Les Écrivains/Maurice Maeterlinck

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E. Flammarion (première sériepp. 174-184).
Maurice Maeterlinck

Je ne sais rien de M. Maurice Maeterlinck. Je ne sais d’où il est, ni comment il est. S’il est vieux ou jeune, riche ou pauvre, je ne le sais. Je sais seulement qu’aucun homme n’est plus inconnu que lui ; et je sais aussi qu’il a fait un chef-d’œuvre, non pas un chef-d’œuvre étiqueté chef-d’œuvre à l’avance, comme en publient tous les jours nos jeunes maîtres, chantés sur tous les tons de la glapissante lyre — ou plutôt de la glapissante flûte contemporaine —, mais un admirable, et pur, et éternel chef-d’œuvre qui suffit à immortaliser un nom et à faire bénir ce nom par tous les affamés du beau et du grand ; un chef-d’œuvre comme les artistes honnêtes et tourmentés, parfois, aux heures d’enthousiasme, ont rêvé d’en écrire un, et comme ils n’en ont écrit aucun jusqu’ici. Enfin, M. Maurice Maeterlinck nous a donné l’œuvre la plus géniale de ce temps, et la plus extraordinaire, et la plus naïve aussi, comparable et — oserai-je le dire ? — supérieure en beauté à ce qu’il y a de plus beau dans Shakespeare. Cette œuvre s’appelle La Princesse Maleine. Existe-t-il dans le monde vingt personnes qui la connaissent ? J’en doute.

Avant La Princesse Maleine, M. Maurice Maeterlinck avait publié Serres chaudes, d’étranges et souvent admirables poèmes. Tout l’art si absolument réalisé depuis dans La Princesse Maleine s’y trouve contenu, à l’état de minerai, pour ainsi dire, mais un minerai d’une abondance incroyable et d’une excessive richesse. Il y a là, vraiment, parmi beaucoup de choses, peut-être inutiles et trop touffues, des sensations encore inédites dans la littérature ; il y a là, vraiment, de l’inexprimé. Si jamais un critique s’avise, par hasard, d’ouvrir ce livre, il est probable qu’il accusera l’auteur d’être obscur et même décadent. Et il se livrera à de très anciennes plaisanteries dont la facilité vulgaire réjouit toujours les sots et les gens de bon sens. La vérité est que personne n’a plus de clarté dans le verbe que M. Maeterlinck. Pour le comprendre en l’intimité de sa pensée et l’étrangeté de ses analogies, il faut, en quelque sorte, épouser ses états d’âme et se vivre en lui comme lui-même se vit dans les choses. Ce n’est qu’une affaire d’intelligence ; une affaire d’âme aussi, non pas d’âme sœur de la sienne, mais d’âme qui a senti quelquefois comme la sienne. Alors ce livre s’illumine et nous illumine de clartés éblouissantes. Et l’on n’est plus étonné que de ceci : c’est de n’avoir pas su soi-même, tant elles paraissent familières et simples, donner à ces pensées, à ces visions, à ces sensations, la forme inattendue et lumineuse, et délicieuse suprêmement, qu’elles revêtent, sans cesse, sous la plume de ce sensitif vibrant qui est, en même temps, un merveilleux et unique artiste.

Je voudrais pouvoir citer, pour la joie d’un lecteur lointain et inconnu, beaucoup de poèmes de ces Serres chaudes, car l’impression de trouble et de délices où ils laissent l’esprit se ressent mieux qu’elle ne s’exprime en vaines phrases. « L’Hôpital », où la réalité est décrite, évoquée, ressuscitée — avec quel mystère, avec quelle précision mélancolique et tragique — par les cauchemars vagabonds d’un malade ; ou bien cet autre poème, « Cloche à plongeur », qui est, en ses analogies choisies et douloureuses, le plus poignant cri de désespérance de l’homme enfermé dans la prison de sa matérialité, alors qu’autour de lui passent les rêves qu’il n’atteindra jamais. Malheureusement je n’ai pas la place qu’il me faudrait. C’est surtout dans « Regards » que le talent de M. Maeterlinck se présente le mieux avec tous ses caractères de sensibilité intense, profonde, nouvelle :

Ô ces regards pauvres et las !

Et les vôtres et les miens,

Et ceux qui ne sont plus, et ceux qui vont venir,

Et ceux qui n’arriveront jamais et qui existent cependant.

Il y en a qui semblent visiter des pauvres, un dimanche, Il y en a comme des malades sans maison.

Il y en a comme des agneaux dans une prairie couverte de linges ;

Et ces regards insolites,

Il y en a sous la voûte desquels on assiste à l’exécution d’une vierge, dans une salle close ;

Et ceux qui font penser à des tristesses ignorées ;

À des paysans aux fenêtres de l’usine ;

À un jardinier devenu tisserand ; À un après-midi d’été dans un musée de cires…

………………………………

Ayez pitié de ceux qui sortent, à petits pas, comme des convalescents, dans la moisson ;

Ayez pitié de ceux qui ont l’air d’enfants égarés à l’heure du repas ;

Ayez pitié des regards du blessé vers le chirurgien,

Pareils à des tentes sous l’orage ;

Ayez pitié des regards de la vierge tentée

Et de la vierge qui succombe…

Et ces yeux où s’éloignent à pleines voiles des navires illuminés dans la tempête,

Et le pittoresque de tous ces regards qui souffrent de n’être pas ailleurs,

Et ceux que nul ne comprendra jamais,

Et ces pauvres regards presque muets,

Et ces pauvres regards qui chuchotent,

Et ces pauvres regards étouffés.

………………………………

Oh ! avoir vu tous ces regards !

Avoir admis tous ces regards

Et avoir épuisé les miens à leur rencontre

Et, désormais, ne plus pouvoir fermer les yeux.

Connaissez-vous, même dans les poésies d’Edgar Poe, si admirablement traduites par M. Stéphane Mallarmé, quelque chose d’aussi rare et d’aussi sublime ? Et tous ces regards qui désormais vous hantent, n’est-ce point, en raccourci, la plus complète, la plus multiple, la plus inquiétante évocation de l’infinie tristesse, de l’infinie pitié de la vie ?

J’ai longtemps hésité avant de parler de La Princesse Maleine. La laisser dans son obscurité scrupuleuse, ne pas l’exposer, si frêle, si chaste, si adorablement belle, aux brutalités de la foule, aux ricanements des gens d’esprit, être quelques-uns seulement à en jouir, il me semblait que cela valait mieux ainsi. Et puis, j’ai songé qu’il y a tout de même, quelque part, des inconnus à qui une telle œuvre donnerait de la joie, et qui m’aimeraient de la leur révéler, des inconnus comme il s’en rencontre dans nos âmes, qui traversent, au loin, sans se faire voir, notre vie, et qui ne sont ni hommes de lettres, ni peintres, ni gens du monde, ni rien de ce que nous révérons d’ordinaire, qui sont tout simplement, je pense, une émanation lointaine et ignorée de notre pensée, de notre amour, de notre souffrance. C’est à ceux-là seuls que je signale La Princesse Maleine.

La Princesse Maleine est un drame écrit, ainsi que le déclare l’auteur, pour un théâtre de fantoches. Raconter ce drame dans ses détails ? Je ne le puis. Ce serait en gâter le charme immense, en atténuer l’immense terreur où il jette les âmes. Il faut le lire et, quand on l’a lu, le relire encore. Je crois qu, pour ma part, je le relirai toujours. Jamais, dans aucun ouvrage tragique, le tragique n’atteignit cette hauteur vertigineuse de l’épouvante et de la pitié. Depuis la première scène jusqu’à la dernière, c’est un crescendo d’horreur qui ne se ralentit pas une seconde et se renouvelle sans cesse. Et, le livre fermé, cela vous hante, vous laisse effaré et pantelant, et charmé aussi par la grâce infinie, par la suavité triste et jolie qui circule à travers cet effroi. Pour arriver à cette impression d’effroi total, M. Maurice Maeterlinck n’emploie aucun des moyens en usage dans le théâtre. Ses personnages ne débitent aucune tirade. Ils ne sont compliqués en rien, ni dans le crime, ni dans le vice, ni dans l’amour. Ce sont, tous, de petites âmes embryonnaires qui vagissent de petites plaintes et poussent de petits cris. Et il se trouve que les petites plaintes et les petits cris de ces petites âmes sont ce que je connais de plus terrible, de plus profond et de plus délicieux, au-delà de la vie et au-delà du rêve. C’est en cela que je crois La Princesse Maleine supérieure à n’importe lequel des immortels ouvrages de Shakespeare. Plus tragique que Macbeth, plus extraordinaire de pensée que Hamlet, elle est d’une simplicité, d’une familiarité — si je puis dire — par où M. Maurice Maeterlinck se montre un artiste consommé, sous l’admirable instinctif qu’il est : et la poésie qui encadre chacune de ces scènes d’horreur en est tout à fait originale et nouvelle ; plus que cela : véritablement visionnaire.

Le sujet de La Princesse Maleine est pareil au sujet des contes que content, le soir, aux petits enfants, les nourrices. C’est l’histoire d’une petite princesse, fille de roi, fiancée à un prince, fils de roi, et qui, après une suite d’incroyables malheurs, meurt étranglée par une méchante reine. Devant l’absolue beauté de cette œuvre, je ne puis rien dire de plus. Pour prouver que je n’ai rien exagéré dans mon admiration, il faudrait citer, citer encore, n’importe quelle scène, au hasard, car toutes offrent des surprises et d’incomparables grandeurs. À mon regret, cela m’est impossible. Je me contenterai de reproduire la dernière scène qui donnera une idée de ce qu’est ce drame en son entier.

La princesse Maleine est morte, étranglée par la reine Anne, et le vieux prince, Hjalmar, a été forcé par sa femme d’assister à l’étranglement et d’y aider. Son fils, fiancé à Maleine, l’a vengée en tuant la reine Anne, et lui-même s’est poignardé. Il ne reste plus rien au vieux Hjalmar, rien que ces trois cadavres et l’horreur de cette nuit de meurtre.

LE ROI

Oh oh oh ! Je n’avais plus pleuré depuis le déluge… Mais maintenant je suis dans l’enfer jusqu’aux yeux. Mais regardez leurs yeux… Ils vont sauter sur moi comme des grenouilles.

ANGUS

Il est fou.

LE ROI

Non, non… mais j’ai perdu courage… Et c’est à faire pleurer les pavés de l’enfer.

ANGUS

Emmenez-le… Il ne peut plus voir cela.

LE ROI

Non, non, laissez-moi… je n’ose plus rester seul… Où donc est la belle reine Anne ? … Anne ? Anne ? Elle est toute tordue… Je ne l’aime plus du tout… Mon Dieu, qu’on a l’air pauvre quand on est mort… Je ne voudrais plus l’embrasser maintenant… Mettez quelque chose sur elle…

LA NOURRICE

Et sur Maleine aussi… Maleine, Maleine ? Oh oh oh !

LE ROI

Je n’embrasserai plus personne, dans ma vie, depuis que j’ai vu tout ceci… Où donc est notre pauvre petite Maleine ? (Il prend la main de Maleine.) Oh ! elle est froide comme un ver de terre… Elle descendait comme un ange dans mes bras… Mais c’est le vent qui l’a tuée…

ANGUS

Emmenons-le, pour Dieu… Emmenons-le…

LA NOURRICE

Oui, oui…

UN SEIGNEUR

Attendons un instant.

LE ROI

Avez-vous des plumes noires ? … Il faudrait des plumes noires pour savoir si la reine vit encore… C’était une belle femme, vous savez… Entendez-vous mes dents ? …

(Le petit jour entre dans la chambre.)

TOUS

Quoi ?

LE ROI

Entendez-vous mes dents ?

LA NOURRICE

Ce sont les cloches, seigneur…

LE ROI

Mais c’est mon cœur alors… Oui, je les aimai bien, tous les trois, voyez-vous… Je voudrais boire un peu.

LA NOURRICE, apportant un verre d’eau

Voici de l’eau.

LE ROI

Merci.

(Il boit avidement.)

LA NOURRICE

Ne buvez pas ainsi… Vous êtes en sueur.

LE ROI

J’ai si soif.

LA NOURRICE

Venez, mon pauvre seigneur… Je vais essuyer votre front.

LE ROI

Oui… Aïe, vous m’avez fait mal…

LA NOURRICE

Venez, venez… allons-nous-en.

LE ROI

Ils vont avoir froid sur les dalles… Elle a été maman et puis, oh oh oh… C’est dommage, n’est-ce pas ? Une pauvre petite fille… Mais c’est le vent… Oh ! n’ouvrez jamais les fenêtres… Il faut que cela soit le vent… Il y avait des vautours aveugles dans le vent, cette nuit… Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles… Vous allez marcher sur ses petites mains… Oh ! oh ! … prenez garde.

LA NOURRICE

Venez, venez. Il faut se mettre au lit… Il est temps… Venez.

LE ROI

Oui, oui, il fait trop chaud ici… Éteignez les lu mières, nous allons au jardin ; il fera frais sur la pelouse, après la pluie. J’ai besoin d’un peu de repos… Oh ! voilà le soleil.

(Le soleil entre dans la chambre.)

LA NOURRICE

Venez, venez, nous allons au jardin.

LE ROI

Mais il faut enfermer le petit Allan… Je ne veux plus qu’il vienne m’épouvanter.

LA NOURRICE

Oui, oui, nous l’enfermerons. Venez, venez…

LE ROI

Avez-vous la clef ?

LA NOURRICE

Oui, venez.

LE ROI

Aidez-moi… J’ai un peu de peine à marcher… Je suis un pauvre petit vieux… Les jambes ne vont plus… Mais la tête est solide… (S’appuyant sur la nourrice.) Je ne vous fais pas mal ?

LA NOURRICE

Non, non, appuyez hardiment.

LE ROI

Il ne faut pas m’en vouloir, n’est-ce pas ? Moi qui suis le plus vieux, j’ai du mal à mourir… Voilà, voilà… À présent, c’est fini… Je suis heureux que ce soit fini, car j’avais tout le monde sur le cœur.

LA NOURRICE

Venez, mon pauvre seigneur…

LE ROI

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Elle attend à présent sur les quais de l’enfer.

LA NOURRICE

Venez, venez.

LE ROI

Y a-t-il quelqu’un ici qui ait peur de la malédiction des morts ?

ANGUS

Oui, sire, moi…

LE ROI

Eh bien, fermez leurs yeux, alors, et allons-nous-en.

LA NOURRICE

Oui, oui, venez.

LE ROI

Je viens, je viens…Oh ! comme je vais être seul maintenant. Et me voilà dans le malheur jusqu’aux oreilles. À soixante-dix-sept ans… Où donc êtes-vous ?

LA NOURRICE

Ici, ici.

LE ROI

Vous ne m’en voudrez pas ? … Nous allons déjeuner ; y aura-t-il de la salade ? … Je voudrais un peu de salade.

LA NOURRICE

Oui… oui… il y en aura.

LE ROI

Et je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd’hui… Mon Dieu, mon Dieu, que les morts ont donc l’air malheureux.

(Il sort avec la nourrice.)

Et depuis plus de six mois que ce livre a paru, obscur, inconnu, délaissé, aucun critique ne s’est honoré en en parlant. Ils ne savent pas. Et comme dit un personnage de La Princesse Maleine : « Les pauvres ne savent jamais rien. »

Octave Mirbeau, Le Figaro, 24 août 1890