Maurin des Maures/XXVII

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Ernest Flammarion, Éditeur (p. 204-210).

CHAPITRE XXVII


Où l’on verra le roi des Maures sacré non pas à Reims mais à Draguignan ; et d’une conversation de haute portée entre un policier amateur et un savant inconnu.

Cabissol était devenu pour M. le préfet, qui s’ennuyait un peu à Draguignan, un compagnon intéressant et en même temps un aide dévoué, du moins en ce qui touchait à la police générale du département.

MM. les commissaires n’en prenaient pas ombrage car le policier amateur les faisait maintes fois bénéficier de ses découvertes ; et, dans plus d’une grosse affaire où la police avait dû donner « sa langue aux chats », M. Cabissol, poussé et soutenu par sa passion de curieux, avait trouvé « la clef » et fait prendre les coupables.

— Si j’ai bien compris notre Maurin, dit le préfet à Cabissol, son appui aux élections prochaines nous sera de première utilité pour combattre certain candidat dangereux et faire triompher le « bon », c’est-à-dire le nôtre, qui est effectivement un brave homme. Il est aussi mon parent, comme je vous l’ai dit, mais ce n’est pas une raison pour que je ne m’intéresse pas à son succès.

— Vous aurez Maurin pour vous, je m’en charge ; il vous l’a d’ailleurs presque promis.

— Comment formera-t-il son opinion sur notre ami Vérignon ?

— Laissez-moi faire. Je vous dirai cela bientôt. Les élections n’auront lieu que dans six mois, mais il n’est pas mauvais de s’en occuper à l’avance. Je vais voir Maurin.

— Où cela ?

— Je n’en sais rien, je vais à sa recherche.

— Recommandez-lui d’être sage. Nous avons eu toutes les peines du monde à faire classer son affaire de l’enlèvement des chevaux. Le commandant de gendarmerie n’était pas content. Dites-lui que ces plaisanteries-là pourraient lui coûter cher, à la fin, et que toutes les protections du monde, à un moment donné, ne servent plus de rien… Faites-le lui bien comprendre. Il serait stupide qu’une affaire gaie aboutît à un résultat pénible : songez donc ! Rébellion contre les agents de la force publique en service ! Il y perdrait ! et nous aussi.

M. Désorty et M. Cabissol ignoraient l’accusation nouvelle qui pesait sur Maurin depuis quelques heures. Le parquet n’avait eu aucune raison d’en informer la préfecture. Et si attentif que fût M. Cabissol aux faits et gestes de Maurin, il ignorait encore Grondard et la nouvelle rancune d’Alessandri.

L’accusation portée contre Maurin ne manquait pas de base.

En effet la mémoire de Sandri avait failli…

— Enfin, lui avait dit le procureur du roi de la république impériale, a-t-il avoué devant vous ?

— Oui et non,

— Oui ou non ?

— Oui, car il a dit, à ce qu’il me semble : « Si je l’avais tué c’est avec plaisir que je dirais : C’est moi qui l’ai tué ». Mais Grondard assure qu’il a dit simplement : « C’est moi qui l’ai tué ». Et il a bien prononcé ces paroles, je m’en souviens, mais je ne sais plus s’il a dit les premières qui modifient le sens des secondes.

— Amenez-le-moi, avait conclu le juge.

M. Cabissol ignorait ce dialogue quand il dit au préfet :

— Tout ce que vous désirez que je rapporte à Maurin lui sera transmis fidèlement, monsieur le préfet.

— Ah ! une idée ! fît le préfet. Des trois bandits poursuivis par Maurin et les gens de Bormes, deux sont toujours dans vos maquis provençaux. On les a aperçus, paraît-il, un jour à la Garde-Freïnet, puis, le surlendemain, à la Verne. Ils ne paraissent pas décidés à quitter les Maures. Toute cette région intéressante s’inquiète. Pourquoi Maurin, qui connaît les moindres recoins de ces montagnes, ne donne-t-il pas de nouveau la chasse à ces coquins, avec l’aide de quelques compagnons déterminés ?… Cela arrangerait, peut-être, ses affaires avec la justice… Je pourrais moi-même, en ce cas, demander pour lui une médaille, une récompense de l’État. Parlez-lui de tout cela.

— C’est entendu…

— C’est un homme si « empoignant » ! J’ai fini par l’aimer, moi. Il a l’instinct de la vraie liberté, et je ne le trouve pas sans noblesse.

— À ce propos, dit M. Cabissol, un mot de lui m’est revenu à la mémoire, que je veux vous rapporter pour fixer encore un trait de son caractère ou de son génie. Je l’ai entendu dire un jour, avec son impayable accent et ses tournures de phrases à la provençale :

— « Moi, les femmes, j’en connais de toutes, même de celles à qui on dit des « madame » gros comme le bras. Eh bé, quand on les embrasse, de la plus pauvre à la plus riche, elles sont toutes pareilles ! Et même des fois nos petites paysannes, elles valent mieux. Alors, messiés, je pense qu’il n’y a entre les hommes point de différence, à moins que ce soit dans le talent !  »

« Le mot « talent » est le mot provençal qui représente l’idée d’instruction, ou simplement d’intellectualité, ou encore d’intelligence. Ne voyez-vous pas bien que, grâce à des discours pareils, tenus dans tous les cabarets du département, l’influence du roi des Maures sur son petit champ d’action, vaste pour lui, est comparable, toutes proportions gardées, à l’action révolutionnaire de Napoléon Ier empereur ? La révolution n’avait coupé qu’une tête de roi, Napoléon mit le pied sur la tête de tous les rois. Je ne vois entre Maurin et ce grand civilisateur qu’une différence et à l’avantage de Maurin : Napoléon détestait et Maurin vénère les idéologues. C’est par l’intermédiaire de l’un d’eux, et non des moindres, que je ferai communiquer vos instructions à Maurin, si je ne le vois pas en personne. »

Le préfet s’étonna. Cabissol lui expliqua les relations de Maurin et de M. Rinal.

— Ce M. Rinal, lui dit-il, vous l’avez vu à Bormes, le jour de l’enterrement de Crouzillat…

— Ah ! oui.

— Eh bien, je vais lui parler.

M. Cabissol se présenta, dès le lendemain, chez M. Rinal et lui exposa ce qu’il fallait faire entendre à ce brave Maurin :

Maurin devait se garder de tout acte de révolte, se conserver au service de la République, faire campagne, si cela lui était possible, avec quelques compagnons contre les gredins qui tenaient le maquis des Maures ; et pour terminer, M. Cabissol parla à M. Rinal de la candidature Vérignon.

— Je suis sûr, dit-il, de votre opinion sur ce publiciste éminent, qui est l’auteur d’un beau livre sur les Jacobins.

— Un chef-d’œuvre, dit M. Rinal. Il y a là tout le génie de la Révolution aimée et révélée.

— Eh bien, si vous le voulez, Vérignon sera député du Var. Vous tenez son élection entre vos mains.

— Comment cela ? à moi tout seul ?

— Oui, car Maurin, qui ne se fie à personne dès qu’il est question de politique, sera définitivement acquis à Vérignon si vous lui dites sur ce candidat votre opinion complète. Vous aimez le peuple. Vous avez reconnu en Maurin une âme plébéienne digne de sympathie et qui en conduit beaucoup d’autres. De Saint-Raphaël à la Londe-des-Maures, Maurin, en passant par Saint-Tropez, a bien dix mille, que dis-je, quinze ou vingt mille électeurs à sa suite…

— Je m’en doutais, dit M. Rinal. Ce Maurin, c’est une puissance. Bravo, car il a une conscience bien supérieure à celle de la masse, ou plutôt dans laquelle je crois voir, en formation, la conscience même de la masse. Cette conscience, il faut l’éclairer de plus en plus, je suis de votre avis. Seulement, que Maurin prenne garde. Il préfère l’équité à la justice, le bon sens aux préjugés et l’idéal au bon sens…

— Rien n’est plus dangereux, dit M. Cabissol.

— Oui, dit M. Rinal. C’est une maladie rare et dont on meurt. C’est une faute anti-sociale. Les pouvoirs établis ne l’ont jamais pardonnée, et les républiques pas plus que les autres ; car c’est une sottise de croire qu’il existe une forme de gouvernement qui impose la pratique des vertus ! Même de bonnes lois ne sauraient assurer de bonnes mœurs… Tâchons de sauver Maurin !… Du diable si le brave homme se doute de l’idée que nous avons de lui… Au revoir, monsieur.

— Toute réflexion faite, dit M. Cabissol, je ne verrai pas Maurin. Vous aurez sur lui, et pour cause, plus d’influence en tout ceci que personne.

Il se trouva que le soir même, à la nuit close, Maurin entrait dans sa bonne ville de Bormes par la partie haute, évitant ainsi de passer devant la gendarmerie qui est au bas de la ville, et qui, — il n’en pouvait pas douter, — avait, comme celle d’Hyères, l’ordre de l’arrêter, le cas échéant.

Il allait voir M. Rinal et s’informer de son fils ; il fut heureux d’apprendre que le petit montrait de l’intelligence et du cœur ; il remercia avec effusion le vieux savant et reçut enfin de lui les conseils et les bons avis qui venaient de la préfecture.

Quant à l’idée de poursuivre les deux évadés et de les capturer sans l’aide de la gendarmerie, elle lui était venue toute seule à lui-même, par la raison, confia-t-il à M. Rinal, qu’ils avaient, à sa connaissance, insurté (insulté) une femme, et même une jeune fille, de ses amies… Lorsqu’il songeait à eux, il ne les appelait plus lui-même que les insulteurs de Tonia, et le sang lui bouillait de colère.

— Bravo !… tout cela est d’un chevalier français… ou maure ! répliqua en riant le bon M. Rinal.

Puis Maurin alla embrasser son fils chez les braves gens qui l’hébergeaient et passa la plus grande partie de la nuit sous leur toit ; et, une heure avant le lever du soleil, il repartait pour arriver premier aux bons endroits à bécasses, lesquelles se montrent à la Toussaint comme chacun sait. Pastouré l’attendait. Ils en tuèrent cinq, puis jugeant d’un commun accord que, toute affaire cessante, ils devaient tracer les deux évadés comme de simples sangliers, ils quittèrent l’autre chasse pour celle-là.