Maurin des Maures/XXV

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Ernest Flammarion, Éditeur (p. 191-194).

CHAPITRE XXV


Si l’on ne mangeait de cerises que celles qui vous appartiennent, beaucoup de gens ne sauraient pas quel goût a le fruit des cerisiers.

Maurin suivit Antonia dans la maison forestière resplendissante, toute blanche au soleil, et dont les charpentes visibles étaient d’un bois bien roux, bien choisi.

Dès qu’ils furent entrés dans la salle basse, sorte de pièce commune contigüe à la cuisine et prenant jour par une fenêtre armée de solides barreaux de fer, Antonia ouvrit une armoire. Elle apporta sur la table une bouteille de vieille eau-de-vie et un verre.

— Et toi, tu ne boiras pas, petite ? interrogea-t-il gaiement. Quand on tire la carabine comme je t’ai vu faire une fois, on doit boire l’eau-de-vie aussi bien qu’un chasseur de sanglier, hé, dis un peu ?

— L’un se peut faire sans l’autre, dit Tonia en riant.

— Et, dit Maurin regardant son verre sans y toucher, ce sera là tout mon profit, pour t’avoir prise à mon côté et emmenée loin des coquins ? Que faisais-tu dans le bois lorsqu’ils t’ont fait si grand’peur ?

— Je me promenais bien tranquillement, dit-elle.

Elle était droite devant lui, les deux poings posés fermement sur ses hanches larges. Elle se tenait devant la fenêtre et Maurin, qui la regardait avec des yeux de désir, voyait autour de sa tête des frisons de cheveux noirs échappés à sa coiffure, et qui frémissaient, tout irisés, dans la clarté éblouissante du ciel.

— Et quel autre profit voudriez-vous ? dit-elle avec malice, car elle songeait encore à la chanson de la poulette.

Puis, avant qu’il répondît, elle ajouta gaiement, par manière gentille :

— C’est joli, ça ! n’avez-vous pas honte, de demander salaire pour avoir bien agi ?

— Mon salaire bien gagné, dit Maurin, étendant vers elle les bras et la saisissant par la taille, ce sera un bon baiser, rien qu’un !

Elle se débattait sans donner contre lui trop de force et sans se fâcher.

Lui. la tenant toujours par la taille, continua :

— Voyons, une supposition. Maurin des Maures n’aurait pas poussé son cri qui fait peur aux mauvaises gens, qu’est-ce qui te serait arrivé ?… On tremble d’y penser, dis, ma belle ? Ce n’est pas d’un baiser que tu courais le risque mais de beaucoup, je pense, et non pas d’un seul homme, pechère, et de telles gens encore, que, d’y penser, la rage m’en vient, bon Dieu ! Songe donc ! Et pour avoir été sauvée d’un pareil malheur, un baiser, un seul, que tu donneras à un brave homme, à un honnête homme, voyons, sera-ce payé trop cher ?

Debout, il la tenait par derrière à pleins bras, largement, et ses deux mains s’étaient croisées sur la jeune poitrine tendue et battante. Elle ne détourna pas la tête… Sans doute, elle pensait, elle aussi, qu’il méritait, le beau et brave chasseur, ce gentil paiement de sa bravoure… Ce n’était pas un bien gros larcin fait au gendarme ! Maurin déjà avançait les lèvres pour atteindre celles d’Antonia. Et comme il restait un peu court, elle se tourna un tout petit peu vers lui… Leurs yeux se rencontrèrent et Tonia en éprouva une telle secousse qu’elle comprit que donner le baiser, c’était trop ! Et elle s’était dégagée de lui, non sans regret, mais par grande honnêteté, quand, sur le pas de la porte ouverte, parut son père, Antonio Orsini.

Le forestier poussa un juron terrible… Il décrocha sa carabine. Tonia n’eut que le temps de se mettre en travers de sa menace.

— Que viens-tu faire ici, voleur ! criait Orsini.

— Les voleurs ne sont pas chez toi, Antonio ! fit Maurin. Ne m’insulte pas si vite et, si tu prends ta carabine, que ce soit contre ceux qui méritent ce nom et des mains de qui j’ai retiré ta fille.

— Ce qu’il dit est vrai, mon père, dit Antonia.

Et vivement elle expliqua la mauvaise rencontre et l’intervention de Maurin.

— Un baiser, dit Maurin tranquillement, c’est, des fois qu’il y a, une politesse qu’on se mérite !

— C’est bon, gronda Orsini, mais ce n’est pas une raison pour embrasser la fiancée d’un autre et la fiancée du gendarme Alessandri, qui n’est pas ton cousin, tu sais !

— Antonio, répondit d’un grand sang-froid le Don Juan des Maures, Antonio, mon ami, si l’on ne mangeait jamais de cerises que celles qui vous appartiennent, beaucoup de gens ne connaîtraient pas le goût du fruit des cerisiers.

— C’est assez rire ! Décampe à présent !

— Oh ! mon père, j’ai offert à Maurin un verre d’eau-de-vie. Vous lui devez hospitalité. N’êtes-vous pas de vrai sang corse ?

— Qu’il boive donc et s’en aille !…

— N’êtes-vous pas de vrai sang corse, je vous le demande ? répéta avec force Antonia. Vous devez, je vous le dis encore, hospitalité à Maurin.

Alors, comme à contre-cœur, car il regrettait de paraître servir les intérêts du chasseur, Antonio, sans regarder ni Maurin ni sa fille, grogna :

— Et qui te dit que la vraie hospitalité n’est pas, à cette heure, de renvoyer Maurin au plus vite ? Il a en ce moment la loi contre lui. Alessandri le cherche… et doit arriver ici ce matin même.

Comme il achevait ces mots, Alessandri entra et, le bras étendu vers Maurin qu’il regardait d’un air satisfait :

— Au nom de la loi, lui dit-il, je vous arrête, Maurin !