Maximes et Pensées (Chamfort)/Édition Bever/Notes sur N. Chamfort

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NOTES SUR CHAMFORT
PAR
LE COMTE P.-L. RŒDERER



Le texte ci-après, qui nous fournit les détails les plus exacts sur Chamfort, est extrait des Œuvres complètes de Rœderer, Paris, F. Didot, 1853-1859, t. IV. La première partie de ces « Notes » et « Anecdotes » tirée du Journal de Paris, figure également dans l’édition des Œuvres complètes de Chamfort, publiée par P.-R. Auguis, en 1825, t. V, pp. 339-347. — NOTE DES ÉDITEURS.

NOTES SUR CHAMFORT


I



«E st-ce que vous ne défendrez pas Chamfort contre Delacroix ? [1] — Ma foi, je n’en sais rien. — N’étiez-vous pas de ses amis ? — J’en étais, certainement. — Et vous l’abandonneriez ! — N’a-t-il pas été terroriste ! — Oui, jusqu’à la menace ; non, jusqu’aux actions. Il croyait nécessaire de paraître terrible, pour éviter d’être cruel. Il s’est arrêté, quand il a vu la férocité frapper avec les armes que le patriotisme alarmé ne voulait que montrer. Le confondriez-vous avec les hommes de sang ? — Non ; mais je ne le mettrai pas non plus au rang des esprits sages qui ont prévu les conséquences des déclamations incendiaires, ni des âmes courageuses qui ont travaillé à empêcher les fureurs populaires, ni même des âmes sensibles qui en ont constamment gémi. N’est-ce pas lorsque la terreur l’a atteint lui-même qu’il a cessé d’applaudir au terrorisme ? — C’est bien avant ; et il ne s’est pas borné au silence, il a frappé sur le terrorisme, dès qu’il l’a vu cruel, comme il l’avait fait sur le despotisme dans tous les tems, et sur le modérantisme quand il l’a cru dangereux. Ignorez-vous qu’il fut mis en arrestation pour avoir refusé à Héraut-Séchelles d’écrire contre la liberté de la presse ? N’avez-vous pas entendu citer ce mot qui lui échappa au sujet de la fraternilé, que les tyrans proclamaient sans cesse : Ils parlent, dit-il, de la fraternité d’Étéocle et Polynice ? Ce fut lui qui, entendant déplorer l’indifférence du public pour les chefs-d’œuvre de la scène tragique, l’expliqua en ces mots : La tragédie ne fait plus d’effet depuis qu’elle court les rues. Ce fut lui qui dit de Barrère, à la naissance de son pouvoir : C’est un brave homme que ce Barrère, il vient toujours au secours du plus fort. C’est un ange que voire Pache, dit-il un jour à un ami de celui-ci, mais à sa place je rendrais mes comptes. Ce furent ces discours et cent autres que ceux-là supposent, qui indisposèrent les décemvirs contre lui. On sait qu’au moment de son arrestation, il fit ce qu’il put pour se tuer ; remis en liberté, ses amis lui reprochaient d’avoir tenté de se donner la mort. Mes amis, répondit-il, du moins je ne risquais pas d’être jeté à la voirie du Panthéon. C’est ainsi qu’il appelait cette sépulture depuis l’apothéose de Marat. Quelque tems après sa délivrance, un des amis qui lui ont fermé les yeux, Colchen, le félicitait d’être échappé à ses propres coups ; Chamfort lui répondit : Ah ! mon ami, les horreurs que je vois me donnent à tout moment l’envie de me recommencer. Ne voyez-vous pas dans ces paroles les sentimens d’une âme sensible et courageuse ? — Je me plais à les reconnaître en lui ; mais pourquoi donc cet emportement de paroles, ce débordement d’invectives et de menaces contre les mêmes castes, contre la plupart des mêmes individus que Marat et Robespierre proscrivirent depuis ? — Vous l’avez dit : parce que Chamfort n’était pas un esprit sage ; j’ajouterai même qu’en politique il n’était pas un esprit éclairé. Il avait vu les abus et les vices attachés à l’ancien régime ; il leur avait juré la guerre : et il croyait nécessaire de la faire à outrance, sans précaution, comme sans mesure ; voilà son erreur. — Mais n’y a-t-il pas eu du mauvais cœur dans sa conduite, et au moins de cette méchanceté qui se plaît à nuire pour peu que la justice y autorise ; de cette méchanceté qui n’est pas celle du scélérat, mais celle de l’homme dur et violent ? — Nullement, et ce qui le prouve, c’est qu’il a cessé ses emportemens dès qu’il a vu qu’on prenait à la lettre les discours des Marat et des Robespierre ; il voulait faire peur et non faire du mal, puisqu’il s’est arrêté dès qu’il a vu qu’on faisait mal pour faire mal et encore pour faire peur. — Mais n’a-t-il pas voulu satisfaire des vues personnelles ? N’est-ce pas son intérêt qui lui a conseillé de flatter les partis dominants ? — Son intérêt n’a été pour rien dans sa conduite. Toujours Chamfort s’y montra supérieur ; disons plus : il en fut toujours l’ennemi. Non seulement il s’attacha à la révolution, mais même il poursuivit avec passion jusque sur lui-même tous les abus, ou ce qu’il croyait être les abus de l’ancien régime. Il se déchaîna contre les pensions jusqu’à ce qu’il n’eut plus de pensions ; contre l’Académie, dont les jetons étaient devenus sa seule ressource, jusqu’à ce qu’il n’y eut plus d’Académie ; contre toutes les idolâtries, toutes les servilités, toutes les courtoisies, jusqu’à ce qu’il n’existât plus un seul homme qui osât se montrer empressé à lui plaire ; contre l’opulence extrême, jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus un ami assez riche pour le mener en voiture ou lui donner à dîner. Enfin il se déchaîna contre la frivolité, le bel esprit, la littérature même, jusqu’à ce que toutes ses liaisons, occupées uniquement des intérêts publics, fussent devenues indifférentes à ses écrits, à ses comédies, à sa conversation. Il s’impatientait d’entendre louer son Marchand de Smyrne comme une comédie révolutionnaire ; il s’indignait même qu’on se crût réduit à tenir compte de si faibles ressources pour servir une si grande cause. Je ne croirai pas à la Révolution, disait-il souvent en 1791 et 1792, tant que je verrai ces carrosses et ces cabriolets écraser les passans. Voici une anecdote qui le caractérise : le lendemain du jour où l’Assemblée constituante supprima les pensions, nous fûmes, lui et moi, voir M-[armontel] à la campagne. Nous le trouvâmes, et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret leur faisait éprouver ; et c’était pour leurs enfans qu’ils gémissaient. Chamfort en prit un sur ses genoux : Viens, dit-il, mon petit ami ; tu vaudras mieux que nous, quelque jour tu pleureras sur ton père, en apprenant qu’il eut la faiblesse de pleurer sur toi, dans l’idée que tu serais moins riche que lui. Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la veille. Si Chamfort, comme on voit, ne passait rien aux autres, il ne se passait rien non plus à lui-même. Il fut misanthrope, peut-être, mais non pas inhumain ; il haïssait les hommes, mais parce qu’ils ne s’aimaient point ; et le secret de son caractère est tout entier dans ce mot qu’il répétait souvent : Tout homme qui à quarante ans n’est pas misanthrope, n’a jamais aimé les hommes. On lui a reproché d’avoir été ingrat envers des amis qui l’avaient obligé pendant leur puissance, et l’on s’est fondé sur son ardeur à poursuivre les abus dont ils vivaient. La belle raison ! La preuve que Chamfort ne fut point ingrat, c’est qu’il resta attaché à ses amis dépouillés d’abus, comme il l’avait été quand ils en étaient revêtus. — À ce compte, il n’y aurait qu’à admirer dans Chamfort ; et ce que vous appelez le défaut de sagesse de son esprit, ne serait que la faculté de s’émouvoir trop vivement pour le bien et contre le mal ! — Vous allez maintenant trop loin. La morosité de Chamfort, sa misanthropie furent des défauts sérieux ; il irrita souvent des gens qu’il aurait pu ramener. Il affligea des hommes honnêtes par des jugemens inconsidérés ; il provoqua sans le vouloir, il autorisa des passions perverses, et arma des hommes atroces de maximes violentes et de raisonnemens spécieux ; et quand il avait lancé un mot piquant ou accablant sur quelque homme que ce fût, il ne revenait plus sur l’opinion qu’il en avait donnée, non qu’il fût arrêté par la crainte méprisable de déprécier un mot vaillant, mais plutôt parce qu’il voulait se faire craindre d’un ennemi qu’il croyait trop blessé pour ne pas être irréconciliable : c’est ainsi qu’il resta toute sa vie le détracteur de La Harpe, parce qu’il l’avait été un jour ; il s’obstina à soutenir que cet excellent littérateur, dont il honorait d’ailleurs le patriotisme, ne savait pas le latin, parce qu’il l’avait surpris autrefois je ne sais dans quelle erreur sur le sens d’un mot de Tite-Live. Ces travers sont inexcusables, mais je ne puis pour cela passer condamnation sur des reproches qui attaquent le fond de son cœur. — Je vous entends ; mais, après tout, à quoi bon célébrer Chamfort ? Qu’a-t-il fait pour la révolution ? Il n’a pas imprimé une seule ligne pour en hâter ou en arrêter la marche, suivant les circonstances, non plus que pour l’éclairer. — Comptez-vous pour rien une foule de mots saillans qui ont passé mille fois dans toutes les bouches ? Sa réponse à des aristocrates qui, après le 14 juillet 1789, se demandaient douloureusement ce que devenait la Bastille : Messieurs, elle ne fait que décroître et embellir ! Ces autres paroles sur la manière de faire la guerre à la Belgique : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières ! Paroles qui, pour être devenues l’adage du vandalisme et de la tyrannie en France, n’en étaient pas moins justes et politiques relativement à des ennemis étrangers et des agresseurs cruels. Cette prédiction malheureusement démentie par M. Pitt, mais qui devait lui servir de leçon, et fournira à l’Angleterre un éternel reproche contre lui : L’Angleterre ne fera pas la guerre à la France, elle aimera mieux sucer notre sang que de le répandre. Enfin, cette réflexion décisive sur des projets de loi proposés à l’Assemblée constituante pour réprimer la licence des écrits calomnieux : Toute loi sera inutile contre la calomnie, parce qu’elle ne coûte guère et qu’elle se vend bien ? Chamfort imprimait sans cesse, mais c’était dans l’esprit de ses amis. Il n’a rien laissé d’écrit, mais il n’aura rien dit qui ne le soit un jour. On le citera longtems ; on répétera dans plus d’un bon livre des paroles de lui, qui sont l’abrégé ou le germe d’un bon livre… Ne craignons pas de le dire : on n’estime pas à sa valeur le service qu’une phrase énergique peut rendre aux plus grands intérêts. Il est des vérités importantes qui ne servent à rien, parce qu’elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou errantes et confuses dans l’entendement ; elles sont comme un métal précieux en dissolution ; en cet état, il n’est d’aucun usage ; on ne peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que l’artiste le mette en lingot, l’affine, l’essaye, et lui imprime sous le balancier des caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. Il en est de même de la pensée ; il faut, pour entrer dans la circulation, qu’elle passe sous le balancier de l’homme éloquent ; qu’elle y soit marquée d’une empreinte ineffaçable, frappante pour tous les yeux, et garante de son aloi. Chamfort n’a cessé de frapper de ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d’or ; il ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient volontiers de ce soin ; et, certes, il est resté plus de choses de lui, qui n’a rien écrit, que de tant d’écrits publiés depuis cinq ans et chargés de tant de mots. — Je me rends, citoyen ; mais que puis-je faire de mieux pour la mémoire de Chamfort que d’écrire notre entretien et de le publier ? Y consentez-vous ? — Volontiers. »

(Journal de Paris, du 28 ventôse, an III
[19 mars 1795].)


II


Chamfort a plus observé le monde que la Société ; plus les effets que les causes de ce qui s’y passe ; et, entre les effets, il a été plus frappé des ridicules, des bizarreries ou des absurdités, que des vices et des désordres ; et entre les ridicules, ceux des manières, du ton, du langage, ne le frappaient pas moins que celui des mœurs, de l’esprit ou du caractère.

Il était lui-même très soigneux d’éviter le ridicule ; il regardait comme un malheur d’y tomber ; il mettait de l’importance à l’éviter. Il tenait cette faiblesse de la contagion du grand monde : On ne saurait croire, disait-il, combien il faut d’esprit pour n’être jamais ridicule. — L’art de la plaisanterie, dit-il ailleurs, préserve du malheur, toujours fâcheux pour un honnête homme, d’être faux ou pédant. Comment un honnête homme balancerait-il entre la fausseté et la pédanterie ? Et comment est-il fâcheux d’être pédant ou d’être réputé tel, quand il faut blâmer, censurer, sous peine de fausseté ? Et comment la raillerie sauve-t-elle du reproche de fausseté, quand elle prend la place de la censure rigoureuse et de l’indignation énergique ?

La crainte du ridicule est souvent une cause de ridicule, parce qu’elle est une cause de gaucherie.

La crainte du ridicule de ton et de manières fait souvent tomber dans un ridicule d’esprit et de mœurs.

C’est la crainte d’un ridicule qui jette dans un autre. C’est par ses efforts pour ne pas ressembler au provincial à Paris, que le provincial s’y fait remarquer ; c’est pour n’être pas bourgeoise de Paris à Versailles, qu’une bourgeoise s’y fait moquer ; c’est surtout quand on se moque d’un ridicule qu’on a voulu éviter, qu’on court risque d’être souverainement ridicule soi-même.

Ce sont les prétentions qui rendent ridicules, non les mœurs ni les manières simples ou familières : elles peuvent être bizarres et ne sont pas ridicules.

La dame de petite ville se moque quelquefois, non de la femme, mais de la dame de village ; mais la dame de grande ville se moque bien plus de la dame de petite ville, et surtout de la sotte confiance avec laquelle celle-ci se moque de la villageoise ; et tandis qu’elle rit ainsi de la première devant une dame de Paris, celle-ci rit de toutes, et surtout de celle qui lui parle, en attendant qu’elle vienne, à son tour, s’exposer à la risée d’une ancienne femme de Versailles, à qui elle racontera le tout à Paris.

Est-on soi, on est rarement ridicule ; est-on ridicule par accident, il faut braver la plaisanterie, élargir et tendre sa poitrine devant elle, recevoir ses traits, sûr de les émousser en les recevant de face.

Chamfort a mieux connu les principes du grand monde ; La Bruyère, mieux les caractères des hommes du monde ; Montaigne, Vauvenargues, mieux la société civile ; Pascal, La Rochefoucauld, mieux la nature humaine.


Chamfort a saisi, indiqué et fortement censuré le ridicule ou l’odieux des principes reçus dans le monde. — La Bruyère a saisi, peint, fait sentir le ridicule non seulement des principes, mais des mœurs des gens du monde.

Chamfort marque au fer chaud, mais c’est souvent la même marque qu’il imprime à la même chose. — La Bruyère peint, il peint tout ce qu’il montre avec les couleurs propres, et il n’y a rien qu’il ne peigne.

Vauvenargues fait plus de réflexions, Chamfort plus d’observations ; l’un a pris en lui-même, l’autre sur autrui.

Les réflexions de Vauvenargues sont souvent des aveux modestes ; les observations de Chamfort sont toujours des censures amères. On peut dire de la Rochefoucauld ce que je dis de Vauvenargues.

« Nous sommes consternés de nos rechutes, dit Vauvenargues, et de voir que nos malheurs mêmes n’ont pu nous corriger de nos défauts. »

« Quelque vanité qu’on nous reproche, dit-il encore, nous avons besoin quelquefois qu’on nous assure de notre mérite. »

« Nous plaisons plus souvent, dit La Rochefoucauld, dans le commerce de la vie par nos fautes que par nos bonnes qualités. »

« La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un goujat, un marmiton, un crocheteur, se vante et veut avoir ses admirateurs. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l’avoir lu ; et moi, qui écris ceci, j’ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux qui le liront l’auront aussi. » (Pensées de Pascal, ch. XXIV.)

On ne trouve jamais de ces confessions dans Chamfort. Les vices qu’il censure, les ridicules qu’il relève, il ne les a jamais vus que dans les autres. C’est moins l’amour de la vérité qui l’a conduit dans ses recherches utiles, que la haine des choses et des personnes qui ont offensé ses regards. Il a plus écrit par humeur que par philosophie.

« C’est la plaisanterie, dit Chamfort, qui doit faire justice de tous les travers des hommes et de la société. C’est par elle qu’on évite de se compromettre, c’est par elle qu’on met tout en place (il faut : à sa place), sans sortir de la sienne. C’est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et les personnes dont nous nous moquons, sans que les personnes puissent s’en offenser, à moins qu’elles ne manquent de gaieté ou de mœurs. La réputation de savoir bien manier cette arme donne à l’homme d’un rang inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte déconsidération que les militaires ont pour ceux qui manient supérieurement l’épée.

« Ôtez à la plaisanterie son empire, et je quitte demain la Société. C’est une sorte de duel où il n’y a pas de sang répandu, et qui, comme l’autre, rend les hommes mesurés et plus polis. » (De la Société.)

Pascal et Chamfort s’accordent à regarder la plaisanterie qui offense comme mauvaise ; mais ils diffèrent dans les motifs qu’ils en donnent. Chamfort veille davantage sur la perfection de la plaisanterie, sur le succès du plaisant, sur la sûreté qu’elle donne à l’homme de mérite dans la société [2]. Pascal est plus occupé de l’amélioration du cœur, de la sûreté de la conscience, de la satisfaction de l’homme de bien [3].

Toute l’attention, toute la philosophie de Chamfort paraissent s’être tournées uniquement vers ces vues : échapper au ridicule, se dérober aux liens du mariage, se soustraire à l’autorité des gens de fortune, à la domination des gens en puissance, à celle de hautes naissances, à celle des gens de lettres.

Chamfort est plein de plaisanteries fines et piquantes ; mais La Rochefoucauld est plein d’idées grandes et profondes ; Vauvenargues, d’idées élevées ; Pascal, d’idées sublimes.

Chamfort est plaisant, gai, piquant ;

Vauvenargues, plus élevé ; La Rochefoucauld, plus profond ; Pascal, grand, fort, sublime.

L’expression de Chamfort est toujours juste, exacte, souvent forte ; la contexture de sa phrase est toujours correcte, même élégante ; mais toutes ses pensées ont la même forme, et son ton ne varie que de l’amertume à la gaieté. — Quelle différence entre lui et La Bruyère ! Il n’est point de tours dans la langue, point de mouvemens dans le style, que La Bruyère n’ait employés avec succès. Il n’est point de ton qu’il n’ait pris avec intérêt. Il sait être pathétique, piquant, par sa gaieté ou son humeur.

Chamfort marque son empreinte à l’emporte-pièce ; La Bruyère fait un tableau où il répand de la richesse, de la variété.

Il affectait un profond mépris pour les chiens, parce qu’il les trouvait serviles et rampants, et beaucoup d’estime pour les chats, parce qu’il leur trouvait un caractère plus libre et non moins d’attachement. — Un jour, pendant qu’il discourait sur ce sujet, son chat saute sur les genoux de la personne à qui il parlait, et cette personne s’aperçoit que le chat a les ongles rognés jusqu’au bout : c’était une précaution de Chamfort contre la liberté des griffes.

Ducis lui laissait voir quelque désir d’avoir le cordon noir. — Eh ! mon ami, lui dit Chamfort, tu ne l’auras pas plus tôt qu’il faudra le parler ! »


Chamfort disait à Rulhière : « Je n’ai jamais fait qu’une méchanceté. » — Rulhière répondit : « Quand finira-t-elle [4] ? »

Il disait dans ces derniers tems : « La Révolution est comme un chien perdu que personne n’ose arrêter. »

Chamfort ne s’est jamais présenté dans les sections pour y exercer ses droits de citoyen, et l’on a dit que c’était dans la crainte d’être obligé de présenter son acte de baptême… Voici une anecdote que je tiens de lui, mais à laquelle il était intéressé.

Un étranger, qui se trouvait chez Mademoiselle de Lespinasse avec d’Alembert et beaucoup d’autres personnes distinguées, s’impatientait d’entendre un impitoyable parleur. Il prend d’Alembert en particulier : Savez-vous, lui dit-il, ce que c’est que cet homme qui force ainsi tout le monde à se taire et à l’écouter ? C’est un misérable bâtard de… — Monsieur, reprend d’Alembert, vous vous adressez mal ; j’ai le malheur d’être dans le même cas que ce monsieur. L’étranger étourdi va se jeter près de Mademoiselle de Lespinasse, sur le sopha où elle était assise. Que je suis maladroit et malheureux ! lui dit-il. Voici ce qui vient de m’arriver avec M, d’Alembert. Et il lui raconte l’aventure. Que je vous plains, monsieur ! lui répond Mademoiselle de Lespinasse ; je suis dans le même cas que M. d’Alemhert. Ce qui complète la singularité de cette anecdote, c’est que Chamfort, qui nous la racontait, à M. de Talleyrand et à moi, aurait pu dire à celui de qui il la tenait, la même chose que d’Alembert avait dite à l’occasion du parleur, et Mademoiselle de Lespinasse à l’occasion de d’Alembert. Chamfort était fils d’un chanoine de la Sainte-Chapelle. Il a constamment fait mystère de sa naissance, excepté à un ou deux amis.

Se promenant sur le port d’Amsterdam avec le comte de Choiseul et le comte de Vaudreuil, qui admiraient l’activité des crocheteurs et l’habileté des charpentiers : « Qu’est-ce, leur dit-il, qu’un gentilhomme français, en comparaison de ces hommes-là ! »

Vaudreuil, Choiseul-Gouffier reprochaient à Chamfort, qui était pauvre, de ne pas leur confier ses besoins. « Je vous promets, leur dit-il, de vous emprunter cent louis à chacun, quand vous aurez payé vos dettes. »


  1. Delacroix avait fait insérer dans le Journal de Paris, une lettre dans laquelle il parlait peu avantageusement de Chamfort, auquel il reprochait d’avoir pris une part trop active à la Révolution. — N. D. É.
  2. « C’est une règle excellente à adopter sur l’art de la raillerie et de la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garans du succès de leur plaisanterie à l’égard de la personne plaisantée ; et quand celle-ci se fâche, l’autre a tort. » (Chamfort, Pensées, 79.)
  3. « L’homme aime la malignité, mais ce n’est pas contre les malheureux, mais contre les heureux superbes. L’épigramme de Martial sur les borgnes ne vaut rien, parce qu’elle ne les console pas, et ne fait que donner une pointe à la gloire de l’auteur. Tout ce qui n’est que pour l’auteur ne vaut rien : Ambitiosa recidet ornamenta. Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres, et non aux âmes barbares et inhumaines. (Pensées de Pascal, ch. XXXI.)
  4. Mademoiselle Arnould [d’autres disent : Mademoiselle Quinault], appelait plaisamment Chamfort : Don Brusquin d’Algarade, parodiant ainsi le titre du roman : Don Guzman d’Alfarache, et caractérisant en même temps la brusquerie du personnage. (Note de l’Éditeur.)