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Mathilde, Mémoires d’une jeune femme/Partie IV/13

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Gosselin (Tome Vp. 282-304).
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Quatrième partie


CHAPITRE XIII.

L’AVEU.


L’on s’étonne peut-être de ce qu’alors je raisonnais comme si j’eusse été déjà coupable. C’est que je prévoyais que si M. de Rochegune était aussi faible que moi, je n’aurais pas la force de résister à mon penchant.

À ce moment donc les conséquences morales de cette faute vénielle étaient les mêmes ; je faisais peu de différence entre la certitude de la commettre et le remords de l’avoir commise.

Je ne pouvais plus compter que sur la délicatesse, que sur l’honneur de M. de Rochegune ; je ne songeai donc qu’à lui cacher à tout prix ce que j’éprouvais… Si j’étais devinée, j’étais perdue.

Je m’attendais à voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.

Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma porte.

Je le trouvai pâle, triste, accablé ; ses traits avaient une expression de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.

Il s’agissait pour moi d’un moment décisif ; ma destinée tout entière allait dépendre de ma résolution.

Je rassemblai toutes mes forces, j’appelai à mon aide toute la dissimulation dont j’étais capable, afin de composer mon visage et de paraître insouciante et gaie.

Je me hâtai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune :

— Vous m’avez trouvée bien maussade hier matin, n’est-ce pas ? Après vous avoir demandé votre bras pour sortir, je vous ai renvoyé ; avouez que je suis horriblement capricieuse !

M. de Rochegune garda un moment le silence ; puis il me dit :

— Mathilde, vous me croyez honnête homme… ?

— Mon Dieu !… quel grave début, mon ami !…

— Grave, en effet, bien grave… et il doit l’être.

— Et pourquoi cela ?

Après un nouveau silence, il reprit :

— Mathilde, je n’ai jamais menti. Hier je vous ai juré de vous confier toutes mes pensées… bonnes ou mauvaises… je ne croyais pas devoir tenir si tôt ce serment…

— En vérité, mon ami, vous m’effrayez presque… quel changement subit !

— Mathilde, ceci me paraît un songe. Expliquer ce que j’éprouve est impossible… Je cède à je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides ; je ne me reconnais plus… je ne vous reconnais plus vous-même.

— Que dites-vous ?

— Depuis hier j’ai vu en vous une femme que je n’avais pas encore vue.

— Je… je… ne comprends pas — dis-je en tâchant de sourire — je ne sais comment, depuis hier, j’ai pu vous apparaître sous un jour si différent.

— En vain j’ai voulu m’expliquer la cause de cette transformation, je ne l’ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m’a causé hier une émotion que je n’avais jamais ressentie. Votre physionomie n’était plus la même… Madame de Richeville s’en est aperçue comme moi, sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n’aviez été plus jolie… Cela était vrai… Votre regard, ordinairement si doux, si calme et si limpide, était tour à tour brillant ou chargé de trouble et de langueur ; votre voix était plus vibrante, votre teint plus animé, votre sourire plus éclatant… Penché sur votre épaule, j’ai cru la voir frissonner sous mon souffle… Vous étiez entourée de je ne sais quelle atmosphère magnétique qui m’attirait, qui m’enivrait… Non, ce n’est pas une illusion. Vous étiez, vous êtes maintenant plus belle que vous ne l’avez jamais été… ou plutôt vous êtes belle d’une beauté de plus.

— Allons, mon ami, vous êtes encore plus poète que d’habitude ; vous voulez essayer de nouvelles flatteries… Peut-être, hier, étais-je mise à mon avantage… Voilà tout le mystère de ce changement… Ce qui n’a pas changé, ce sont les sentiments que vous a voués votre amie… votre sœur…

— Ma sœur… ma sœur ! Je ne vous ai jamais aimée comme une sœur… je vous l’ai dit… Seulement jusqu’ici j’ai eu du courage, jusqu’ici j’ai eu de la volonté… jusqu’ici j’ai cru que l’on pouvait impunément aimer une femme comme vous… jusqu’ici j’ai cru que l’intimité dans laquelle nous vivions me suffirait et j’ai cru que la sublimité d’un amour idéal, que l’admiration qu’il m’inspirait me raviraient à toute humaine passion… Eh bien, Mathilde ! je n’ai plus ce courage, je n’ai plus ces croyances : serments, vœux, promesses, tout est oublié… Ma passion, si longtemps comprimée, éclate à la fin… Mathilde… Mathilde, je l’avoue, il n’y a qu’un lâche… c’est moi… qu’un coupable… c’est moi ; mais au moins pitié, pitié pour un amour brûlant… insensé… qui égare ma raison !

Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses émotions, M. de Rochegune me disait les miennes.

Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d’orgueil en me voyant si follement aimée ; mais je rappelai bientôt mon courage : je me sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible… Je me dis qu’il serait beau à moi de remonter cette grande âme à sa hauteur et de me sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s’il le partageait.

Après un moment de silence, je lui répondis d’un ton affectueux mais calme et sérieux :

— Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d’abord répondu légèrement ; vous me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je vous en remercie.

Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le frappa ; je repris :

— Quoiqu’il y ait sans doute de l’exagération dans ce que vous m’avez dit, cela ne m’étonne pas, je m’y attendais.

— Vous, Mathilde ?

— Oui… mon ami ; souvenez-vous de notre conversation d’hier… Ne m’avez-vous pas dit : « L’intimité dont nous jouissons ne nous est acquise qu’au prix de nos sacrifices ; plus ils seront grands, plus ils nous seront comptés. ! »

— Mathilde — s’écria-t-il avec exaltation — ne me parlez pas du passé, un abîme sépare hier d’aujourd’hui !

— Alors donc, mon ami — lui dis-je en souriant doucement — alors, comme la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d’honneur, où, comme par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur élévation.

Malgré le sourire que j’avais aux lèvres, mon cœur était navré ; M. de Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce, accablée, presque craintive :

— Vous avez raison, Mathilde ; le passé a été tel que vous le retracez. J’ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations ; je vous ai aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole sacrée, mon cœur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable tout a-t-il changé ? Je ne le sais… Oui… cela est vrai ; hier encore, je vous le disais, au dessus du bonheur dont je jouissais près de vous, je ne voyais que la réalisation du dernier vœu de mon père. Eh bien ! en un jour, mon ambition s’est accrue jusqu’au délire ; mais cette ambition ne m’a pas fait déchoir dans ma propre estime… Elle m’a élevé…

— Que voulez-vous dire, mon ami ! ne serait-ce pas profaner notre amour que…

Il ne me laissa pas achever, et reprit d’un air grave et pénétré : — Le profaner… oh ! non, Mathilde, non ; ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une subtilité sacrilége ou l’hypocrite excuse d’un amour coupable… Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la jeunesse que je vous exprime ici… non, j’exprime encore le vœu le plus noble que Dieu ait mis au cœur de l’homme, le vœu de ce bonheur de tous les instants que l’on ne peut goûter que dans la douceur enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez, Mathilde ; en vous j’adorerais peut-être plus encore l’épouse… que la maîtresse… Vous êtes à la fois si belle et si sainte… que l’ivresse que vous inspirez devient chaste et sérieuse… Il suffit de votre pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le caractère sacré d’une union solennelle…

— Eh bien, mon ami… je vous en conjure au nom de ces sentiments que vous m’accordez, calmez votre exaltation.

— Non, non ! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas, parce qu’il est incomplet ; ce n’est plus la liberté de vous voir maintenant, que je veux… c’est passer ma vie entière près de vous… Entendez-vous, Mathilde ! oui, je veux entre nous des liens indissolubles pour vous être à tout jamais enchaîné : je veux tous les droits pour vous prouver tous les dévouements ; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes les reconnaissances !

— Mais jusqu’ici, mon ami, n’avez-vous pas été pour moi plein de dévouement et de bonté ?

— Et ! qu’est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa propre félicité, où l’on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur ceux qu’il aime, où l’on se repose d’une adoration par une idolâtrie, où la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique : car si Dieu a voulu qu’une belle âme eût une belle enveloppe, c’est pour que ces deux charmes se confondissent en un seul ; les séparer, c’est outrager la nature !

— Ah ! ce langage…

— Contraste avec celui que je tenais hier : soit ; mais hier comme aujourd’hui j’ai parlé vrai.

— Mais ce changement si brusque ?

— Il me confond, il m’accable, Mathilde. Pour l’expliquer, il faut avoir recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d’eau qui fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes décident des événements les plus graves lorsque l’heure est venue… Je n’en doute pas, demain, un serrement de main, l’accent de votre voix eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me servais pas d’un vain terme. Mais l’héroïsme a des bornes. Et puis une pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit : ce serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde… Ah ! si vous vouliez… — Et il s’interrompit, craignant d’avoir trop dit.

Je ne le comprenais que trop ; le même désir m’était déjà venu : il fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. À ces élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu’au fond du cœur, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles…

— En vérité, mon ami — lui dis-je — je ne vous reconnais plus… C’est vous… vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances, tous les devoirs ; de tromper l’amitié, la confiance de nos amis… Songez-y… de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas ! Les rendre complices de notre faute, les vouer à d’amères railleries parce qu’ils ont une foi aveugle en notre honneur… tenez, soyez franc et répondez… Si je consentais à fuir avec vous… que penseraient de nous le prince d’Héricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre amour ?…

Cette question interdit M. de Rochegune : il hésita quelques moments de parler : j’étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait, hélas ! que nous ne pouvions y répondre.

Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mes paroles, je me sentis plus troublée, plus éprise que jamais… J’étais, hélas ! j’ose l’avouer, peut-être encore plus de l’avis de M. de Rochegune qu’il n’en était lui-même, mon amour pour lui atteignait son paroxysme : à chaque instant j’étais sur le point de lui dire fuyons…

Il reprit tristement :

— Je n’ai jamais menti, Mathilde… je ne mentirai pas en cette occasion… Si vous consentiez à me suivre… j’irais trouver le prince et je lui dirais tout…

— Et quels reproches n’aurait-il pas le droit de vous faire, lui, lui !…

— Eh ! après tout — s’écria M de Rochegune avec une impatience douloureuse qu’importent le prince, les jugements du monde ! voulons-nous les braver ? En disparaissant de la société, ne nous condamnons-nous pas ; ne renonçons-nous pas à son estime, à son intérêt ? Que veut-on de plus ? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser de cette confiance qu’on nous témoignait, est-il donc si difficile de tromper des yeux prévenus !

— Ah ! vous et moi étions incapables d’une telle infamie !

— Je le sais ; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment à la haute position que nous nous étions faite : tant que nous y sommes restés, n’en avons-nous pas été dignes ? Une chute honteuse ne nous en ferait pas démériter ; ce serait une renonciation libre, volontaire. À l’admiration du monde, nous aurions préféré notre bonheur ; il n’y a là ni lâcheté ni trahison… Je le dirais à la face de tous… comme j’ai dit…

— Hélas ! mon ami — lui dis-je en l’interrompant — cesserions-nous d’être coupables en avouant hautement que nous le sommes ? Cet aveu ne serait plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah ! croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous cacher comme des criminels.

— Oh ! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n’aura été plus fier… plus justement fier !

— Pouvez-vous parler ainsi ! et la honte… et le déshonneur pour moi ?

— Le déshonneur ! n’êtes-vous pas libre ? Le monde n’a t-il pas lui-même prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari ? Votre position peut-elle être comparée à celle d’aucune autre femme ?

— Oui, aujourd’hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à personne ; mais que j’oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant d’autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l’insolente audace de me poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels…

— Et où vous atteindront-ils, ces mépris ? Venez… oh ! venez, Mathilde, mon amour vous en défendra… le bonheur vous vengera… Qui vit pour le monde et par le monde, peut le redouter ; qui vit par soi et pour soi dans la retraite, le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir, j’ai tout oublié ; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul désir… vous, vous, toujours vous.

— Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d’infortunés qui n’existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si souvent utile ?

M. de Rochegune haussa les épaules. — Rêveries creuses et sonores, stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes malheureux, c’est différent ; du fond de cette retraite nous veillerons sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence : ils n’y perdront rien… Est-ce qu’un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre généreux et bienfaisants si nous ne l’étions déjà ?… Vous me regardez avec surprise, Mathilde… vous êtes étonnée de m’entendre parler ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd’hui… Moi aussi je m’étonne et je m’en réjouis

— Que dites-vous ?

— Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre influence sur moi augmente encore.

— Autrefois j’étais fière de cette influence, elle vous inspirait les plus nobles actions ; aujourd’hui j’en rougis, elle ne vous inspire que des résolutions indignes de vous.

— Et qui vous dit cela ? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime ? Je ne sais ce que l’avenir nous réserve, mais ce n’est pas en vain que Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque résurrection magnifique ; deux âmes comme les nôtres ne peuvent se rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser après elles quelque souvenir de majesté : oui, une voix, qui ne m’a jamais trompé, me dit que malgré les reproches, l’éloignement peut-être momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n’aurons été plus dignes d’eux…

— Comment ?

— Je ne sais, mais j’en suis sûr : encore une fois, Mathilde, je vous dis que quoi qu’il paraisse, cet amour est noble et grand s’il en fut jamais ; je vous dis que l’avenir le prouvera.

L’accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans ce qu’il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que malgré ma résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à un mouvement d’entraînement, et je m’écriai :

— Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon cœur !

— Mathilde !… — s’écria-t-il en tombant à mes genoux et en prenant mes mains dans les siennes avec un mouvement d’adoration passionnée — oh ! venez… Fuyons alors… Venez… venez… mon amie, ma sœur, ma maîtresse, ma femme…

Ces mots, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à moi-même ; je me levai brusquement…

— Mathilde — s’écria-t-il en cachant son visage dans ses mains — pardonnez-moi… je suis insensé !

Quelques minutes me suffirent pour calmer mon émotion ; je lui dis le plus froidement qu’il me fut possible :

— Vous êtes insensé en effet de croire que je m’exposerai jamais à rougir de vous et de moi.

Il jeta sur moi un regard désolé, puis il s’écria d’un ton déchirant :

— Ah ! vous ne m’aimez pas comme je vous aime…

Et il pleura.

Je l’avoue, ô mon Dieu ! si j’eus la force de ne pas le détromper, de ne pas lui dire que je partageais sa folle passion… ses idées justes ou injustes, élevées ou coupables, c’est qu’en ce moment même je prenais la résolution de fuir avec lui, si, après une dernière et courageuse épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.

Pour me réserver toute liberté d’agir, je devais alors lui ôter tout espoir et le rendre ainsi, à son insu, mon auxiliaire dans la lutte suprême que je voulais tenter.

— Je ne vous aime pas ? — lui dis-je. — Pouvez-vous me faire ce cruel reproche ! N’est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j’ai le courage de vous épargner, ainsi qu’à moi, des remords éternels !

Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.

Je fus mise encore à une rude épreuve ; quelques boucles de sa chevelure s’étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu’il avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu’il était tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.

La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d’années durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui cacher ce que j’éprouvais me devint plus pénible encore.

Il s’arrêta tout à coup devant moi et me dit :

— Mathilde, croyez-vous qu’il me soit possible de cacher aux yeux de nos amis les émotions qui m’agitent ?

— Je crois qu’en réfléchissant aux suites cruelles que…

Il m’interrompit.

— La réflexion, la volonté sont — dit-il — impuissantes à contenir, à dissimuler un sentiment aussi violent… à chaque instant d’ailleurs me remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une réserve affectée, qui ne contrastera que trop avec notre abandon habituel ?

— Peut-être… mon ami, et en vous observant bien… et puis, laissez-moi espérer… que cette exaltation passagère se calmera, que vous, si courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.

— C’est parce que mon caractère était ferme et courageux, Mathilde, que je sens mieux encore l’irrésistible puissance du sentiment qui me domine… mais c’est aussi parce que je suis ferme et courageux… — Puis il hésita.

— Parlez, mon ami.. parlez…

— Eh bien, c’est parce que je suis courageux que j’aurai la force de prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux !

Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d’une voix altérée :

— J’aurai la force de vous quitter…

Ce coup était si terrible, j’y étais si peu préparée, que je m’écriai en joignant les mains :

— Me quitter ! mais c’est impossible !… Mon Dieu !… vous n’y pensez pas !

— Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme ?… Cesser de vous voir ? C’est éveiller mille soupçons, provoquer les questions de nos amis, qui seront d’autant plus pressantes que nous ne devons avoir rien à cacher… Vivre auprès de vous comme autrefois, je vous dis que cela m’est impossible. Je prétexterai donc un voyage ; je partirai.

— Vous ne partirez pas… je ne le veux pas… Je vous aime, moi… j’ai mis en vous tout l’espoir… tout l’avenir de ma vie. Il est impossible que vous m’abandonniez ainsi ! vous n’aurez pas cette cruauté !

— Mais que faire, alors ? que résoudre ?

— Je ne sais… mais, au nom du ciel… par la mémoire de votre père… ne me quittez pas… je n’y pourrais pas survivre… J’ai été déjà si malheureuse… mon Dieu ! que je n’aurai plus la force d’endurer de nouvelles douleurs.

— Écoutez, Mathilde… vous ne me croyez pas capable de vous menacer de mon départ pour vous forcer à me suivre… Je ne parle, je n’agis jamais légèrement… Après avoir tout considéré, je vois qu’il ne me reste qu’à partir… je partirai donc… que Dieu me soit en aide !

— Ciel ! vous m’épouvantez — m’écriai-je frappée de la sinistre expression de ses traits. Il me comprit et me répondit :

— J’ai sur le suicide des idées qui ne changeront jamais : c’est une lâcheté… je ne serai jamais lâche… c’est parce que je ne pourrai pas me tuer que je serai désormais le plus misérable des hommes.

Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.

Vaincue par ses larmes, j’allais tout lui avouer, renoncer à une dernière lutte, lui dire combien je l’adorais, lorsqu’après un moment de silence il releva la tête et me dit :

— Après tout, nous sommes des insensés de vouloir décider en une heure du destin de toute notre vie entière… Mathilde… Pas un mot de plus… nous sommes sous le coup d’impressions trop vives pour continuer cet entretien. Je pars aujourd’hui, je reviendrai dans quinze jours avec les mêmes idées que j’emporte…je vous en préviens… mais vous… vous aurez eu le loisir de réfléchir mûrement à la proposition que je vous ai faite ; je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout entière ou pour vous dire un éternel adieu. Je ne vous écrirai pas… je vous laisserai seule à vous-même. Tout mon espoir est que le passé vous parlera de moi… et que l’avenir… vous parlera pour moi…

Puis, me tendant la main avec une triste solennité, il me dit d’une voix profondément émue : — Dans quinze jours…

Je serrai sa main en répétant : — Dans quinze jours.

Il me quitta.