Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/III/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

◄  Chapitre V
VI


CHAPITRE VI.


fin de la lettre de léonidas requin.


« L’un des plus graves inconvénients de l’éducation que j’avais reçue comme tant d’autres, était celui d’ignorer complètement les premiers rudiments de la vie pratique, de la vie réelle, dans cette condition donnée et malheureusement trop fréquente, d’un homme absolument livré à ses propres ressources, lesquelles ressources se composent de son savoir de brillant humaniste.

» Je disais bien, avec mon divin Sénèque : Bonis externis non confidendum. (Il ne faut pas compter sur les biens extérieurs.) Cela était d’une facile application ; je ne possédais aucun bien ; on m’avait encore enseigné à ne jamais me laisser voluptueusement amollir par les richesses. C’eût été bon, si on m’eût d’abord enseigné le moyen d’en acquérir.

» Mes 720 fr. mangés, je me sentais incapable de gagner même le nécessaire. Débile et habitué à un certain travail d’intelligence purement mécanique, personne n’eût été plus impropre que moi aux travaux d’un porte-faix, et c’eût été mon unique expédient en tant que j’aurais trouvé quelque chose à porter, et que j’aurais été assez fort pour porter ce quelque chose.

» Il faut le dire encore : une des conséquences d’une éducation semblable est de rendre celui qui l’a reçue, incapable d’un travail manuel, soit qu’un sot orgueil l’en éloigne, soit que l’impuissance physique l’en empêche, soit enfin qu’une pensée pareille, travailler de ses mains, ne puisse jamais venir à l’esprit, tant elle est exorbitante, tant elle est en dehors de la sphère où l’on a été accoutumé de vivre.

» Vous le sentez bien, mon cher Martin, je ne brillais pas par ma connaissance du monde. Je n’avais jamais quitté la loge de mon père ou la classe de M. Raymond que pour aller au collège, et durant le trajet de la pension à Louis-le-Grand, je jetais à peine les yeux autour de moi, toujours absorbé par mes leçons de la veille ou du lendemain, et très-peu curieux des incidents de la rue. Aussi étranger à la vie et aux mœurs de Paris que le provincial le plus renforcé, jugez de mon embarras, en me trouvant seul dans le quartier latin, obligé de chercher un logement et de pourvoir à tous mes besoins.

» Un complaisant épicier, auquel je m’adressai, m’indiqua un modeste hôtel garni de la rue de la Harpe, où je m’établis. Ne sachant où cacher mon trésor, mes 720 fr., pour qu’ils ne me fussent pas volés, j’eus l’assez heureuse idée de les déposer entre les mains de l’hôtelier, qui se chargea volontiers du dépôt.

» Touché de cet acte de condescendance de sa part, je me sentis aussitôt porté envers lui à une extrême confiance, et je lui demandai où je pourrais trouver de l’occupation.

» Sa première question (et elle me fut répétée souvent) fut celle-ci :

» — Que savez-vous faire ? à quoi êtes-vous bon ?

» Ma réponse, aussi bien souvent répétée, fut celle-ci :

» — J’ai eu le second prix d’honneur, je sais très-bien le latin et le grec.

» — Alors montrez le latin et le grec, — me répondit très-sensément l’hôtelier.

» — À qui ?

» — Mon digne jeune homme, je n’en sais rien, cherchez… je m’occupe de mon garni, et non de trouver des élèves.

» Chercher… c’était facile à dire ; où cela ? pouvais-je chercher, et surtout trouver, avec mon manque complet de connaissance du monde et des gens ? Le conseil ressemblait à une mauvaise plaisanterie ; je ne pouvais demander au premier venu s’il voulait mes services.

» Je fis pourtant quelques tentatives, et m’adressai entr’autres à deux étudiants de mes voisins : L’un me donna sa parole d’honneur la plus sacrée qu’il me chargerait de montrer le grec au premier enfant mâle qu’il aurait de son étudiante ; l’autre me répondit qu’en fait de langues anciennes, il n’estimait que la savate et le cullotage des pipes.

» Honteux et craintif, je n’eus pas le courage d’affronter de nouvelles plaisanteries, de nouveaux mécomptes, et je retombai dans une apathie pareille à celle où j’avais végété pendant les quinze jours « de grâce » passés chez le successeur de M. Raymond.

» Les quinze jours m’avaient paru ne jamais devoir finir. Je crus aussi à l’éternité de mes 720 fr., illusion malheureusement entretenue par la précaution que j’avais prise de prier le maître de mon garni, de se payer de ma nourriture et de mon logement sur la somme dont il était dépositaire. Cette candeur, rare dans le quartier latin, toucha ce bonhomme, à ce point qu’il me fit faire trop bonne chère à mes risques et périls.

» Le temps s’écoulait. Je sortais peu ; plongé dans un engourdissement inerte, je n’avais qu’un but, détourner ma pensée de l’avenir qui m’attendait, lorsque mon petit trésor serait épuisé ; souvent aussi de vagues et folles espérances m’abusaient.

» Il est impossible, — me disais-je, — qu’un second prix d’honneur, plus de trente fois lauréat, meure de faim et de misère. Comment sortirai-je de cette impasse où la fatalité m’accule ? Je ne sais ; mais un secret pressentiment m’avertit que j’en sortirai.

» Quelquefois cependant je tentais de me raidir contre cet accablement apathique, j’appelais à mon aide mes meilleurs souvenirs classiques.

» — Vana optari, varia timere remedium a philosophia petendum, — me disais-je avec Sénèque. (Aux vains désirs, aux vaines craintes, la philosophie seule peut porter remède.) Et j’épuisais le fond de ma philosophie.

» — Méprise les richesses.

» — Souffre avec résignation.

» Je n’avais pas à mépriser les richesses ; mais je souffrais avec résignation, selon la recommandation précise de la philosophie ; mais la solution pratique de la question de mon avenir n’en avançait ni plus ni moins.

» Un jour mon hôtelier vint chez moi ; il rayonnait de joie.

» — Je vous ai trouvé un élève, — me dit-il ; — vous gagnerez trente francs par mois, un franc par cachet ; il s’agit d’un brave garçon qui a fait d’assez mauvaises études, et qui voudrait se mettre en état de passer son examen de bachelier-ès-lettres.

» Je me crus sauvé ; malgré quelques fâcheuses défiances à l’endroit de mon autorité morale et physique, car je me savais peu imposant, pourtant, seul à seul avec un élève, je comptais vaincre ma timidité.

» L’élève me fut présenté : il était aussi embarrassé, aussi laid et à-peu-près aussi ridicule que moi ; il me parut être la meilleure créature du monde, et me témoigna tout d’abord la plus respectueuse déférence. Je me crus sauvé ; je lui donnai sa première leçon.

» Là je rencontrai un effrayant écueil dont je ne soupçonnais pas l’existence. De ce jour seulement je compris que l’on pouvait posséder une instruction réelle, savoir beaucoup et être complètement, absolument inapte à enseigner les autres ; j’avais la plus grande difficulté à m’exprimer ; la moindre objection me déconcertait, et puis je sentais que pour que mes leçons fussent fructueuses, il fallait traduire couramment et tout haut, entremêler cette traduction de dissertations destinées à faire ressortir telle beauté, goûter telle expression, critiquer les fautes de mon élève et lui donner la raison de ces critiques : hélas ! cette facilité de travail, cette espèce de faconde oratoire, je ne les avais jamais possédées : j’avais toujours été ce qu’on appelle un piocheur opiniâtre, et aucune expression ne peut mieux rendre tout ce qu’il y avait de pénible, de lent, de pesant dans mon procédé de travail.

» Toutefois, je ne désespérai pas, je pensai que l’habitude me viendrait peut-être, qu’aux leçons suivantes je me mettrais plus en confiance avec mon élève ;… il n’en fut rien, et comme j’étais, après tout, honnête homme, j’avouai franchement au bout de huit jours à mon élève, que tenter de l’enseigner plus long-temps serait lui voler son argent.

» — En effet, — me répondit-il naïvement — je m’aperçois que je ne suis pas plus avancé aujourd’hui qu’à la première leçon.

» Puis il me donna huit francs, le prix de mes huit cachets, et nous nous séparâmes pénétrés d’ailleurs l’un pour l’autre d’une égale et profonde estime.

» Ce dernier coup fut accablant, décisif : il me montrait le néant des seules ressources que j’aurais pu tirer de mon éducation ; je me replongeai dans mon engourdissement apathique en redisant mon dicton favori : Omnia patienter ferenda (il faut tout supporter avec résignation).

» Quatre mois environ s’écoulèrent ainsi ; un matin l’hôtelier entra chez moi.

» — Il ne nous reste plus que vingt francs, votre quinzaine payée, Monsieur Requin, — me dit-il ; — je viens vous en avertir ; non que je sois inquiet, grand Dieu du ciel ! puisque vous ne me devez rien, au contraire, mais je tiens à vous mettre au courant de vos petites affaires.

» Je restai pétrifié.

» Avec mes 720 fr. je croyais devoir vivre un an, deux ans, toujours !! que sais-je ? L’hôtelier, supposant que des soupçons outrageants pour sa probité causaient ma stupeur, revint quelques moments après avec une immense pancarte, où étaient détaillés mes repas de chaque jour, repas malheureusement trop délicats pour ma bourse et que j’avais mangés avec la plus complète distraction.

» L’hôtelier me dit avec dignité, en me remettant mon mémoire et mes vingt francs :

» — Voilà vos vingt francs, Monsieur Requin, je n’ai pas l’habitude d’être suspecté : il vous reste onze jours à loger chez moi, puisque vous avez payé d’avance ; mais, après ces onze jours, j’aime autant un autre locataire que vous.

» Et en sortant, il laissa les vingt francs sur ma commode.

» Le cercle de fatalité qui m’enserrait, se rétrécissait de plus en plus, et la même incapacité paralysait mes forces.

» Je dépensai le dernier sou de mes vingt francs la veille du jour où mon hôtelier me signifia que, ma quinzaine étant terminée, il me fallait lui en payer une autre d’avance ou quitter son hôtel ; je sortis.

» Depuis long-temps je pratiquais l’insouciance la plus philosophique au sujet de mes vêtements ; ils tombaient en lambeaux, mes souliers prenaient le jour de toutes parts, mon chapeau était devenu un objet sans forme et sans nom ; depuis la veille, je ressentais les besoins dévorants d’une faim canine, et je ne savais où coucher le soir, n’ayant plus un liard dans ma poche.

» Marchant au hasard, j’arrivai par la rue Dauphine au Pont-Neuf, et je suivis machinalement les quais, repassant en désespoir de cause, toutes mes maximes de philosophie classique : plusieurs entr’autres, auxquelles je m’étais quelquefois arrêté, me revinrent alors à l’esprit, elles étaient, celles-là, d’une application pratique et immédiate :

Nam ut quandoque moriaris, etiam invito positum est ; ut quum voles, in tua manu est — quid in mora est ? Nemo te tenet ; evade, qua visum est ! Elige quamlibet rerum naturæ partem ! Quam tibi præbere exitum jubeas ! Haec nempe sunt et elementa, quibus hic mundus administratur, aqua, terra, spiritus ! Omnia ista, tam causæ vivendi sunt, quam viæ mortis, etc., etc.

(Mourir un jour quand tu ne le voudrais pas, voilà ton obligation, mourir dès que tu le voudras, voilà ton droit. Que tardes-tu ? Nul ne te retient ? Fuis par où tu l’aimeras le mieux : choisis dans la nature lequel des éléments que tu chargeras de t’ouvrir une issue. Ces trois grandes bases qui constituent l’ensemble des choses, — l’eau, la terre, l’air, sont à la fois sources de vie et agents de mort, etc, etc.)

» Cette large, commode et franche doctrine du suicide ne m’avait jamais paru plus sage qu’en ce moment. Je regardai la rivière qui coulait à ma gauche ; elle était calme, limpide et miroitait au soleil le plus coquettement du monde… C’était tentant… Néanmoins je poursuivis ma route vers les Champs-Élysées.

» Bientôt j’entendis au loin tinter la cloche d’une église ; je n’avais jamais été dévot ; mais ce bruit mélancolique, en me rappelant ce que je savais de la morale du christianisme, m’en montra aussi la vanité… à l’endroit de ma condition présente…

» Cette morale, comme la morale des sages de l’antiquité, prêchait le mépris des richesses, la résignation, l’espoir d’une vie meilleure, glorifiait et recommandait, il est vrai, la fraternité humaine, disant aux hommes : — Soyez frères… aimez-vous les uns les autres !… — Hélas !… je ne demandais qu’à être regardé et aimé par quelqu’un comme un frère… qui m’eût dit : — Tu n’as pas d’asile ? tiens… voilà un abri. — Tu as faim ? tiens… mange. — Mais où le trouver, ce frère en Jésus-Christ ? La charité dépend de celui qui peut la faire, et non de celui qui l’implore ; c’est toujours la fameuse maxime du civet, il faut d’abord avoir un lièvre.

» En cela, du moins, la doctrine du suicide me semblait supérieure ; c’était immédiatement pratique, c’était facile et à la portée de tous ; ce n’était pas de ces principes dont la réalisation dépend absolument du bon vouloir ou de la charité d’un tiers, votre délivrance dépendait uniquement, absolument de vous… c’était un moment à passer… et puis… une autre vie. Et, ma foi, quelle qu’elle fût, elle ne pouvait guère être plus misérable que celle que je voulais quitter ; j’étais donc moralement convaincu ; néanmoins, j’allais toujours devant moi. Ayant à ma gauche ma bonne petite Seine toute prête, toujours prête… là… à ma disposition, je ressentais une espèce de calme, seulement interrompu çà et là par les ardeurs et les défaillances d’une faim de chakal.

» J’avais ainsi gagné les Champs-Élysées ; un bruit de clairons et de cymbales attira malgré moi mon attention ; je tournai la tête, je vis plusieurs théâtres de bateleurs en plein vent.

» Sur l’estrade élevée devant l’un de ces théâtres, un paillasse et son maître faisaient la parade, engageant la foule à entrer dans l’enceinte de toile, surmontée d’un tableau représentant un géant, ouvrant une bouche énorme, dans laquelle deux hommes armés de fourchettes longues comme des fourches, jetaient une infinité de dindons rôtis, de saucissons, de pâtés.

Au-dessous du tableau on lisait en grandes lettres :


L’OGRE VIVANT.
Il mange devant l’honorable Société dix livres de viande, un pâté de cinq livres, un fromage de Hollande et un pain de six livres !!!


» La curiosité publique était vivement excité, la foule se pressait autour des tréteaux, où l’on annonçait l’exhibition de l’ogre ; les deux autres théâtres restaient déserts, et les bateleurs rivaux contemplaient d’un œil de tristesse et d’envie la bonne fortune de leur voisin l’ogre.

» — Quel bel état !… et facile… et commode… et nourrissant… que le métier de cet ogre ! — dis-je en souriant avec tristesse. — Voilà un homme prédestiné ! Ah !… si les prix d’honneur avaient seulement ce bel avenir assuré !!

» Et je passai, laissant derrière moi les bateleurs, l’ogre vivant et les fanfares lointaines qui m’arrachèrent cette autre réflexion, mêlée d’un mélancolique orgueil :

» — Et pour moi aussi on a joué des fanfares !

» La nuit arriva, nuit tiède et douce, malgré la saison d’hiver ; les promeneurs devinrent de plus rares en plus rares, je me trouvai bientôt seul ; méditant ma belle théorie du suicide antique, je m’étais approché de la berge de la rivière, assez élevée en cet endroit…

» Soudain les épreintes de la faim devinrent horriblement aiguës, une espèce de vertige s’empara de moi, je me décidai à en finir avec la vie… et, tournant le dos à la rivière, je me laissai tomber à la renverse.

» La fraîcheur de l’eau sans doute réveilla mon instinct de conservation ; machinalement je me débattis : à ma grande surprise, je m’aperçus qu’au lieu d’enfoncer, j’étais soutenu à fleur d’eau par un objet invisible ; mais, à un nouveau mouvement que je fis, je plongeai par-dessus la tête, et je me sentis, malgré ou à cause de mes efforts désespérés, de plus en plus enlacé au milieu des mailles d’un vaste filet. Au même instant, je bus deux ou trois gorgées d’eau qui me suffoquèrent, et je perdis à-peu-près connaissance.

» Que se passa-t-il ensuite ?… je ne sais : soit que le courant eût entraîné le filet arraché, par ma chute, des piquets où il était retenu, soit que mes brusques mouvements m’eussent, à mon insu, rapproché du rivage : lorsque je revins à moi, il faisait un clair de lune splendide, et j’étais mollement couché sur le bord du fleuve gazonné à cet endroit. J’avais le corps sorti de l’eau, mes jambes seulement y restaient encore ; mais j’étais aussi enchevêtré dans les mailles du filet que l’avait pu être Gulliver. En me dépêtrant de mon mieux, je sentis frétiller çà et là autour de moi différents corps humides et glissants, que je reconnus pour de fort beaux poissons, lorsque j’eus repris tout-à-fait mes sens.

» Au bout d’un quart-d’heure, j’étais assis sur la berge, trempé jusqu’aux os ; mais, débarrassé du filet et souriant aux prodigieux ébats d’une douzaine de carpes et de barbillons étendus sur l’herbe à mes côtés.

» Je vous l’avoue, mon cher Martin, ma première pensée fut une pensée de joie d’avoir échappé à la mort, et la seconde impression qui me rappela tout-à-fait que j’appartenais à l’humanité, fut une faim dévorante. C’est grossier, c’est matériel, mais cela est… Aussi, avisant au clair de la lune, le ventre brillant et argenté d’un barbillon, je le pris… Et… horreur !… après l’avoir étourdi en lui frappant violemment la tête sur le sol, je le dévorai palpitant… Eh bien !… cette chair, fraîche et dodue, ne me fit éprouver aucune répugnance… au contraire… et une carpe de belle apparence y passa ; seulement, en homme blasé, rassasié, difficile, en dévorant une troisième victime, je choisis les morceaux… avec la délicate préoccupation d’un gourmet.

» Ce repas d’ichtyophage me ragaillardit, mais je tremblais de froid ; voyant au loin une vive lueur sur la berge, je me secouai, et, emportant dans un morceau du filet ce qu’il me restait de poisson (un vol pourtant), je m’acheminai vers la clarté nocturne : c’étaient des mariniers qui empressés de partir le lendemain au point du jour, faisaient chauffer du goudron dont ils enduisaient quelques parties de leur bateau.

» Avec une puissance d’invention qui m’étonna, et dont je n’avais jamais fait preuve dans mes amplifications latines ou françaises, je me donnai pour un amateur forcené de la pêche, affirmant qu’en levant mes filets, je venais de tomber dans l’eau, la tête la première : l’eau dont mes habits dégouttaient, le poisson que j’apportais, témoignaient suffisamment de ma véracité.

» Ces braves pêcheurs m’accueillirent cordialement, m’engagèrent à me sécher à leur feu, et, si la proposition m’agréait, à attendre le jour sur un des matelas de leur cabine. Ils poussèrent même l’hospitalité jusqu’à m’offrir l’usage d’une gourde remplie d’eau-de-vie ; j’acceptai le matelas, j’usai modérément de la gourde, et, bien séché, je m’étendis dans la cabine, le cerveau assez exalté par l’eau-de-vie et par l’évocation des étranges souvenirs de cette journée que j’avais terminée en me pêchant pour ainsi dire moi-même, et en soupant de barbillons et de carpes crues.

» Je ne sais comment le souvenir de l’ogre exhibé par les bateleurs me revint à la mémoire ; mais, dans l’état de sur-excitation cérébrale où je me trouvais alors, ce souvenir fit naître une pensée à la fois bouffonne, ironique et sérieuse.

» — Pourquoi m’inquiéter de l’avenir ?… — me disais-je. — J’ai un métier, un excellent métier tout trouvé. Ces bateleurs montrent cet ogre, dont le talent… assez médiocre talent… (je jugeais déjà l’ogre en artiste rival), dont le talent plus que médiocre se borne, après tout, à engloutir une énorme quantité d’aliments, c’est, sur une grande échelle, un homme qui a très faim, et qui mange… voilà tout ; cela n’a rien de bien nouveau, c’est commun ; je dirai même que c’est quelque chose de répugnant à voir… que ce gladiateur, que ce goujat (j’en arrivai à injurier ce pauvre ogre), se livrant à sa révoltante voracité. Ne serait-il pas beaucoup plus neuf, beaucoup plus curieux et de bien meilleur goût… (voyez où m’entraînait ma jalousie de l’ogre), de montrer un adolescent, familier avec les belles lettres de l’antiquité, second prix d’honneur de l’Université… trente fois lauréat… se livrant, par un heureux contraste, à l’intéressant exercice de manger des poissons vivants ?… (Je me sentais le courage de les manger vivants pour m’élever sur les ruines de la réputation de l’ogre.)

» Ainsi donc, pourquoi n’irai-je pas demain proposer mes petits services à l’un de ces deux bateleurs dont la foule désertait hier les tréteaux pour se presser autour du théâtre de cet ogre insipide, de cet intrigant vorace (je finissais par exécrer sincèrement ce rival).

» — Votre voisin montre un ogre, — dirai-je aux bateleurs, — il vous enlève votre public ; ramenez-le, cet inconstant, ce volage public, en lui montrant, non plus un ogre, mais un phénomène qui vit de poissons crus… Mieux que cela ! — m’écriai-je en sentant mon imagination s’exalter, et ma première idée se compléter par de nouveaux et ingénieux perfectionnements. — Oui, mieux que cela, montrez-leur un homme-poisson… qui vit dans l’eau et qui, au lieu de bras,… possède des nageoires… Voyez quel effet ! Messieurs ! quel tableau à opposer au tableau de votre rival, un homme avec des nageoires au lieu de bras, plongé dans une cuve immense, et mangeant toutes sortes de poissons ? Franchement, je puis le dire sans trop d’orgueil, mais avec conscience,… franchement, Messieurs, pour attirer la foule… qu’est-ce qu’un ogre comparé à un homme-poisson ?

» J’étais ébloui de mon projet, de l’avenir calme, assuré, qu’il pouvait m’offrir. Dans mon ardeur, aucune difficulté ne m’embarrassait. Demeurer dans l’eau pendant mes exhibitions, qu’était-ce, après tout ? un bain prolongé… Restaient les nageoires ; je ne pouvais, à cet égard, me faire la moindre illusion, je n’en possédais pas… Mais, à force de chercher, il me sembla qu’au moyen de gaines de parchemin, façonnées et peintes en nageoires d’un beau bleu d’azur, dans lesquelles j’enfoncerais mes bras, et que l’on fixerait sur mes épaules au moyen d’une espèce de corselet en écailles de fer-blanc, on pourrait, une demi-obscurité aidant, parvenir à causer quelque illusion. Sans doute ce projet était encore informe et à l’état d’ébauche ; mais si les bateleurs, très-experts en ces sortes de transfigurations, avaient la moindre intelligence, ils devaient féconder mon idée et la rendre des plus fructueuses.

» Je m’endormis au milieu de ces singulières élucubrations ; au point du jour, les mariniers m’éveillèrent. Après avoir fait mes adieux à ces braves gens, je les quittai, emportant ce qui me restait de poissons… Mes idées de la veille, à propos de mes projets de concurrence contre l’ogre, au lieu de me sembler folles et absurdes, me parurent parfaitement pratiques, raisonnables, possibles.

» Surmontant ma timidité, je me dirigeai vers les espèces de voitures nomades qui servaient de logis aux saltimbanques, voisins de l’ogre.

» Jugez de ma joie, de mon enivrement, mon cher Martin. Au bout d’une heure de conversation avec le père Boulingrin, artiste-alcide et professeur de pugilat, ainsi qu’il s’intitulait, je le vis adopter mes projets avec enthousiasme.

» Après m’avoir vu manger une carpe et un barbillon crus, l’estimable acrobate me proposa cet engagement fabuleux :

» Vingt-cinq sous par jour.

» Nourri et logé.

» Entretenu de nageoires.

» Huit jours après, pendant lesquels le père Boulingrin me fit ingénieusement confectionner des nageoires, on inaugurait à la porte de notre entourage de toile un magnifique tableau, où j’étais représenté le corps sortant à demi d’un vaste étang, les nageoires déployées, et tenant entre mes dents un poisson d’une figure fantastique. Au bas du tableau, on lisait cette pompeuse annonce, à laquelle j’avais concouru pour la partie scientifique, géographique et historique.


L’HOMME-POISSON,
phénomène vivant et surnaturel,


» pêché par les Mameluks du pacha d’Égypte dans le fleuve du Nil, situé au pays des Pharaons et des pyramides. Ce phénomène ne peut vivre que dans l’eau, et se nourrit seulement de poissons vivants ; ses bras sont remplacés par des nageoires que l’on ne laissera toucher qu’aux militaires et aux dames, ces êtres privilégiés de la France. (L’honneur de ce trait à l’adresse du beau sexe et de la gloire du pays revient au père Boulingrin, je l’avoue en toute humilité.)

» Cet incroyable phénomène peut répondre en quatre langues aux questions qui lui seront faites par l’honorable société. Ces quatre langues sont le latin, le grec, le français et l’égyptien du nil.

» Il avait été convenu avec le père Boulingrin que, dans cette douteuse hypothèse où un membre de l’honorable société m’interrogerait en égyptien, je répondrais par un petit langage de ma composition, moyennant quoi mon imprudent interlocuteur serait véhémentement soupçonné, et bientôt convaincu, de ne pas parler le véritable Égyptien du Nil.

» L’effet de notre tableau fut prodigieux : l’ogre fut outrageusement abandonné pour l’homme-poisson (j’eus comme un remords de ce triomphe), et notre première recette atteignit le chiffre énorme de trente-deux francs cinquante centimes.

» Depuis j’ai trouvé supportable la condition d’homme-poisson ; j’ai accompagné en cette qualité le père Boulingrin dans ses pérégrinations, jusqu’au jour où, abandonnant sa vie nomade, pour une existence moins hasardeuse, il m’a proposé de me faire contracter un engagement avec la Levrasse, aux mêmes conditions que j’avais chez lui, Boulingrin ; j’ai accepté, et c’est à mon entrée chez mon nouveau patron que je vous ai vu, pour la première fois, mon cher Martin ; vous étiez alors enfant.

» Depuis cette époque vous connaissez ma vie ; maintenant, grâce à ces détails rétrospectifs que je vous envoie, vous la savez tout entière. »

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tels étaient les antécédents de Léonidas Requin, l’homme-poisson, qui venait augmenter le personnel de la troupe de la Levrasse.