Maximes et Pensées (Chamfort)/Édition Bever/Avertissement du premier éditeur

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AVERTISSEMENT DU PREMIER ÉDITEUR
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Chamfort était, depuis longtems, en usage d’écrire chaque jour sur de petits carrés de papier, les résultats de ses réflexions, rédigés en maximes, les Anecdotes qu’il avait apprises, les faits servant à l’histoire des mœurs, dont il avait été témoin dans le monde ; enfin les mois piquans et les reparties ingénieuses qu’il avait entendus ou qui lui étaient échappés à lui-même.

Tous ces petits papiers, il les jetait pêle-mêle dans des cartons. Il ne s’était ouvert à personne sur ce qu’il avait dessein d’en faire. Lorsqu’il est mort, ces cartons étaient en assez grand nombre, et presque tous remplis ; mais la plus grande partie fut vidée et enlevée, sans doute avant l’apposition des scellés. Le Juge de paix renferma dans deux portefeuilles, ce qu’il y trouva de reste. C’est du choix très scrupuleux fait parmi cette espèce de débris, que j’ai tiré ce qui compose ce volume.

Je ne serais peut-être jamais parvenu à y établir quelque ordre, si, parmi cette masse de petits papiers, je n’en avais trouvé un qui m’a donné la clef du dessein de l’Auteur, et même le titre de l’ouvrage. Voici ce qui y est écrit :

Produits de la Civilisation perfectionnée.

1re Partie. Maximes et Pensées.

2e Partie. Caractères.

3e Partie. Anecdotes.

En lisant ceci. Je ne doutai point que ce ne fût le titre et la division d’un grand ouvrage, dont Chamfort avait parlé à mots couverts à très peu de personnes, et dont il avait depuis si longtems rassemblé les matériaux.

Le titre est parfaitement dans le genre de son esprit : il était dans sa philosophie de voir comme le produit de ce perfectionnement de civilisation que l’on vante, l’excessive corruption des mœurs, les vices hideux ou ridicules, et les travers de toute espèce qu’il prenait un plaisir malin à caractériser et à peindre.

Je fis donc, en suivant cette division établie par lui-même, un premier triage. La première partie se trouva très abondante, et me parut susceptible d’être subdivisée par chapitres. La partie des Caractères était la plus faible, soit qu’il se fût moins exercé dans ce genre, soit qu’elle soit plus riche dans les très nombreux papiers que je n’ai pas. Je la réunis à celle des Anecdotes, et ayant ainsi divisé le tout seulement en deux parties, je réduisis, par un examen sévère, à un seul volume, ce qui, si j’avais tout employé, en pouvait fournir plus de deux.

J’ai éprouvé dans tout ce travail, aussi fastidieux que pénible, que l’amitié donne plus de patience que l’amour-propre, et que l’on peut prendre, pour la mémoire d’un ami, des soins qu’il paraîtrait insupportable de prendre pour soi-même.

Je me serais fort trompé dans mon jugement, si ce volume, et surtout si la partie des Maximes et Pensées, n’ajoute beaucoup à la réputation de Chamfort, assez connu comme Écrivain et comme Homme de Lettres, mais trop peu comme Philosophe.

Quant aux Caractères et Anecdotes, je n’ai pas cru devoir les diviser par chapitres. Leur mélange produit une variété que la classification eût fait disparaître. La Cour, la Ville, Hommes, Femmes, Gens de Lettres, figurent tour à tour et presque ensemble dans cette scène mobile, comme ils figuraient dans celle du monde, où Chamfort ayant été longtems acteur et spectateur, était plus que personne, par sa position, à portée de saisir la ressemblance des personnages, comme il l’était par son talent de les représenter dans ses peintures.

On trouvera dans cette partie beaucoup de noms connus et d’indications faciles à reconnaître ; je ne me suis cru permis ni de supprimer les uns, ni d’ôter aux autres le léger voile dont l’Auteur les avait couverts.

J’ai placé en tête de la première partie, et comme une sorte d’Avertissement de l’Auteur, une Question qu’il s’était souvent entendu faire, et ses réponses, remplies d’originalité, à cette question triviale.

Je regrette infiniment de n’avoir pas eu à ma disposition le reste de ces matériaux précieux. Peut-être serais-je parvenu à en faire à peu près ce que l’Auteur comptait en faire lui-même ; et cet ouvrage, devenu complet, serait un des plus piquans de ce siècle.

J’exhorte, au nom de l’Amitié, de la Philosophie et des Lettres, ceux qui peuvent posséder ce trésor, à ne le pas enfouir, et à rendre à la mémoire du malheureux Chamfort tout ce qui lui appartient.


GINGUENÉ.