hilarité ; ma chute fut le signal d’une explosion de rires universels.

» Je fus héroïque : songeant à l’angoisse que le grotesque incident devait faire éprouver à mon pauvre père, je me levai bravement au milieu des rires ; j’atteignis enfin le plancher supérieur de l’estrade, et je me précipitai aveuglément dans les bras du grand-maître qui, loin de s’attendre à cette brusque accolade, se préparait à poser sur mon front la couronne du lauréat ; il y parvint cependant, quoique assez empêché par mon intempestive et convulsive étreinte ; mais, fatalité !… la couronne, trop large, tomba jusque sur mes yeux qu’elle cacha presque entièrement sous son épais feuillage ; au lieu de me débarrasser de la couronne, je perdis tout-à-fait la tête, j’étendis machinalement les mains en avant, et le reste de l’ovation devint pour moi une sorte de colin-maillard. Des cris de casse-cou ! retentirent au milieu d’éclats de rire inextinguibles ; enfin j’eus le bonheur, au milieu de mes circonvolutions effarées, de tomber si violemment la tête la première du haut en bas de l’estrade, que je restai étourdi du coup.

» Cette chute fut en effet un bonheur pour moi, mon cher Martin, car le dénoûment quelque peu sérieux de cette scène burlesque, me fit au moins prendre en pitié ; mon étourdissement ayant peu duré, j’eus l’excellente idée de feindre qu’il durait toujours, et de me laisser transporter hors de la salle, le visage ensanglanté par une blessure peu dangereuse ; je recueillis ainsi, sur mon passage, toutes sortes de paroles empreintes d’intérêt ou d’attendrissement.

» — Pauvre diable !… — disait l’un, — pour un prix d’honneur ;… il avait l’air bête comme une oie,… mais c’est dommage qu’il ait fait une pareille chute !…

» — Moi, — disait l’autre, — je regrette que le colin-maillard n’ait pas duré plus long-temps ; j’ai vu le moment où il allait prendre l’évêque par la tête.

» — Ah ! ah !… c’est vrai ! — reprenait un troisième, — j’en rirai long-temps, etc., etc.

» Touchantes preuves de sollicitude qui m’accompagnèrent jusqu’à ma sortie de la salle.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

» Huit jours après ce dernier triomphe, je perdais mon pauvre père ; la douleur de me voir d’abord si moqué, puis sa frayeur de me voir ensuite rapporter tout ensanglanté, lui causèrent une telle révolution qu’en quelques jours il succomba.

» M. Raymond, en homme habile, avait vendu sa maison d’éducation au moment où elle atteignait ce point de faveur qui ne peut que décroître. Pendant que j’assistais à l’agonie et à la mort de mon pauvre père, M. Raymond, après avoir installé son successeur à sa place, était parti pour la Touraine où il comptait se reposer désormais de ses travaux ; j’avais seulement reçu de lui un petit mot où il me disait que, craignant de me distraire des pénibles préoccupations qui me retenaient auprès de mon père, il partait à son grand regret sans me voir, mais qu’il m’avait particulièrement recommandé à son successeur.

» Somme toute, je n’étais plus bon à rien à M. Raymond, et il était enchanté de cette occasion de se débarrasser de moi.

» Mes relations avec son successeur furent très-courtes et très-simples ; c’était un homme froid, parfaitement poli, mais, à ce qu’il m’a paru, détestant d’encourager les illusions, et allant droit au fait.

» Voici à-peu-près son langage :

» — Cher Monsieur Requin, vous avez été le meilleur élève de la pension Raymond ; vos brillantes études sont finies, la mort de M. votre père vous laisse complètement maître de vous-même. Cependant si vous ne jugiez pas à propos de quitter tout de suite cette maison dont vous avez été l’orgueil, je serais heureux de vous prouver l’estime que je fais de vous, l’un des plus brillants élèves de l’Université, en vous offrant une place au dortoir et au réfectoire de la maison, pendant… quinze jours… Après quoi, cher Monsieur Requin, croyez que mes vœux vous accompagneront toujours dans la carrière que vous jugerez à propos de suivre.

» À ces mots : — suivre une carrière, je restai stupide, abasourdi, pétrifié.

» Quelle carrière allais-je suivre ? je n’avais de ma vie pensé à cela, et M. Raymond, exploitant mon présent, ne s’était pas le moins du monde occupé de mon avenir. À quoi étais-je bon, à quoi étais-je propre, avec ma pacotille d’une trentaine de couronnes fanées, avec mes cent cinquante volumes de prix magnifiquement reliés, sans compter mes qualités d’excellent humaniste ? Je sentis alors combien j’avais eu raison de me trouver très bête malgré mes succès, et je regrettai plus amèrement que jamais l’établi de mon pauvre oncle le tailleur.

» Le successeur de M. Raymond devina mon embarras, et me dit :

» — Cher Monsieur Requin, après vos brillantes études, vous devez nécessairement, pour qu’elles vous soient fructueuses, vous faire d’abord recevoir bachelier-ès-lettres, puis suivre les cours de l’école de médecine, de l’école de droit ou de l’école normale, afin de devenir médecin, avocat, notaire, avoué ou professeur ; mais, pour suivre ces cours, il faut avoir de quoi vivre, de quoi payer les inscriptions. Avez-vous de quoi vivre ? avez-vous de quoi payer vos inscriptions ?

» — Je n’ai rien du tout que mes couronnes, mes livres et le mobilier de mon père : un lit, une commode, une table et deux chaises.

» — Cela n’est pas suffisant, — me répondit le successeur de M. Raymond, avec son air froid et méthodique ; — je vous aurais bien proposé de faire ici des répétitions ; mais un professeur qui a été le camarade de presque tous les élèves ne peut jamais avoir l’autorité nécessaire pour les dominer, surtout lorsque sa timidité naturelle, et… et je me permettrai même de dire… lorsque son physique… n’est malheureusement pas tout-à-fait apte à commander ce respect, sans lequel il n’est pas de subordination possible.

» — Je n’ai pas de quoi étudier pour être médecin, ou avocat, ou notaire, c’est vrai, — m’écriai-je de plus en plus ébahi ; — mes élèves, si j’en avais, me riraient au nez, c’est tout simple, je n’aurai jamais le courage et la fermeté nécessaire pour leur imposer, ça va de soi-même ; mais alors qu’est-ce que vous voulez donc que je fasse ?

» — C’est une question à laquelle il m’est impossible de répondre, cher Monsieur Requin ; je n’ai pas résolu le problème de votre avenir : je l’ai posé clairement devant vous ; la solution future vous regarde, et, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire au commencement de cet entretien, mes vœux vous accompagneront toujours dans quelque carrière que vous suiviez.

» — Mais, Monsieur, puisque toutes celles que je pourrais parcourir me sont fermées, parce que je suis pauvre, à quoi bon m’avoir donné l’éducation que l’on m’a donnée ? Qu’est-ce que je vais devenir ?

» — J’ai déjà eu l’honneur de vous faire observer, cher Monsieur Requin, que je posais le problème de votre avenir sans le résoudre… La solution appartient à vous seul… Sur ce,… croyez que mes vœux, etc., etc., etc.

» Et il me fut impossible d’en tirer autre chose.

» Pendant les quinze jours de grâce que m’avait si généreusement accordés le successeur de M. Raymond, je restai complètement inerte, abattu, hébété, incapable de prendre une résolution, par cette excellente raison que je n’en voyais aucune à prendre. Ainsi que les gens qui n’ont pas l’énergie de prendre un parti décisif en songeant pourtant qu’un événement fatal approche, je me disais que, sans doute, le successeur de M. Raymond m’accorderait quinze jours de plus, puis quinze autres encore. Je dois avouer qu’il me les eût accordés, qu’au bout de deux mois, de trois mois, je n’en aurais pas été plus avancé. Or, ce digne homme, étant plein de bon sens et de pénétration, fit sans doute cette réflexion pour moi, car, le quinzième jour, à midi sonnant, il entra dans la classe vide et solitaire où je me tenais d’habitude (tous les élèves étaient alors en vacances), et me tendant la main d’un air à la fois formaliste et pénétré, il me dit :

» — Je viens vous faire mes adieux, cher Monsieur Requin… très-cher Monsieur Requin.

» Je compris qu’il n’y avait plus d’atermoiement possible, et je répondis avec un soupir de résignation :

» — Allons ! Monsieur, je vais partir. Je vous demande seulement le temps d’aller quérir un commissionnaire pour emporter les meubles de défunt mon père, mes volumes de prix et mes couronnes.

» — Vous avez donc arrêté un logement ?

» — Non, Monsieur.

» — Et ce mobilier… ces livres… où allez-vous les faire porter ?

» — Je ne sais pas.

» — Vous m’intéressez vraiment beaucoup, — me dit le successeur de M. Raymond, — et quoique je me sois fait une loi de ne conseiller jamais personne, c’est une trop grave responsabilité. Voici ce que je vous propose : vos livres de prix et vos couronnes seraient, comme témoignage et souvenir honorable de vos succès, parfaitement placés dans la bibliothèque de la pension ; cédez-les moi. Je m’arrangerai aussi du mobilier de M. votre père : il servira au concierge qui le remplace, et, si vous m’en croyez, vous vous logerez en garni ; pour un jeune homme c’est plus commode. Je vais donc vous solder vos volumes à cinq francs pièce, c’est plus que vous n’en trouveriez chez un bouquiniste ; un tapissier voisin va estimer le mobilier : je retiendrai sur ce solde le compte des funérailles de M. votre père, dont voici la petite note acquittée, et je tiendrai le surplus à votre disposition.

» Deux heures après, je sortais de chez le successeur de M. Raymond, avec un paquet sous le bras, et 720 fr. dans ma poche.