Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre/IV/12

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XII


CHAPITRE XII.


l’impasse du renard.


Après avoir long-temps parcouru des quartiers déserts, nous entrâmes dans une rue beaucoup plus animée ; la voiture s’arrêta devant une boutique de marchand de vin, et j’entendis le cocher demander à quelques hommes qui causaient sur le seuil de cette taverne :

— L’Impasse du Renard ? s’il vous plaît, mes braves ?

— Quand vous aurez passé la barrière, prenez la première rue à gauche, et puis à droite, et puis encore à droite,… ensuite vous traverserez un petit bout de champ et vous y serez… dit un de ces hommes.

— Merci — dit le cocher.

— Dites donc, mon vieux, — reprit un autre, — vous savez que les voitures n’entrent pas dans l’impasse… Vous vous arrêterez à un tourniquet, car c’est pas des gens à voiture qui perchent dans ces bouges-là…

— Aussi, — reprit une autre voix, — tu auras mérité la croix-d’honneur, mon vieux, si tu arrives jusque-là… tu seras le premier cocher qui aura abordé l’impasse du Renard.

— C’est bon, c’est bon, mauvais farceurs ! — répondit le cocher, et je l’entendis jurer d’impatience entre ses dents, tout en fouettant ses chevaux essoufflés.

Après avoir laissé la barrière derrière nous, traversé une ou deux ruelles complètement obscures et désertes, seulement éclairées par la faible lueur des lanternes, le fiacre, risquant à chaque instant de verser dans de profondes ornières, traversa un champ, et s’arrêta au bout de quelques minutes.

Le cocher vint alors m’ouvrir et me dit, sans cacher sa mauvaise humeur :

— Mille dieux ! quels chemins ! vous pouvez vous vanter, bourgeois, d’avoir des connaissances dans toutes sortes de quartiers, depuis les hôtels de la Chaussée-d’Antin jusqu’à l’impasse du Renard ; avec tout ça, il est plus de huit heures, je n’ai pas dîné, ni mes bêtes non plus. En avez-vous ici pour long-temps ?… mes bêtes mangeraient leur avoine.

— Je vais à l’instant savoir si la personne que je cherche est chez elle, — dis-je au cocher, — dans ce cas je reviendrai prendre mon paquet… de toutes façons vous n’aurez pas à m’attendre long-temps.

Et m’éloignant de la voiture, j’entrai dans une impasse étroite, boueuse, infecte, bordée de maisons ou plutôt de masures noirâtres, dont quelques-unes seulement étaient intérieurement éclairées.

On m’avait donné pour adresse le numéro 1. L’obscurité m’empêchant de rien distinguer, je frappai à la porte de la première habitation de l’impasse.

Après un long silence, des pas traînants se firent entendre derrière la porte, et une voix me dit :

— Qui est là !

— Est-ce ici le numéro 1 de l’impasse du Renard ?

— En face… imbécile !… c’est ici le numéro deux, — me répondit la voix en grommelant.

Je traversai l’impasse, et j’allai heurter à la porte d’une maison qui me parut un peu moins délabrée que l’autre. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée étaient garnies de volets à travers les fentes desquels j’aperçus de la lumière. Quoique j’eusse frappé deux fois, l’on ne m’ouvrait pas, mais il me semblait qu’on allait et venait précipitamment dans l’intérieur de la maison, et même arrivèrent à mon oreille ces mots souvent répétés :

— Dépêchez-vous donc…, dépêchez-vous donc.

Impatienté, je frappai de nouveau et plus bruyamment ; enfin une des fenêtres du rez-de-chaussée s’ouvrit derrière les volets, on entrebâilla un peu ceux-ci, et une voix enrouée me demanda :

— Qui est là ?

— Est-ce ici le n° 1, de l’impasse du Renard ?

— Oui.

— Le capitaine Hector Bambochio, est-il chez lui ?

— Vous dites ?

— Le capitaine Hector Bambochio ?

— Il n’y a pas de ça ici… — me répondit la voix, et les volets furent brusquement fermés.

— Voilà ce que je redoutais, — me dis-je avec désespoir. J’ai perdu les traces de Bamboche. Que faire, mon Dieu ! — que faire ?…

Les volets s’étaient refermés, mais la fenêtre était restée ouverte derrière eux. J’entendis plusieurs voix chuchoter dans l’intérieur du logis ; j’allais m’éloigner, je restai un moment encore, bien m’en prit ; le volet s’écarta de nouveau et la même voix enrouée me dit :

— Eh ! l’homme ? Êtes-vous là ?

— Oui, que me voulez-vous ?

— Il n’y a pas ici de capitaine… de capitaine ?… Comment dites-vous ?

— Hector Bambochio.

— C’est ça… il n’y en a pas ici… mais on pourrait connaître un nommé Bamboche.

— C’est lui que je cherche, — m’écriai-je en renaissant à l’espoir, — c’est son vrai nom, mais il se fait appeler le capitaine Hector Bambochio… je ne sais pourquoi.

— Ah ! vous ne savez pas pourquoi il se fait appeler ainsi ? — reprit la voix avec défiance.

Et les chuchotements derrière le volet recommencèrent, puis, après quelques instants, la voix ajouta :

— Avez-vous un mot de passe ?

— Un mot de passe ?… qu’est-ce que cela signifie ?

— Rien… histoire de rire… Bonsoir, — dit la voix en ricanant.

Et le maudit volet se referma.

Ne voulant pas renoncer ainsi au seul, au dernier espoir qui me restât, je frappai de nouveau au volet, en m’écriant :

— Monsieur… je vous en supplie, écoutez-moi, je suis un ami d’enfance de Bamboche. Il y a huit ans que nous ne nous sommes vus. J’arrive aujourd’hui même à Paris, où je viens pour la première fois… Pour vous prouver que je connais bien Bamboche, et qu’il n’a pas de meilleur ami que moi… il a ces mots tatoués sur la poitrine : Amitié fraternelle à Martin. Et Martin… c’est moi.

Sans doute la sincérité de mon accent et les particularités que je citais, dissipèrent en partie les soupçons des habitants de la maison, car, après un nouveau conciliabule derrière les volets, la voix me dit :

— Savez-vous où est le cabaret des Trois-Tonneaux ?

— J’arrive à Paris aujourd’hui,… je vous l’ai dit. Je ne connais pas ce cabaret.

— À la barrière de la Chopinette, on vous l’enseignera… Les Trois-Tonneaux… ce n’est pas loin… De onze heures à minuit, vous y trouverez Bamboche ; il y va tous les soirs…

— Bamboche ne demeure donc pas ici ?

— Bonsoir…

Et la fenêtre se referma cette fois pour ne plus se rouvrir derrière le volet, malgré mes instances, mes prières, et je ne pus connaître la demeure de Bamboche.

Si incertaine que fût l’espérance qui me restait, j’y trouvais du moins la certitude que Bamboche était à Paris, et j’avais chance de le voir le soir même. Je revins auprès du cocher, et je lui dis :

— Savez-vous où est le cabaret des Trois-Tonneaux ? On m’a dit que ce n’était pas loin d’ici. Une fois arrivé à ce cabaret, vous pourrez donner à manger à vos chevaux… et manger vous-même.

— Le cabaret des Trois-Tonneaux ? je ne connais que ça, — me répondit joyeusement le cocher. — Le dimanche et le lundi soir, je stationne souvent à la porte. À la bonne heure, bourgeois, vous pourrez me faire attendre dans des endroits pareils tant qu’il vous plaira, mes bêtes et moi, nous ne nous en plaindrons pas. Dans dix minutes, vous y serez.

Et nous nous dirigeâmes vers le cabaret des Trois-Tonneaux.

Pour la première fois, depuis le matin, je songeai que les frais de cette voiture, que je n’avais pas quittée depuis mon arrivée, devaient être considérables, relativement à mes faibles ressources. Mais, ne connaissant nullement Paris, cette dépense m’avait été forcément imposée par la nature même de mes recherches. Voyant ces recherches à-peu-près à leur terme, je résolus d’abord de payer le fiacre… mais bientôt, cédant à une pensée niaise, absurde, mais que peut-être comprendraient ceux-là qui se sont trouvés dans une position analogue à la mienne, je n’eus pas le courage de renvoyer ce fiacre avant d’être certain de rencontrer Bamboche… Et pourquoi gardai-je cette voiture si coûteuse et si inutile pour moi ? Parce que, sans aucune connaissance dans cette ville immense, il me semblait que le cocher, qui depuis le matin me voiturait, n’était pas un étranger pour moi.

Certes une telle idée me paraît, à cette heure, tristement stupide, mais quand je me rappelle l’effrayante, l’indicible sensation que je ressentais en me disant :

Si je ne retrouve pas Bamboche ce soir… Je suis seul dans cette ville immense, seul, sans ressources, sans connaître personne, — je comprends que j’ai été amené à considérer ce cocher presque comme une connaissance…

Aussi, lorsque la voiture s’arrêta devant la porte du cabaret des Trois-Tonneaux, je dis au cocher :

— Attendez-moi… je resterai ici quelque temps.

— Et votre paquet, bourgeois ?

— Laissez-le dans votre voiture.

— Pour qu’on vous le pince, n’est-ce pas ? Non, non… soyez tranquille, je vais le mettre dans un de mes coffres ; bien fin celui qui l’y trouvera.

Cette prévenante précaution me sembla d’un bon augure au nouveau point de vue d’où je considérais le cocher ; puis la figure de cet homme, assez âgé, me parut d’ailleurs honnête et franche. Un moment, j’eus l’envie de lui offrir de partager mon repas, car j’étais exténué de fatigue, de besoin, et je voulais profiter de cette occasion pour réparer un peu mes forces… mais je n’osai pas risquer cette invitation, non par fierté, on le conçoit, mais par un sentiment tout contraire ; je craignis que le cocher ne se défiât de moi.

Pendant qu’il s’occupait de préserver mon paquet de tout larcin, j’entrai dans le cabaret, à cette heure presque désert, pourtant quelques buveurs y étaient encore attablés. À leurs vêtements, à leurs façons, à leur langage, je vis facilement qu’ils appartenaient à la classe ouvrière ; ils paraissaient être de braves artisans, qui buvaient joyeusement, grâce à quelque heureuse aubaine. Il n’y avait là aucun de ces types repoussants, ignobles que, dans ma vie de vagabondage avec Bamboche et Basquine, nous avions souvent rencontrés dans des tavernes de bas étage, hantées par les fainéants et les malfaiteurs, tavernes où nous allions chanter et mendier.

L’inquiétude mêlée d’effroi que m’avait laissée la façon mystérieuse dont on venait de me recevoir au prétendu domicile de Bamboche, s’effaçait un peu ; je ne trouvais pas d’un mauvais pronostic pour mon ami d’enfance qu’il fréquentât un cabaret hanté par d’honnêtes artisans.

M’attablant dans un coin isolé, bien en face de la porte, afin d’apercevoir Bamboche dès son arrivée, je demandai une petite portion de viande, du pain et de l’eau. Je regardai la pendule du cabaret, elle marquait neuf heures… J’avais encore, au pis-aller, deux ou trois heures à attendre.

Je commençai mon frugal repas, attachant mon regard inquiet sur la porte du cabaret, dès qu’elle s’ouvrait, épiant et, comme on dit vulgairement, dévisageant tous ceux qui entraient, certain d’ailleurs de reconnaître Bamboche, malgré les années passées depuis notre séparation, car ses traits énergiques et accentués étaient trop profondément gravés dans ma mémoire pour les méconnaître.

Tandis que j’avais ainsi les yeux fixés sur la porte chaque fois qu’elle s’ouvrait, je vis entrer un jeune homme qui pouvait avoir vingt-cinq ans au plus ; sa taille était svelte. Sa figure me frappa tout d’abord par la régularité, par la rare et mâle beauté de ses traits, cependant un peu fatigués ; il était pâle, son visage paraissait d’une blancheur d’autant plus mate que ses sourcils et ses favoris, assez longs, étaient très-bruns, et que le vieux paletot noirâtre que portait cet homme, boutonné jusqu’au cou, ne laissait voir ni col de chemise, ni cravate. La chaussure, le pantalon de ce personnage étaient souillé de boue, et il portait une casquette toute déformée.

Malgré ce misérable accoutrement, ou plutôt à cause du contraste qu’il offrait avec la figure si belle et surtout si distinguée de cet homme, il était impossible de n’être pas frappé de son aspect : faisant quelques pas dans le cabaret, il s’approcha davantage de l’endroit où je me trouvais, seulement alors je m’aperçus que sa démarche était un peu chancelante, et que son regard avait parfois cette fixité morne, particulière à l’ivresse.

Par hasard ou par choix, après quelques moments d’hésitation, cet homme se dirigea de mon côté, partie de la salle où toutes les tables étaient vacantes sauf celle que j’occupais, et il vint s’établir à ma droite.

Après s’être assis pesamment, comme si ses jambes eussent été alourdies, il resta un moment immobile, puis il ôta sa casquette et crut la placer sur le long banc où nous occupions deux places, mais cette casquette tomba à mes pieds.

Cédant à un mouvement de prévenance naturelle, augmentée peut-être par l’impression que me causait l’aspect de ce personnage, je me baissai pour ramasser sa casquette, et je la replaçai sur le banc ; mon nouveau voisin s’en aperçut… alors, avec un accent de douceur et de parfaite courtoisie, il me dit, en s’inclinant de mon côté :

— Mille pardons de la peine que vous avez prise, Monsieur, mille grâces de votre obligeance.

Je n’avais, de ma vie, eu la moindre idée de ce qu’on appelle le grand monde ; mais, à ces seules paroles, je ne sais quel instinct me dit qu’un homme du grand monde ne se serait pas autrement exprimé, et n’eût pas mis dans son inflexion, dans son geste, plus d’exquise politesse.

Puis, chose singulière ! pendant le peu de temps qu’il me parla, la physionomie de cet homme quitta son masque de morne impassibilité et devint charmante de grâce et d’affabilité. Puis elle s’immobilisa de nouveau.

Le garçon du marchand de vin, s’approchant de ce nouveau consommateur, lui dit sans façon :

— Qu’est-ce que vous voulez, mon brave ?

— Une bouteille d’eau-de-vie… — répondit lentement mon voisin, et l’accent presque rauque de sa voix me parut tout autre que lorsqu’il m’avait parlé.

— Vous voulez un petit verre ? — dit le garçon.

— Je demande une bouteille d’eau-de-vie et je la paie… — répondit mon voisin, toujours imperturbable ; puis fouillant dans la poche de son gilet, il en tira plusieurs pièces d’or, en fit glisser une entre son pouce et son index, et la jeta sur la toile cirée qui recouvrait la table.

Le garçon, surpris, regarda cet homme ; puis, prenant la pièce d’or, il l’examina avec un étonnement nuancé d’une légère défiance, inspirée sans doute par l’extérieur misérable du consommateur.

— Allez au comptoir… faites la sonner… — dit mon voisin, toujours impassible, et sans paraître le moins du monde choqué du soupçon injurieux du garçon.

Celui-ci, assez peu fait aux délicatesses, alla au comptoir, le maître du cabaret fit sonner la pièce d’or plusieurs fois, et le garçon revint dire en la rapportant :

— Elle est bonne…

— Alors donnez-moi une bouteille d’eau-de-vie — repartit mon voisin de sa voix lente et rauque.

— Une bouteille cachetée, Monsieur ? — demanda cette fois le garçon avec une certaine considération — tout ce que nous avons de meilleur en eau-de-vie ?

— Au contraire… une bouteille d’eau-de-vie pareille à celle que vous servez aux chiffonniers s’il en vient… et payez-vous.

— C’est un Anglais — dit le garçon à demi-voix en s’éloignant,

De plus en plus surpris, j’observais curieusement cet homme, sans pour cela perdre de vue la porte du cabaret par laquelle j’espérais toujours voir arriver Bamboche.

Le garçon revint, plaça la bouteille et un petit verre sur la table, ainsi que la monnaie restant de la pièce d’or.

— Donnez-moi un grand verre — dit mon voisin, et, repoussant du doigt une pièce de vingt sous, il fit signe au garçon de la prendre comme pour-boire…

— C’est un milord — dit le garçon toujours à demi-voix en courant chercher un grand verre qu’il apporta avec empressement.

Mon voisin empocha, sans la compter, la monnaie que l’on venait de lui rendre, se versa un demi-verre d’eau-de-vie, et le vida d’un trait.

Puis, appuyant le derrière de sa tête sur la muraille à laquelle était adossé notre banc, il resta immobile, regardant d’espace, et frappant en cadence, du bout de ses doigts, la toile cirée de la table.

Je l’observais à la dérobée. Ses traits, jusqu’alors immobiles et mornes, s’animèrent à plusieurs reprises ; il sourit deux ou trois fois d’un air à la fois très-doux et très-fin, puis il haussa les épaules, chantonna entre ses dents, et ses traits reprirent leur impassibilité première.

Le souvenir du Limousin, mon premier maître, me vint alors à la pensée ; je ne sais pourquoi je crus voir une vague analogie entre les extravagantes hallucinations que le pauvre ouvrier maçon évoquait chaque dimanche dans son ivresse, et l’état d’hébétement extatique mêlé de visions intérieures où paraissait plongé cet homme, pauvrement vêtu, mais qui, d’après plusieurs indices, ne devait pas être ce qu’il paraissait. Ces souvenirs si lointains de mon enfance m’absorbèrent un instant, car ils se rattachaient à Bamboche. Un léger bruit me tira de ces réflexions. Je tournai la tête vers mon voisin ; il venait de renverser la moitié du contenu de son verre. Après avoir bu ce qui restait, cédant sans doute à l’un de ces caprices puérils enfantés par l’ivresse, il trempa le bout de son index dans l’une des rigoles d’eau-de-vie qui serpentaient sur la toile cirée de la table, et commença d’y tracer çà et là des figures bizarres. Je suivais les mouvements de cet inconnu avec d’autant plus d’attention, qu’une dernière remarque venait confirmer mes soupçons : la main de cet homme, d’une blancheur parfaite, aux ongles longs, polis, était remarquablement belle ; il portait à son petit doigt plusieurs anneaux d’or, de formes différentes ; l’un d’eux, orné d’une pierre rouge, me parut armorié.

Je suivais avec une curiosité machinale les capricieuses évolutions de l’index de mon voisin, qui avait abandonné la combinaison des figures bizarres pour tracer d’énormes lettres majuscules : ça avait été d’abord un R, puis un É… l’assemblage de ces deux lettres RÉ me causa une impression indéfinissable, c’était quelque chose d’étrange, de confus, d’inquiétant, d’inconnu… comme un pressentiment…

Je ne pouvais détacher mon regard du doigt de cet homme… je hâtais, si cela se peut dire, de toutes les forces de ma pensée, l’achèvement de la troisième lettre qu’il venait de commencer, et cela (mes souvenirs ne me trompent pas) sans me rendre aucunement compte de la cause de mon impatience. Enfin, le contour de la lettre s’acheva sous le doigt de mon voisin… C’était un G…

Soudain ces trois lettres… les trois premières du nom de Régina, apparurent à mon esprit comme si elles y eussent été tracées en traits de feu…

Et pourtant bien d’autres mots commencent ainsi… Mais je ne sais quelle fatalité me disait que cet homme, ivre d’eau-de-vie, allait, de son doigt alourdi, écrire en entier ce nom sacré pour moi… sur une table de cabaret.

J’oubliai tout, Bamboche, ma position désespérée, l’avenir, pour suivre avec une angoisse dévorante les mouvements du doigt de l’inconnu… Il continuait de tracer une autre lettre… mais de temps à autre il s’arrêtait… Sa tête tantôt vacillait de droite à gauche, tantôt se penchait en avant, tandis que ses paupières gonflées se fermaient à demi… Enfin… la lettre fut tracée… c’était un N… Et bientôt un A suivant cet N, je pus lire en entier sur la table, en grosses lettres, le nom de RÉGINA.

Dire ce que je ressentis alors est impossible : il ne me vint pas un instant à l’idée que ce nom de Régina pût appartenir à d’autres personnes, et je me dis : Régina est à Paris ; cet homme jeune et beau, noble et riche sans doute, aime cette jeune fille… car son souvenir lui est assez présent pour qu’au milieu même des abrutissements de l’ivresse il se plaise à tracer ce nom chéri de lui.

Ce nom… l’inconnu, après l’avoir écrit, le considéra pendant quelques instants avec une sorte de satisfaction stupide… pendant que les oscillations de sa tête appesantie devenaient plus brusques et plus fréquentes ; puis il fit entendre une espèce de rire guttural, prononça quelques mots inintelligibles, croisa ses bras sur la table, et y laissa tomber pesamment son front, s’endormant ou s’engourdissant dans la somnolence apathique de l’ivresse…

Un peu au-dessus de l’endroit où était appuyé cet homme, le nom de Régina apparaissait encore à mes yeux ; je me levai doucement, et j’allai effacer, avec un pieux respect, jusqu’aux dernières traces de ce nom profané.

Je revenais à ma place, lorsque la porte du cabaret s’ouvrit de nouveau. Je ne pus retenir une exclamation d’effroi involontaire.

J’apercevais, se dessinant sur les ténèbres extérieures, la figure sinistre du cul-de-jatte. Depuis huit ans que je l’avais vu, ses traits paraissaient encore plus bronzés qu’autrefois, et quoiqu’il parût toujours robuste et décidé, ses cheveux étaient devenus presque blancs ; ses vêtements n’annonçaient pas la misère. Il resta sur le seuil de la porte ouverte comme s’il eût craint d’entrer dans le cabaret, car il paraissait inquiet, alarmé. Avançant enfin sa tête par la porte entrebâillée, d’une voix enrouée (je crus la reconnaître pour celle qui m’avait répondu à travers les volets de la maison de l’impasse du Renard) il dit au marchand de vin :

— Bamboche est-il venu ce soir ?

— Non, — lui répondit sèchement le maître du cabaret, comme s’il eût voulu se débarrasser promptement de cet hôte importun.

— S’il vient ce soir, — ajouta précipitamment le cul-de-jatte, — dites-lui qu’il n’aille pas là-bas cette nuit, il y fume. Il comprendra… vous lui direz, n’est-ce pas ?

— C’est bon… c’est bon… — reprit le marchand de vin, en allant fermer, comme on dit, la porte au nez du cul-de-jatte, et il ajouta, se parlant à soi-même :

— Tas de canailles, va !