Maximes et Pensées (Chamfort)/Édition Bever/Avant-propos

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AVANT-PROPOS
DE
L’ÉDITEUR
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Les Maximes et Pensées de Chamfort, ainsi que les Caractères et Anecdotes que nous nous proposons de réimprimer également, sont extraites de l’édition donnée par Ginguené, en l’an III. Elles figurent, on le sait, au tome IV de cet ouvrage, les trois premiers étant consacrés à divers essais de morale et de critique, au théâtre, aux poésies et à la correspondance de l’auteur. Bien que la réimpression des œuvres de Chamfort, établie par P.-R. Auguis, en 1824-1825, apparaisse, dans l’ensemble, plus complète et mieux ordonnée, c’est au texte original, malgré ses imperfections et ses lacunes, que vont nos préférences. On trouve là, en effet, pour la première fois réunis, les observations, les mots et les traits de génie du plus spirituel et du plus profondément humain des moralistes français. Les deux éditions, il faut le dire, renferment une leçon identique, dont le second éditeur n’a eu rien à modifier, sauf l’orthographe et la ponctuation.

Nous réimprimons donc ce texte d’après la version de l’an III, corrigeant seulement quelques fautes anciennes et complétant le tout par une série de « Pensées » tirées des papiers de Chamfort et reproduites déjà par feu M. de Lescure. (Œuvres Choisies, Paris, 1879, t. I.)

On déplorera, certes, que nous n’ayons pu, — quelques recherches que nous ayons entreprises — retrouver les manuscrits de l’écrivain[1] et revoir sur ces précieux documents la leçon des premiers imprimeurs ; mais on nous saura gré, vous voulons le croire, de n’avoir point alourdi d’un commentaire le présent livre. En fait, rien n’eût été plus inopportun qu’une préface. On connaît la vie de Chamfort. Les quelques pages qu’on lira par la suite, du comte P.-L. Rœderer, nous donnent de lui un portrait fidèle et sincère. Qu’ajouter de plus, alors que le meilleur de son œuvre est reproduit intégralement ici, et que, l’auteur s’exprimant en toute liberté, lui-même, ne répugne point à prendre, parfois, un ton de confident ? Bon nombre de ses productions ont été perdues ; d’autres ne nous sont guère connues que par leur titre, telles ces Soirées de Ninon, dont les contemporains regrettaient bien à tort, peut-être, la disparition. Nous avons, toutefois, pour compenser cette perte, les Petits Dialogues Philosophiques. Ils sont insérés à la suite des « Maximes », et ce n’est point trop dire qu’ils en sont l’heureux complément.

Le classement de tous ces écrits est celui qu’adoptèrent les premiers éditeurs. Nous l’avons admis, à notre tour, en raison de son caractère traditionnel, et aussi parce qu’il respecte l’ordre indiqué par l’auteur. M. de Lescure a imaginé une classification différente, qu’on a trouvée ingénieuse, mais dont l’emploi serait superflu dans un livre pourvu, comme celui-ci, d’un copieux index alphabétique.

Quelques notes succinctes, rendues indispensables par certaines obscurités du texte, et des variantes fournies par une lecture attentive des Œuvres Choisies de Chamfort, imprimées en 1879, terminent l’ouvrage.

Considéré comme penseur, comme moraliste, N. Chamfort vient après La Rochefoucauld et La Bruyère, corrigeant en amertume et en scepticisme ce que l’un offre de conventionnel ou de suranné et l’autre de volontairement morose. Avec La Bruyère, il représente, a-t-on dit, l’esprit français dans ce qu’il a de plus original et de plus affiné. Observateur qui sait, à l’occasion, se mêler à la comédie sociale, s’il est misanthrope, c’est par infortune plus encore que par goût ou par mépris. L’expérience des hommes lui a ouvert les yeux. Ses mots sont à la fois brûlants et brillants, mais sa philosophie trouve un correctif dans sa propre sensibilité. Cet homme de l’ancien régime, désabusé, ce classique rebelle à son temps, — et qui l’eût été également au nôtre, — cet apôtre de la liberté, fidèle à son dogme et qui en mourut, est un homme nouveau. Rien dans son œuvre ne semble avoir vieilli. Les « Maximes » d’autrefois : traits caustiques et réparties ingénieuses, qu’il exprime en termes lapidaires, c’est la pensée et d’hier et de demain, celle de tout à l’heure et d’aujourd’hui.

Qui ne comprendrait, après cela, combien nous tenions à présenter son œuvre et, collaborateur ennobli par la tâche, à réaliser une édition digne à la fois de l’écrivain et de son public ?

Ad. van Bever.

  1. On sait qu’ils appartinrent à Feuillet de Conches et que c’est à ce dernier que M. de Lescure en dut la communication. C’est en vain que nous avons tenté de les découvrir. Ils ont disparu à la mort du célèbre collectionneur.