Massiliague de Marseille/p1/ch06

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Éditions Jules Tallandier (p. 108-137).


VI

UNE FAMILLE AUX ÉTATS-UNIS


— Gentleman, je vous présente mes quatre sœurs. Et vous, Priscilla, Allane, Roma et Kate, je vous présente sir Scipion Massiliague qui consent à être notre hôte durant quelques semaines.

C’est ainsi que le major Coldjam, commandant en chef des milices de l’Illinois, introduisit le Marseillais dans le parloir de sa demeure, sise sur l’avenue n° 4 de la ville d’Aurora.

Aurora est une cité géométrique, comme toutes les cités nord-américaines. Les rues se coupent à angle droit ; les maisons construites par de puissantes sociétés se succèdent par vingt, par trente exemplaires identiques. Des tramways la parcourent en tous sens, et au-dessus des chaussées les trolleys-câbles étendent sur le ciel leurs lignes noires ainsi que de monstrueuses toiles d’araignées.

Quant à la famille de Coldjam, elle offrait un résumé à peu près complet de la population hétérogène des États-Unis.

La mère du major et de ses quatre sœurs était la fille unique et métisse d’un Canadien français et d’une Indienne sioux. Cette dame s’était mariée cinq fois, dotant chaque union d’un enfant ; et son existence entière était retracée dans un petit tableau qui ornait la cheminée du parloir et dont voici la reproduction :

État de services de Josèphe Patterelle.

1er mariage. 20 mai 1860, avec Will Coldjam, un fils : John Coldjam, né le 17 avril 1861.
xxxx2e mariage. 5 octobre 1864, avec Luc Vanpoose, une fille : Priscilla Vanpoose, née le 12 novembre 1865.
xxxx3e mariage. 31 août 1867, avec Allan O’Dirk, une fille : Allane O’Dirk, née le 15 décembre 1868.
xxxx4e mariage. 7 janvier 1872, avec Romo Loredo, une fille : Roma Loredo, née le 28 février 1874.
xxxx5e mariage. 11 mars 1877, avec Fritz Blomderer, une fille : Kate Blomderer, née le 2 juin 1878.

Ce tableau, œuvre du major John Coldjam, qui voyait toute chose à la militaire, était l’orgueil du digne homme.

Régulièrement, le commandant des milices, après l’avoir fait remarquer à ses serviteurs, concluait de cette façon :

— Ma pauvre bonne chère mère aurait sans doute continué à se marier jusqu’à l’âge le plus avancé, mais le chagrin de cinq veuvages successifs, le désespoir de ne pas rencontrer un homme assez bien conditionné pour vivre longtemps, la consuma, et elle-même, entraînée sans doute par la force de l’exemple, rendit l’âme en 1879.

Et de fait, en regardant les portraits des divers époux, accrochés aux murs du parloir, on se rendait compte que Josèphe Patterelle avait dû être une bonne femme, incapable de songer à elle-même. Chacun des enfants était le portrait vivant de son père. John Coldjam, de même que son ascendant, se montrait rouge de cheveux, de favoris et de teint, bedonnant et osseux, le corps supporté par de longues jambes sans mollets, terminées par des pieds spacieux et plats. Nul Anglais n’aurait hésité à le reconnaître pour un frère. Or, Will Coldjam, son respectable papa, avait vu le jour en Angleterre, quelque part entre Douvres et Londres.

De même, Luc Vanpoose, Hollandais de naissance, avait doté sa fille Priscilla des cheveux blond cendré, du teint clair, de la grâce opulente, un peu lourde mais imposante, des citoyennes des Pays-Bas. Issue de l’Irlandais O’Dirk, Allane était châtaine avec des yeux bleus, et son origine celtique se trahissait par sa vivacité, sa propension à la plaisanterie, sa haine instinctive contre les Saxons.

Roma, fille de l’Italien Loredo, avait les yeux de velours, la chevelure noire, le teint doré. Elle possédait le charme nonchalant et vigoureux des femmes de la campagne romaine, dont les vêtements grossiers se drapent en lignes antiques.

Enfin, Kate, née d’un père germain, évoquait bien l’idée d’une fille d’Allemagne, avec ses tresses d’un blond pâle, son allure rêveuse, sa démarche lente et mélancolique.

Rien ne rappelait la métisse franco-indienne chez les cinq enfants de Josèphe ; tous portaient en eux les traces visibles de leur ascendance paternelle et leur mère ne songeait guère à leur reprocher de ne pas lui ressembler.

Seulement, les descendants, moins patients ou moins indifférents que Josèphe, vivaient côte à côte sur le pied de guerre, se querellant sur tout : modes, boissons, couleurs, religions ; les uns, condamnant de parti pris tout ce gui venait des Celtes ou des Latins ; les autres, manifestant à tout propos leur horreur des goûts, couleurs, pensées de provenance saxonne.

Si bien que le major, auquel son service aurait donné des loisirs, se voyait sans cesse occupé à rétablir la paix entre ses sœurs, ou du moins à tenter de mettre la paix, car son intervention n’avait en réalité d’autre effet que d’aggraver les dissentiments et de porter les cris à un diapason plus élevé.

Toutefois, après avoir reçu Scipion des mains des officiers, qui l’accompagnaient depuis le fort Davis, et après avoir signé à ceux-ci un récépissé constatant la livraison du Marseillais, quand Coldjam présenta ce dernier à ses sœurs, celles-ci, mises pour une fois d’accord par un devoir de politesse, saluèrent et, sourirent à l’unanimité au nouveau venu.

Massiliague les considéra un instant, puis se retournant vers le major :

— Té, voilà une surprise qui vaut mieux qu’un coup de mistral. Quand on m’avait parlé de me mettre en cage chez vous, on ne m’avait pas dit qu’il y aurait dedans de si charmants oiselets.

Le sourire des demoiselles s’accentua.

Scipion continua aussitôt.

— Touchez-moi la main, mes jolies misses. Prisonnier des États-Unis, pour ma santé, paraît-il, j’aime, rire… Vous devez aimer cela aussi… Eh bien, rions ensemble.

Les mains tendues, la bouche en cœur, le Marseillais était irrésistible, et le quatuor de demoiselles n’y put tenir. Des rires graves, aigus, se croisèrent.

— Bon, continua Scipion, vous avez compris, mes bonnes petites ; vous vous esbaudissez comme père et mère. Je crois que nous allons nous amuser comme dorades en eau claire.

Il s’interrompit soudain :

— Mais je bavarde, je bavarde et la poussière du voyage macule mon vêtement… Oui, je sais, vous me direz : « Que le soleil lui-même a des taches, » qué ça prouve ? Que le soleil n’est pas de Marseille, voilà tout, qu’il ne s’y est jamais arrêté, le pauvre. Sans cela, on lui aurait offert un pain de savon blanc pour se détacher… ; dès lors, vous me permettrez de vous quitter pour réparer de la route les réparables outrages.

Et sur cette péroraison triomphante, qui porta à son paroxysme la gaieté des sœurs du major, Massiliague salua, fit un rond de jambes respectueux et familier, puis, conduit par Coldjam, effaré de ses façons, il gagna la chambre qu’on lui avait réservée.

Un domestique l’y attendait.

— Votre serviteur, expliqua le commandant de la milice. Originaire du Texas, Marius est un garçon robuste et dévoué, dont le service vous plaira, j’espère.

— Bon, murmura Scipion en aparté, c’est un espion… Ami Massiliague, défie-toi de ce fidèle domestique comme de la peste.

Et tout haut, avec son plus aimable sourire :

— En effet, il a une physionomie avenante, au possible. Mon cher hôte, vous me gâtez vraiment, vous avez songé à tout.

Coldjam s’inclina d’un air satisfait. Discrètement, il gagna la porte laissant le voyageur en tête à tête avec Marius.

Celui-ci, brun, la tignasse noire, les épaules larges, s’empressa aussitôt autour de son nouveau maître :

— Si Monsieur le désire, je pourrais brosser ses habits, tandis qu’il passerait dans le cabinet de toilette. J’ai préparé un bain…

— Un bain ! — avec son accent il prononça : bainne — s’exclama Scipion ravi de l’attention. Vé, ça n’est pas de refus.

— De plus, je suis masseur, Monsieur n’aura qu’à m’appeler…

— un massure à présent, mais je vais être un coq en pâte !

Scipion se préparait à entamer une de ces brillantes improvisations dont il avait le secret, mais l’attitude de Marius lui fit perdre le fil de sa harangue.

Son valet de chambre improvisé le considérait avec des yeux ravis, la bouche ouverte en 0 admiratif :

— Eh basasse ! qu’as-tu, mon brave ?

— L’émotion, Monsieur me pardonnera…

— Quelle émotion ?

— L’accent de Monsieur.

— Mon accent ?

— Avec tout le respect que je dois à Monsieur, son accent me rappelle celui de mon père.

Sans hésiter, Scipion répliqua :

— Mazette ! il avait une jolie prononciation, ton père !

— Oh ! oui, appuya Marius, d’un ton convaincu. Il est vrai qu’il était né dans une ville dont il était fier, une ville qu’il déclarait être la première du monde.

À ces mots, Massiliague sursauta et sèchement :

— La première ville du monde, c’est Marseille, mon bon.

— Justement, c’est Marseille qu’il la nommait.

À son tour, le « champion » se sentit ému. Rencontrer un fils de Marseillais à l’autre bout de la terre, l’avoir précisément pour domestique, cela dépassait les limites des prévisions humaines.

— Alors, tu serais presque mon compatriote ? fit-il doucement.

— Si Monsieur le permet, car il n’existe pas deux villes du nom de…

— De Marseille, deux villes, jamais, interrompit Scipion avec impétuosité, puis d’un ton plein d’onction : Vois-tu, mon fils, il n’y a qu’un Marseille sur la terre. Marseille est unique en France unique au monde et ses enfants sont fiers de leur patrie.

À cette affirmation d’une orthodoxie douteuse, Marius lâcha la brosse à habits qu’il tenait déjà, et joignit les mains :

— Je ne saurais être l’ennemi d’un compatriote de mon père, fit-il d’une voix assourdie.

— L’ennemi ?

— Oui. On m’a placé près de Monsieur, pour surveiller les paroles, les gestes de Monsieur ; mais que Monsieur ne se gêne pas, je ne verrai, je n’entendrai que ce qu’il plaira à Monsieur.

Brusquement, rappelé ainsi au sentiment de la situation, Scipion se sentit repris par la défiance :

— Un malin, se confia-t-il in petto ; il veut m’amadouer, m’inviter à vider mon sac. Tu erres, pitchoun ; on ne fait pas croire à un chasseur de casquettes que la tarasque est une limande et que le mont Blanc est une croquignole.

Il acheva tout haut, avec l’apparence du plus aimable abandon :

— Je te remercie, digne Marius, du sentiment honorable que tu exprimes, mais je n’ai rien à cacher, rien. Me voici en villégiature dans une bonne maison, entouré d’hôtes charmants, ma consigne est de me laisser dorloter… si ton regretté papa, il était là dans cette salle, il te dirait qu’un enfant de la Cannebière est esclave de la consigne quand elle se présente sous une forme agréable.

Et, changeant soudain de ton :

— Mais le bain va refroidir, je passe dans le cabinet de toilette. Brosse mes vêtements, mon fils, brosse afin qu’ils soient sans tache comme mon âme, et, je le souhaite, comme la tienne.

Sur ce, Massiliague disparut dans la pièce désignée.

Resté seul, Marius demeura un moment interdit par la brusque sortie de son maître, mais il se ressaisit bientôt.

— Je me souviens de ce que répétait mon père : « Le Marseillais, petit, il est fin comme l’ambre, souple comme l’acier, indépendant comme l’aigle et gai comme le pinson. Un homme de cette race ne peut donc accepter la captivité, si douce qu’elle soit. J’aurai occasion de lui prouver la sincérité de mon dévouement. »

Et le brave garçon, auquel son père avait inculqué l’admiration passionnée pour la cité phocéenne et pour ses habitants, brandit sa brosse et s’escrima avec ardeur sur les habits de Massiliague, seul moyen à sa portée de faire montre de son zèle.

Aussi, quand le voyageur, une heure plus tard, descendit au parloir, il était tout simplement éblouissant. Massé, pommadé, parfumé, il étalait un linge éclatant, et sur ses habits, un microscope même n’aurait pas permit de découvrir la moindre parcelle de poussière.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Durant trois mois, Marius crut que son maître lui avait dit la vérité, lorsqu’il avait déclaré qu’il voulait jouir tranquillement de l’hospitalité du major Coldjam.

Massiliague avait suivi l’officier dans une tournée d’inspection des milices de l’Illinois. Il avait chassé avec lui dans les forêts qui ceinturent les vastes plaines défrichées de l’État

Au retour, il avait accompagné les sœurs de son hôte à l’église, au temple, évitant de prendre parti quand une discussion sociale, religieuse ou autre s’élevait entre elles, ce qui, il faut bien l’avouer, se produisait journellement.

S’il était mis en jeu par l’une ou par l’autre, il répondait doucement :

— Mesdemoiselles, je suis votre hôte à toutes ; il m’est donc interdit de déplaire à chacune de vous.

Cette abstention eût pu lui aliéner l’esprit de toutes. Il n’en fut rien, grâce à l’adresse du Marseillais qui, chaque fois qu’il se trouva seul avec l’une des sœurs, sut lui persuader qu’il partageait de tous points ses idées. Dès lors, son silence devenait une approbation muette, et chacune, à l’énoncé de l’habituelle et prudente phrase de Scipion, clignait des yeux d’un air d’entente, se disant à part soi :

— Mes sœurs peuvent se méprendre ; mais moi, je sais bien qu’elle est la pensée intime de cet aimable gentleman français.

À plusieurs reprises, on avait conduit Massiliague à la grande cité voisine de Chicago. Il avait admiré de confiance les rues sales, le joli parc qui borde la ville du côté du lac Michigan, la Bourse au blé, le Musonic-Temple, immense maison de vingt-quatre étages, qui contient un théâtre, des salles de réunion, des clubs, etc.

Avec une facilité, dont Marius, compagnon obligatoire de toutes ses sorties, s’étonna quelque peu, il s’extasia sur Chicago, reconnut avec les demoiselles que c’était là la plus brillante cité du globe ; il loua sans réserve l’hôtel Auditorium, le plus vaste du monde, avec ses mille chambres dont la moins chère coûte deux dollars par jour, avec son hall central, où sur d’innombrables rocking-chairs, d’innombrables Américains se balancent en mâchonnant leur chewing-gum.

Il déclara que le coiffeur de la maison, qui prend environ onze francs pour une coupe de cheveux et un shampooing, était trop modéré dans ses prix et devait perdre sur son savon.

En un mot, il avait évité toute occasion de contrarier en quoi que ce fût ses chers hôtes.

Tous ne juraient plus que par lui ; songez donc, un homme qui a l’enthousiasme sans trêve pour l’Amérique, les Américains, les Américaines, et qui le proclame d’une voix bien timbrée, dont les vitres résonnent et que les passants s’arrêtent pour écouter.

L’orgueil national, ou, plus exactement, la vanité nationale, force et faiblesse des États-Unis, était chatouillée si doucement, si dextrement par Massiliague.

Avec cela, il avait des petits soins de Français. Les misses, comme toutes les jeunes personnes de bonne famille, étaient affiliées à la ligue antialcoolique des teatotalers (buveurs d’eau), et Scipion savait toujours s’arrêter, sans éveiller l’attention, dans une des pharmacies réputées pour la confection des bonbons stomachiques.

Ce sont des bonbons particuliers, de sucre cristallisé ; chacun contient environ un petit verre de liqueur. Ils représentent, suivant l’expression amusante d’un publiciste de New-York, « une hypocrisie sucrée et spiritueuse ».

Songez donc. On peut tonner contre l’alcoolisme en dégustant les bonbons stomachiques.

Celui qui absorberait un petit verre de cognac serait dédaigneusement qualifié d’ivrogne.

On reste digne du titre de « buveur d’eau » en s’administrant dix bonbons.

Chaque sœur était toujours amplement pourvue de capsules sucrées emplies de la liqueur qu’elle préférait.

À Priscilla, le genièvre ; à Allane, l’anisette ; à Roma, le muscat ; à Kate, le schnaps.

Scipion eût pu s’évader dix fois. Pourquoi n’avait-il pas saisi les occasions favorables ? Uniquement parce qu’il ne savait où rejoindre Dolorès Pacheco.

Les journaux avaient bien mené une bruyante campagne au sujet de la fable inventée par le révérend Forster, gouverneur du Texas. Le coup perfide avait été porté, exaltant les espérances des Nordistes, jetant le trouble dans l’esprit des Sudistes.

D’autre part, on avait annoncé un soulèvement général des Indiens nomades du Texas et du Nouveau-Mexique.

Les Comanches du premier État, les Apaches du second, ces pirates du désert, avaient suspendu leurs querelles intestines et s’étaient alliés pour interdire la traversée des solitudes qui sont demeurées leur empire.

On disait que le gouvernement texien avait appelé les milices pour marcher contre les Peaux-Rouges révoltés.

Mais de la Mestiza, de ses compagnons, pas un mot. Il semblait qu’après s’être enfoncés dans le llano, ils s’étaient dissipés en impalpable fumée.

Or, un jour que, lassé de son inaction, Massiliague avait prétexté un malaise pour ne pas accompagner la famille Coldjam en promenade, Marius entra mystérieusement dans la chambre où il s’abandonnait à ses réflexions moroses.

Un mouvement d’impatience échappa à Scipion. Mécontent d’être dérangé, il s’écria vivement :

— Pécaïre ! je n’ai pas sonné.

Le Texien approuva du geste :

— Que Monsieur me pardonne, je suis assuré qu’il n’a point sonné.

— Alors que veux-tu ?

— Demander à Monsieur s’il reçoit…

— Si je reçois ?

— Oui. Une personne qui vient du fort Davis exprès pour vous entretenir.

— Moi… et le nom de cette personne ?

— Bell.

— Bell ?… Connais pas.

— L’homme m’avait prévenu. Mon nom, m’a-t-il dit, n’apprendra rien à sire Massiliague ; mais je pense qu’un messager du fort Davis aura accès auprès de lui.

— Soit donc, qu’il entre.

La curiosité du Marseillais était très excitée. Que pouvait lui vouloir cet inconnu venant précisément de ce fort Davis où, pour la dernière fois, lui-même avait entendu parler de la noble créature dont il avait embrassé la cause ?

L’arrivée de Bell semblait une réponse aux questions anxieuses qu’il s’adressait depuis de longues semaines. Qui était ce Bell ? Qui l’envoyait au prisonnier de Coldjam ?

Rapides comme l’éclair, ces réflexions traversèrent le cerveau de Scipion ; mais la porte s’ouvrit et le visiteur parut.

C’était un inconnu de taille moyenne, aux épaules carrées. Son costume de voyage n’offrait aucun détail caractéristique indiquant sa profession. Mais son type, son menton rasé, la barbe qu’il portait en collier, le dénonçaient comme un pur Yankee.

Dans un regard, Massiliague fit toutes ces remarques, et constata de plus qu’il ne s’était jamais rencontré avec l’étranger.

De fait, Bell, le valet de chambre de sir Joë Sullivan, ne s’était pas encore trouvé sous le rayon visuel du Marseillais.

— Gentleman, commença ce dernier en désignant un siège, veuillez vous asseoir. Vous avez désiré me parler ?…

L’autre regarda autour de lui avec crainte et baissant la voix :

— Personne ne peut nous entendre ?

— Personne. Je suis seul au logis avec mon domestique. Veuillez vous approcher de la fenêtre, vous l’apercevrez dans la cour… donc…

— Je parle, gentleman… Vous comprendrez à l’instant l’hésitation que j’ai montrée.

Et se levant, Bell se ploya en accent circonflexe, appuya la main sur sa poitrine, puis lentement :

— Mon nom est Bell, je suis acheteur de caoutchouc pour la maison Barding, Bulding and Co de Dublin, une maison irlandaise, monsieur… ; les hasards de ma profession me conduisirent du Venezuela au Mexique dans les États du Sud de la grande Confédération du Nord-Américain. C’est ainsi que je reçus l’hospitalité au fort Davis.

Scipion s’inclina poliment. Où son interlocuteur voulait-il en venir ?

Celui-ci continua :

— Avant d’aller plus loin, me permettez-vous de vous adresser une question ?

— Adressez, je vous prie, adresser… Je verrai si j’y puis répondre.

— Oh ! sans crainte, monsieur, sans crainte. Mon interrogation portera sur un point de morale générale, sur… comment dirai-je ?… Un cas de conscience impersonnel.

— Dioubiban, s’exclama le bouillant Marseillais, vous me prenez pour un professeur de philosophie… Ma conscience, à moi, me dit : Fais ce que dois, advienne que pourra… et voilà toute ma morale.

— Elle m’encourage, monsieur, elle m’encourage, reprit Bell avec un sourire satisfait, à preuve que je m’explique sans plus de retard.

Il marqua un temps et poursuivit :

— Êtes-vous d’avis, monsieur, qu’un homme, mis par le hasard au courant d’un crime projeté, devient complice des criminels s’il ne cherche pas à déjouer leurs projets ?

Dans la loyauté de son cœur, Scipion répliqua sans hésiter :

— Naturellement.

Il n’avait pas achevé que Bell lui saisissait la main et la secouant avec une raideur toute britannique :

— À la bonne heure donc, c’est carré, cela ; j’aime les gens carrés. Nous allons nous entendre.

— Mais enfin de quoi s’agit-il ?

— D’un assassinat…

— D’un…

— Que l’on veut colorer des semblants d’un accident.

— Et qu’est-ce que j’y puis, moi ?

— Tout… ou rien, à votre choix.

Les deux hommes s’étaient levés. Leurs regards se rivaient l’un sur l’autre. Aucun ne baissa les yeux. Enfin Massiliague rompit le silence :

— Je vous écoute, sir Bell.

— Et je vous en suis très obligé, monsieur, vraiment, car mon cœur va se décharger d’un secret dont il était affreusement gonflé.

— Parlez.

— Pour la clarté de l’histoire, monsieur, je vous dirai que l’on m’avait attribué comme logement, au fort Davis, une chambre attenant à un salon situé à droite du patio, salon dans lequel le chef du poste et ses officiers lisent le rapport ou tiennent conseil.

Scipion sourit :

— Je connais les aîtres. J’ai moi-même été l’hôte…, involontaire du capitaine Hodge.

— Parfait. Eh bien, dans ma chambre, une panoplie de sabres, pistolets, fusils, armes indiennes, était appliquée au mur. J’adore les armes… que voulez-vous ? J’achète du caoutchouc, mais c’est l’industrie de l’acier qui a toutes mes préférences.

— Té, mon bon, plaisanta Scipion, je crois pourtant que vous changeriez de gamme s’il s’agissait de recevoir, en plein creux de l’estomac, une balle de caoutchouc ou une d’acier.

— Sans doute, votre remarque est juste, monsieur ; elle est juste, votre remarque : j’exprimais un avis à titre industriel seulement, à titre de collectionneur presque…

— Je saisis, pécaïre.

— Et puis, je vous donnais la raison qui me fit monter sur une chaise et décrocher certaines armes afin de les examiner de plus près.

— Oui, oui… mais où est le crime en tout cela ?

— Nous y arrivons, cher monsieur. Vous allez voir où m’a conduit mon indiscrète mais innocente curiosité. En détachant un fusil, un crochet qui le soutenait, probablement trop serré, résiste. Je donne une secousse pour dégager l’arme, et patatras, un carreau de plâtre se détache, le crochet vient, entraînant après lui une brique sur le côté de laquelle il était fiché.

Scipion eut un rire sonore :

— C’est ça, démolissez le fort Davis.

— Riez, monsieur, riez s’il vous plaît. Cela n’empêchera pas que c’est à cause de cette brique tombée que j’ai traversé toute la République fédérale pour, gagner Chicago et me présenter devant vous.

Le Marseillais redevint grava comme par enchantement :

— Je ne vois pas la relation…

— La voici. Cette brique, placés en un point où l’on avait été amené à creuser la cloison de l’autre côté afin d’établir un écusson au-dessus de la cheminée de la salle du Conseil, formait à elle seule toute l’épaisseur du mur. Sur chaque face, un mince revêtement de plâtre la dissimulait. Lorsqu’elle fut tombée, il ne restait entre la pièce voisine et la mienne qu’une feuille de plâtre et encore, celle-ci étant fendue en son milieu, je voyais librement…

— Et vous avez vu ?

— Trois hommes assis autour d’une table.

— Tiens ! moi aussi, pitchoun, j’ai vu là trois personnages.

— Peut-être les mêmes, monsieur.

— Vous pouvez les nommer ?

— Sans peine. L’un était le capitaine Hodge, commandant le fort Davis.

Scipion frappa ses mains l’une contre l’autre :

— En voici toujours un. Après ?

— Le second s’appelle Joë Sullivan…

— Et de deux.

— Quant au troisième…

— Ne serait-ce pas M. le gouverneur du Texas, le révérend Forster ? 

— Vous l’avez dit, monsieur.

— Et de trois, le compte y est… Ah çà ! ils ne quittent donc pas la salle du rapport, ces dignes gentlemen ?

Bell haussa les épaules :

— S’ils la quittent ou non, cela je l’ignore, mais ce que je puis vous affirmer, c’est qu’ils s’y trouvaient au moment où je regardais machinalement par l’ouverture, et que les quelques mots de leur conversation qui arrivaient à mes oreilles m’ôtèrent l’envie de me retirer discrètement comme j’en avais d’abord l’intention.

— Ils n’avaient donc pas entendu la chute des pierres…

— Non. J’oubliais de vous dire que mes mains avaient reçu la brique. Je ne songeai même pas à la déposer à terre, continua précipitamment Bell, car cette phrase était parvenue jusqu’à moi : il faut la retrouver à tout prix, il faut qu’elle meure, ainsi que ses compagnons…

Massiliague eut un frisson.

— De qui parlaient-ils ?

— De la Mestiza. C’est ce que m’apprit la suite de leur conversation. Immobile à mon observatoire, je connus ainsi l’histoire du congrès sudiste de Mexico, la recherche supposée d’un bijou inca-atzec, fabriqué en réalité à Paris, votre nom, à vous, votre retraite à Aurora chez le major Coldjam. Je sus que la Mestiza, partie de San Vicente, avec deux chasseurs canadiens…

— Deux Canadiens… Francis Gairon et Pierre ?

Bell montra une imperceptible hésitation, mais se décidant tout à coup :

— Oui.

— Ah ! s’écria Scipion avec désespoir. Je comprends, je comprends. Ces chasseurs que j’ai épargnés, sotte bête que j’étais… Ces chasseurs sont à la solde de Sullivan, de ce Yankee maudit qui m’a enlevé… Ils se sont offerts comme guides sans doute, et ils conduisent la malheureuse Dolorès à la mort.

Son Interlocuteur étendit les bras à droite et à gauche :

— Cela, monsieur, je ne saurais vous le dire. Mais je reprends. La Mestiza a comme escorte : les deux chasseurs, un seigneur français du nom de Cigale…

— Un gentil garçon, pécaïre.

— Le señor Fabian Rosales, un jeune domestiqua espagnol, Coëllo, et dix Indios Mayos, commandés par le Puma, chef réputé. En tout seize personnes. Elle a remonté le cours du Rio Grande del Norte, celui de son affluent, le rio Pecos, puis elle s’est enfoncée dans les solitudes du llano Estacado, appelé Stakek Plains par les Nordistes. Depuis, on a perdu sa trace. Les tribus comanches et apaches, réunies pour lui barrer le chemin du territoire indien, ne l’ont pas aperçue. Des colonnes de miliciens montés vont être lancées à travers le llano, afin de découvrir sa retraite. On connaît son obstination. Jamais elle ne consentira à se rendre à des soldats des États-Unis. Elle préférera se frayer un passage à travers les Peaux-Rouges soulevés, qui la massacreront certainement.

Massiliague écoutait, les yeux écarquillés. Le sourire s’était effacé de ses lèvres.

— Alors, conclut Bell, j’ai songé que vous, un ami de la Mestiza, vous pourriez peut-être la prévenir et je suis venu à Aurora pour vous conter ce que j’avais découvert.

Le Marseillais lui tendit les deux mains :

— Eh bagasse ! je n’en sais pas plus que vous, mais vous êtes un brave homme.

— Je le crois, monsieur.

— Et moi j’en suis sûr, té, mais le diable me retourne sur son gril, si je me figure ce que je dois faire.

— Il m’est impossible de vous donner un conseil à ce sujet. J’ai fait de mon mieux, ma conscience est en repos et je vais retourner à mon caoutchouc.

Et saluant, le visiteur acheva !

— Je n’ai pas besoin de vous recommander le secret. Vous comprendrez qu’une indiscrétion me porterait préjudice ; commerçant, j’ai besoin du bon vouloir des autorités.

— Soyez sans crainte, digne voyageur, les marsouins, ils sont bavards auprès de moi.

Sur ce, Scipion secoua la main de son interlocuteur à lui désarticuler l’épaule et le reconduisit jusqu’à la porte.

Puis il rentra dans sa chambre, se jeta dans un fauteuil et s’absorba dans de profondes réflexions. Bell cependant cheminait sans se presser sur les trottoirs aux larges dalles de la quatrième avenue. Parvenu à la première rue transversale désignée, selon l’usage américain, par un numéro d’ordre, seventh street — (septième rue) — le promeneur traversa la chaussée, s’enfonça dans la seventh street, tourna de nouveau à gauche par la première voie qu’il rencontra et s’arrêta bientôt devant une porte basse, qui découpait son rectangle de bois verni dans la blancheur de la façade d’une maison.

Le logis semblait inhabité. Les volets clos aveuglaient les fenêtres. Cependant Dell introduisit une clef dans la serrure, ouvrit et laissa retomber le battant derrière lui.

Il se trouvait dans un vestibule où l’ombre régnait. Un instant, ses yeux clignotèrent, impressionnés par le passage brusque de la lumière à l’obscurité.

— La peste étouffe la Mestiza et ses amis, grommela le domestique : ils nous condamnent à une existence de taupes. Il y a de quoi se rompre les reins. Mais ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre, et lentement, il se dirigea vers un escalier dont les degrés se distinguaient confusément à l’extrémité du vestibule.

Une à une il gravit les marches, la main appuyée à la rampe. Parvenu à l’étage supérieur, il s’engagea dans un corridor étroit, orienté de façon à traverser la maison de part en part.

Ainsi il atteignit une porte close et frappa.

— Entrez, cria-t-on de l’intérieur.

Bell obéit. La lumière du jour inondait la salle où il pénétra ; cependant les fenêtres, placées en face de l’entrée, étaient obstruées par des contrevents à lames, alias des persiennes. Mais le plafond vitré laissait passer une clarté crue, aveuglante, la clarté des ateliers de photographie.

Joë Sullivan était là.

À la vue de son domestique, le Yankee se leva précipitamment, courut à lui, et d’une voix anxieuse :

— Eh bien ?

— J’ai vu l’homme. Je lui ai raconté l’histoire que vous avez forgée.

— Bon… et qu’a-t-il dit ?

— Rien. Seulement, seulement, il m’a serré les phalanges avec tant d’effusion qu’elles en sont meurtries. J’en conclus qu’il va partir incessamment à la recherche de la Mestiza.

Joë hocha la tête avec satisfaction :

— Cela doit être ainsi. Forster s’est trompé. Ce Français a supporté ce qu’il ne pouvait pas empêcher, mais au fond il est resté dévoué à Dolorès Pacheco.

— Cela, j’en réponds. Si le pasteur Forster avait vu ses regards pendant que je lui servais mon conte, il n’en douterait plus.

By Satan’s toe (par l’orteil de Satan), j’avais donc raison. Toutes les combinaisons diplomatiques ne valent pas une balle ou un couteau. Il n’y a que les morts dont on soit débarrassé. Laissons le gouverneur du Texas à sa politique compliquée. Le résultat actuel est que cette pécore de Mestiza nous a dépistés. Nous ignorons où elle se trouve. Peut-être touche-t-elle au but de son voyage… ?

— Comment vos engagés ne vous renseignent-ils pas ?

— Le sais-je ?

— Leur silence ne vous parait pas étrange ?

— Si, et à moins qu’ils soient défunts, je ne me l’explique pas. Ce bêta de Francis était d’une sincérité ridicule. Il a fort bien pu se trahir… Or, la jeune Dolorès est de taille à punir quiconque s’oppose à ses projets. Il doit y avoir quelque chose comme cela. Mes agents muets, la piste perdue… oui, oui… Elle se défie.

Sullivan marchait avec agitation en prononçant ces phrases incohérentes ; mais revenant tout à coup à Bell, qui attendait sans un mouvement que son maître eut achevé son monologue :

— Lui as-tu conseillé, à ce niais de Massiliague, de prévenir la jeune fille ?

— Oui… seulement j’ai dû être très prudent

— Qu’a-t-il répondu ?

— Rien.

By Hell ! (pour l’enfer), alors notre opération n’aura aucun résultat.

— J’en demande pardon à Monsieur, je pense, au contraire, qu’elle en aura… qu’elle aura même celui que désire Monsieur.

— Tu penses que Massiliague va essayer de rejoindre la Pacheco ?

— Oui… et que nous le filerons, comme l’a résolu Monsieur, et que nous trouverons par lui la cachette de la Sudiste, et que nous les enverrons tous dans un monde meilleur où ils ne conspireront plus contre la grandeur des États-Unis.

Tout en parlant, Bell se rapprochait de l’une des fenêtres.

— Si Monsieur le permet, j’estime que Monsieur a bien fait de louer cette maison inhabitée, dont les croisées donnent de ce côté sur le logis Coldjam. À travers les volets fermés, il est facile de surveiller la demeure de notre homme. Que Monsieur me croie ; il y aura du nouveau avant peu. Le personnage a des yeux qui bavardent quand sa bouche se tait. Je jurerais que j’y ai lu son désir de filer vers le Llano Estacado.

Sans doute, Joë avait été à même d’apprécier la perspicacité de son domestique, car il parut rassuré :

— Que le bon génie des États-Unis t’entende, Bell. Car seul le Français peut renouer la piste. À dater de ce moment, l’un de nous sera sans cesse en observation ici.

— Aux ordres de Monsieur. Si même Monsieur n’y voit pas d’empêchement, je veillerai la nuit. Monsieur se réserverait la faction de jour, et il pourrait se reposer en se fiant à la vigilance de son fidèle Bel.

— Convenu, mon garçon, convenu. Sois tranquille, si nous réussissons, je ne t’oublierai pas dans la distribution des récompenses.

Le laquais fit une profonde révérence :

— J’accepterai tout ce qu’il plaira à Monsieur de m’offrir : mais je prie Monsieur d’être assuré que le plaisir de servir Monsieur et mon pays me suffirait amplement.

D’un geste large Sullivan approuva Bell, puis il vint se placer près d’une fenêtre et coula un regard aigu entre les lames des persiennes. Il apercevait ainsi la maison de Coldjam.

Scipion Massiliague avait ouvert la croisée de sa chambre, et par l’ouverture béante, le Yankee put le voir se promener à pas lents dans la pièce, le front penché, le visage soucieux.

En effet, le Marseillais réfléchissait. La visite de Bell l’avait bouleversé. Pas un instant il n’avait mis en doute la sincérité du pseudo-voyageur de commerce. L’astuce de Sullivan avait combiné le récit fantaisiste de ce dernier avec une habileté consommée ; Scipion devait fatalement se laisser prendre à la vraisemblance des faits rapportés.

Mais maintenant qu’allait-il faire ?

D’après les renseignements fournis par Bell, la Mestiza parcourait le désert. Mais le Llano Estacado, confinant aux solitudes des hauts plateaux du Texas, de l’Arizona, du Nouveau-Mexique, occupe une superficie au moins égale à celle de la France.

Comment retrouver une petite troupe de seize personnes dans cette immensité couverte d’herbes desséchées, parsemée de quelques vallées verdoyantes côtoyant les rares cours d’eau ?

Des Comanches, des Apaches, Massiliague n’avait cure. Insouciant du danger par nature, il ne pensait pas une seconde que les Indiens pussent l’arrêter dans sa marche. Quantité négligeable, les Indiens. Seulement voilà, c’était ce diable de désert qui cachait Dolorès Pacheco. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin.

Cependant… une aiguille, avec un peu de chance, cela se rencontre encore. Mais pour cela, il importe avant tout de se rapprocher de la meule, laquelle dans l’espèce se dénommait le Llano Estacado.

— Dioubiban, s’exclama enfin Massiliague, c’est cela. Je m’évade d’abord, je gagne le Llano, je les découvre et le tour est joué.

Puis sa confiance native reprenant le dessus :

— Té, oui, mon bon. C’est facile comme d’avaler une bouillabaisse. Scipion, mon pitchoun, tu trouvais tes débiteurs dans Marseille, alors qu’ils se cachaient de toi, comment ne mettrais-tu pas la main sur des gens qui ne te fuient pas ?… C’est dit.

Le soir, quand Coldjam, et ses quatre sœurs rentrèrent, rien dans l’attitude du Marseillais ne trahissait les émotions de la journée.

Allant au-devant des questions, il raconta qu’un voyageur lui avait rendu visite, afin de lui remettre quelques menus objets oubliés par lui au fort Davis. Tout soupçon éloigné de la sorte, Scipion se mit à table gaiement avec ses hôtes.

— Bon, fit-il en dégustant un potage aux huîtres et à l’estragon, triomphe de la cuisine illinoise — au dire des Illinois, car un Français n’en saurait absorber une cuillerée, — bon… de ma croisée, tantôt, j’entendais deux hommes du peuple se disputer. L’un d’eux a appelé l’autre : fenian… On parle donc la langue de mon pays ici ?

Les assistants se regardèrent :

— Pourquoi croyez-vous cela ? questionna, enfin Coldjam.

— Parce que fenian est un mot de France.

— Pas du tout.

— Permettez. Je connais ma langue, peut-être. Chez nous, à Paris particulièrement, quand deux cochers se disputent, ce qui n’est pas rare, ils se traitent réciproquement de feignant, c’est une corruption de fainéant.

Toutes les misses éclatèrent de rire. Massiliague ne sourcilla pas, encore qu’il sût parfaitement à quoi s’en tenir et que son ignorance fût affectée.

— Mon cher hôte, reprit le major, dès que l’hilarité générale fut un peu calmée, fenian est un mot irlandais dont la racine est Fienn, nom d’un héros légendaire de la verte Erin. Les Fenians sont les membres d’une association politique dont le but est de libérer l’Irlande de la suzeraineté anglaise. Presque tous les Irlandais d’Europe (environ 6.000.000) et ceux résidant aux États-Unis (13.000.000 à peu près) y sont affiliés.

Scipion jeta un regard rapide sur miss Allane. La jeune fille avait rougi.

— Bien, pensa-t-il, la gracieuse Allane n’a pas failli à son origine irlandaise. Elle est fenian.

— C’est là, continuait doctoralement Coldjam, une secte riche, puissante et dangereuse pour l’avenir de l’Angleterre. Sous prétexte de Celtisme, les Fenians entraînent l’Écosse et le pays de Galles dans leur mouvement séparatiste. C’est ce qui fait croire à tous les bons esprits que l’Angleterre disparaîtra comme grande puissance avant longtemps, et que les États-Unis sont appelés à lui succéder à la tête du monde civilisé.

Il leva dévotieusement son verre :

— À la réalisation de cette évolution désirable ! psalmodia-t-il d’un ton ému.

Tous les gobelets de cristal se choquèrent. Scipion trinqua comme les autres, mais à part lui, il murmura :

— Il faut retrouver Dolorès Pacheco ; car voir les États-Unis succéder à l’Angleterre, ce serait pour l’Europe, et surtout pour les Celto-Latins, tomber de Charybde en Scylla.

On apportait au même instant un roastbeef, non pas de viande fraîche, on n’en consomme pour ainsi dire pas dans la région, mais de viande de conserve préparée au Stock-Yard de Chicago, par l’une des importantes maisons Armour, Swifle, Libby and Libby, et Hammond ; conserves que, dans leur puffisme national, les citoyens de l’Union déclarent supérieures aux meilleures viandes de boucherie.

La conversation, habilement menée par Scipion, dévia aussitôt. Un concert enthousiaste célébra les vertus des industriels du Stock-Yard, ce qui permit à Massiliague de lancer cette phrase :

— Est-ce vraiment si curieux, ces établissements ?

— Si cela est curieux… Mais, cher monsieur, cela est unique au monde.

Et, parlant tous à la fois, le major, ses sœurs se répandirent en éloges hyperboliques dans le brouhaha desquels sonnaient, tels des coups de clairon, les noms des fabricants. En Amérique, on est plus fier de l’homme qui dirige « la plus grande fabrique de n’importe quoi » que d’un savant, d’un grand général, d’un poète. Edison a dû en grande partie sa réputation à ce qu’il a monté sa science par actions, à ce qu’il a créé une sorte d’immense laboratoire, où des savants appointés cherchaient la solution de problèmes électriques, mécaniques, physiques, que la Société exploitait ensuite sous la raison sociale : Edison.

Là, encore, la science elle-même devenait une conception industrielle. La maison Edison était une usine de savants.

Bien loin de se révolter contre l’emballement de ses hôtes, Massiliague feignit de le partager. Il exprima en termes si touchants son regret de n’avoir pu encore contempler les merveilles du Stock-Yard, que Coldjam lui proposa incontinent de l’y conduire le lendemain.

Les misses voulurent être de la partie, et il fut convenu que l’on prendrait le train pour Chicago dès le matin, afin d’assister à toute la série des opérations qui transforment, chaque jour, dans la seule usine Armour, 2.500 bœufs, 8.000 moutons et 20.000 porcs en boîtes de conserves.

Seulement, quand on fut passé au parloir, le repas fini, Priscilla et Kate, sur la prière du Marseillais, se mirent au piano, tandis que le major accordait son violon.

Tous trois étaient ravis, au fond de leurs âmes saxonnes, car Scipion avait dit :

— Sauf les harpes éoliennes, il n’est rien de comparable à l’harmonie que vous distillez. Vous avez la compréhension harmonique des Saxons, qui manque totalement aux Celtes.

Priscilla même avait répondu ironiquement :

— Vous êtes cruel pour vous-même, car, en votre qualité de Français, vous êtes Celte…

Et lui, jamais à court, avait répliqué du tac au tac, avec son inimitable accent, par ce déplorable à peu près :

Celte et poivre, miss. Avant tout, je suis de Marseille, ville réputée pour son Saxon de Marseille comme pour son Celte de potasse.

Le trio avait commencé.

Alors, Massiliague vint prendre place auprès d’Allane l’Irlandaise et de Roma l’Italienne. Et tandis que Coldjam, Priscilla, Kate, martelaient les touches, raclaient les cordes, les yeux levés vers le ciel, il se pencha à l’oreille de ses voisines :

— Avez-vous remarqué, miss Allane ; avez-vous constaté, miss Roma, combien sont différentes les aspirations des Celtes et des Saxons ? Les premiers rêvent l’indépendance pour eux et pour les autres ; les seconds souhaitent seulement réduire le monde en esclavage.

Des éclairs passèrent dans les yeux des jeunes personnes. Elles approuvèrent la remarque d’un signe de tête.

Mais les musiciens faisaient rage : le piano tremblait sur ses cales de verre, le violon rugissait et le morceau s’acheva dans un bourdonnement de tempête.

Le rusé Marseillais applaudit avec transport, protesta lorsque Coldjam déclara le moment venu de se retirer, afin de pouvoir se lever de grand matin, se laissa enfin convaincre, et prit congé de ses hôtes, non sans avoir remarqué avec plaisir que les sœurs saxonnes et les sœurs celtes échangeaient des regards tout chargés de mépris.

Nouveau Machiavel, il avait divisé pour régner.

Dès sept heures du matin, tous, y compris l’inévitable Marius, étaient réunis au railway-station d’Aurora, et montaient dans un train qui, un peu avant huit heures, les déposait à Chicago.

Un omnibus les conduisit au Stock-Yard, formant comme une seconde ville. Aux alentours des usines, des parcs immenses, divisés en carrés par des palissades, contenaient une multitude d’animaux de races bovine, ovine ou porcine.

Le grand travail de fabrication commençant seulement à onze heures, les voyageurs eurent le loisir de visiter ces parcs, où des centaines de mille bestiaux attendaient le trépas. Ils purent s’étonner à la vue des innombrables voies ferrées qui aboutissent en cet endroit, des quais de débarquement, longs d’un kilomètre, des stations empruntant leurs noms aux pays expéditeurs. Des trains se croisaient, les uns ayant déposé leur cargaison, les autres roulant pesamment à pleine charge. Des mugissements, bêlements, grognements, se mêlaient aux cris des cow-boys, affectés à la réception des troupeaux, aux coups de sifflet stridents, au moyen desquels les maîtres de carrés, chefs de divisions des parcs, transmettaient leurs ordres.

Partout le grouillement d’une fourmilière. Auprès des enclos pour le gros bétail, se dressaient ceux des volailles, du gibier. Daims, cerfs, bisons, oies, dindons, poules, canards, bramaient, beuglaient, gloussaient, caquetaient, cancanaient.

Massiliague, toujours a son idée d’évasion, trouva le moyen de se rapprocher d’Allane et de Roma ; il leur dit tout bas :

— De tous ces êtres vivants aucun ne verra le coucher du soleil. Triste cet égorgement industriel. Les Saxons ne comprendraient pas ma réflexion mélancolique, mais vous, Celtes, vous partagez certainement mon impression.

— Oui, oui, s’empressèrent d’affirmer les deux misses.

En réalité, la mort de tant de pauvres bêtes ne leur causait aucun émoi. En véritables filles de l’Union, elles n’éprouvaient qu’un immense orgueil à songer que nulle part il n’existait d’aussi gigantesque abattoir ; mais elles se sentaient flattées, en tant que Celtes, de paraître en communion de pensées avec un Français. Car, en dépit de ses malheurs, la France, avec ses mœurs douces, sa politesse, son élégance, exerce une fascination sur la jeune République nordiste, chez qui règne la féodalité de l’or, où s’agite confusément un socialisme dont le but, incomplètement formulé, ne dépasse pas nos Jacqueries du moyen âge.

L’industrialisme est la caractéristique des États-Unis, et la folie européenne est de vouloir les imiter. La France notamment, dont la fortune est agricole, peut-elle copier l’Union, ainsi que l’y incitent tant de conférenciers superficiels ? Non, mille fois non. Notre population, la superficie de notre territoire s’y opposent. Et les chiffres ont une éloquence brutale qui triomphe de tous les moyens oratoires. Une population de 40.000.000 d’habitants ne peut produire ni consommer comme une population double ayant à sa disposition un territoire dix-neuf fois plus étendu, sur lequel se rencontrent en abondance toutes les matières premières : pétrole, houille, fer, or, argent, etc.

Ainsi songeait Massiliague, devenu grave un instant.

Soudain, les cris décuplèrent d’intensité. La fabrication allait commencer.

À un signal donné, les cow-boys, originaires pour la plupart du Nouveau-Mexique, du Texas, et équipés à la mexicaine, pénètrent dans les lofs ou enclos. Ils poussent les animaux dehors, au milieu d’un tumulte, de bousculades indescriptibles.

Porcs, bœufs, moutons, fauves, volailles sont dirigés vers des abattoirs distincts, et la grande tuerie s’opère, foudroyante, terrifiante.

L’animal est assommé par une massue à vapeur ; un croc, mû par le même moyen, le saisit, l’attire devant un ouvrier qui lui coupe la gorge, devant un second qui lui coupe la tête, devant un troisième qui le fend par le milieu, et ainsi de suite.

Dépouillé de sa peau, vidé, le corps arrive, trois minutes après la mort, près d’une énorme chaudière où il est plongé tout entier. En cinq minutes, il est cuit, retiré du récipient et dirigé sur un autre atelier, où on le détaille, où l’on classe les morceaux… envoyés aussitôt dans d’autres chantiers où ils sont transformés en viandes de conserves, extrait de viandes, bouillon, saucisses, vessie, galantines, purée de viande, viande aux légumes, etc.

Des wagonnets se croisent, emplis de têtes, d’os, d’entrailles, de quartiers de bœufs. Une armée de cuisiniers les reçoit, les accommode. Puis les metteurs en boîtes pèsent les mixtures à la balance automatique, les mettent en bottes que l’on expédie, séance tenante, vers tous les points du globe.

Le soir, les parcs sont vides ; on les remplira la nuit pour le lendemain, et de tous les animaux vivants le matin, il ne reste plus rien à l’usine. Les conserves roulent sur tous les railways, dans toutes les directions : les peaux sont emportées ainsi que les cornes vers Saint-Louis ou vers Chicago-Ville, les laines vers New-York, les soies vers Québec. L’usine à tuer se ferme, s’endort, se repose après qu’un fleuve d’eau y a coulé pour la nettoyer.

Massiliague se sentait bouleversé. Cette immense hécatombe, l’odeur fade du sang, de la chair, lui donnait la nausée, et il eut un soupir de soulagement lorsque la visite prit fin.

Toutefois, il n’avait pas perdu de vue ses projets d’évasion.

— Ma foi, dit-il, je veux conserver un souvenir de ce spectacle.

Et en phrases pressées, comme un homme dont le désir martèle les paroles, il expliqua qu’il souhaitait reproduire en bois découpé l’un des établissements du Stock-Yard.

Les misses le félicitèrent de cette pensée qui flattait leur « chauvinisme industriel ».

Avec lui, elles parcoururent les magasins, firent une ample provision de planchettes, de scies américaines, de clous, de crochets.

Il n’en coûta pas moins de sept dollars à Scipion ; mais, en rentrant à la maison, il possédait un assortiment complet de ces petites scies, dites américaines, formées d’un ressort d’acier.

Tout son attirail fut déposé dans sa chambre. On se mettrait au travail le lendemain sans faute. Les sœurs de Coldjam auraient volontiers proposé de commencer le soir même, car le Marseillais avait susurré à l’oreille des Saxonnes Priscilla et Kate.

— Ce sera la glorification des États-Unis !

Et glissé dans l’entendement des Celtes Allane et Roma :

— Cet abattoir représentera l’âme saxonne.

Mais le major observa très sagement qu’il était l’heure du dîner, et que lui-même, bien que soldat, accoutumé aux fatigues, éprouvait le besoin, après une journée si bien remplie, de confier ses impressions à son oreiller.

Ce soir-là, à huit heures quarante-cinq, tout le monde dormait. Tout le monde… est exagéré : un habitant de la maison veillait, et celui-là était le prisonnier qui, nouveau Latude, allait préparer son évasion.

Scipion consultait un indicateur des chemins de fer.

— Rasquette de rascasse, fit-il en refermant la publication, j’ai un train qui me conduirait en trois jours à Oklahoma, en plein territoire indien, par Davenport, Lawrence, Emporia, Hutchinson et Arkansas City. Ce train quitte Aurora à minuit vingt-trois minutes… Il est en ce moment neuf heures dix, je dois avoir le temps.

Tout en parlant ainsi, Scipion prenait une des scies américaines achetées à Chicago, tendait la mince lame d’acier sur un support de fer établi à cet effet, et se rapprochait de la fenêtre.

Des barreaux, pas très forts ni très serrés, garnissaient l’ouverture. Ce grillage avait été établi, non parce que la chambre de Massiliague était destinée à servir de prison, mais à cause de la faible distance (deux mètres environ) qui séparait la croisée du sol. Le rempart de fer était dressé surtout contre les malfaiteurs de l’extérieur.

Le Marseillais le considéra :

— Voilà ce qui m’a obligé d’aller aux abattoirs de Chicago, d’acheter des planchettes pour justifier les scies.

Et avec un sourire :

— Ces jeunes filles se figurent une je vais leur découper des constructions de bois reproduisant le Stock-Yard.

Il ouvrit la fenêtre avec précaution.

Au dehors, les foyers électriques projetaient sur l’avenue une clarté presque aussi intense que la lumière du jour.

Des tramways passaient de temps à autre, avec des tintements assourdissants de timbres, mais les piétons étaient déjà rares.

Aurora, en dépit de ses larges rues, des nombreuses voies ferrées qui s’y croisent, reste la cité provinciale, où on se lève matin, où l’on se couche tôt.

— Marchons, reprit Massiliague. Les passants ne me gêneront guère, et les tramways couvriront le grincement de la lime.

Et tranquillement il attaqua le premier barreau.

Tout le monde connaît aujourd’hui ces scies américaines, si fragiles d’apparence, auxquelles rien ne résiste en réalité.

Celle dont se servait le Français s’enfonçait rapidement dans le fer en produisant un bruit léger, à peine perceptible pour l’opérateur lui-même.

En un instant, la barre métallique fut coupée.

Scipion eut une exclamation :

— Pécaïre… ça ne traîne pas.

Il regarda sa montre :

— Mâtin ! mon bon, à ce train-là, tu aurais le temps de scier toute la maison avant de la quitter.

Puis il se remit à l’ouvrage.

À neuf heures trente-cinq, deux barreaux étaient enlevés. Aucun obstacle matériel ne s’opposait plus à l’évasion du captif.

— Maintenant, attendons, reprit Massiliague. Je vais laisser un mot à mes hôtes. Il faut de la politesse, même quand on file… à la marseillaise.

Sa croisée refermée avec soin, les rideaux tirés, il alluma sa lampe, s’installa devant sa table et confectionna la lettre suivante :
À la famille Coldjam, son hôte reconnaissant.
« Cher major, chères demoiselles,

« C’est le cœur serré par une émotion équivalente à celle que vous ressentirez en me lisant, que je trace ces lignes d’une main tremblante.
xxxx« Le Midi ne saurait vivre en cage, et je suis ma destinée qui m’entraîne… par la fenêtre… loin de vous.
xxxx« Où serai-je quand ce papier passera sous vos yeux ! Je ne puis vous renseigner à cet égard, car ignorant à quelle heure vous parcourrez ma missive, il m’est impossible d’évaluer la distance que j’aurai franchie.
xxxx« Mais quelques milles (environ 1.800 mètres) de plus ou de moins ne sont rien en matière de souvenir. Fussé-je déjà aux antipodes, mes pieds et vos pieds s’appliquant semelle contre semelle à travers l’épaisseur de la boule terrestre, que ma pensée charmée résiderait encore parmi vous.
xxxx« La liberté est une bonne chose ; la reconnaissance en est une autre. Ayant recouvré la première, je conserve la seconde. C’est vous dire que, de retour à Marseille, la seule ville plus belle que Chicago, je passerai mes jours à espérer votre visite.
xxxx« Si vous vous décidez à m’accorder cette faveur, je mettrai à votre disposition les meilleures chambres de mon home… avec des fenêtres sans barreaux et une âme sans rancune.
xxxx« Car je demeure, à la fois votre dévoué et sur la Cannebière.

Signé : Scipion Massiliague, de Marseille. »

— S’ils ne sont pas contents, se déclara le Marseillais en cachetant son enveloppe, ils seront bien difficiles. Je crois que ma lettre est touchante, scientifique et gaie. Ils verront bien que je n’ai pas plaint ma peine.

De nouveau, il consulta sa montre :

— Dix heures… Dans trente minutes les tramways cesseront de circuler ! Ce sera l’instant de déguerpir.

Nerveux, impatient, Scipion éteignit sa lampe, vint à la fenêtre, et le front appuyé à la vitre, il resta immobile, attendant.

Le dernier tramway passa, avec son tintamarre habituel de timbre automatique. Il s’éloigna, le bruit décrut peu à peu, puis le silence se fit.

Alors Massiliague rouvrit doucement sa croisée et se pencha au dehors.

Sous la clarté blanche de l’électricité l’avenue se montrait déserte. Plus un piéton, plus un agent de police. La ville était bien définitivement endormie.

— En route, fit le prisonnier à mi-voix.

Lestement, il se glissa entre les barreaux restés en place, s’accrocha des deux mains au rebord de la fenêtre et sauta sur le sol.

Libre ! Il était libre !

Mais il n’eut pas le temps de se féliciter. Une forme humaine, tapie jusque-là dans l’ombre de l’arceau de la porte du logis Coldjam, bondit en avant, et la voix de Marius susurra :

— Je me doutais bien que Monsieur désirerait se promener cette nuit. Je veillais pour me mettre aux ordres de Monsieur.

Scipion pâlit… Il chercha à sa ceinture une arme, absente. Marius continua :

— Quand j’ai dit à Monsieur que mon père, originaire de Marseille, m’avait inculqué l’amour, le respect de tout ce qui est marseillais, Monsieur n’a pas voulu me croire. Monsieur a eu tort, n’en déplaise à Monsieur, car je l’aurais fait sortir par la porte comme un gentleman, au lieu de le laisser sauter par la croisée ainsi qu’un robber (voleur).

La leçon de convenability était si inattendue que Massiliague se dérida :

— Enfin que veux-tu ?

— Accompagner Monsieur partout où il ira, et lui prouver mon dévouement en toute circonstance. J’ai déjà commencé.

— Tu dis ?

— J’ai déjà commencé. Hier soir, Monsieur a appris aux Coldjam qu’un étranger lui avait rendu visite dans la journée, pour lui remettre divers objets oubliés au fort Davis.

— Oui. Eh bien ?

— Comme l’étranger ne portait rien en arrivant, c’est moi qui l’ai reçu. Monsieur se souvient, je me suis fait cette réflexion : Monsieur met un cache-nez à la vérité, donc Monsieur a une idée de derrière la tête… tenons-nous prêt.

— Et ?…

— Aujourd’hui j’ai deviné la pensée de Monsieur, quand Monsieur a acheté les scies, censément pour découper du bois. Les yeux de Monsieur brillaient comme des escarboucles. Aussi je n’ai pas perdu de temps. Pendant le dîner, j’ai couru acheter des vêtements pour déguiser Monsieur, des carabines, revolvers, machetes, pour armer Monsieur et son fidèle valet de chambre. Tout cela est dans une chambre, chez un ami à moi, près de la gare. Si Monsieur veut bien me suivre, il sera méconnaissable en montant dans le train.

À mesure que le brave garçon parlait, la défiance de Scipion s’évanouissait. Quand Marius se tut, le Marseillais lui frappa amicalement sur l’épaule : 

— Guide-moi, mon pitchoun. Les Nordistes n’ont qu’à bien se tenir en face de nous deux. Moi et toi, cela fait presque un Marseillais et demi.

Rien n’avait bougé aux alentours. Évidemment Coldjam et ses sœurs, plongés dans le sommeil des consciences pures, ne se doutèrent point que leur prisonnier prenait la clef des champs.

Les deux hommes se mirent en marche d’un bon pas.

Mais, lorsqu’ils eurent parcouru une trentaine de mètres, deux promeneurs parurent qui suivirent la même direction. Coiffés de grands chapeaux, dont les larges bords dissimulaient leurs traits, engoncés dans des couvertures de voyage, ceux-ci marchaient, les regards rivés sur Massiliague et sur son compagnon.

À un moment, le couvre-chef de l’un des inconnus faillit tomber. Il démasqua une seconde, les traits de son propriétaire. Si le Marseillais s’était retourné, il eût reconnu la face sanguine et dure de Joë Sullivan.

C’était, en effet, le Yankee et son domestique Bell qui, selon le plan dressé par eux, commençaient la « filature » de Scipion sans défiance ; filature qui, à leurs sens, devait les conduire à la découverte de l’asile de la Mestiza.

Toujours à cent mètres de ceux qu’ils surveillaient, Joë et Bell parvinrent devant la maison où Marius avait déposé ses achats d’armes et de vêtements.

— Que vont-ils faire là ? grommela Sullivan.

— Je pense le deviner, répliqua Bell.

— Instruis-moi donc.

— Voilà, gentleman. Notre homme est accompagné du domestique qu’on lui donna pour le surveiller.

— Oui.

— Il a donc acheté la complicité de cet individu.

— Cela doit être.

— Or, il est élémentaire, quand on fuit, de se déguiser afin d’enlever aux poursuivants possibles l’avantage d’envoyer un signalement exact par télégraphe.

— Tu as raison.

Bientôt du reste, le maître et le serviteur constatèrent de visu que la supposition était exacte.

Massiliague parut, transformé en fermier illinois, chargé d’une carabine dans son étui de cuir fauve, la ceinture agrémentée de deux pochettes à revolvers, et côte à côte avec Marius, armé également de pied en cap, se dirigea vers la gare d’Aurora.

Bell trouva le moyen de se faufiler auprès du Texien qui allait prendre les billets de places et, quand celui-ci se fut éloigné, il demanda à son tour :

— Deux sleepings pour Oklahoma, territoire indien.

— Tiens, fit la buraliste étonnée, car les voyageurs s’arrêtent peu sur le territoire réservé aux Peaux-Rouges, je viens déjà d’en délivrer deux.

— À nos compagnons de route, répondit Bell sans hésiter ; nous partons discuter un marché avec les tribus séminoles de l’Ouest.

— C’est donc cela.

Et tendant les tickets à son interlocuteur, l’employée ajouta :

— C’est égal, vous êtes des braves, car on prétend que les sauvages scalpent toujours les chevelures.

Bell sourit et courut rejoindre Sullivan.

Tous deux s’abritèrent derrière la bibliothèque de la station pour échapper aux regards de ceux qu’ils pourchassaient.

Quand le train arriva, ils laissèrent monter le Marseillais, puis eux-mêmes s’engouffrèrent dans un autre wagon.

La cloche tinta, le tuyau de la machine lança, avec un halètement sourd, des flocons de vapeur blanche, et le convoi s’ébranla, emportant à la fois les fugitifs et leurs poursuivants.