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Maurin des Maures/XXXVIII

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Ernest Flammarion, Éditeur (p. 296-299).

CHAPITRE XXXVIII


En quels termes le don Juan des bois refusa mariage à la belle Corsoise avec une sincérité digne d’estime.

Quand l’ermite les eut laissés seuls et se fut allé coucher, les deux amoureux se répétèrent à loisir ce qu’ils s’étaient déjà dit. Maurin décida qu’il accompagnerait Tonia jusqu’aux abords de Pignans.

— Quand tu seras sortie des bois et que tu arriveras dans la plaine habitée, je te quitterai, pas avant, afin de te garder de male encontre.

— De male encontre, répliqua-t-elle étourdiment, je n’en crains point !

— Et tu vois bien que tu n’as pas raison, dit-il en riant, car il t’en est arrivé une ce matin.

Elle le regarda d’un air grave.

— Ne plaisante pas, dit-elle, — que ce n’est pas bien le moment. Ce qui est arrivé sera triste si tu n’es pas un brave garçon, car, si tu n’es pas un brave garçon, tu ne m’épouseras pas et alors, acheva-t-elle avec beaucoup de simplicité, je crois que je finirai par te tuer.

— Que je t’épouse ! C’est donc une idée qui te plaît énormément ? Je vois que (comme il est d’habitude avec les femmes) nous allons nous chamailler longtemps sans que ton idée te lâche d’un cran !

— C’est que cette idée ne me quitte que pour me reprendre.

— Elle pourrait être selon la justice, dit Maurin qui fumait tranquillement, si je t’avais volée malgré toi à toi-même ! Mais de ma vie je n’ai fait chose semblable, car c’est là action de canaille… Tu savais très bien au contraire ce que je voulais, et tu avais une aiguille corse pour m’arrêter.

— Enfin, dit-elle, m’aimes-tu ?

— Pour sûr, fit Maurin sincère, pour sûr ! et non guère ! je te l’ai dit et répété.

— Et voudras-tu de moi pour femme ?

— Tu as là décidément une idée qui tient comme une arapède au rocher, dit Maurin ; mais raisonne un peu. Si je te voulais épouser, ton fiancé se fâcherait, ton père me refuserait, et tout cela c’est une mauvaise affaire.

— Mon fiancé ira au diable et mon père où il voudra ! et l’affaire ne regarde, au bout du compte, que moi.

— C’est que… ma liberté, j’y tiens beaucoup ! dit Maurin. Certainement, ce me serait grand plaisir, en rentrant à la maison, de trouver chaque soir la gentille femme que toi tu es, assise près de la lampe allumée et de la soupe chaude, mais je n’y rentre guère à la maison, vois-tu. Les maisons ne sont pas faites pour moi. Ma mère rarement me voit. Je suis comme le lièvre qui a tous les gîtes et qui n’en a point. Aie donc avec moi un amour de peu de temps et songe que les gendarmes deviennent brigadiers avec des protections.

— Ainsi, tu supportes l’idée, fit-elle en se levant, de me voir donner à Sandri ?

— Pas maintenant, non, fit Maurin sans sourciller, mais je sais bien que je la supporterai un jour, quand il le faudra.

— Et moi, dit-elle énervée par toutes ces flegmatiques résistances, jamais je ne supporterai que tu sois, même une heure, à une autre femme ou fille !

— Une seule poule ne suffit pas à entourer un coq, fit sentencieusement Maurin. Comment veux-tu que je réponde de moi ? Ça ne serait pas dans la nature… Tu le vois bien, par là, que je ne peux t’épouser.

— Et crois-tu que si je reste tienne sans être ta femme, je serai moins jalouse, et t’en permettrai d’autres ? Tiens, Maurin, voici, pour en finir, mon idée sur toi et sur moi. Ce qui est arrivé était dans mon destin, soit ; je reconnais qu’après tout je l’ai voulu comme toi et en même temps ; et qu’à la bonne Mère, tout en la priant pour qu’elle me délivrât de penser à toi, j’étais surtout contente de ne parler que de toi. Tu m’as ensorcelée, et c’est, je le veux bien, malgré toi-même, et je te le pardonne parce que tu me dis tout, franchement ; mais aux conditions que tu me fais, je n’accepte pas le marché pour l’avenir. Va-t’en tout de suite et ne me vois plus, ne me cherche plus. Adieu !

Elle s’était levée, pâle sous le noir de ses cheveux un peu défaits, ses lèvres tremblaient d’indignation et de douleur. Sa poitrine battait. Elle était belle. Maurin envisagea sans plaisir l’idée de renoncer à cette proie magnifique.

— Tonia ! dit-il (et il la prit dans ses bras), ne sois pas si méchante. Ce qui est fait est fait. Qu’une fille soit à un homme une fois seule, ou vingt fois, le nombre des baisers ne change rien à la chose : on est à lui tout à fait dès le premier, et à s’en tenir au premier on renonce à de la joie sans regagner ce qu’on a perdu. Ne me fais pas ni à toi cette peine inutile de ne me plus revoir. Reste mienne et laissons le temps nous donner conseil. Peut-être toi-même m’aimeras-tu moins dans peu de temps et tu seras alors bien contente de n’avoir pas renoncé à faire la volonté de ton père, et moi je serai satisfait de ne pas t’avoir fait perdre un bon établissement. Se marier avec moi, ce n’est guère pour toi une bonne fortune et je te le dis honnêtement.

Ils étaient debout. Il la tenait par la taille ; il la renversait un peu sur son bras et lui parlait bouche à bouche. Les paroles de Maurin n’étaient déjà plus qu’un son murmurant et confus pour elle. Le sens des raisonnements lui échappait peu à peu. Son esprit s’efforçait de se ressaisir et n’y parvenait pas. La tête rejetée en arrière, elle voyait, au-dessus d’elle, le visage de Maurin, ses yeux ardents, son air de libre et énergique chasseur, et elle lui dit :

— Je ne sais ce que, tu dis, Maurin… je ne sais plus… je t’aime… je suis jalouse… je suis tienne… je ne veux plus te voir… et tu es le maître…

Il la raccompagna vers Pignans jusqu’au bas de la colline. Ils ne raisonnèrent plus de rien. Il fut dit seulement que, quand ils pourraient, ils se reverraient. Et Maurin la quitta, par prudence, dans l’intention de passer la nuit au village voisin, chez des chasseurs amis, à Gonfaron.