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Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie III/03

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Gosselin (Tome IVp. 56-77).
Troisième partie


CHAPITRE III.

FRAYEURS.


Si j’avais un instant douté du changement extraordinaire que la maternité avait apporté dans mon esprit en le mûrissant tout-à-coup, en lui révélant un monde nouveau ; les idées, les terreurs qui s’éveillèrent en moi ensuite de l’entretien d’Ursule et de mon mari eussent suffi pour me prouver cette incroyable transformation.

Qu’on me pardonne une comparaison bien usée, bien vulgaire… un admirable instinct apprend à la pauvre mère qui veille sur sa couvée que le point noir, presque imperceptible, qu’on aperçoit à peine dans l’azur du ciel, est le vautour féroce son plus mortel ennemi.

De même, après la conversation d’Ursule et de Gontran, je vis poindre le germe d’un nouveau, d’un terrible malheur dans cet entretien qui, en apparence, semblait devoir me rassurer.

Ma cousine n’aimait pas mon mari, elle raillait même dédaigneusement les galanteries dont j’avais tant souffert…

Avec une effronterie révoltante elle se montrait à lui telle qu’elle était… pire qu’elle n’était peut-être…

Elle avouait avec un superbe cynisme qu’elle ne pouvait être que lâche esclave de l’homme qui la dompterait… maîtresse hautaine de l’homme qui l’adorerait, et coquette impitoyable envers tous ceux qui ne ramperaient pas à ses genoux ou qui ne lui mettraient pas orgueilleusement le pied sur le front…

Elle avait dit encore à Gontran qu’elle ne l’aimerait jamais, parce que l’amour d’un mari était ridicule ; parce qu’il l’aimait, lui : et pourtant, par deux fois, elle lui avait jeté cet insolent défi — Malgré vous, vous m’aimerez toujours

Avant que d’être mère je serais sortie de ma retraite, rayonnante de bonheur et de confiance ; je me serais jetée à genoux en disant : Merci, mon Dieu, vous avez permis que cette femme perfide, audacieuse, se montrât sans fard, dévoilât toute la bassesse, toute la méchanceté de son âme ! Un moment mon mari s’est laissé prendre à ses dehors séduisants ; mais maintenant il la connaît, mais maintenant il n’aura plus pour elle que mépris et qu’horreur. Quel homme, et Gontran plus que tout autre encore, ne sentirait pas au moins sa fierté révoltée en entendant cette femme lui parler si dédaigneusement !

Comment lui Gontran, lui si beau, si séduisant, lui gâté par tant de succès, par tant d’adorations, irait non pas aimer mais s’occuper seulement d’une femme qui oserait lui dire : Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais, et je vous défie de ne pas m’aimer…

Oui, encore une fois, j’aurais remercié Dieu ; le calme, le repos, fussent pour longtemps rentrés dans mon cœur.

Mais, hélas ! je l’ai dit, en une nuit j’avais, je ne sais par quelle intuition, acquis la triste sagacité, la désespérante sûreté de jugement que les années peuvent seules donner.

Je crois fermement que cette sorte de prescience m’était venue soudainement parce qu’elle pouvait me servir à défendre l’avenir de mon enfant. Hélas ! mon Dieu, j’étais bien jeune encore, jamais je ne m’étais appesantie sur les tristes misères de l’esprit humain, il fallait une puissance surnaturelle pour me faire pénétrer ce tissu d’horribles pensées.

Je croyais au bien jusqu’à l’aveuglement ; je n’avais pas idée de ces passions dépravées, qui, au lieu de rechercher ce qui est pur, noble, salutaire et possible, sont au contraire honteusement aiguillonnées par l’attrait de la corruption, du cynisme, de l’impossible.

Pouvais-je soupçonner qu’un homme, par cela même qu’une femme sans mœurs lui dirait : Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais !… que pour cela même cet homme dût adorer cette femme avec frénésie !

Non… non, mon Dieu, on m’eût dit que le cœur humain était capable de ces énormités que je l’aurais nié, que j’aurais pris cela pour un blasphème.

Par quel mystère pourtant… moi jusqu’alors si heureusement ignorante de ces misères, avais-je donc deviné, avais-je donc senti, oui physiquement senti à un atroce déchirement de mon cœur, que Gontran allait de ce moment aimer cette femme, non-seulement plus qu’il n’avait aimé ses premières maîtresses, non-seulement plus qu’il ne m’aimait… mais plus qu’il n’aimerait jamais ?

Quelle voix secrète me disait que cette passion fatale serait la seule, la dernière passion de sa vie ?

Quelle voix me disait que les hommes les plus légers, les plus blasés, lorsqu’ils se prennent à aimer et surtout à aimer sans espoir une femme perdue, aiment souvent avec une violence effrayante ?

Comment avais-je senti qu’Ursule dans son manège infernal avait mis en jeu les passions les plus irritantes de mon mari en lui disant : — Vous êtes beau, vous êtes charmant, vous êtes habitué à plaire, et pourtant je me raille de vous, et pourtant vous m’aimerez, et cet amour sera pour moi une inépuisable raillerie… pour vous un inépuisable chagrin !

Et ce n’était pas encore assez pour cette femme. Comme il lui fallait aviver, exalter l’amour de Gontran en allumant sa jalousie, elle a voulu lui prouver qu’elle ne serait pas pour tous froide, méprisante, moqueuse, comme elle l’était pour lui.

Aussi voyez… voyez… avec quelle ardeur passionnée, délirante, elle lui peint alors l’émotion foudroyante qui bouleversera sa raison et ses sens à la seule approche de l’homme qu’elle aimerait…

À ces mots empreints d’un délire brûlant et sensuel, voyez comme son regard s’est perdu, comme sa joue a rougi, comme son sein a battu…

Et lorsqu’elle parlait de son idolâtrie pour l’homme qui la dominerait en tyran, avec quelle grâce humble, soumise, elle courbait son front charmant ! Comme on la voyait agenouillée, les mains jointes, implorant un sourire de son maître en attachant sur lui ses grands yeux bleus noyés de langueur, de tristesse et d’amour…

Hélas !… hélas ! il fallait que la séduction de cette femme fût bien puissante, bien irrésistible, pour que moi, moi sa rivale, moi mère, moi qui avais cette créature en horreur, j’aie senti, j’aie compris qu’en ce moment non-seulement Gontran, mais tout homme peut-être, devait devenir éperdument amoureux d’Ursule, tant il y avait en elle de fascination et de charme !

Non, non, Dieu ne me trompait pas en me donnant ces épouvantables pressentiments ! En me montrant le formidable orage qui se formait à l’horizon, il voulait, dans sa miséricorde infinie, qu’une pauvre mère seule et faible pût, sinon éviter, du moins conjurer peut-être les affreux malheurs qui la menaçaient.

Je me sentis presque défaillir lorsque je sortis du cabinet où j’étais cachée.

Je trouvai Gontran assis dans un fauteuil, le regard fixe, les bras croisés sur sa poitrine, dans l’attitude de la réflexion et de la stupeur.

Je fus obligée de m’appuyer légèrement sur son épaule pour le rappeler à lui-même…

Il releva vivement la tête, et me dit ces seuls mots avec une expression profonde et concentrée :

— Quelle femme !… quelle femme !… Oh ! il faut qu’elle parte, Mathilde, il faut qu’elle parte !

Ces paroles confirmèrent mes soupçons.

Dans la bouche de Gontran, lui toujours si maître de lui, ils avaient une signification effrayante ; il aimait cette femme ou il craignait de l’aimer.

Une idée que j’accueillis d’abord comme une inspiration divine, me poussait à apprendre à Gontran ce que je savais de la liaison d’Ursule avec M. Chopinelle ; ce dernier ayant sans doute été rangé par elle dans la catégorie des esclaves.

D’abord je ne doutai pas que le dépit d’avoir échoué là où un homme si ridicule avait réussi, ne dût inspirer à Gontran un invincible éloignement pour Ursule ; peut-être Gontran eût-il attaché d’autant plus de prix à la conquête d’Ursule, qu’il aurait cru être son premier amour.

Je voulais aussi apprendre à mon mari avec quelle fausseté, avec quelle perfidie Ursule avait amené la rupture de M. Sécherin et de sa mère… J’allais tout dire, lorsque j’hésitai ; je me demandai si ces révélations n’irriteraient pas encore davantage la passion de Gontran, si sa vanité ne serait pas encore plus excitée par le dépit d’être moins bien traité qu’un provincial ridicule.

Et puis il pouvait croire Ursule vertueuse, malgré les théories effrontées qu’elle affichait, et se résigner plus facilement à n’être pas aimé d’elle, en songeant que personne n’avait été plus heureux que lui… Mais je craignis que cette dernière conviction ne prêtât peut-être plus d’attraits encore à ma cousine.

Agitée par tant de perplexités, je me résignai à attendre l’inspiration du moment.

Mon mari était retombé dans une sorte de rêverie…

Je lui pris la main, je la serrai tendrement en lui disant :

— Merci… merci, mon noble Gontran, vous m’aviez dit vrai. Enfin Ursule va partir, et nous serons heureux et tranquilles.

Gontran sourit avec amertume et me répondit :

— Vous avez dû être bien contente de me voir ainsi traité par Ursule ? cela doit vous rassurer, je l’espère.

Ne voulant pas laisser entrevoir mes craintes à Gontran, je lui dis :

— Sans doute, mon ami, je suis rassurée ; mais je ne vois pas en quoi ma cousine vous a si mal traité… Elle plaisantait, d’ailleurs…

— Elle plaisantait ?… Et lors même qu’elle aurait plaisanté, n’était-ce pas me traiter avec le dernier mépris ?… De ma vie… non, de ma vie… je n’ai été si insolemment joué ; je restais là comme un sot, sans trouver une seule parole. Quelle audace ! quel cynisme !

— Mais, Gontran, il me semble que ce qu’Ursule vous a dit de plus cruel est qu’elle ne vous aimerait jamais et qu’elle vous défiait de ne pas l’aimer.

— Eh bien ! n’est-ce rien que cela ?

— Mais cela n’est rien puisque vous m’aimez, Gontran… Votre tendresse pour moi vous empêche de ressentir de l’amour pour elle, il doit vous être indifférent qu’elle ne vous aime pas.

— Sans doute, sans doute, vous avez raison… Ma pauvre Mathilde, je vous aime… oh ! oui, je vous aime… Vous êtes bonne, généreuse, vous !… vous avez du cœur, de l’élévation, de la grandeur d’âme, tandis que votre cousine… Je vous le demande : qu’a-t-elle donc pour plaire, après tout ? un minois chiffonné, une taille accomplie, il est vrai, un très joli pied, de grands yeux tour à tour effrontés ou langoureux, un persifflage impertinent, un grand fond d’impudence… mais ni cœur, ni âme… Avec cela, comédienne et fausse à faire frémir… Plus j’y pense, moins je peux revenir de mon étonnement. Vous seriez-vous attendue à cela d’elle ? toujours en apparence si mélancolique, si doucereuse ? Certes, j’ai vu des femmes bien hardies, bien… rouées, passez-moi le terme, mais jamais je n’ai rien rencontré de pareil : j’en étais abasourdi… Ah ! que j’aimerais à mater, à dominer un tel caractère ! avec quel bonheur je lui rendrais alors dédain pour dédain, sarcasme pour sarcasme ! s’écria involontairement mon mari.

Je cachai mon visage dans mes mains, je fondis en larmes sans dire un mot.

Je n’en pouvais plus douter, Ursule avait frappé juste.

Gontran était si préoccupé par ses pensées, qu’il ne s’aperçut pas de mes larmes.

Il se leva brusquement, et continua en marchant à grands pas :

— Oh ! je conçois bien qu’un homme soit sans pitié quand il parvient à maîtriser l’un de ces caractères hautains et insolents… Alors avec quel bonheur on humilie, on outrage même, car elles le méritent, ces créatures jusque-là si orgueilleuses ! — Puis il reprit avec un éclat de rire forcé : — Mais c’est à mourir de rire, ces prétentions-là !… madame Sécherin ! je vous le demande un peu, madame Sécherin qui veut être à la mode, qui veut avoir la meilleure maison de Paris et se moquer de tout le monde. Ah ! ah ! ah !… c’est, sur ma parole, fort divertissant… Est-ce que vous ne trouvez pas cela fort plaisant ?… Mais, qu’avez-vous ? vous pleurez… Mathilde !

— Ah ! Gontran, cet entretien nous sera fatal.

— Que voulez-vous dire ?

— Il n’y a pas un mot d’Ursule qui n’ait laissé du dépit, de l’amertume dans votre cœur…

— Du dépit ! de l’amertume ! parce que madame Sécherin dit que je n’ai pas le bonheur de lui plaire ! Ah ça, ma chère amie, à quoi pensez-vous ? Pour qui me prenez-vous ? Je n’ai pas grand’vanité ; mais je ne crois pas que mon mérite souffre une grave atteinte du dédain de madame Sécherin. Ce qui me paraît seulement d’une bouffonnerie excellente, c’est cette prétention de sa part de me rendre amoureux d’elle… Ma pauvre Mathilde, je vous ai fait ma confession ; vous avez vu que je vous avais dit vrai : je trouvais Ursule assez gentille, j’ai été, par galanterie, entraîné un peu plus loin que je ne l’aurais voulu… Mais ça n’a jamais été qu’un caprice, assez vif de ma part. Il n’y a rien dans cette femme-là, rien, absolument rien… Amoureux d’elle, moi ! Je plains bien les malheureux assez sots pour se laisser prendre à ses filets… Amoureux d’elle ! mais ce serait l’enfer !… Avec un tel caractère… amoureux d’elle… moi !… moi !…

Puis Gontran, par un brusque retour, me dit avec une expression, hélas ! qui me parut distraite et forcée :

— Moi ! amoureux d’elle ! comme si je n’avais pas près de moi mille fois mieux qu’elle… comme si je n’avais pas la meilleure, la plus dévouée des femmes… un ange de douceur et de bonté !… Pauvre Mathilde !… comment avez-vous pu craindre un instant la comparaison ?… vous… vous…

Et il retomba dans une sorte de rêverie.

Les derniers éloges qu’il me donna me firent un mal horrible.

Ils me rappelèrent ces odieuses paroles d’Ursule à mon mari : « Il faut que je vous témoigne de mon dédain pour que vous pensiez à vanter votre femme. »

Ma cousine avait raison, les louanges que me donnait Gontran lui étaient arrachées par le dépit.

En me mettant au-dessus de ma cousine, il pensait plus à la blesser qu’à me flatter.

— Le plus important pour nous — dis-je à mon mari — c’est qu’Ursule quittera Maran sous très peu de jours ; elle décidera facilement M. Sécherin à partir.

— Sans doute, sans doute, qu’elle parte ; le plus tôt sera le mieux.

— Mon ami — dis-je à Gontran après un moment de silence — permettez-moi de vous parler en toute franchise.

— Je vous écoute, ma chère amie.

— Ne trouvez-vous pas étrange que cet entretien, qui aurait dû me rassurer complètement, puisqu’il vous justifiait à mes yeux, produise sur vous et sur moi un effet contraire ?

— Comment cela ? Je ne vous comprends pas.

— Ursule a dit qu’elle ne vous aimait pas, qu’elle ne vous aimerait jamais ; que vos galanteries étaient sans conséquence, et qu’elle partirait le plus tôt possible… Et pourtant, vous le voyez, je pleure… Et pourtant vous ne pouvez cacher votre agitation.

— Eh ! mon Dieu ! — s’écria Gontran avec impatience… c’est tout simple… Vous pleurez… parce que vous pleurez de rien… Je suis agité parce qu’il est de ces choses qui, malgré soi, blessent l’amour-propre… Que prétendez-vous conclure de cela ? Allez-vous vous faire l’écho d’Ursule, et dire comme elle que je suis ou que je serai amoureux d’elle ? C’est absurde ; seulement je vous avoue qu’elle m’a impatienté, je ne suis pas habitué à être raillé de la sorte : voilà tout. Il y a mille manières de dire les choses. Elle m’aurait dit tout simplement : J’ai été un peu coquette pour vous, oublions cela ; restons bons amis : si ma présence excite la jalousie de Mathilde, je partirai… rien de mieux ; mais à quoi bon cette profession de principes… et quels principes ! À quoi bon me dire effrontément que, si je ne lui plais pas d’autres lui plairont peut-être ?… À quoi bon exprimer d’une manière si passionnée, pour ne pas dire plus ! l’ivresse qu’elle éprouverait dans telle ou telle occasion ?… femme incompréhensible ?… C’est que, dans ce moment-là, elle avait l’air véritablement émue… En vérité, je m’y perds… c’est une énigme… Mais qu’un autre que moi s’amuse à en chercher le mot… je lui souhaite bien du plaisir ! Après cela, une volonté de fer… elle a voulu apprendre à monter à cheval, et elle y monte à merveille ; elle s’est mis dans la tête d’être, l’hiver prochain, une femme à la mode, elle est bien capable d’y réussir : elle a tout ce qu’il faut pour cela…

— Vous pensiez tout à l’heure le contraire, mon ami ; vous disiez que c’était, de sa part, une prétention ridicule.

— Ah ! mon Dieu, ma chère… si vous venez sans cesse épiloguer mes moindres paroles, cela devient insupportable — dit mon mari en frappant brusquement du pied. — Je vous parle en toute confiance, en toute sécurité, ne cherchez pas dans mes paroles autre chose que ce que je dis.

Je regardai Gontran avec un étonnement douloureux.

— Mon ami, je vous ferai une seule observation… Depuis la fin de cet entretien, vous m’avez sans cesse parlé d’Ursule et vous n’avez pas eu la moindre pensée pour notre enfant…

Mon mari passa les mains sur son front et s’écria avec émotion.

— Pauvre et excellente femme… c’est vrai, pourtant, ah ! c’est mal, bien mal, pardon, Mathilde… Tiens ces seuls mots de toi me rappellent à mes devoirs, à mon amour ; ces seuls mots me calment et me consolent d’une sotte et ridicule blessure d’amour-propre. Eh bien ! oui, pardonne-moi ce dernier éclair d’orgueil. Oui, je me suis senti malgré moi un peu piqué de n’avoir pas fait la moindre impression sur Ursule ; sais-tu pourquoi ? parce que le sacrifice que j’aurais eu à te faire eût été plus grand. Crois-moi, rien ne me sera plus facile que d’oublier cette femme diabolique… tu as raison, mon ange bien-aimé ; notre enfant… pensons à notre enfant. Entre cette douce espérance et mon amour pour toi, pour toi désormais bien rassurée sur moi, le bonheur nous sera facile. Pardon encore d’avoir pris à cœur les sarcasmes d’Ursule ; mais c’est qu’aussi elle me raillait à vos yeux, et, je ne vous le cache pas, Mathilde, je suis très fier de moi depuis que je suis à vous. Pourtant, comme, après tout, vous m’aimez toujours autant, n’est-ce pas ? nous ne penserons plus à cette scène ridicule que pour nous moquer de moi-même ; ou mieux, parlons de notre enfant : ces douces causeries seront notre refuge assuré contre toutes ces pensées mauvaises.

L’arrivée d’un de nos fermiers qui voulait parler à mon mari termina cet entretien.

Gontran sortit.

Mon premier mouvement fut d’être charmée des douces paroles qu’il venait de me dire avec sa grâce habituelle : puis il me sembla que son accent avait été nerveux, saccadé ; que ses regards n’étaient pas d’accord avec son langage.

On eût dit qu’il voulait s’étourdir sur sa situation, ou me rassurer par quelques mots de tendresse.

Cependant il y avait quelque chose de touchant, de pénétré dans son accent.

Néanmoins, plus je réfléchis à l’impression qu’Ursule avait faite sur lui, plus je crus à un danger imminent.

Quelques jours auparavant j’aurais pleuré, pleuré, puis tenté quelques plaintes timides et stériles ; mais, appelée à de nouveaux devoirs, je voulus changer complètement de conduite.

Je compris que je devais craindre la violence des chagrins, leur réaction pouvait être fatale à mon enfant ; je me promis donc de tâcher désormais de ne jamais m’affliger pour des vanités, de me roidir contre ma susceptibilité, de m’endurcir contre les souffrances morales, et d’être, si cela se peut dire, extrêmement sobre de douleurs.

Les circonstances présentes devaient mettre ma nouvelle résolution à une rude épreuve.

J’essuyai mes larmes, je songeai froidement à ma position.

De ce moment, pour n’être plus écrasée sous les débris de mes espérances, j’envisageai bravement la vie sous les couleurs les plus sombres.

Je ne m’abuse pas sur la cause de cette courageuse résolution, je possédais un trésor de bonheur et d’espérance que rien au monde ne pouvait me ravir.

Quel que fût l’avenir, mon enfant me restait : car j’avais la conviction profonde, inébranlable, que Dieu m’avait envoyé cette suprême consolation dans mes chagrins, comme une religieuse récompense de mon dévoûment à mes devoirs.

Cette foi aveugle à la protection divine m’empêcha d’avoir jamais la moindre frayeur sérieuse sur la vie future de ce petit être qui doublait ma vie, qui devait me faire oublier bien des souffrances.

Je me traçai un plan de conduite avec la ferme résolution de n’en pas dévier.

Huit jours suffisaient a Ursule pour décider son mari à quitter Maran ; si au bout de huit jours elle n’était pas partie, si d’ici là j’acquérais la conviction que ses dédains affectés n’étaient qu’une perfide manœuvre de coquetterie, j’étais résolue de suivre les conseils de madame de Richeville.

Une fois seule avec Gontran, j’espérais par ma tendresse, par l’intérêt que devait lui inspirer l’état dans lequel je me trouvais, j’espérais, dis-je, chasser Ursule de sa pensée.

Sinon, si son amour pour elle grandissait avec les obstacles ; si je succombais après avoir lutté contre la détestable influence de cette femme, de toutes les forces de mon amour, de mon dévoûment, je succomberais du moins avec dignité : mon enfant me resterait, et je vivrais pour lui seul.

Il m’est impossible de dire le calme, la confiance, que me donna cette résolution.

Je n’avais plus, comme par le passé, de ces effrois vagues, de ces douleurs sans but et sans bornes.

C’est qu’autrefois… l’amour de Gontran perdu… il ne me restait rien, rien qu’un désespoir immense ; rien qu’une vie misérable et stérile ; rien que quelques pâles souvenirs qui devaient rendre, par comparaison, le présent plus cruel encore.

Je m’agenouillai pour remercier Dieu de ne m’avoir pas endormie dans une fatale confiance.

Sans vouloir descendre à un honteux espionnage, je me promis de tout observer attentivement, de ne rien omettre de ce qui pouvait m’éclairer.