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Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie I/15

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Gosselin (Tome IIp. 1-23).
Première partie


CHAPITRE XV.

LA VISITE.


En apprenant que nous allions chez M. de Rochegune, je fus vivement contrariée des relations qui allaient peut-être s’établir entre lui et nous. C’était de lui que madame de Richeville m’avait parlé, en me disant que M. de Mortagne aurait voulu me le présenter dans l’espoir de me le faire épouser. Je me reprochai mon premier manque de confiance envers Gontran. Si je lui avais rapporté la conversation de madame de Richeville, j’aurais pu lui dire l’espèce d’éloignement que j’éprouvais à rencontrer M. de Rochegune.

Nous arrivâmes ; je fus très contente d’apprendre que M. de Rochegune était sorti… sa vue m’aurait sans doute embarrassée. Son intendant nous fit voir la maison ; elle parut parfaitement convenir à M. de Lancry.

Le rez-de-chaussée, destiné aux pièces de réception, était d’un goût parfait, d’une rare élégance. Nous remarquâmes un appartement d’une charmante position, mais dont les murs étaient nus, sans tentures ni boiseries. Il s’ouvrait en partie sur le jardin et en partie sur une serre chaude.

— Pourquoi cet appartement est-il le seul qui ne soit pas décoré ? — dit Gontran.

— Parce que M. le marquis destinant cet appartement à sa future, il voulait sans doute qu’elle pût le faire arranger à son goût, — reprit l’intendant.

M. de Rochegune devait donc se marier ? — demanda M. de Lancry.

— C’est probable, monsieur le comte ; car c’est la raison que m’a donnée l’architecte, quand je lui ai demandé pourquoi cet appartement restait ainsi.

— Mais voyez donc, M. de Rochegune, sans le vouloir a été rempli de prévoyance, — me dit Gontran ; — ne trouvez-vous pas ? Je serais ravi que cet appartement vous convînt comme distribution, alors nous l’arrangerions à votre goût.

— Sans doute, il est charmant, — répondis-je à M. de Lancry, sans pouvoir m’empêcher de rougir.

Pendant que Gontran examinait toutes les pièces avec attention, ce que m’avait dit madame de Richeville me revint à l’esprit ; lorsque l’intendant de M. de Rochegune parla du mariage que son maître avait dû faire, je pensai qu’il s’était peut-être agi de moi. Je trouvai singulier qu’il fût dans ma destinée que cette maison m’appartînt.

Nous montâmes au premier étage. Arrivés dans un salon d’attente, l’intendant s’aperçut qu’il avait oublié la clef d’une salle formant bibliothèque, et descendit la chercher.

Cédant à un simple mouvement de curiosité, nous entrâmes avec Gontran dans une petite galerie de tableaux modernes ; au bout de cette galerie était une double porte de velours rouge. Un de ses battants ouverts laissait voir une autre porte fermée.

En examinant des tableaux, nous nous étions insensiblement rapprochés de cette porte. Gontran fit un mouvement, et dit d’un air étonné :

— Il y a quelqu’un là ; on parle haut. Je croyais M. de Rochegune sorti.

À peine M. de Lancry avait prononcé ces mots, que quelqu’un dit, dans la pièce à côté, d’un ton presque suppliant :

— Je vous en conjure, Monsieur, silence ! on pourrait nous entendre !! Il y a quelques personnes ici, et j’ai fait dire que je n’y étais pas.

— Mais c’est la voix de M. de Rochegune ! — dit Gontran.

— Ça devient fort piquant, — reprit mademoiselle de Maran ; — nous allons faire quelque affreuse découverte ; je suis sûre que le fils vaut le père.

— Retirons-nous, — dis-je vivement à M. de Lancry.

Nous n’en eûmes pas le temps. Une autre voix s’écria, en répondant à M. de Rochegune :

— Il y a quelqu’un là… Eh bien ! tant mieux, Monsieur ; tout ce que je demande, c’est qu’on m’entende… Béni soit le hasard qui m’envoie des témoins.

— Vous allez voir qu’il s’agit de quelque somme confiée au vieux Rochegune en sa qualité de philanthrope, et que M. son fils nie le dépôt comme un enragé, — dit mademoiselle de Maran en se rapprochant de la porte.

— Monsieur… encore une fois… je vous en supplie, — dit M. de Rochegune, — qu’allez-vous faire ?…

À ce moment, la porte s’ouvrit violemment. Un homme sortit, et s’écria en nous voyant :

— Dieu soit loué ! il y a quelqu’un là…

Quel fut mon étonnement ! je reconnus M. Duval, que Gontran nous avait montré à l’Opéra, en nous racontant la touchante conduite de ce jeune homme envers une vieille mère aveugle à laquelle il avait caché sa ruine à force de travail. L’autre personne était M. de Rochegune, que j’avais vu ce même jour dans la loge de madame de Richeville : il était grand et très basané. Ce qui me frappa dans sa physionomie fut l’expression triste et sévère de ses grands yeux gris.

Gontran fit à M. de Rochegune mille excuses de notre indiscrétion involontaire.

— Ah ! Monsieur, ah ! Mesdames, — s’écria M. Duval avec exaltation en s’adressant à nous, — c’est le ciel qui vous envoie ; au moins je pourrai témoigner toute ma reconnaissance à mon bienfaiteur.

— Monsieur, je vous en supplie, — dit M. de Rochegune avec embarras.

Je regardai ma tante. Ses traits avaient jusqu’alors exprimé une sorte de triomphe moqueur. À ces mots elle sembla dépitée et s’assit brusquement sur un fauteuil, en souriant d’un air ironique…

— Monsieur, — reprit M. de Rochegune en s’adressant à M. Duval, — je vous demande instamment, formellement le silence.

— Le silence ! — s’écria M. Duval avec une explosion de reconnaissance pour ainsi dire furieuse. — Le silence ! ah parbleu ! vous vous adressez bien ! Non… non… Monsieur, ces traits-là sont trop rares ; ils honorent trop la nature humaine pour qu’on ne les publie pas à haute voix, et plutôt cent fois qu’une.

— Madame, — dit M. de Rochegune à ma tante, je suis en vérité confus… J’avais fait défendre ma porte… excepté pour vous. Je comptais rester dans mon cabinet pour ne vous pas gêner dans la visite de cette maison, et…

— Et moi j’ai forcé la consigne ! — s’écria M. Duval. — Un secret pressentiment me disait que vous étiez… chez vous, Monsieur ! j’avais appris que d’un moment à l’autre vous deviez partir pour un voyage ; c’est seulement depuis hier que je sais à qui je dois presque la vie de ma pauvre vieille mère, et il fallait à tout prix que je vous visse…

— Monsieur… Monsieur… — dit encore M. de Rochegune.

— Oh ! Monsieur, Monsieur… il ne s’agit pas de faire le bien en sournois et de vouloir se cacher après… Oui, Monsieur, en sournois ! — s’écria M. Duval dans sa généreuse colère. — Heureusement ces dames sont là ; elles vont en être juges. Une banqueroute m’avait ruiné. Jusqu’alors j’avais vécu dans l’aisance ; ce coup m’avait été terrible, moins pour moi, moins pour ma femme peut-être que pour ma mère, qui était vieille et aveugle. Il fallait avant tout, Madame, lui cacher ce malheur. À force de travail, moi et ma femme nous y parvînmes pendant quelque temps ; mais enfin nos forces s’épuisaient ; ma pauvre femme tomba malade. Nous allions peut-être mourir à la peine, lorsqu’un jour je reçus sous enveloppe cent mille francs, Madame ; cent mille francs, avec une lettre qui me prévenait que c’était une restitution que me faisait le banqueroutier qui m’avait emporté quatre cent mille francs. — Vous comprenez ma joie, mon bonheur ; ma mère, ma femme, étaient désormais à l’abri du besoin. Pour nous, maintenant habitués au travail, que nous n’avons pas interrompu pour cela, c’était presque de la richesse. Je racontai partout que je devais ce secours inespéré au remords du misérable qui nous avait tout enlevé. Des personnes qui connaissaient cet homme en doutèrent ; elles avaient bien raison, car M. le marquis de Rochegune, que voici, était le seul auteur de cette généreuse action.

— Mais encore une fois, Monsieur, je vous en supplie, vous abusez des moments de ces dames, — dit M. de Rochegune avec impatience.

— Au moins arrivez au fait, Monsieur, — dit mademoiselle de Maran d’une voix aigre, en s’agitant avec dépit sur son fauteuil.

— Monsieur, — s’écria gaîment Gontran en prenant la main de M. Duval, — nous nous liguons tous contre M. de Rochegune, quoi qu’il dise. Quoique nous soyons chez lui, nous ne sortirons pas que vous ne nous ayez tout raconté…

— À la bonne heure, Monsieur, — dit M. Duval, — je vois que vous êtes digne d’apprécier ces choses-là… Inquiet de savoir d’où me venait alors un secours aussi généreux, je relus la lettre, je ne connaissais pas cette écriture ; voyez si la Providence ne m’est pas venue en aide ? Un de mes amis qui habite la province, et qui arrive bientôt à Paris… M. Éloi Sécherin… me prie de lui chercher un domestique de bonne maison.

— Le mari d’Ursule ? — m’écriai-je.

— Madame connaît M. Sécherin ? — me dit M. Duval d’un air étonné.

— Pour l’amour du ciel ! continuez, mon cher monsieur, — dit mademoiselle de Maran.

— Hier donc, dit M. Duval, — un domestique se présente chez moi. Je lui demande ses certificats, il m’en montre plusieurs ; le dernier lui avait été donné par M. le marquis de Rochegune ; en l’ouvrant, l’écriture me frappe, je cours chercher ma lettre ; plus de doute ! monsieur, l’écriture était semblable, absolument semblable, impossible de s’y tromper. Dire ma joie, mon émotion, serait impossible. Je demandai au domestique quelques renseignements sur son maître. — Ah ! Monsieur, — me dit-il, — il n’y en a pas de meilleur, de plus charitable, tout le portrait de son père qui a fait tant de bien… — Et pourquoi quittez vous son service ? — lui demandai-je. — Hélas ! monsieur, M. le marquis va partir pour un long voyage, il ne garde que deux anciens serviteurs qui l’accompagnent. Je ne pouvais plus conserver le moindre doute. Je dis tout à ma femme. Je pars hier et j’arrive ici, M. de Rochegune était sorti, je reviens dans la soirée, il n’était pas encore rentré. Enfin, ce matin, après avoir encore en vain tenté de le voir, et craignant qu’il ne partît, je suis monté ici malgré le portier, et j’ai pu presser les mains de mon bienfaiteur. Oh ! d’abord il a voulu nier, mais il sait trop mal mentir pour cela…

— Monsieur, — dit M. de Rochegune avec un embarras croissant…

— Oui, Monsieur, — s’écria M. Duval, — vous ne savez pas mentir… je vous dis que vous mentez d’une manière pitoyable ! et lorsque je vous ai proposé pour vous confondre de m’écrire absolument la même lettre que celle que j’avais reçue avec les cent mille francs, vous n’avez pas osé, Monsieur, vous n’avez pas osé ! répondez à cela… Voilà, Madame, ce que monsieur a fait pour moi. Voilà ce que je suis glorieux d’accepter, non comme don, mais comme prêt ; car je compte sur mon travail pour m’acquitter… Voilà la bonne et généreuse action que je raconterai partout ; mais je n’en suis pas moins heureux d’avoir pu une bonne fois convaincre monsieur de son bienfait devant témoins ; maintenant il n’osera plus le nier peut-être !

— Si, Monsieur… je le nierai, — dit M. de Rochegune, — car il m’importe que le véritable bienfaiteur soit connu. Quelque douce que me soit votre reconnaissance, je ne puis l’accepter ; je n’ai fait, en agissant ainsi, qu’obéir aux derniers vœux de mon père, — dit M. de Rochegune d’un ton triste et pénétré.

— Votre père, Monsieur, — s’écria M. Duval.

— Oui, Monsieur ! — encore une fois, — je n’ai fait qu’exécuter ses dernières volontés.

— Mais je n’avais pas l’honneur d’être connu de lui, Monsieur. Mais vous l’avez perdu bien avant l’époque où vous êtes si généreusement venu à mon secours.

— Quelques mots vous expliqueront, Monsieur, ce que je viens de vous dire. Mon père avait, dans sa jeunesse, placé une faible somme dans une de ces sociétés fondées au profit du dernier survivant. Il avait complètement oublié ce placement. Peu de temps avant sa mort, il reçut environ trois cent mille francs provenant de cette source. Un scrupule, dont j’apprécie toute la délicatesse, l’empêcha de profiter d’une somme due à la mort successive de plusieurs personnes. Cette somme fut, par lui, destinée à de bonnes œuvres. Pendant sa vie, il en employa une partie. Lorsque je le perdis, il me recommanda d’user du reste de cet argent dans le même but. J’ai appris, Monsieur, avec quelle pieuse énergie vous aviez, pendant deux années, lutté contre le sort. J’ai appris combien votre conduite envers votre mère avait été admirable : je n’ai donc fait, Monsieur, vous le voyez bien, qu’obéir aux ordres de mon père. J’avais cru que ceci demeurerait secret, comme tant d’autres généreuses actions de mon père. Le hasard a voulu qu’il n’en fût pas ainsi, Monsieur. — Je vous avoue que maintenant j’en ai moins de regrets, puisque je connais personnellement celui dont le courageux dévoûment m’avait si vivement frappé ; — et M. de Rochegune tendit cordialement la main à M. Duval.

J’étais délicieusement émue ; je me rappelais avec quelle grâce touchante M. de Lancry m’avait raconté à l’Opéra l’histoire de M. Duval ; aussi le souvenir de Gontran se mêlait d’une manière charmante à toutes les grandes et généreuses pensées que cette scène soulevait en moi. Je regardai Gontran avec émotion. Il me sembla partager l’admiration que m’inspiraient le bienfaiteur et l’obligé.

Mademoiselle de Maran avait plusieurs fois souri d’un air ironique. Je reconnus sa méchanceté habituelle au portrait qu’elle avait fait du père de M. de Rochegune, l’un des hommes les plus remarquables, les plus justement vénérés de son temps, et qui s’était illustré par une foule d’actes d’une philanthropie éclairée, et par de beaux et grands travaux d’intelligence.

— Monsieur, — dit Gontran à M. de Rochegune avec une amabilité parfaite, — je suis bien heureux du hasard qui m’a mis à même de reconnaître ce que je savais déjà par le bruit du monde, c’est que dans certaines familles privilégiés, et la vôtre est de ce nombre, Monsieur, les plus nobles qualités sont héréditaires ; — puis s’adressant à M. Duval, il ajouta : — Il y a deux mois, Monsieur, qu’à l’Opéra j’avais l’honneur de raconter à ces dames votre belle conduite avec l’enthousiasme qu’elle m’inspirait ; je n’espérais pas être un jour assez heureux pour vous témoigner à vous-même, Monsieur, l’admiration que vous méritez.

— C’était au Siége de Corinthe, n’est-ce pas, Monsieur ? — dit naïvement M. Duval. — Un jour où madame la duchesse de Berry assistait au spectacle… c’est bien cela. C’était la première fois que ma femme et moi nous allions au spectacle depuis deux ans ; nous nous en étions fait une vraie fête.

— Nous avons même remarqué, monsieur, le béret de madame Duval qui lui allait à merveille, — dit mademoiselle de Maran ; — elle était jolie comme un ange, et n’avait pas du tout l’air, je vous l’assure, d’être réduite à travailler pour vivre.

— Peut-être trouvez-vous, Madame, que ma femme était mise avec trop d’élégance pour notre position ? dit M. Duval avec une fierté douloureuse. — C’est qu’alors, Madame, je croyais que cet argent était une restitution. Depuis que je sais que c’est un prêt, je me refuserai tout superflu, croyez-le bien.

Gontran, désolé comme moi de la méchante remarque de mademoiselle de Maran, dit à M. de Rochegune pour détourner sans doute la conversation :

— Mais j’ai eu aussi le plaisir de vous voir à cette représentation, monsieur de Rochegune, et j’étais bien loin de me douter que vous fussiez le bienfaiteur mystérieux dont j’entretenais ces dames.

— Oui, je crois en effet que ce jour… j’étais à l’Opéra avec madame la duchesse de Richeville, — reprit M. de Rochegune d’un air embarrassé.

Je levai par hasard les yeux sur lui ; je rencontrai son regard, qu’il détourna aussitôt en rougissant.

— Monsieur, — dit mademoiselle de Maran à M. de Rochegune en prenant un air de bonhomie qui me présagea quelque perfidie, rien de ce que nous voyons ou de ce que nous entendons là ne peut nous étonner ; monsieur votre père avait habitué tout le monde à l’admiration de ses bonnes œuvres.

— Madame… — dit M. de Rochegune en s’inclinant avec une sorte d’impatience pénible, soit qu’il n’aimât pas mademoiselle de Maran, soit que sa modestie souffrît de la prolongation de cette scène.

— Pardonnez-moi, Monsieur, c’était un homme admirable, — reprit mademoiselle de Maran. — Je disais encore tout-à-l’heure à ma nièce que rien n’est plus touchant que ses visites dans les prisons… que la bonté avec laquelle il traitait les pauvres de son hospice ; c’était comme une manière de saint Vincent de Paul ou quelque chose d’approchant.

— C’était simplement un homme de bien. Il n’a jamais prétendu autre chose, Madame, — dit M. de Rochegune d’un ton ferme et sévère qui prouvait qu’il n’était pas dupe des louanges ironiques de mademoiselle de Maran.

Je vis avec plaisir à la physionomie chagrine de Gontran qu’il souffrait comme moi d’entendre ma tante parler ainsi. Mais le caractère de mademoiselle de Maran était trop altier pour jamais céder. Elle voulait toujours, comme on dit vulgairement, avoir le dernier mot.

Offrant donc son bras à M. de Lancry, elle dit à M. de Rochegune : — Adieu, Monsieur. C’est égal, quoi que vous en disiez, un simple homme de bien n’aurait jamais fait le trait mirifique de la tontine[1] ! Oui, monsieur, ce scrupule de tontine-là suffirait pour illustrer une famille… Cent mille écus d’aumônes !… mais c’est-à-dire qu’autrefois il n’y avait que les grands coupables qui se permissent de faire de ces espèces d’amendes honorables.

— Pardon, Monsieur, — dit Gontran, en interrompant vivement mademoiselle de Maran. — Ces dames ont quelques visites à faire, je reviendrai voir cette maison si vous le permettez.

— Elle est toute à vos ordres, Monsieur, — dit M. de Rochegune en saluant d’un air froid, et contenant à peine l’indignation que les dernières paroles de ma tante lui avaient causée.

Lorsque nous fûmes remontés en voiture, je ne pus m’empêcher de dire à mademoiselle de Maran :

— Ah ! Madame, vous avez été bien cruelle !

— Comment, bien cruelle ?… — s’écria-t-elle en éclatant de rire. — Laissez-moi donc tranquille… Est-ce que vous croyez que je donne dans ces comédies-là ?

— Quelles comédies ?

— Comment, quelles comédies ! Mais tout cela était convenu, arrangé ; on nous attendait ! Il est évident qu’on avait fait dire à ce M. Duval de venir et de se tenir tout prêt à pousser ses cris reconnaissants ; aussi s’est-il mis à crier comme une ache-pie quand il nous a su près de la porte. Ce vieux drôle d’intendant avait sans doute été l’avertir, sous le prétexte de chercher la clef de la bibliothèque.

— Ah ! Madame… quelle supposition ! — dit Gontran ; et dans quel but, Madame ?

— Eh ! — mon pauvre garçon, — c’est un calcul tout simple : d’abord, si M. de Rochegune vous surfait sa maison de 20 ou 30,000 f., vous n’oserez pas marchander avec un homme capable de si beaux traits, sans compter qu’habiter un hôtel témoin de si vertueuses actions ça porte bonheur et ça se paie. Je parie que le vieux Rochegune en a fait bien d’autres pour s’arranger sa belle réputation de philanthrope, afin de pouvoir, sous cet abri, tripoter, j’en suis sûre, dans toutes sortes d’abominables agiots. On dit qu’il prêtait à la petite semaine ; je le croirais fort, car il est mort riche à millions ! La preuve de ce que je dis, c’est qu’on ne fait pas des aumônes de 100,000 écus quand on a la conscience nette. Il n’y a que les gros pécheurs qui donnent gros aux pauvres, répétait toujours le desservant de ma paroisse de Glatigny, qui n’était pas bête… Peste ! 100,000 écus en bonnes œuvres ! c’est la part du diable, comme disent les bonnes gens, ou, si vous l’aimez mieux, c’est l’intérêt d’un capital de toutes sortes de vilenies…

— Mais, Madame, — dit Gontran avec impatience, — vous avouerez du moins qu’on ne pouvait mieux placer ce bienfait, quelle que soit la source de cet argent.

— Certainement, certainement, cette petite Duval était très gentille, ma foi, avec son béret rose. Ça aura été l’avis de M. de Rochegune, et le benêt de mari qui vient encore le remercier !…

— Ah ! Madame ! quelle indignité ! — s’écria Gontran. — D’ailleurs, M. de Rochegune part dans quelques jours…

— Eh bien ! quoi ?… il part ? ça prouverait tout au plus qu’il est las de cette petite bourgeoise, dit mademoiselle de Maran en éclatant de rire.

— Madame, Madame — dit M. de Lancry en me regardant, pour faire sentir à ma tante l’inconvenance de ce propos.

Je ne pourrais vous peindre, mon ami, l’impression désolante que je ressentis en entendant mademoiselle de Maran flétrir aussi méchamment tout ce que mon cœur venait d’admirer ; jamais son horreur, jamais sa haine du beau, qu’il fût physique ou moral, ne s’était plus odieusement manifestée.

À cette nouvelle preuve de son impitoyable méchanceté, je fis un retour sur moi-même et sur ma position. Mes défiances revinrent plus vives que jamais contre mademoiselle de Maran, sans que pourtant mon aveugle confiance pour Gontran diminuât en rien.

Je ne pus m’empêcher de me souvenir de ce que m’avait dit madame de Richeville : Défiez-vous de ce mariage. Votre tante le protège, il doit vous être fatal.

Je reconnaissais aussi que la duchesse ne m’avait pas trompée sur les qualités qu’elle accordait à M. de Rochegune, que M. de Mortagne aurait voulu me voir épouser.

Je l’avoue, un moment je fus inquiète de l’apparente gravité de ces réflexions. Mon cœur trembla, pour ainsi dire, de voir mon esprit embarrassé pour y répondre.

Par instinct je jetai les yeux sur Gontran… La vue de sa physionomie si noble, si douce, si loyale, me rassura.

Ce n’est pas mademoiselle de Maran, c’est mon cœur qui a fait ce mariage, me dis-je ; et enfin, parce que M. de Rochegune a de généreuses qualités, est-ce une raison pour que Gontran n’en ait pas ? N’est-ce pas lui qui le premier m’a raconté cette touchante action si noblement récompensée ? Tout-à-l’heure encore n’a-t-il pas partagé mon émotion ?

Ces réflexions chassèrent les impressions pénibles que les paroles perfides de ma tante avaient fait naître. Lorsque nous descendîmes de voiture, un des gens de mademoiselle de Maran lui dit que mademoiselle Ursule, c’est-à-dire madame Sécherin, — ajouta-t-il en se reprenant, — attendait dans le salon avec son mari.

Ma cousine était arrivée ; oubliant Gontran, ma tante, je montai rapidement l’escalier ; j’ouvris vivement la porte du salon.

En effet, c’était elle… c’était Ursule et son mari.



  1. On appelle ainsi les sociétés pareilles à celles où M. de Rochegune avait dû la somme qu’il voulait employer en bonnes œuvres.