Melænis

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Melænis  : conte romain
Michel Lévy frères, libraires-éditeurs (pp. 1-205).


CHANT PREMIER

De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome,
Du quartier de Suburre au mont Capitolin,
Le cothurne à la grecque et la toge de lin,
Le plus beau fut Paulus ; c’est ainsi que se nomme
Le héros de ces vers, et je vous dirai comme
Il fut d’un sénateur le produit clandestin.


» Tout beau ! dit le censeur, aux poses magistrales.
» Un héros clandestin ! C’est une indignité !… »
L’auteur n’est pas de ceux qui cherchent les scandales,
Mais depuis Romulus, bien d’autres l’ont été !
Qui compta les baisers, au temps des saturnales ?
Qui dira les secrets des belles nuits d’été ?

La faute en est peut-être au soleil d’Italie,
Aux parfums inconnus qui, sur le Tibre épars,
Avec le vent du soir montent au Champ de Mars
Mais il faudrait plutôt s’en prendre à la folie
Qui veut que, chaque jour, notre ville s’oublie,
Comme une courtisane, aux débauches des arts !

Sans doute il est bien doux de voir danser Bathylle
Aux sons entrecoupés des flûtes de Sicile,
Et, sous la lampe d’or aux mobiles rayons,

Luire le frein d’argent que mordent les lions ;
Mais garder sa pudeur est chose difficile,
Quand on la fait asseoir parmi les histrions.

Caton n’avait pas tort : je sais plus d’une femme
Qui de l’hymen, au cirque, égara le lien ;
Là, j’ai vu s’allumer de longs regards de flamme,
Là, plus d’un pied charmant vint effleurer le mien.
Tous ces jeux, en un mot, sont un usage infâme,
Si j’étais empereur, je n’y changerais rien !…

Donc il était bâtard — à quoi bon vous le taire ? —
Sans famille, et pourtant, vivait aux rois pareil.
Qu’importe le berceau, quand l’olympe est vermeil
Et que d’un pied hardi l’on peut frapper la terre ?
Le fleuve ne sait pas quelle source est sa mère,
L’aigle a perdu son nid quand il monte au soleil !


Paulus avait vingt ans ; noble et beau de figure,
Il laissait son destin flotter à l’aventure
Comme sa toge ; au reste, il suivait les rhéteurs,
Et se souciait peu de savoir les auteurs
De ses jours, dormant bien aux bouges de Suburre,
Et soupant quelquefois mieux que les sénateurs.

C’est un métier charmant et bien digne d’envie,
Par Castor et Pollux ! quoi qu’en disent les vieux,
Que de polir des mots le tour ingénieux
Et de tordre la phrase avec sa fantaisie,
Comme un serpent marbré dont un jongleur d’Asie
Roule autour de ses flancs et déroule les nœuds.

D’ailleurs notre héros avait en abondance
Toutes les qualités que marquent les auteurs :
L’oeil ferme, le poumon solide, la prestance

Du corps, et la vertu qu’il faut aux orateurs ;
De façon qu’il savait, selon la circonstance,
Toucher par le pathos, ou plaire par les mœurs.

Nul ne sut plus à point déchirer sa tunique,
Hérisser ses cheveux à la manière antique,
Tordre ses bras dans l’air, et de l’émotion
Passer à l’ironie, avec gradation ;
Véhément dans la preuve, âpre pour la réplique,
Et, d’après le sujet, réglant la passion.

Le vieux Polydamas, son maître en éloquence,
Malgré ses cheveux blancs, je le dis entre nous,
S’il n’en eût été fier, s’en fût montré jaloux ;
En somme il l’adorait, l’ayant vu, dès l’enfance,
Chaque jour, à ses pieds, écouter en silence,
Grave, le style en main, la tablette aux genoux.


Quant au docte Paulus, son âme était remplie
Par deux affections, Polydamas d’abord,
Puis une vieille femme, à la face jaunie,
Au front ridé, venant, je crois, de Campanie,
Sorcière, c’est tout dire, et qui, sans nul effort,
Aux lignes de la main, lisait l’arrêt du sort.

Staphyla fut son nom. Vous narrer quelle cause
Avait ainsi courbé cette tête morose,
D’abord c’est difficile, et puis c’est un talent
De ne pas dire tout dès le commencement ;
Horace, dans ses vers, recommande la chose,
Et je l’estime trop pour agir autrement.

Pourtant vous apprendrez que la vieille Staphyle
Comme son propre enfant avait nourri Paulus,
— Sans doute par pitié, car je n’en sais pas plus — ;

Elle avait entouré son enfance débile
De tendresse et d’amour, puis dans la grande ville
Un jour l’avait conduit, ses douze ans révolus.

Ils vivaient tous les deux, rhéteur, magicienne,
La phrase cadencée, et le philtre amoureux.
Chez Staphyla surtout deniers pleuvaient sans peine,
Et, quoi que Tullius en dise, tous les deux,
Quand ils se rencontraient sur la voie Appienne,
Se regardaient sans rire et sans baisser les yeux.

Staphyla demeurait au quartier de Suburre,
Tout près de l’Esquilin, dans une rue obscure.
Le bouge était désert et par le temps noirci…
Mais, pour faire au lecteur un chemin raccourci,
Précisément le jour où je prends l’aventure,
Paulus allait la voir, et nous irons aussi.


Lesbie, et vous, Néère, adorables sirènes,
Quand pour voir un amant jeune ou vieux, bel ou laid,
Vous prenez la litière, ou montez les carènes,
D’où vous vient cette ardeur étrange, s’il vous plaît ?
Hélas ! Je sais le fond des tendresses humaines :
Une robe de Tyr, un voile de Milet !

Paulus ne voulait pas de voile, je suppose,
Ni de bracelets d’or, ni de tunique rose ;
Sa ceinture était vide, et cet enfant gâté
S’était senti le cœur par l’amour agité.
Or, il allait bon pas, et tandis que je cause,
A la porte déjà ses deux mains ont heurté.

Staphyla vint ouvrir ; les barres transversales
Sonnèrent en tombant avec un bruit d’airain,
Et la vieille apparut une torche à la main.

Ses cheveux, çà et là, flottaient sur ses traits pâles,
Une tunique noire enveloppait son sein,
Et, sur son bras livide, un serpent en spirales

Se tordait ; la sueur inondait tout son corps ;
Elle avait cet aspect effrayant, immobile,
Qu’on voit grandir, la nuit, dans un songe fébrile,
Quand arrive aux vivants la visite des morts.
» Qui m’appelle en ces lieux ? » murmura la sibylle.
» Paulus, » dit une voix qui venait du dehors.

Par un matin joyeux, quand le soleil éclaire
Le grand manteau glacé qui pèse sur l’Etna,
Avez-vous vu parfois un rayon de lumière
Passer, comme un sourire, aux lèvres du cratère ?
Tel, sous ses blancs cheveux, le front de Staphyla
Resplendit tout à coup, quand Paulus lui parla ;


Et lui tendant la main : » Tu peux entrer, dit-elle,
» Nous n’avons pas ici de mystères pour toi.
» Enfant, tu viens bien tard ! Quelle cause t’appelle ?
» Tu m’oubliais, Paulus, et tu vivais sans moi !… »
Paulus sentit des pleurs lui mouiller la prunelle
Et jeta sur Staphyle un regard plein d’émoi.

Elle était, en effet, bien pâle et bien cassée ;
Quelque poids effrayant, amour, haine ou remords,
Avant l’âge, sans doute, avait usé son corps,
Et ployé sans retour sa jeunesse brisée.
— Terre, il est des vivants dont la vie est passée !
Tombeaux, vous n’avez pas tout le peuple des morts !

Côte à côte, ils marchaient ; la salle était immense,
Sur le pavé sonore, on entendait le bruit
De leurs pas inégaux se perdre dans la nuit ;

La lampe, sous la voûte, en fumant se balance,
Des ailes battent l’air ; des yeux ronds, en silence,
Regardent le rhéteur que la vieille conduit ;

De bizarres contours, des formes inconnues
Rampent confusément sur les murailles nues :
Squelettes grimaçants qui se donnent la main,
Poignards ensanglantés, cyprès, coupes d’airain,
Plantes aux sucs mortels de Colchyde venues,
Et le jaune safran et le pâle cumin.

Tout se mêle et s’agite ; une flamme bleuâtre
Siffle sur les charbons et sautille dans l’âtre,
Un renard aux longs poils glapit au coin du feu,
L’eau lustrale frissonne en son vase d’albâtre,
Le serpent se tortille ; on dirait qu’en ce lieu,
Paulus est un ami que l’on connaît un peu.


La caverne s’ébat ; la sorcière est joyeuse.
Hélas ! Son cœur aussi, retraite ténébreuse,
Dans ses mille recoins, voit ramper, loin du jour,
Tout un monde hideux qui grouille en son séjour,
Rêves morts, noirs pensers, vengeance tortueuse ;
Mais, quand Paulus arrive, elle en fait de l’amour !

A l’ombre du foyer, sur un vieux banc de chêne
Ils s’assirent longtemps, groupe mystérieux
Que la torche rougeâtre éclairait de ses feux.
Paulus était charmant, sous sa toge de laine ;
Staphyle souriait, et respirant à peine,
L’entourait tout entier d’un regard de ses yeux ;

Puis, sur ses cheveux noirs posant sa main flétrie,
Comme fait une mère auprès de son enfant,
Elle lui rappelait les jours de Campanie,

Les rires et les pleurs, à l’aube de la vie,
Tous ses rêves passés ; — mais le point important
C’est que Paulus avait vingt drachmes en partant !

Il allait, et ses pieds, sur les pavés antiques,
Jetaient un bruit étrange à l’écho des portiques ;
L’ombre silencieuse ondulait alentour.
Tout dormait, hors ces feux, étoiles impudiques,
Qu’on voit trembler en foule au fond du carrefour,
Foyers étincelants où veille, nuit et jour,

Comme à ceux de Vesta, la prêtresse éternelle,
La Débauche au sein nu, posant en liberté
Ses deux pieds triomphants au front de la cité ;
Rayons du temple immense où viennent pêle-mêle
Les hommes et les dieux s’abriter sous ton aile,
O puissance inconnue, ardente Volupté !


Il allait, il allait ; dans leur cellule assises,
Des femmes en passant l’appelaient de la main ;
Parfois on entendait monter un chœur lointain,
Et le rouge fanal que tourmentent les brises
Faisait danser aux murs des formes indécises.
Mais Paulus était sage et suivait son chemin ;

Plus sage qu’Hippolyte, à ce que dit l’histoire,
Honorant la vertu comme au temps des aïeux,
— Selon la circonstance et le jour et les lieux ; —
Or, sans se retourner, il fendait l’ombre noire,
Ayant, cette nuit-là, pour défendre sa gloire,
Le besoin de dormir et la crainte des dieux !

Mais, outre le Fatum, la puissance suprême,
La seule déité que l’on n’adore pas,
Tant de dieux opposés s’attachent à nos pas

Que l’esprit haletant retombe sur lui-même ;
Mercure avec Thémis a d’étranges débats,
Bacchus veut qu’on s’enivre et Vénus veut qu’on aime.

Donc, je ne sais quel dieu vint égarer Paulus.
Les étroits carrefours se succédaient dans l’ombre,
Croisant de toutes parts leurs dédales sans nombre ;
Chaque pas qu’il faisait le perdait encore plus,
Comme la mouche prise à quelque réseau sombre
S’épuise, pour sortir, en efforts superflus.

J’aime la nuit qui tombe en une fraîche idylle,
Et les pasteurs assis sur le bord du ruisseau,
Chantant au clair de lune, ou dormant sous l’ormeau ;
Mais je crois qu’un bon gîte, aux champs comme à la ville,
Pour le somme est meilleur que l’herbe de Virgile,
Et tous les beaux gazons où broute le troupeau.


Il est plus triste encore de coucher dans la rue,
Ainsi jugeait Paulus. Il s’était arrêté,
Interrogeant des yeux l’ombre sans cesse accrue,
Quand soudain un doux bruit par la brise porté,
Son frémissant de luth, voix de femme inconnue,
Vint le frapper au front comme un souffle d’été !

Je suis désespéré de vous dire la chose ;
J’eusse aimé mieux le voir, près du mont Palatin,
Dans le docte faubourg dormir jusqu’au matin ;
Mais nous formons des vœux dont le hasard dispose :
Près de là rayonnait un logis clandestin ;
Paulus, sans hésiter, heurta la porte close.

» Qui frappe ? — Ouvrez. — Ton nom ? — Qu’importe ! — Tout est plein
» Comme le ventre rond d’un prêtre salien,
» Les chambres et les lits ; une ombre, par Hercule !

» Ne s’y logerait pas ; bonsoir ! » Le vestibule
S’éclaira cependant, et Paulus pensa bien
Que le son des écus lèverait tout scrupule.

Ruisselant de sueur et tout pétri de fard,
Un homme vint ouvrir ; de son regard cupide
Il parcourut Paulus. Son visage blafard
Suintait sous sa peinture, ainsi qu’un mur humide,
Et le myrte, en festons, de sa tempe livide
Montait dans ses cheveux retroussés avec art.

Paulus, pour tout discours, fit sonner sa ceinture,
Prenant avec raison, dans cette conjoncture,
L’exorde insinuant. C’était un orateur
Habile à se plier au goût de l’auditeur.
La cause fut gagnée, et, sans plus de murmure :
» Les gens se presseront, dit l’hôte, entrez, seigneur ! »


Paulus suivit son guide au fond d’un réduit sombre,
Où les lampes mouraient en pétillant dans l’ombre,
Où, sur les lits épars, pêle-mêle étendus,
Hommes, femmes, enfants tordaient leurs membres nus ;
Tous criaient, bruissaient, et des buveurs sans nombre
Vidaient les pots d’argile aux cloisons suspendus.

Plus d’un groupe envieux, accroupi sur la terre,
Jetait aux lits trop pleins des regards de colère ;
Un poète rêvait, sur son coude engourdi ;
D’autres, dans leurs manteaux se perdaient à demi,
Ou dormaient, appuyés aux murailles de pierre,
En balançant leur front par l’ivresse alourdi.

Mais comme un astre d’or dans la nuit ténébreuse,
Comme la fleur éclose aux fentes des vieux murs,
Une femme était là qui, jeune et radieuse,

Se détachait en blanc sur les groupes obscurs.
D’un sistre recourbé sa main capricieuse,
Comme un essaim d’oiseaux, éveillait les sons purs.

Elle était belle ainsi ; la pourpre qui la noue
De sa jambe arrêtait les contours onduleux,
Un sourire flottait de sa lèvre à ses yeux,
Des sourcils longs et noirs couraient jusqu’à sa joue,
Et ses cheveux bouclés où la brise se joue
Voltigeaient sur son front étroit et gracieux ;

Sa tunique aux longs plis montait comme un nuage
Autour d’elle, en dansant : le reflet inégal
De la lampe fumeuse ou du jaune fanal
Parfois d’un vif éclair sillonnait son visage ;
Et, sur sa gorge nue, un collier de métal
Sonnait comme la grêle en une nuit d’orage.


Retenant son haleine, et la couvant des yeux,
Le rhéteur palpitait, comme en un songe heureux,
Craignant de réveiller son âme confiante
Et de perdre à jamais la vision charmante,
Quand soudain près de lui, s’arrêtant dans ses jeux,
La danseuse en sueur vint tomber haletante.

Paulus avec un cri la reçut dans ses bras.
Il baisait, éperdu, sa tête parfumée,
Et pressait doucement ses membres délicats.
Se gonflant comme une onde, et de perles semée,
Sa gorge bondissait par la danse animée.
Elle le regardait et ne lui parlait pas.

Comme nous l’avons dit au début de l’histoire,
Paulus était parfait ; sa chevelure noire
Ondulait sur son front, son regard plein de feu

Etincelait parfois comme celui d’un dieu ;
Il avait un sourire aux belles dents d’ivoire :
Ni grand, ni trop petit, il tenait le milieu.

Elle le regardait mollement inclinée,
Puis craintive et vers lui soulevant ses grands yeux :
» O jeune homme inconnu, qui t’amène en ces lieux ?
» Tu contemples de loin cette troupe avinée,
» Sans boire et sans dormir, et sembles soucieux,
» Apprends-moi ton pays, ton nom, ta destinée !

» Ton sein est large et fort, ton regard plein d’ardeur :
» Es-tu soldat aux camps, ou lutteur dans l’arène ?
» Perces-tu, sans pâlir, une poitrine humaine ?
» Dit-on, quand tu parais : c’est un gladiateur ?… »
Paulus, en souriant, prit ses mains dans la sienne :
» Je sais tuer aussi, dit-il, je suis rhéteur ! »


Mot profond, en effet ! j’ignore si la belle
Comprit notre héros, mais il était charmant
Et présentait à l’oeil l’étoffe d’un amant
Solide, — en faut-il plus aux femmes ? — » On m’appelle
» Melænis, j’ai vingt ans et je t’aime » dit-elle.
Pour Paulus, il nageait dans le ravissement.

Advienne que pourra ! C’est chose délectable,
Qu’un bon gîte la nuit et qu’une fille aimable !
Elle avait sur son cou jeté ses bras de lait :
» Ami, je danserai, si ma danse te plaît ;
» Où tes pieds passeront, je baiserai le sable,
» Car tes grands yeux sont doux ! Quand ta bouche parlait,

» Je me sentais mourir ! Oh ! Mon âme est blessée
» D’un amour inconnu qui ne s’éteindra pas !
» Parle ! Veux-tu quelqu’un qui s’attache à tes pas,

» Qui, le jour, qui, la nuit, t’étreigne en sa pensée ;
» Une esclave fidèle, une femme insensée
» Qui donnera son sang pour dormir dans tes bras ? »

» — Je t’aime ! » dit Paulus. Les lampes dans l’espace
Répandaient çà et là leur reflet incertain
Sur les buveurs couchés parmi les flots de vin.
Chaque groupe dormait immobile à sa place ;
La danseuse bondit vers une porte basse,
En faisant au rhéteur un signe de la main.

Paulus franchit la salle et partit avec elle,
Bénissant les destins qui le servaient ainsi.
Ils montèrent tous deux le long du mur noirci.
Melænis demeurait à la troisième échelle.
— Paulus avait vingt ans, Melænis était belle.
Magnanimes lecteurs, n’en prenez de souci !</


CHANT DEUXIÈME

Aux jardins de César, non loin du Tibre jaune,
Parfois un chêne antique aux beaux feuillages verts
Se dresse ; chaque branche, escaladant les airs,
De degrés en degrés autour de lui frissonne,
Et sur son front superbe, ainsi qu’une couronne,
Tremblent les astres d’or et glissent les éclairs.


Ce chêne monstrueux, Titan aux larges hanches,
C’est l’Empire debout dans toute sa hauteur.
Du peuple, tronc rugueux, partent, comme des branches,
Prêtres aux bandeaux saints, consuls aux robes blanches,
L’édile, le tribun, le grave sénateur,
Jusqu’au faîte sublime où plane l’empereur.

Mais la racine obscure à la sève fertile
Qui serpente sous Rome et qu’on semble oublier,
C’est plus que le tribun, le consul ou l’édile,
Plus que le sénateur et que le chevalier ;
— O muse, prends ton luth, et sous l’archet habile,
Fais redire aux échos le nom du cuisinier !.

Le consul, en un jour, peut sortir d’un suffrage,
Le caprice des camps forge les empereurs ;
Mais, outre l’art divin qu’il reçut en partage,

Il faut au cuisinier les pénibles labeurs,
La science profonde, et que, dès son jeune âge,
Il ait, comme un savant, pâli sur les auteurs.

Pour régler des festins la belle symétrie,
Il lui faut le calcul et la géométrie ;
La sculpture, qui taille en dômes merveilleux
La neige étincelante et les gâteaux mielleux,
L’histoire, qui du goût donne la théorie ;
L’étude des saisons, des hommes et des lieux.

Il sait, il sait quels flots vont roulant sur la plage
Le crabe aux doigts crochus et le blanc coquillage,
Quel vent jusqu’à nos mers pousse les esturgeons,
D’où partent les faisans, les grives, les plongeons,
Et quand la mûre est bonne, et pourquoi l’homme sage
Dans les prés seulement, cueille les champignons.


Aussi bien qu’Hippocrate, il discute et critique
De toute herbe qu’il voit l’effet et la saveur ;
Aussi bien que Platon il a sondé le cœur,
Connaît des passions l’origine authentique ;
Et, d’arguments choisis bardant sa rhétorique,
Plus loin que Tullius emporte l’auditeur.

La squille réjouit l’homme qui désespère ;
L’escargot africain réveille l’esprit lourd ;
Mêlée au vin de Cos, l’oseille est salutaire
Pour dissiper le soir les tristesses du jour ;
Le massique aux flots lents provoque la colère ;
Le falerne fumeux aiguillonne à l’amour !

Il voit et prévoit tout, l’effet avec la cause ;
Mais en ce siècle où l’or achète les serments,
Quand dans un coffre-fort toute gloire est éclose

Et qu’en foule s’en vont les nobles sentiments,
Le cuisinier parfait sait, avant toute chose,
L’art de la politique et des gouvernements.

Dans le triclinium plus que sous le portique,
La noblesse aujourd’hui s’étale.Vous riez,
Fils de Cincinnatus ; mais venez ! qu’on m’explique
La sportule, l’édile aux dons multipliés,
Et les banquets dressés sur la place publique,
Et dans le vin crétois les plébéiens noyés !

C’est lui, c’est lui toujours ! Calme, avec un sourire,
Près des fourneaux ardents, sur les rouges tisons,
Il prépare le vote et les élections ;
Sa faveur, tour à tour se donne ou se retire ;
Un mulet trop brûlé fait osciller l’empire ;
Plus ou moins de gingembre importe aux nations !


Et tandis que le front du candidat ruisselle,
Qu’il s’agite inquiet, que le peuple aux abois
Descend au Champ de Mars des carrefours étroits,
Lui, gardant comme un dieu sa pose solennelle,
Enferme les destins de la ville éternelle
Dans le ventre béant d’un sanglier gaulois.

Cigognes, rossignols, pintades bigarrées,
Murènes et turbots nourris de sang humain,
Sur les broches de fer, dans les vases d’airain,
Bruissent ; près des thons et des carpes dorées
Bâille dans les grands plats l’huître aux lèvres nacrées ;
Evohé ! Lucullus sera consul demain !

Or, il n’était dans Rome artiste plus habile
Que Bacca, cuisinier de Marcius l’édile ;
Et ma lyre apprendrait à nos petits-neveux

Son pays, sa cité, le nom de ses aïeux,
Si l’oubli, ce linceul de toute gloire utile,
Ne couvrait son berceau d’un voile injurieux.

Qu’on descende, après tout, de Caton ou de Dave,
Qu’importe ! Envoi du ciel ou présent du hasard,
Le génie est sans père et le talent bâtard !
Pour moi, sans préjuger cette question grave,
J’aime le plat bien cuit que m’apprête un esclave,
Mieux qu’un ragoût manqué par le fils de César.

Au reste, si Bacca fut le premier dans Rome
Pour orner de ses dons les fêtes du dieu Côme,
L’édile Marcius était, de son côté,
Le plus docte mangeur que la terre eût porté ;
Et, depuis l’âge d’or, on n’avait pas vu d’homme
Qui digérât si bien, Lucullus excepté.


Si l’on ne mange pas, que faire dans la vie ?
» Boire ! » dira quelqu’un. L’édile en question
Faisait les deux ensemble avec distinction.
Toute chose frivole est d’un retour suivie :
L’amour, de la douleur ; la gloire, de l’envie.
Il soupait, et je crois qu’il avait bien raison.

Hélas ! Fils d’Apollon, chantre au léger bagage,
Que de fois j’ai rêvé, la nuit, sur le rivage,
Les banquets ruisselants, la flûte au mol accord,
Le vin qui monte à l’urne et couronne le bord,
Et l’huile parfumée où la lumière nage,
Comme un cygne d’argent sur un lac au flot d’or !

Que de fois, dans l’agate aux veines purpurines,
Comme pour Cléopâtre, esclaves gracieux,
Mes songes m’ont tendu ce breuvage des dieux

Qui, sous ses flots mordants, roulait des perles fines.
Oh ! Les larges repas, oh ! Les fêtes divines,
D’où je me réveillais pâle et le ventre creux !

Donc il soupait en roi, ce qui sans doute explique
Son amour pour les arts et les discours latins.
Là, Vénus, à travers les vapeurs du massique,
Fait mieux flotter à l’oeil ses contours incertains ;
Avec l’onguent de Perse et la rose d’Afrique,
Poètes et rhéteurs complètent les festins.

Veuf, un bon estomac, une tête à l’épreuve :
C’était, je vous le jure, un citoyen heureux ;
Solon, qui de Crésus a dessillé les yeux,
N’eût pu lui présenter d’argument qui l’émeuve.
Notre homme aurait jeté sa bague dans le fleuve,
Qu’au ventre des poissons il en eût trouvé deux.


Comme il vide avec art la coupe ciselée !
Comme il s’étale bien sur la pourpre des lits !
Il a, pour le banquet, mis la robe aux longs plis,
Du cothurne montant sa jambe est dépouillée,
Et la feuille du myrte en guirlande roulée
Tremble dans ses cheveux que l’ivoire a polis.

A leurs chaînons d’argent les lampes suspendues
Semblent verser la vie au marbre des statues ;
Du safran syrien flotte la vague odeur ;
Et dans des roseaux creux soufflant avec ardeur,
Deux mimes africains, aux danses inconnues,
Frappent de leur pied noir les pavés de couleur.

Les lambris de la salle, en des peintures vives,
Etalent aux regards, sous le pampre joyeux,
Des satyres velus, des nymphes fugitives,

Et Paphos, et l’Olympe, et la table des dieux ;
Hébé penche l’amphore aux lèvres des convives,
Svelte et dans le nectar trempant ses blonds cheveux ;

Une chasse plus haut brille au plafond superbe ;
Près d’un cytise en fleurs, la chèvre au front cornu
Se dresse sur ses pieds ; un beau chasseur tout nu
Détache de son dos ses dards liés en gerbe,
Et deux chiens d’Etrurie, avec leur cou tendu,
Maigres, la langue aux dents, semblent nager dans l’herbe.

De viande et de ragoûts le souper dégarni
Finissait, — car à l’heure où ma scène s’engage,
Marcius en était aux figues de Carthage ; —
La grenade sanglante entr’ouvrait à demi
Ses lobes parfumés, et, d’étage en étage,
Montaient l’amande verte et le raisin jauni.


Au front des conviés le vin jetait sa flamme :
Stellio, parasite, approuvait de la voix
Deux philosophes grecs qui disputaient sur l’âme ;
Des chevaliers causaient de leurs limiers crétois
Et, près d’un histrion fardé comme une femme,
Faisaient étinceler les bagues de leurs doigts.

On entendait au loin le jet d’une fontaine
Mêlant sa note humide aux lyres de Lesbos ;
Un poète chantait couronné de verveine,
Et la strophe indécise arrivait par lambeaux ;
C’étaient les vers dansants du vieillard de Téos,
Joyeux comme un baiser, légers comme une haleine :

Oh ! Moi, tout ce que je veux,
C’est une maîtresse aimée,

C’est ma barbe parfumée
Et des fleurs dans mes cheveux !

Le jour présent seul m’importe ;
Demain, c’est un inconnu !
C’est un hôte mal venu
Qu’on doit laisser à la porte !

Le jour qu’on a sous la main,
Il faut le passer à boire !
Buvons donc, chantons victoire
A Bacchus, au dieu du vin !

De peur que la mort avide,
Sourde à mes cris superflus,
Ne dise : » La coupe est vide,
 » Ami, tu ne boiras plus !… »


Puis, glissant à travers les rumeurs incertaines,
Les propos se heurtaient avec les urnes pleines,
Sentences, questions, aphorismes joyeux :
— Qu’un nombre impair convient aux buveurs comme aux dieux,
— Que le sage, à ses pieds, met les choses humaines,
— Et que le lièvre pousse aux rêves amoureux.

» Et, d’ailleurs, s’écriait un grec à barbe grise,
» L’homme est un composé de principes divers,
» L’idée une harmonie, et, quand le corps se brise,
» L’âme, d’après Platon, se mêle à l’univers.
» — Par le chien ! dit Paulus, c’était une sottise
» Qu’Epicurus faisait, de la jeter aux vers !… »

Avant d’aller plus loin, je m’arrête, et pour cause,
Sans régler le trajet, j’ai mis ma barque à flot.
Paulus arrive là, pour le bien de la chose,

Mais le bon goût voulait qu’on le nommât plus tôt ;
Les savants en riront ; quant à moi, je suppose
Qu’il était du festin, puisqu’il y dit son mot.

Il hantait volontiers les soupers sans entraves,
Où l’esprit, en jouant, se mêle aux choses graves ;
Philosophe acéré, convive ingénieux,
C’était lui qu’en son cœur l’édile aimait le mieux
Après un morse noir qu’il nourrissait d’esclaves
Et Coracoïdès, son bouffon aux gros yeux.

Cela dit, de la fête écoutons le murmure,
Doux bruit que Marcius du geste et de la voix
Excite tour à tour et contient et mesure,
Pareil au vieux Nestor, dans le conseil des rois.
C’était un hôte aimable et discret par nature,
Qui de l’urbanité suivait toutes les lois ;


Il savait des talents faire la différence,
Interrogeant son monde avec discernement,
Le rhéteur sur les mots, l’histrion sur la danse,
Le stoïque aux pieds nus pour le raisonnement,
Et disait au chasseur surpris de sa science
Le nom des chiens de race et leur tempérament.

Cependant, roulant l’oeil et gonflant sa narine,
L’élève de Platon étalait sa doctrine :
» Tout se divise en trois, dans le monde animé ;
» Les dieux supérieurs ont l’Olympe enflammé ;
» L’homme, empruntant au sol sa première origine,
» Cache un souffle divin dans le corps enfermé.

» Entre eux sont les démons, sans corps et sans figures,
» De la chaîne éternelle invisibles anneaux :
» Ils vont de l’homme aux dieux, fendant les vagues pures

» De l’éther, messagers des biens comme des maux ;
» Ils dirigent la foudre, inspirent les augures,
» Et tracent dans le ciel la route des oiseaux.

» D’autres, plus près de nous, pénates ou fantômes,
» Protégent la famille et le foyer joyeux ;
» De là naît le grand ordre, en ce monde où nous sommes,
» Et le sage prévoit le but mystérieux… »
» — Prévoir, dit Stellio, c’est l’affaire des dieux ! »
» — Buvons, dit Marcius, c’est l’affaire des hommes ! »

» — Discutons, » dit Paulus ; et, la main droite en l’air,
De l’autre il ramena sa tunique. — A vrai dire,
Il se peut qu’on empêche un fleuve de couler,
L’usurier d’aimer l’or, la femme de séduire,
Mon lecteur de bâiller quand il vient de me lire ;
Mais on n’empêche pas un rhéteur de parler.


Il se leva tout droit, dans une pose antique,
Rejetant ses cheveux, comme un lion d’Afrique
Sa crinière, et la voix modulée avec art :
» Dans mon sujet, dit-il, je me lance au hasard ;
» Le genre ne veut pas d’exorde magnifique,
» J’aurais l’insinuant, s’il n’était pas si tard.

» — Passons ! » dit Marcius, en buvant l’eau glacée
Dans une coupe d’ambre aux perles de corail.
» Il faut, reprit Paulus, disposer mon travail :
» En deux points capitaux la thèse est divisée ;
» D’abord que la dispute éclaire une pensée ;
» Puis que le vieux Platon pèche par maint détail.

Le philosophe grec devint bleu de colère,
Il serra ses deux poings en murmurant tout bas ;
Mais Paulus était loin, Paulus n’entendit pas ;

Comme un torrent des monts qui brise sa barrière,
Comme la lave chaude au sortir du cratère,
Comme la foudre aux cieux, bondissant, à grands pas,

Il allait, il roulait ses effluves sonores,
Jetant à pleines mains litotes, métaphores,
Synecdoche, antiptose, euphémismes polis,
Dilemme au double dard, sorite aux longs replis,
Et tout ce qu’au rhéteur versent de leurs amphores
Le bon goût, la science et les maîtres vieillis.

Puis il adoucissait l’hyperbole trop vive
Par des preuves sans nombre et des citations :
» Devait-on isoler la force intellective
» Du cliquetis des mots, du choc des passions ?
» Le fucus noir s’attache à la carène oisive,
» La rouille au fer, le doute à nos opinions… »


» — Et Platon ? dit le Grec. — M’y voici. — Point d’ambages !
» — Je cherchais, dit Paulus, une transition.
» Et d’abord, je ferai cette concession
» Que d’un style sublime il orna ses ouvrages,
» Mais son esprit rêveur se perd dans les nuages,
» Et trop loin de ce monde emporte la raison.

» Moi, je reste sur terre, et la métempsycose
» Me paraît quelquefois une admirable chose ;
» J’aime la vie éparse au sein de l’univers,
» Et l’âme qui s’agite en ses états divers,
» Exhalant ses parfums dans la fleur demi-close,
» Volant avec l’oiseau, rampant avec les vers.

» Ainsi l’être montant cette échelle mobile,
» De degrés en degrés arrive jusqu’en haut ;
» Mais il reste lui-même, et quel que soit son lot,

» Conserve du passé la trace indélébile… »
» — Vous étiez, dit le grec, un âne ! — Et vous un sot !
» Par Pollux ! — Par Hercule ! — Arrêtez, fit l’édile.

» Je respecte Epicure et j’adore Platon !
» — Que les sages sont fous ! » dit une voix flûtée ;
Et Coracoïdès, armé d’un long bâton,
Vint tomber au milieu de la table agitée :
C’était un nain fort drôle, à la mine effrontée,
Dont le nez comme un bec caressait le menton.

» Ohé ! Ne vidons pas l’étable d’Epicure !
» A quoi bon sur les mots sans fin nous quereller ?
» Laissons Platon dormir et le bon vin couler !
» Je m’embarrasse peu des démons sans figure,
» Et j’estime, à propos des lois de la nature,
» Que toute la sagesse est de les violer !


» La vie est comme un marbre à l’écorce rugueuse,
» Le sage est le sculpteur qui taille l’univers :
» Il caresse le bloc sous sa main amoureuse,
» Il façonne, il polit, en mille endroits divers ;
» Et la forme s’asseoit sur la pierre anguleuse,
» Comme Vénus la blonde, au dos houleux des mers ! »

» — Fort beau ! fit Marcius. » — Pour couper ma tirade,
Je veux ta bague d’or, dit le nain en courroux.
» — Prends ! — Je l’ai ! Maintenant, où donc en étions-nous ?
» Je vous disais, je crois, que la nature est fade ;
» Pour que la perle éclose, il faut l’huître malade,
» Et l’arbre mutilé pour que les fruits soient doux !

» Je suis le fruit, je suis la perle ! La nature
» Avait l’intention de me former géant ;
» Elle faisait son coup et j’allais m’allongeant.

» C’est l’art qui m’a sauvé d’une telle envergure,
» Et si je suis mignon d’esprit et de tournure,
» C’est qu’en un moule étroit on me mit tout enfant.

» Je suis le nain joyeux qui danse sur les roses,
» J’aime le vin de Crète et les faisans rôtis ;
» Si le bon Marcius n’eût arrangé les choses,
» J’étais un fort bel homme, et mangeais des pois frits ! »
Puis le drôle en parlant prenait de telles poses
Que tous les conviés se tordaient sur leurs lits.

Il tendait fièrement sa jambe de pygmée,
Il balançait la tête, en clignotant des yeux,
Et l’on applaudissait, et de l’urne embaumée
L’esclave, à larges flots, versait les vins mielleux ;
Et les doctes soupeurs à la face animée,
La patère à la main, buvaient comme des dieux.


Or, tandis qu’alentour chacun faisait merveille,
Jusqu’au lit du rhéteur, le bouffon se glissa,
Furtif et l’oeil au guet ; puis tout bas, à l’oreille :
» Dans les jardins, dit-il, j’ai laissé Marcia,
» Pars vite, sans qu’un doute à la table s’éveille !… »
Entre Paulus et lui la chose se passa.

Puis le nain glapissant d’une façon bizarre,
De tous les animaux sut imiter la voix,
Le bêlement fêlé de la chèvre aux abois,
Le grognement du porc, l’âne avec sa fanfare,
La mouche qui bruit, le matou qui s’effare,
La chouette aux yeux verts qui pleure dans les bois.

Le rhéteur profita de cette conjoncture,
Et du triclinium se retira sans bruit.
Le clepshydre de verre, où le temps se mesure,

Dans l’ombre, goutte à goutte, avait versé minuit,
De façon que Paulus, par l’avenue obscure,
Ne vit pas Stellio qui rampait après lui.

Il nous faut maintenant déplacer cette histoire ;
Notre héros se pousse à de nouveaux destins.
Adieu la lyre grecque aux accords argentins !
Adieu les paons truffés sur les tables d’ivoire !
O muse paresseuse, amante des festins,
Il est un temps d’agir, ainsi qu’un temps de boire !

Dépose ton sourire et tes bandeaux de fleurs ;
L’action ! L’action ! Bondissante et rapide !
— Pourtant on soupe encore, la coupe n’est pas vide,
Le banquet nage au sein des suaves odeurs ;
Laissons courir Paulus où son amour le guide,
Puisqu’on est bien ici, pourquoi chercher ailleurs ?


— L’amour, me direz-vous, est chose délectable ;
Mais un repas d’édile a bien son beau côté ;
Epicure, le soir, trouve l’amour blâmable
Et déduit ses raisons avec sagacité.
O doutes de mon cœur ! Lutte ! Perplexité !
Faut-il suivre Paulus ? — faut-il rester à table ?

Les cailles, pour combattre, ont déjà pris l’essor,
L’esclave les agace et du doigt les attire
— Restons ! L’histrion nu va danser la satyre ;
Pour fuir en pareil cas Paulus est jeune encor…
Quand est-il bon d’aimer ? — Quand tu veux être pire !
C’est le mot de Thalès, et je l’approuve fort.

A quelque extrémité que mon héros m’entraîne,
Je jure par les dieux que je cède à regret ;
Paulus, dans les jardins, marche d’un pied discret ;

La brise, autour de lui, souffle sa tiède haleine,
Tandis qu’au bord des cieux la lune se promène
Pâle, et dans les rameaux se montre et disparaît.

Sous les myrtes courbés en arcades superbes,
Les jets d’eau frémissants montent comme des gerbes ;
Le lierre, en noirs festons, pend aux vases sculptés ;
Et les pas du rhéteur, par l’écho répétés,
Font lever en criant, parmi les hautes herbes,
De beaux oiseaux, de pourpre et d’azur tachetés.

Les clameurs du banquet arrivent presque éteintes ;
Il va. De doux parfums tombent des térébinthes ;
Et l’on entend au loin, mystérieux accord,
Respirer lentement la nature qui dort.
C’est l’heure où, succombant à de molles étreintes,
Diane, aux buissons verts, suspend son carquois d’or ;


C’est l’heure des baisers, sous le feuillage humide ;
Les dieux aux pieds de bouc s’éveillent dans les bois.
Paulus s’est arrêté, son cœur bat ; une voix
L’appelle par son nom, caressante et timide…
Il regarde et, dans l’ombre, une blanche chlamyde
Se glisse, en ondulant, par les sentiers étroits.

Le rhéteur aussitôt composa sa tournure,
Et, jusque sous les bras, remontant sa ceinture :
» Heureux, s’écria-t-il, l’homme ici-bas jeté,
» Qui sut gagner l’amour d’une divinité !
» Quelque chose de grand se mêle à sa nature,
» Le temple au serviteur prête sa majesté !

— Ami, tu le sais bien, je ne suis pas déesse,
Reprit la douce voix aux sons harmonieux,
» Tant de trouble sied-il aux habitants des cieux ?

» Je ne suis qu’une femme et j’en ai la faiblesse !
» Un mot me fait pâlir, un seul regard me blesse,
» Ami, tu le sais bien, quand il part de tes yeux ! »

Et, des mains écartant un beau rosier punique,
Marcia vint bondir à côté du rhéteur.
Son oeil aux cils d’ébène étincelait d’ardeur.
Le vent des nuits claquait dans sa longue tunique.
Je songe qu’il est temps d’avertir le lecteur
Que du vieux Marcius c’était la fille unique.

Elle avait au bras gauche un bracelet d’argent ;
Sa brune chevelure, à des rubans tressée,
Blondissait vers le bout, sa poitrine oppressée
Soulevait dans ses bonds le strophium changeant ;
Et la bottine rouge, à pointe retroussée,
D’un croissant d’émeraude ornait son pied charmant.


Phébé, du fond des cieux, donnait en plein sur elle.
» Marcia, dit Paulus, en lui baisant les mains,
» Les dieux se sont trompés en te faisant si belle,
» Puisqu’ils te laissent vivre au milieu des humains ! »
Et roulant dans ses doigts le collier qui ruisselle,
De la gorge pudique il cherchait les chemins.

Il allait, indécis, de merveille en merveille,
S’enivrant aux parfums qu’exhalaient ses cheveux,
Frôlant les fins tissus, et promenant ses yeux
De la simarre blanche à la toge vermeille,
Puis faisait, en jouant, sur son cou gracieux
Sonner les bleus saphirs de ses pendants d’oreilles.

» Verse, sur ton beau sein, des perles et de l’or !
» Marcia ! Marcia ! Garde ces riches voiles
» Que prendrait Arachné pour une de ses toiles !

» Le luxe à ta beauté ne saurait faire tort ;
» Uranus, à ton front, suspendrait ses étoiles,
» Que tes yeux en éclat les passeraient encor ! »

Marcia l’écoutait rieuse et confiante :
» Paulus, quand je te vis pour la première fois,
» Ce n’était point ainsi, dans le calme des bois ;
» C’était sur le Forum ; ta parole puissante
» Remuait à longs flots la foule frémissante,
» Et je battais des mains, suspendue à ta voix !

» Un pouvoir inconnu m’enchaînait sur la place ;
» Avide, je buvais ta parole qui passe,
» Et, contemplant au loin tout ce peuple arrêté,
» Je rêvais le triomphe, assise à ton côté.
» Puis je te voulais seul, à l’ombre, face à face,
» Cachant dans mon amour ta popularité !


» Car il me faut, vois-tu, pour que mon cœur chancelle,
» Celui qu’un peuple adore et qu’il montre du doigt,
» L’homme qu’on applaudit et qui, bien mieux qu’un roi,
» De toutes les beautés peut choisir la plus belle ! »
Elle étreignit Paulus en palpitant d’émoi ;
» D’ailleurs, je t’aime encor pour tes grands yeux, » dit-elle.

Pâle et le sein brûlant d’ardente volupté,
Paulus, autour de lui, sonda les noirs feuillages :
Le jardin frissonnait mollement agité,
Les étoiles sans bruit glissaient dans les nuages.
O dogmes vertueux ! ô préceptes des sages !
Vous n’avez pas prévu les brises de l’été !

Ils sont là tous les deux, sous la voûte étoilée :
Leurs regards dans la nuit se cherchent, leurs cheveux
Se mêlent dans le vent, — ainsi qu’au bord des cieux

Deux arbres l’un vers l’autre inclinant leur feuillée,
Ou comme deux oiseaux, voyageurs amoureux,
Qui se touchent de l’aile, en prenant leur volée !

Mais… un murmure au loin s’élève par instants.
Le rhéteur inquiet presse la jeune fille.
Là-bas !… dans le chemin… sous les rameaux flottants,
Un bruit de pas résonne, une lumière brille…
Qui vint à point nommé surprendre nos amants ?
Ce fut — ah ! quel tableau ! — le père de famille !

Marcius écumant apparut devant eux,
Un esclave à côté l’éclairait immobile.
» Par le Styx ! s’écria le père furieux,
» Traître ! pendard ! voleur !… Outrage indélébile !…
» chez moi… dans ma maison… la fille d’un édile !…
» Un histrion pour elle !… O sang de mes aïeux ! »


Le vieux patricien frappait du pied la terre ;
Il soufflait comme un phoque, il se mordait les doigts,
Haletant, hérissé, terrible ; la colère
Lui montait à la gorge et lui coupait la voix ;
Puis, quand il put parler, ce fut comme un cratère,
Tout ensemble éclata, tout partit à la fois !

Les conviés, la face encore épanouie,
Accourent en tumulte à ce rugissement.
Sondant avec terreur sa disgrâce inouïe,
Paulus est devant eux, sans voix, sans mouvement ;
Marcia, je suppose, était évanouie,
C’est ce qui reste à faire en un pareil moment.

» Je vous prends pour témoins ! On m’insulte, on m’outrage ! »
Et Marcius, tournant comme un loup dans sa cage,
Allait de l’un à l’autre. » Oh ! Le crime est flagrant !

» On boit mon vin de Crète, et, pour dessert, on prend
» Ma fille ! Et l’on se rit du bonhomme, je gage,
» Qui chante fleurs en tête, et soupe en conquérant !…

» Tu ne m’attendais pas, infâme, à cette fête !
» Plus d’excuse à présent, plus de mots superflus,
» Je te tiens ! » dit l’édile, en marchant sur Paulus.
Mais ses bras étendus retombèrent, sa tête
S’injecta ; car Paulus, pendant cette tempête,
Avait pris les devants et ne l’écoutait plus.

Nous l’avons dit déjà : c’était un homme habile ;
Outre son éloquence, il franchissait les murs
D’un bond, comme Rémus, quand il fondait sa ville.
L’ombre le protégea — les nuages obscurs
Sont à Vénus — Qu’un dieu le sauve ! Car l’édile
Cherche, pour l’arrêter, les moyens les plus sûrs :


» Au mur ! Courez au mur ! Il n’est pas loin encore,
» Qu’on le prenne ! Au voleur ! Mes esclaves ! Mes chiens !
» Mes convives, holà ! C’est vous qu’on déshonore,
» Quand on touche à votre hôte, ô mes dignes soutiens !
» Des torches ! Mais partez ! La rage me dévore !…
» Par Bacchus ! Qu’attend-on ? Seriez-vous pas des siens ? »

La foule, en un moment, dans l’ombre s’éparpille.
On se hâte ; on se heurte ; on se roule en criant ;
Le bruit des pas,la voix du père de famille,
— C’est une scène étrange, un vacarme effrayant. —
D’esclaves effarés tout le jardin fourmille,
Et les rouges flambeaux se croisent en fuyant.

» Le voici ! — Non ! — Plus loin ! — C’est Chrysale ! —c’est Dave
» — Finirez-vous ? » hurla l’édile frémissant.
— Il eut beau s’emporter, Paulus était absent.

Sa colère dès lors ne connut plus d’entrave,
Il saisit un épieu, sur le sable gisant :
» Je suis trompé, dit-il, et je vois qu’on me brave !

» Mais je me vengerai de toute la maison ;
» La croix à ces valets qui trahissent le maître !
» Les tenailles de fer ! Le feu ! La question !
» S’il en est un de vous que je rencontre ! Ah ! Traître,
» Ah ! Furcifer, tu vas apprendre à me connaître !… »
— Et soudain au discours il joignit l’action

— Un esclave tomba, les yeux sanglants, la tête
Ouverte. Marcius bondissait furieux,
Frappant de droite à gauche, et parcourant les lieux
Au hasard ! La déroute en somme fut complète.
Je reconnais pourtant, véridique poète,
Qu’il en blessa beaucoup, mais n’en tua que deux !


Comment on l’entraîna, ce n’est point notre affaire.
La nuit reprit son calme et sa sérénité,
Et la lune entoura de son voile argenté
Les deux cadavres froids, étendus sur la terre.
» Dormez ! » dit le bouffon, sortant avec mystère
D’un bosquet où, par crainte, il s’était arrêté ;

» Dormez ! La nuit est belle et la brise embaumée !
» Un bon lit vous attend, sur le mont Esquilin !
» Vous ne porterez plus la chaîne accoutumée,
» Vous ne tournerez plus la meule du moulin !
» A toutes vos douleurs la barrière est fermée,
» Citoyens de la tombe, affranchis du Destin ! »

Après ce beau discours, le nain tourna la tête,
Sans plus se soucier du Fatum inconstant ;
Il sortit du jardin. Nous en ferons autant ;

Ma Muse, abeille folle, à tout buisson s’arrête ;
Mais du sort de Paulus le lecteur s’inquiète,
Et son salut, pour nous, est le point important.

Quand Paulus eut touché le haut de la muraille,
Il vit, ou pensa voir, dans l’ombre, à quelques pas,
Deux formes s’agiter, qu’il ne reconnut pas.
Déjà derrière lui grouillait la valetaille.
La place n’était point de celles où l’on bâille ;
Et, s’accrochant aux mains, il atteignit le bas.

Comme il s’applaudissait de sa vigueur agile,
Un cri léger partit dans le chemin obscur.
Notre homme, en s’effaçant, rampa le long du mur,
Et, sans se retourner, courut jusqu’à la ville ;
Car le bon Marcius, comme un honnête édile,
Avait, pour le temps chaud, sa villa de Tibur.


Or, le groupe inconnu qui s’agitait dans l’ombre
Se composait d’un homme au corps sec, au front bas,
Qu’on voyait en parlant remuer ses grands bras ;
Puis d’une jeune femme, à la tunique sombre,
Dont l’oeil, comme un éclair, lançait des feux sans nombre,
Quand le vent apportait le bruit lointain des pas.

Ses longs regards suivaient la route Tiburtine :
» Stellio, prends ton or ; il triomphe aujourd’hui !
» Je n’ai pas vu ses traits, mais je sens que c’est lui,
» Dit-elle, aux battements qui brisent ma poitrine !
» Stellio, prends ton or ! Et que nul ne devine
» D’où l’orage est venu qui gronda cette nuit ! »

Le parasite au bond saisit la récompense,
Jura d’être discret et s’éloigna soudain ;
Gaiement les pièces d’or lui sonnaient dans la main.

Melænis à l’écart se tenait en silence ;
Chacun, sans qu’on la nomme, eût reconnu, je pense,
Celle qu’un soir Paulus trouva sur son chemin ;

La fille qui logeait aux bouges de Suburre,
Et, par les nuits d’été, chantait aux carrefours ;
Pâle, elle frémissait, puis levant ses yeux lourds
Au ciel : » Je laverai cette mortelle injure !
» Paulus, tu peux aller, souriant et parjure,
» Je te suivrai partout, je t’atteindrai toujours ;

» Je te suivrai si près, qu’en marchant, mon haleine
» Ira dans tes cheveux, de parfums ruisselants ;
» Toujours derrière toi, par la ville ou la plaine,
» Mon pas retentira ; mes yeux étincelants
» Te verront dans la nuit, ô Paulus ; et ma haine
» Etreindra ta jeunesse, en ses réseaux brûlants.


» Comme la tombe aux morts je te serai fidèle !
» Je suis à toi ! Je suis ton génie envieux !
» Je ne te cherchais pas, quand tu vins, curieux,
» Me trouver dans cette ombre où mon passé m’appelle ;
» Je dansais dans la rue, insouciante et belle,
» Et j’avais, chaque soir, des fleurs dans mes cheveux ;

» Comme un ruisseau chantant qui court par les prairies,
» Mon cœur se répandait en ses bonds incertains.
» Regarde, maintenant, j’ai mes lèvres flétries,
» Mon visage a pâli, mes yeux se sont éteints ;
» Et tu jurais d’aimer, à ces heures chéries
» Où pour un seul baiser j’ai livré mes destins !

» Ah ! Ah ! Tu croyais donc m’échapper ? Cette idée
» Te vint de me laisser, ton désir assouvi,
» Comme on jette aux bouffons une coupe vidée,

» Comme on brise un hochet après qu’il a servi.
» La chose, par Hercule ! était bien décidée !
» Et peut-être, en effet, que la matrone a ri !…

» Insensés ! J’étais là, seule, dans l’ombre obscure,
» Je comptais vos soupirs et vos joyeux serments.
» Le piége était tout prêt, j’attendis sans murmure,
» La trahison veillait sur vos embrassements.
» J’ai ramassé cet or aux fanges de Suburre ;
» J’avais la haine au cœur, et j’ai dansé longtemps !

» Maintenant, tout repose au loin dans les campagnes ;
» La louve aux yeux brillants se cache au fond des bois,
» Les grands pins chevelus tremblent sur les montagnes,
» Des oiseaux bigarrés on n’entend plus la voix.
» O nuit au front d’ébène ! Et vous, blanches compagnes,
» Etoiles qui roulez par d’éternelles lois !


» Flots du lac Stygien, puissances solitaires,
» Mânes qui vous levez la nuit sur les tombeaux !
» Qu’il soit comme une proie à mes longues colères
» Et qu’il paye à l’amour ses dédains et mes maux.
» Pareil à ce chanteur qui troubla les mystères
» Et dont l’hébrus neigeux a reçu les lambeaux ! »


CHANT TROISIÈME

J’ai bâti quelquefois ce projet fantastique
De sortir un matin, dès le soleil levant,
Afin de voir du jour le réveil magnifique,
Les pieds dans la rosée et les cheveux au vent,
Debout sur le sommet du Janicule antique,
La campagne derrière, et le Tibre devant.


Je disais : » A demain ! » Mais on a ses paresses,
Mais les soupers sont longs, mais on se couche tard ;
On a passé la nuit dans de folles ivresses ;
On comptait sans le vin, les dés et le hasard ;
Puis Lesbie, au matin, redouble ses caresses,
Et plus clair que le jour se lève son regard !…

Pourtant c’est un spectacle immense, je présume,
Quand l’aube radieuse à l’horizon s’allume :
L’ombre se mêle au jour et doit lutter d’abord ;
Mais bientôt, s’étalant sur la ville qui dort,
Mille reflets d’azur font chatoyer la brume
Comme un velarium de soie, aux franges d’or !

Sur le ciel inondé de teintes purpurines,
Les aqueducs lointains dessinent leurs arceaux
Les palais blancs, assis par groupes inégaux,

Se détachent en foule aux crêtes des collines ;
Et le Tibre, au soleil, roulant ses blondes eaux,
Semble un bandeau royal, semé de perles fines.

O maîtres glorieux, vous les aviez connus,
Vous les aviez connus, ces spectacles sublimes !
Votre front se penchait au bord des hautes cimes ;
Le long des flots bruyants vous marchiez les pieds nus,
Et du vaste océan vous sondiez les abîmes,
Sous le manteau brodé de l’antique Uranus ;

Avec l’oiseau qui chante et l’arbre qui murmure,
Vous mêliez votre vie à toute la nature ;
Vous aimiez les grands bois pleins de molles senteurs,
Les grands monts inclinés sur les vallons en fleurs ;
Et parfois des cités fuyant l’haleine impure,
Vous dormiez sur la mousse, à côté des pasteurs.


C’est là ce qui vous fait ces notes inquiètes
Qui tremblent à vos chants, comme des gouttelettes
De rosée, et ces vers qui savent se plier
Aux cadences du flot, sur son lit de gravier,
Et ces mots si profonds, que le ciel, ô poètes,
Comme dans l’Océan, s’y mire tout entier !

Quoi qu’il en soit, le jour commençait à paraître
Quand Paulus, dans la ville, arriva tout poudreux.
Bien que lettré, sans doute, et poète, peut-être,
Il ne s’arrêta point à contempler les cieux ;
Et Staphyle, à coup sûr, n’eût pu le reconnaître,
Rouge et la toge au vent, ainsi qu’un furieux.

Le long des vieux remparts où court l’eau Julienne,
Jusqu’au mont Viminal il gravit d’une haleine.
Parfois il lui semblait entendre à ses côtés

Des murmures lointains, des pas précipités ;
De mille visions sa tête toute pleine
Bruissait comme un flot. De joyeuses clartés

Tombaient du ciel rayé par des nuages roses.
Le rhéteur, sans rien voir, volait par les chemins,
Et poussait des soupirs, et se tordait les mains,
Tant qu’il donna du front contre tes portes closes,
O temple d’Esculape, asile des humains !
Le sort, comme un auteur, sait arranger les choses :

Le dieu qui nous guérit faillit tuer Paulus,
Par contraste, et du coup l’histoire était finie.
Il en eut le cœur fade et la tête engourdie :
» Si les dieux maintenant s’en mêlent, je n’ai plus
» Que la corde, dit-il, pour accrocher ma vie ! »
Et son corps s’affaissa sur ses membres perclus.


Déjà, comme des yeux entr’ouvrant ses tavernes,
Suburre au pied des monts s’éveillait avec bruit ;
Des buveurs chancelants sortaient de maint réduit,
Au soleil du matin montrant leurs faces ternes,
Ce pendant que la louve éteignait ses lanternes
Et balayait au seuil les traces de la nuit.

On entendait au loin, dans les brumes vermeilles,
La ville remuer ; de moment en moment
Les esclaves des bains, comme un essaim d’abeilles,
Des thermes spacieux sortaient confusément ;
Tout reprenait la vie avec le mouvement.
Paulus de ses deux mains se boucha les oreilles ;

Puis fuyant au plus court, comme un cerf aux abois,
Il descendit le mont. Près du temple de Flore,
Une vieille, accroupie à côté d’une amphore,

Dans un poêlon cassé faisait frire des pois ;
Paulus l’effraya tant par son souffle sonore,
Qu’en cornes, sur sa tête, elle allongea ses doigts !

Il n’en fallait pas plus pour craindre un maléfice,
Notre homme offrant aux yeux, depuis sa pamoison,
La pâleur de la mort ; c’était l’occasion
De rehausser son teint par un peu d’artifice ;
Le sixième quartier des dames est complice,
C’est là que dix marchands vendent le vermillon.

Le rhéteur n’en prit pas : une force inconnue
L’entraînait en aveugle ; au souffle des destins
Il se laissait aller. Les objets incertains
Flottaient autour de lui quand il franchit la rue.
Il ne put recouvrer la pensée et la vue
Que sur le Pincius, la colline aux jardins.


L’heure était favorable et le lieu solitaire ;
Sous un figuier sauvage il s’étendit par terre,
Haletant et brisé. Dans les rameaux fleuris
Les oiseaux s’appelaient avec de petits cris.
Ebloui de rayons, il ferma sa paupière,
Et la paix, par degrés, revint à ses esprits.

Alors il vit passer, en confuses images,
La lune et le jardin, l’édile et sa fureur,
Marcia dans ses bras tremblante et sans couleur ;
Les valets effrayés courant sous les feuillages,
Sa fuite à travers champs ; puis, pesant son malheur,
Il comprit que le ciel était chargé d’orages :

Qu’un édile est puissant quand il veut se venger,
Qu’il a les bras très longs ; qu’avec des hyperboles
On ne se tirait point d’un semblable danger ;

Que, s’il ne tenait pas à jouer de sots rôles,
Il était temps de fuir la ville et les écoles ;
Qu’il n’avait pas un as, et qu’il faudrait manger !

Il songeait bien parfois à la vieille Staphyle,
A sa maison perdue au fond de la cité ;
Mais il fallait narrer le tout à la sibylle,
Et c’était un moyen extrême, en vérité !
Sans compter le logis par les larves hanté,
Vivre avec des serpents lui semblait difficile.

Comme il en était là de sa réflexion,
Il entendit des coups frappés par intervalles,
Et tous accompagnés d’une exclamation,
De longs trépignements, de notes gutturales :
» Il en tient ! — Il en a ! — Ferme sur les sandales !
— Gaulois, pourquoi me fuir ? J’en veux à ton poisson ! »


Le rhéteur aussitôt se souleva de terre
Tout machinalement, par curiosité.
Plongez le cœur humain dans la calamité,
Le bruit d’un moucheron suffit pour le distraire.
C’est l’esprit, comme il est ; la peine et la misère
Aussi bien que l’enfance ont leur naïveté.

Un homme, à quelques pas, d’un costume assez riche,
S’escrimait contre un arbre, et ses coups forcenés
Tombaient, comme un torrent, sur le gaulois postiche.
Quoique maigre, il avait les membres bien tournés,
L’oeil fixe, le pied leste, et portait un pois chiche,
Tout comme Cicéron, au beau milieu du nez ;

Son glaive était de bois ; une courte tunique
Laissait voir ses genoux détachés avec art ;
Un petit casque noir, au chiffre de César,

Descendait sur son front d’une façon comique ;
Il avait à l’oreille un anneau magnifique ;
Sa toge suspendue ondulait à l’écart.

Paulus suivit des yeux l’étrange personnage ;
Il parait et frappait, se courbant à demi,
Et s’arrêtant parfois, sur sa jambe affermi.
» C’est un fou, pensa-t-il, ou c’est peut-être un sage,
» Les deux professions ont le même visage,
» On s’y trompe de loin ! — Je te salue, ami ! »

Dit le gladiateur, apercevant notre homme,
» C’est s’y prendre matin, mais je me fais le bras !
» Trouves-tu que mon jeu soit agréable, en somme ? »
» — Moi ! répondit Paulus, j’ignore les combats. »
» — C’est un tort, compagnon, et quand on est de Rome,
» On sait juger des coups. Tu ne me connais pas ?


» On m’appelle Mirax. » — Et moi, Paulus. » — Je gage
» Pour un homme lettré. — Tu l’as dit. — Moi, demain,
» Je vais me rendre au cirque. — Et moi, j’ai l’avantage
» D’aller un peu plus loin ; mais, pour ce long voyage,
» J’ai la corde ou le Tibre, et je suis incertain !… »
L’homme au glaive de bois mit son front dans sa main

Et parut réfléchir, puis relevant la face :
» J’ai peu d’amour, dit-il, pour le meilleur des deux ;
» Je n’aime pas mourir en faisant la grimace,
» Les pendus sont trop noirs, les noyés sont trop bleus ;
» Il faut savoir tomber, mais tomber avec grâce,
» Et rejeter la vie en regardant les dieux.

» Il faut donner à l’âme une large ouverture,
» Qu’elle parte d’un bond, comme un aigle puissant.
» Jeune homme, dit Mirax superbe et frémissant,

» Il faut jusqu’à la fin respecter sa nature ;
» Celui-là sait mourir qui, pour sa sépulture,
» Se fait un beau linceul de pourpre avec son sang ! »

Il avait dans la voix une telle puissance,
Que Paulus, malgré lui, se voyait terrassé.
Il reprit : » Avant toi, jeune homme, j’ai passé
» Par les jours inquiets où tombe l’espérance ;
» J’ai pour cercueil alors choisi le cirque immense,
» Où j’entrai, comme un mort, impassible et glacé.

» J’étais libre, et je pris le métier des esclaves.
» J’ai vu le peuple entier bruire autour de moi,
» Et la fête chanter, sur mon front calme et froid,
» Comme un pâtre joyeux sur l’Etna gros de laves ;
» Et puis plus fièrement j’agitai ces entraves
» Qu’on ne changerait pas pour un sceptre de roi !


» Connais-tu cette vie effrayante et sublime,
» Ce triomphe d’un jour si lugubre et si beau,
» Ce dédain pour la foule, imbécile troupeau,
» Qu’au fond d’un bouge obscur la vieillesse décime ?
» Ces plaisirs, suspendus au penchant d’un abîme !
» Ces voluptés, râlant sur le bord d’un tombeau !

» Sais-tu la frénésie et toutes les tendresses
» Qu’à ceux qui vont périr la femme garde encor ?
» Sais-tu l’âpre bonheur d’abandonner au sort
» Un front tout bourdonnant de royales ivresses,
» Et de baiser ces mains aux lascives caresses
» Dont le pouce charmant demandera ta mort ?… »

Et Mirax, l’oeil en feu, la narine gonflée,
Parcourait du regard le rhéteur ébloui.
Paulus sentait sa vie à ce souffle ébranlée,

Des horizons nouveaux s’entr’ouvraient devant lui ;
Alors, pour soulager son âme désolée,
Dans le sein de Mirax il versa son ennui.

Il dit tout : sa jeunesse insouciante et fière,
Les soins de Staphyla, ses travaux, son amour.
Le vieux gladiateur souriait comme un père :
» Viens avec moi, dit-il, viens mourir à ton tour !
» Foule aux pieds, ô mon fils, les choses de la terre,
» Laissons faire aux destins, ils savent notre jour !… »

» J’y consens, dit Paulus, mais je crois difficile
» D’éviter bien longtemps le regard de l’édile…
» — Qu’importe, dit Mirax, l’édile et son regard ?
» Jeune homme, on ne craint rien quand on est à César ;
» On n’ira pas chercher le rhéteur, sois tranquille,
» Sous le casque de fer et le double cuissard ! »


Paulus suivit Mirax, prenant un moyen terme
Entre vivre et mourir, en vrai logicien.
Les dames en riront, je le présume bien :
Les dames aux héros demandent un bras ferme
Qui ne s’amuse pas à gratter l’épiderme ;
Mais je suis scrupuleux comme un historien.

Ce fut pour le laniste une bonne fortune,
Quand il vit le rhéteur si robuste et si fort.
A porter la cuirasse on l’exerça d’abord,
Puis on le mit bientôt à la règle commune ;
Et Paulus, pour l’arène oubliant la tribune,
A son nouvel état se pliait sans effort.

Il reçut par écrit les préceptes d’usage,
Et creusa le poteau sous ses coups assidus ;
Dans la botte de bronze il meurtrit ses pieds nus,

La mentonnière d’or étreignit son visage.
Au bout de quelques mois il avait l’avantage
D’égaler en vigueur les maîtres reconnus.

Il savait imiter le Samnite intrépide
Qui secoue au combat son panache ondoyant,
L’Andabate aux yeux clos, le Thrace diligent,
Le svelte rétiaire, à la lance trifide,
Menaçant du filet le mirmillon rapide
Dont le casque gaulois porte un poisson d’argent !

Il devait à Mirax la vertu singulière
De fixer son regard, sans baisser la paupière,
Et de tenir son souffle aussi bien qu’un plongeur.
Cette vie, après tout, convenait au rhéteur.
Pour vous peindre en trois mots son régime ordinaire :
Il buvait et mangeait comme un gladiateur.


Mirax avait raison : Paulus vécut sans crainte,
Comme un songe mauvais, le passé s’envola.
Une fois, à Suburre, il revit Staphyla,
Mais, pour conter la chose, il employa la feinte ;
Après les premiers cris, la vieille fut contrainte
De le trouver fort beau sous ce costume-là.

Je ne vous dirai pas ses amis de l’école,
Stratophanès le Grec, Glaphyre le Germain,
Hégon, qui vint un jour du pays de la Gaule,
Et sait vider d’un trait une amphore de vin,
Ni le nègre Labrax dont la matrone est folle,
Et qui tourne, au combat, deux glaives dans sa main.

Bien qu’il les aimât tous, il préférait encore
Mirax, son vieil ami, plus grave et sérieux ;
Souvent, après la lutte, on les voyait tous deux

Appuyés sur l’épée ou le trident sonore,
Jeter des mots profonds que le vulgaire ignore,
Touchant la vie humaine et l’essence des dieux.

Quant à ses passions, depuis son aventure,
Elles dormaient en lui ; son cœur était fermé
Comme un coffre d’avare, à la triple serrure !
Les femmes y perdaient leur regard enflammé ;
Il avait sur le corps une solide armure,
Et, tout autour de l’âme, un souvenir aimé.

Pour la première fois Paulus était fidèle.
Fille de Marcius ! Il revoyait encor,
Et tes cheveux tressés, et ta noire prunelle,
Et ta gorge inquiète où glisse un collier d’or !
Mais tu ne venais pas à sa voix qui t’appelle ;
N’ayant plus rien au monde, il attendait la mort.


Le hasard le servit ; l’école était placée
Près du temple du Faune, au mont Lateranus ;
Un jour qu’il descendait, roulant dans sa pensée
Sa fortune bizarre et ses amours perdus,
Il vit à quelques pas une foule amassée
Qui poussait vers les cieux des rires éperdus.

Un petit homme étrange, aux mobiles paupières
S’agitait, au milieu du groupe triomphant,
Et l’on applaudissait, tandis que maint enfant
Le tirait par l’oreille et lui jetait des pierres ;
L’assemblée était sourde à toutes ses prières,
Il tournait et sautait de colère étouffant !

Ce fut une surprise à peindre difficile,
Quand Paulus aperçut le bouffon de l’édile.
Il écarta la foule, et, debout près du nain :

» Je le connais, » dit-il, en étendant la main.
A ce commandement le peuple fut docile,
Car le soleil frappait sur son casque d’airain.

Il portait son manteau d’une façon si fière,
Que Coracoïdès ne le reconnut pas.
— Aux jambes du bouffon Paulus réglait son pas. —
Il apprit que le nain, resté seul en arrière,
S’était perdu dans Rome, et qu’aux thermes, là-bas,
Il allait retrouver sa maîtresse en litière.

» Marcia ! Marcia ! dit Paulus palpitant,
» Marcia près de moi ! Marcia que j’adore !
» Parle ! De son rhéteur se souvient-elle encor ? »
— C’est lui ! dit le bouffon. — Silence ! On nous entend !
» Je te conterai tout… mais il faut qu’on l’ignore,
» Parlons bas !…Ta maîtresse… — Elle vous aime tant !


» Vingt fois, sans vous trouver, j’ai couru par la ville ;
» Elle voulait mourir ! — Et l’édile ? — L’édile
» S’abandonna d’abord à des cris furieux ;
» Il demandait vengeance, il maudissait les dieux ;
» Plus tard on vous crut mort ; puis, pour chasser sa bile,
» Il a bu quatre jours, et s’en est trouvé mieux. »

En bénissant le ciel, Paulus prit ses tablettes,
Et d’une main tremblante il y traça son nom :
» Pour Marcia, pars vite, il faut que tu promettes
» De garder sur ce point un silence profond !… »
A peine eut-il jeté ces phrases inquiètes,
Qu’aux thermes de Commode il s’élança d’un bond.

Aimez-vous le Forum où bruit la parole ?
Les temples où les dieux regardent les humains ?
Les grands tombeaux semés sur le bord des chemins ?

Les aqueducs, portant un fleuve sur l’épaule ?
L’obélisque étranger ? Les ponts ? Le capitole ?
Le cirque ou le sénat ? — Moi, j’adore les bains !

C’est un goût dépravé, m’objecteront les sages :
Nos pères se baignaient aux fleuves murmurants,
Ils ne connaissaient pas les parfums enivrants
Que le Nil vagabond porte sur ses rivages ;
Ils s’étendaient mouillés sous les larges feuillages
Pour sécher au soleil l’écume des torrents.

Les sages disent vrai ; mais ils auront beau faire,
Le malobathre est doux, la myrrhe a des appas,
Le bain tiède est parfait, pris avant les repas ;
Et je ne comprends point qu’il soit fort nécessaire,
Pour mériter son nom, que la vertu sur terre
Sente toujours le bouc et ne se peigne pas.


Si les bains sont fermés, où trouver le poète,
Avec les baladins et les maîtres barbus ?
D’ailleurs, grâce à nos lois, la réforme est complète,
Les sexes aujourd’hui ne s’y confondent plus ;
Dans des thermes à part la matrone discrète
Suspend au clou doré son collier de phallus !

Quand Paulus eut atteint le premier vestibule,
Il ne s’arrêta point à voir de tous côtés
Les murs de granit rose et de marbre incrustés ;
Il oublia de même, au bord de leur cellule,
Les bustes de César, de Vénus et d’Hercule
Que la voûte inondait de mobiles clartés.

Son cothurne en cuir bleu frappait les mosaïques,
Devant lui s’allongeaient les vastes corridors ;
Les exèdres couverts de dômes magnifiques

S’emplissaient vaguement des clameurs du dehors,
Tandis que sur des bancs l’école des stoïques
De la philosophie étalait les trésors.

La foule grossissait. Plus loin, sous les platanes,
Traînant la toge jaune et les rouges patins,
Parmi les promeneurs glissaient les courtisanes ;
Le crotale au bruit sec claquait dans les jardins,
Et des sauteurs d’Egypte aux robes diaphanes
Bondissaient sur la corde, avec des vases pleins.

Mais une ombre, ô Paulus ! s’étendit sur ta vue
Et tu sentis passer comme un frisson de mort :
Sur des coussins soyeux mollement étendue,
Marcia s’avançait, belle, mais pâle encor ;
Et le col allongé, par la longue avenue
Quatre esclaves portaient la litière aux pieds d’or !


Des valets escortant leur jeune souveraine
Marchaient au pas, couverts du capuchon de laine ;
Elle semblait rêver, et sur son front charmant,
Son bras gauche arrondi remontait doucement,
Tandis que l’autre main de roses toute pleine,
Comme des papillons les effeuillait au vent.

Un murmure flatteur courait sur son passage,
La foule s’écartait, en la suivant des yeux ;
Ainsi la mer s’abaisse et les flots amoureux
Frémissent, quand de loin, sur un blanc coquillage,
Le front ceint de corail et de mousse sauvage,
Thétis vogue en silence entre l’onde et les cieux !

Paulus le cœur en feu jeta sur la litière
Un de ces longs regards où l’âme tout entière
S’échappe… Seul, perdu parmi les assistants,

Au-dessus de la foule il la revit longtemps,
Et son front retomba plus glacé qu’une pierre
Quand elle disparut sous les rameaux flottants.

Ce fut comme un éclair qui déchire la nue.
Après la vision l’ombre se fit en lui ;
Il sentit de son corps la vigueur abattue,
Et s’avança courbé sous son immense ennui ;
Le xyste s’emplissait et l’heure était venue
Où Rome dans les flots se plonge avant la nuit.

Des hommes demi-nus, le long du péristyle,
Se chauffaient au soleil quand Paulus y passa.
Peut-être qu’ils songeaient au médecin Musa,
Se rappelant encor, problème difficile,
Qu’à l’empereur Auguste un bain froid fut utile
Et que dans un bain froid Marcellus trépassa.


Paulus se décida pour la chambre aux étuves,
Et s’assit en jetant une pièce au gardien ;
La douleur est prodigue et ne calcule rien.
Exhalant alentour ses brûlantes effluves,
L’eau du Tibre fumait dans le granit des cuves :
Il choisit un vaisseau de marbre phrygien ;

Il voulut la fiole en corne de gazelle,
Et pour gratter sa peau la ratissoire d’or ;
Dans le bain chaud d’usage on le plongea d’abord,
Puis l’esclave vida sur son corps qui ruisselle
L’ampoule d’eau glacée, et pour marquer son zèle,
De la double palette il le frappa plus fort.

Notre homme était moins triste en quittant la baignoire.
Dans la salle aux parfums on lustra ses cheveux,
Les vases ciselés, les trépieds pleins de feux,

Les drogues, les onguents, s’étalaient avec gloire
Sur une grande table en marbre précieux
Que portait à son dos un léopard d’ivoire ;

Des tableaux s’accrochaient aux murs étincelants :
Vénus aux bras de Mars, et Vulcain dans son âtre,
Hélène avec Pâris, puis un groupe folâtre
De cygnes irrités et de jeunes enfants,
Puis, dans un médaillon, Antoine et Cléopâtre
Sur un char de triomphe attelé d’éléphants.

— Cléopâtre ! Encor toi ! Voluptueux génie,
Type éternel de grâce et de virilité !
Non, non, tu n’aimais pas ;c’est une calomnie
Que jettera sur toi la médiocrité.
Sous le bois odorant qui couvre ta momie,
Ton cœur n’est pas plus froid qu’au temps de ta beauté !


Assise au bord du Nil, ô courtisane blonde,
Tu tendais aux vainqueurs ton filet captieux ;
Tu les endormis tous d’une ivresse profonde,
Et tu les vis tomber, tes amants glorieux,
Sans qu’ils aient eu jamais, en échange du monde,
Une larme d’amour échappée à tes yeux !…

Si j’étais, pour ma part, disciple d’Hippocrate,
Si j’avais de la vie observé les ressorts,
Je dirais les liens de l’esprit et du corps,
Et comment le plaisir nous fait gonfler la rate,
Et pourquoi, quand le derme en suant se dilate,
Nous sentons s’engourdir nos chagrins les plus forts.

Par Paulus aujourd’hui la preuve en est fournie :
Il entra plein de doute et sortit plein d’espoir.
Des enfants, sous le xyste, exercés par devoir,

Roulaient le cercle en cuivre ou fouettaient la toupie,
Tandis qu’un grand vieillard, couvert d’un manteau noir,
Contemplait gravement cette bande étourdie ;

Son crâne reluisait comme un marbre poli,
Sa barbe aux flots d’argent tombait large et splendide,
Un nez majestueux comme une pyramide
Descendait sur sa bouche, avec pompe établi ;
On l’eût pris pour une ombre, à voir son front pâli ;
Mais, sous son sourcil blanc, roulait un oeil rapide.

Paulus n’eut pas besoin de regarder deux fois :
C’était Polydamas, le maître d’éloquence ;
De quelque période il marquait la cadence,
Car il frappait la terre en comptant sur ses doigts ;
Notre gladiateur oublia sa prudence :
» Salut, maître, » dit-il en élevant la voix.


Le bon Polydamas, qui ne l’attendait guère,
Du côté de Paulus se tourna lentement,
Et parcourut des yeux le manteau militaire,
La cuirasse, le casque et tout le vêtement ;
Puis soudain, le vieillard fit un pas en arrière,
Pareil au voyageur qui rencontre un serpent.

» Paulus ! s’écria-t-il, quelle métamorphose !
» En croirai-je mes yeux ? Est-ce un songe menteur ?
» Que veut ce casque énorme et ce fer destructeur ?
» Où sont les arguments pour expliquer la chose ?
» Où ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Qui t’aida ? Quelle cause ?… »
Paulus dit simplement : » Je suis gladiateur ! »

Il ajouta : » Par goût ! » Ce fut le coup de grâce.
» Eheu ! dit le vieillard, les orateurs s’en vont !
» De ses vieux fondements le monde se déplace,

» Le corps se prostitue et l’esprit se corrompt ;
» On bâtira le cirque au sommet du Parnasse ;
» Quand nous n’y serons plus, les baladins viendront !

» Qui s’occupe aujourd’hui de faconde et de style ?
» Qui sait plier la phrase aux flexibles tissus ?
» O race dépravée ! O jeunesse imbécile !
» Qu’as-tu fait maintenant des préceptes reçus ?
» Où vont ces romains-là qui courent par la ville
» Voir grimacer des nains ou danser des bossus ?

» Le lieu des arguments, est-ce le cirque immonde ?
» Tullius en cuirasse avait-il combattu ?
» Le pathos tombera dans une nuit profonde !
» La logique elle-même y perdra sa vertu !…
» — Maître, dit l’écolier, je ne sais pas au monde
» Syllogisme plus fort qu’un glaive bien pointu ;


» L’escrime est, après tout, la sœur de l’éloquence ;
» Qu’on manie une phrase ou qu’on tourne un poignard
» C’est de la rhétorique, ô maître, et c’est de l’art ;
» Epée ou preuve en main, on recule, on avance ;
» Parer ou réfuter, quelle est la différence ?
» Je plais par mon aigrette et touche par mon dard !

» Seulement, reprit-il, l’arène est élargie,
» Et le cœur bondit mieux sous le baudrier d’or !…
» — Mais la gloire, ô mon fils ! — La gloire que j’envie,
» C’est le vin ! C’est l’amour ! Et la joyeuse vie !
» L’autre n’est qu’un son creux sur le tombeau d’un mort !
» — Eheu ! » dit le vieillard en soupirant plus fort.

De sa main vénérable il se voila la face,
Et leva lentement son bras droit vers les cieux ;
Longtemps il demeura calme et silencieux

Sur les débris de l’art, comme l’homme d’Horace ;
Puis drapant sa tunique, il sortit de la place,
Plus digne et plus posé qu’un exorde pompeux.

— Or, le jour approchait où Paulus, sur la scène,
Devait paraître aussi pour la première fois.
C’était un grand spectacle ; on avait fait un choix
Parmi les combattants de la cité romaine,
Un certain Varolus, un affranchi, je crois,
Contre ceux de César devant tenir l’arène.

Commode alors régnait, ce prince vigoureux
Qui, de sa propre main, tua deux tigres, deux
Eléphants, trois lions, six chevaux de rivière ;
Commode Amazonien ! demi-dieu sur la terre,
Dont les titres divins étaient assez nombreux
Pour désigner les mois pendant l’année entière !


Il fit par le sénat décréter l’âge d’or,
Et prit le nom d’Hercule en s’asseyant au trône ;
Souvent dans le grand cirque il luttait en personne,
Portant avec fierté l’habit du sécutor ;
Par douze mille fois il obtint la couronne ;
Outre les baladins, le peuple l’aimait fort.

La ville attendait donc la bataille annoncée,
Et déjà les paris s’engageaient au hasard,
Les uns pour Varolus, les autres pour César,
Tandis que des gardiens la cohorte empressée
Couvrait de sable neuf le sol du Colisée,
Et du dais de Commode étendait le brocart.

Enfin, l’heure sonna. La foule impatiente
Inonda les gradins et les couloirs obscurs,
S’élevant par degrés le long des vastes murs,

Ainsi qu’un vin fumeux dans la coupe écumante.
Le soleil, çà et là, sous la toile ondoyante,
Comme des flèches d’or, dardait ses rayons purs ;

Les tubes embaumés vomissaient dans l’arène,
Par des conduits secrets, la myrrhe et le safran ;
On sentait osciller le nuage odorant ;
Et l’on voyait mêlés, dans chaque loge pleine,
Au pétase à longs bords, le capuchon de laine,
Et la mitre lascive, au réseau transparent.

Le vaste podium aux barrières solides
Près du trône éclatant montrait ses places vides,
Les vestales, à droite, avaient leur pavillon ;
A gauche, Varolus, l’heureux amphitryon :
Il saluait la foule avec des airs splendides
Et s’épanouissait de satisfaction.


Les chevaliers couverts de tuniques pareilles,
Et sur quatorze rangs, près de l’orchestre assis,
Des siéges réservés occupaient les tapis ;
Le peuple de la fête attendait les merveilles
Et déjà, se penchant sur les gradins noircis,
Bourdonnait dans les airs comme un essaim d’abeilles.

On entendit d’abord les sons capricieux
De la lyre mêlée aux flûtes de Sicile,
Et du milieu du cirque un théâtre mobile
Se dressa tout chargé de danseurs gracieux ;
Des nuages flottaient autour du chœur agile,
Et la scène de loin représentait les cieux :

Sur un autel d’azur paré de blanches toiles,
Au centre de la danse éclatait le soleil ;
Les astres inconnus ceints d’un bandeau vermeil

Se groupaient dans l’espace en agitant leurs voiles ;
Les luths sonnaient toujours, et parmi les étoiles
Sept planètes tournaient en pompeux appareil.

Deux jeunes gens tout nus se suivaient en silence,
L’un tenant une flèche, et l’autre une balance ;
Entre eux, couvert d’écaille et gonflé de poison,
Un troisième rampait ainsi qu’un scorpion ;
D’autres venaient, portant la robe de l’enfance,
Les cornes d’un bélier ou la peau d’un lion.

Et vous passiez aussi, comètes vagabondes,
Secouant dans le ciel vos chevelures blondes,
Pleines de poudre d’or, de perles, de saphyrs !
Tout cela tournoyait au souffle des zéphyrs,
Et plus joyeusement semblaient rouler les mondes,
Quand la flûte amoureuse étalait ses soupirs.


L’Olympe disparut ; puis une jeune fille,
Belle comme Vénus quand elle sort des flots,
Accourut en dansant auprès d’une charmille
Où Silène ronflait étendu sur le dos.
Rieuse, elle agitait autour du dieu des pots
Sa main blanche et légère où sonne une coquille.

Le dieu se réveillait : son oeil plein de désir
Parcourait étonné la nymphe toute nue ;
Il se tordait les bras, ne pouvant la saisir,
Et, comme un amoureux, il regardait la nue ;
Puis tremblant, et la main d’un thyrse soutenue,
Il se levait tout droit, retombant à plaisir.

Et le peuple riait. La danseuse lascive
Tournant, tournant sans cesse alentour du vieillard,
Aiguillonnait ses sens du geste et du regard ;

Le spectacle touchait à la scène un peu vive
Où l’austère Caton, dans sa pudeur naïve,
Abandonnait la place, indigné contre l’art.

Tout à coup un grand bruit ébranla le portique :
» L’empereur ! L’empereur ! » La foule, en un moment,
Se tourna vers la porte avec empressement,
Et le Sénat, orné du laticlave antique,
Le front ceint de lauriers, défilait lentement,
Grave, et réglant son pas aux sons de la musique ;

Puis venaient les licteurs aux faisceaux éclatants,
Puis les prétoriens en large manipule
Portant, devant César, les insignes d’Hercule ;
Les hérauts glapissaient, et tous les assistants,
A chacun de ses noms lancés du vestibule,
Comme des flots troublés se remuaient longtemps :


» César ! — Aurélius ! — Lucius ! — Débonnaire !
» Auguste ! — Bienheureux ! — Gouverneur de la terre !
» Très grand ! — Britannicus ! — Invincible ! — Romain !
» Hercule ! — Généreux ! — Pontife souverain !
» Vingt fois tribun du peuple ! — Empereur ! — Consulaire !
» Au peuple, aux chevaliers, salut ! » Et, dans sa main

Tenant comme Mercure un riche caducée,
Commode enfin parut. Sa tunique plissée
Flottait couleur de pourpre et perlée à son bord ;
Il avait un manteau tissu de soie et d’or,
D’un cercle étincelant sa tête était pressée,
Son costume semblait celui d’un sécutor.

» Longue vie à César ! » cria la foule immense ;
Et le vaste empereur, sous son grand pavillon,
Comme un dieu couronné, vint s’asseoir en silence.

Sur une chaise d’or préparée à l’avance
On posa la massue et la peau de lion ;
Puis le maître des jeux fit sonner le clairon.

Le théâtre aussitôt disparut de lui-même ;
La lutte commençait, et les gladiateurs
Firent irruption aux yeux des spectateurs :
Les deux partis rivaux avaient pris un emblème,
Et chacun à l’épaule étalait ses couleurs,
Qui le blanc, qui le vert, — l’attente fut suprême ;

Du peuple frémissant tomba la grande voix.
Je ne vous dirai pas l’adresse, la science
Que chacun déploya dans cette circonstance,
Les coups portés sans cesse et parés mille fois,
La grâce des lutteurs, et les glaives de bois
Qui voltigeaient dans l’air et frappaient en cadence.


Le prélude ordonné se prolongea longtemps :
» Du fer ! Du fer ! » hurlait la foule impatiente ;
L’escrime s’arrêta ; la trompette bruyante
Tordit sa note rauque et ses sons palpitants,
Et l’on vit, recouverts d’une armure éclatante,
Des groupes opposés, sortir deux combattants.

Celui de Varolus était jeune et rapide,
Il s’élançait par sauts, puis rebroussait chemin,
Svelte, un poignard aux dents, une corde à la main ;
L’autre, fixant sur lui son regard intrépide,
Lentement sur le sol posa son pied solide.
» Mirax ! » cria le peuple en se levant soudain.

C’était lui ! Le vainqueur ! Le héros de la ville !
Mirax au bras de fer, au glaive triomphant ;
Sans doute il dédaignait son adversaire agile,

Lui, vieux gladiateur, en face d’un enfant ;
Le jeune homme écumait dans sa rage inutile
Comme un chacal vorace autour d’un éléphant.

Mirax semblait jouer ; du bout de son épée
Il agaçait son homme et lui piquait la peau ;
Déjà le sang vermeil coulait en maint ruisseau,
La cuirasse s’ouvrait par le fer découpée,
Et de perles de pourpre en mille endroits jaspée,
Les semait en courant sur le sable nouveau.

Il fallait en finir avec le rétiaire,
Mirax leva son glaive et le pressa plus fort :
Les pouces se dressaient pour demander la mort,
Mais un cri formidable emplit la salle entière…
Mirax, les yeux sanglants, roulait dans la poussière,
Tordant son cou nerveux dans le nœud qui le mord.


» Il est pris ! Il est pris ! » dit la foule étonnée.
Varolus triomphait, l’honneur de la journée
Lui semblait garanti par ce coup de bonheur ;
La lame flamboyait dans la main du vainqueur,
César était muet, la mort fut ordonnée.
Mais Mirax se dressa de toute sa hauteur.

Il fut calme et sublime, en cet instant suprême,
Et leva sur la foule un regard assuré :
» Pourquoi trembler ? dit-il au rétiaire blême,
» C’est le peuple, ô mon fils ! Et j’étais préparé ;
» Il aime à voir tomber qui porte un diadème,
» Et se venge à sa mort de l’avoir admiré ! »

Alors jetant au loin sa cuirasse pesante,
Il tendit son cou nu sous l’acier du poignard,
Puis, tourné vers la foule, et d’une voix puissante :

« Frappe, enfant ! cria-t-il, et salut à César !… »
Le sang jaillit à flots par la gorge béante,
Et Mirax se souvint de tomber avec art !

Un homme ayant au front les ailes de Mercure,
Du bout de son fer chaud vint lui toucher le corps,
La chair en frémissant cria sous la brûlure,
Mais l’ombre de Mirax voyageait chez les morts ;
Avec le croc d’usage on le tira dehors ;
Sur le sable rougi traînait sa chevelure.

Un nouveau combattant aux couleurs de César
S’élança tout armé quand l’arène fut vide ;
Son aigrette flottait ainsi qu’un étendard ;
L’œil rempli d’un feu sombre et la face livide,
Il regarda longtemps fumer le sable humide,
Et, se courbant à terre, y trempa son poignard.


Il semblait jeune encore ; une belle tournure,
La taille vigoureuse et flexible à la fois ;
Un sein large battait sous sa cuirasse dure,
Son pied ferme était pris dans le soulier gaulois,
Et de sa longue épée à riche ciselure
Le pommeau garni d’or luisait entre ses doigts…

C’était un inconnu. La paupière baissée,
Il semblait éviter les regards curieux ;
Un gladiateur thrace, à la taille élancée,
S’avançait contre lui d’un pas audacieux ;
La lutte s’engagea, furibonde, insensée,
Et les glaives croisés étincelaient aux yeux.

Ce n’était plus le jeu, ce n’était plus la grâce,
Mais un combat farouche, un sombre tourbillon,
Où, pour frapper au cœur, le fer cherche sa place,

Où chaque combattant rugit comme un lion ;
La poussière autour d’eux voltigeait dans l’espace ;
Un silence de mort planait sur l’action.

On entendait les coups sonner, comme en automne
La grêle sur les murs ; le peuple, pour mieux voir,
Se penchait, palpitant de terreur et d’espoir ;
César tout ébloui se tordait sur son trône :
« Aux mânes de Mirax ! » dit une voix qui tonne ;
Et le Thrace tomba dans les flots d’un sang noir !

Le vainqueur attendit un second adversaire ;
Ses yeux fauves brillaient comme un feu dans la nuit,
Son glaive ruisselant dégouttait sur la terre,
Et de la populace il écoutait le bruit ;
Un Samnite parut et mordit la poussière,
Puis un troisième encore, et d’autres après lui.


Six fois le croc de fer s’abattit sur l’arène,
Six fois le cri d’adieu salua l’empereur,
Et, comme un moissonneur qui fauche dans la plaine,
L’inconnu sur son front essuyait la sueur,
Puis il vida d’un trait, pour calmer son ardeur,
De cendre et d’eau tiédie une patère pleine.

On vit en même temps un spectacle inouï :
Commode l’empereur franchit la balustrade,
Et lui-même au jeune homme il donna l’accolade :
« Grâce à toi, cria-t-il, je triomphe aujourd’hui !
» Tu peux de mes faveurs essayer l’escalade,
» Comme tu fus le mien, je serai ton appui. »

Il saisit la couronne aux longs rubans de laine
Et voulut la poser sur le front du vainqueur ;
Le léger tambourin, la flûte lydienne

Jetaient leur note grêle à l’immense clameur :
« Son nom ! » criait le peuple en respirant à peine ;
Le héraut répondit : « C’est Paulus le rhéteur ! »

« C’est Paulus ! » A ce nom qui sur la foule plane,
Deux cris longs et perçants montèrent vers les cieux :
L’un partait de l’orchestre où va la courtisane,
Et l’autre des gradins ornés de lits soyeux
Où, sous le blanc réseau d’un voile diaphane,
La matrone se cache aux regards envieux.


CHANT QUATRIÈME

Commodus, à tout prendre, était, sur ma parole,
Un charmant empereur, n’en déplaise à Dion.
Moi, je l’aurais aimé jusqu’à la passion !
Jamais, comme Tibère, il ne joua son rôle !
Il était franc d’allure, et portait à l’épaule,
Non la peau d’un renard, mais celle d’un lion !


Il avait ses défauts ; qui n’en a, dans son âme ? —
Il massacrait les gens, mais il tenait sa lame
De la main gauche, et c’est très fort, en vérité ;
Il volait, mais cet or au peuple était jeté ;
Il buvait, mais un jour il fit pendre sa femme :
Commodus l’empereur avait son bon côté !

Ce que j’aime, avant tout, c’est la force d’Alcide,
La vie aux mille bonds, le sang tumultueux.
Les Titus, les Trajan, dans leur calme splendide,
Sont beaux, mais sans relief, probes, mais ennuyeux.
Comme l’Athénien qui chassait Aristide,
Moi, je suis fatigué des héros vertueux !

Les monstres les plus noirs sauvent la tragédie,
Tous les drames bien nés brandissent un couteau ;
J’adore, pour l’effet, Rome qu’on incendie,

Et l’esclave qui brûle, ainsi qu’un grand flambeau.
Chaque siècle, ô Néron, maudira ton génie,
Mais tu laissas du moins de quoi faire un tableau !

Commodus habitait une maison immense
Sur le mont Coelius, auprès des escrimeurs.
Il en avait chez lui le costume et les mœurs ;
Hercule ou sécutor, selon la circonstance,
Il dédaignait le trône, et son cœur en balance
Flottait entre les dieux et les gladiateurs.

C’est là que vint Paulus. Pour prix de sa victoire
Il vécut au palais, tout couronné de gloire,
Seul, avec Cléander, se partageant César.
Comme il était habile à jouer du poignard,
On le nomma préfet aux gardes du prétoire,
Devant être fermier de la ville plus tard.


Mais Paulus n’était pas de ces âmes trempées
Dans les ondes du Styx, âmes enveloppées
D’un bouclier d’airain ; toutes les passions
Avaient prise sur lui, de la tête aux talons ;
Et, dans son cœur mobile, ainsi que des épées,
Se heurtaient les amours et les ambitions.

J’en connais qui, montés à ce faîte suprême,
N’auraient plus, dans l’esprit, de place pour aimer ;
Mais Paulus, malgré tout, se laissait consumer,
Tant qu’il dit l’aventure à l’empereur lui-même.
O dieux ! Que si jamais je viens à m’enflammer,
J’aie un entremetteur coiffé du diadème !

Les choses traînent moins ; c’est le lien fameux
Qu’Alexandre dénoue au tranchant de sa lame.
» Hélas ! pensait Paulus, le père est furieux !

» — Dès demain, dit Commode, elle sera ta femme ;
» Je vais tuer un ours ou quelque hippopotame,
» Pour marquer dignement cet hymen glorieux ! »

Comme en un grand danger de la chose publique,
Marcius au palais fut mandé sans retard ;
Paulus, tout palpitant, se tenait à l’écart,
Les pâles sénateurs, sous leur longue tunique,
Le sourire à la lèvre, encombraient le portique
Et du maître superbe épiaient le regard.

Là, c’était Quintius qu’ennoblit la charrue,
Et, plus loin, Lamia pour son luxe cité ;
Le gros Pomponius qui montre avec fierté,
Sur sa médaille d’or, une tête barbue ;
Sulpice, dont le nom se cache dans la nue
Et qui de Jupiter descend par un côté !


Après eux, Severus, héritier de l’empire,
Loetus Emilius qui flatte et qui conspire ;
Cléander que demain, dans la boue et l’affront,
Les portefaix jaloux au Tibre traîneront ;
Jusqu’au sage Dion qui mord, pour ne pas rire,
Les feuilles de laurier qu’il arrache à son front.

Commode cependant, le long des galeries
Marchait à pas comptés, laissant les flatteries
Monter autour de lui comme un encens divin.
Un moineau familier sautillait sur sa main ;
Et sa tunique verte, aux riches broderies,
frôlait les grands pavés, quand l’édile soudain

Apparut sur le seuil. Sa taille ramassée
Dans ses contorsions était plaisante à voir ;
Marcius, d’un romain connaissait le devoir :

Saluant, souriant, et la tête baissée,
Il rampa vers César, tandis que sa pensée
S’en allait, tour à tour, de la crainte à l’espoir.

» Un mot ! fit Commodus en quittant son escorte,
» Qu’as-tu sur ton cachet que l’on dit fort ancien ?
» Un port ? Un aqueduc ? Car ce point-là m’importe.
» — César, j’ai l’aqueduc et j’ai le port ! — Très bien !
» Est-ce Ancus ou Numa que ta médaille porte ?
» — C’est Ancus et Numa ! Dit le patricien. »

— Certes, les Marcius sont de race qui brille,
» Je le savais déjà, dit l’empereur joyeux,
» Et j’ai cherché moi-même un mari pour ta fille,
» Qui fût digne de toi comme de tes aïeux.
» — Un mari pour ma fille ! — Eh ! Sans doute ! — Grands dieux !
» Quel astre bienveillant plane sur ma famille ? »


» — Vieillard, reprit Commode, accepte cet honneur,
» Et cherche en ton esprit quel gendre on te destine.
» — Un chevalier ? — Non pas. — Un consul, j’imagine ?
» — Avance ! — Un sénateur à l’antique origine ?
» — Monte encor, Marcius. — C’est donc… un empereur ?
» — Plus haut ! — Un dieu ? — Plus haut ! C’est un gladiateur ! »

La foudre au triple dard eût tombé sur notre homme,
Qu’il eût été moins pâle et moins épouvanté :
» C’est Paulus, » ajouta Commode avec gaieté.
» Jamais ! » hurla le père en se débattant comme
Un taureau furieux que le grand prêtre assomme.
» Jamais ! Jamais !… » Ce cri, par l’écho répété,

Fit tressaillir d’effroi les esclaves fidèles ;
Commode souriait ; sur sa main le moineau
Montait de doigts en doigts en agitant ses ailes…

Soudain il arracha son glaive du fourreau,
Et puis, l’écume aux dents, le feu dans les prunelles,
Il abattit d’un coup la tête de l’oiseau.

» A quand, ô Marcius, la fête nuptiale ? »
Demanda gravement l’Esope au sceptre d’or.
» Dès demain, si tu veux… » dit l’autre avec effort,
Car de cet apologue il comprit la morale,
Et ses yeux agrandis, au pavé de la salle,
Suivaient l’oiseau sans tête, et qui tremblait encor !

Paulus avait du goût, il se tint en arrière ;
Mais à peine l’édile avait quitté les lieux,
Qu’il courut à César, la tête la première,
Et couvrit ses genoux de baisers furieux ;
Son sein était plus large et sa tête plus fière ;
Le bonheur, en rayons, éclatait dans ses yeux.


Les grandes passions sont comme l’incendie,
Enthousiasme, amour, colère, volupté,
Elles vont s’étendant et gagnent à côté.
Des plus vieux sénateurs la poitrine engourdie
Tressaillait sous la toge, et semblait réjouie
Devant tant de jeunesse et de sincérité.

Oh ! Sentir qu’on est fort ! Connaître sa puissance !
Et, comme Jupiter, s’élancer dans les flots,
Superbe et mugissant, avec sa nymphe au dos !
Etre jeune et farouche, et, gonflé d’espérance,
Manquer d’espace et d’air dans la nature immense,
C’est l’amour ! C’est l’amour ! Lorsque les matelots,

Aux premiers jours de mai, tirent dans l’onde amère
La carène au flanc sec, ils dédaignent la terre,
Et sur la rame humide allongeant leurs bras nus,

S’exilent, en chantant, vers des cieux inconnus :
Ainsi font les amants, sans regards en arrière,
Ils s’échappent du monde en appelant Vénus !

Au sortir du palais, notre homme avait dans l’âme,
Comme après le falerne, un vertige divin ;
O conquête ! ô bonheur ! De songer que demain
Il aurait ses yeux noirs, son sein, sa lèvre en flamme !
Parfois, croyant rêver, il s’arrêtait soudain,
Et puis, comme un nageur qui divise la lame,

Il séparait la foule et glissait à travers.
— Le peuple, ce jour-là, descendait de Bovilles,
Et d’Anna Perenna chantait la gloire en vers ;
Sous l’âge et sous le vin, des vieillards en guenilles
Chancelaient tout courbés aux bras des jeunes filles
Dont le front souriait sous les feuillages verts.


Ce tumulte, ces cris, cette plèbe en délire
Le firent, tout d’abord, se moquer et sourire,
En comparant sa joie à celle qui passait ;
Et comme eux cependant l’ivresse le poussait,
Car il était heureux, car il voulait le dire
A la brise, au soleil ; le cœur est ainsi fait.

Le bonheur, loin de nous, se dégage et s’envole
Comme un parfum léger hors du vase d’airain ;
Et l’homme, dans sa fête, imprudent et frivole,
Par son chant de triomphe éveille le destin !
Quelqu’un, comme il marchait, le toucha sur l’épaule,
Quelqu’un l’arrêta court en lui prenant la main.

En face de Paulus, silencieuse et pâle,
Une femme attendait ; ses yeux noirs et profonds
Sur ses traits sans couleurs luisaient par intervalle,

Comme un soleil d’hiver sur la neige des monts.
» C’est moi, dit Melænis, et je sais ma rivale !… »
Paulus l’examina de toutes les façons.

» Je ne te connais pas, dit-il ; qui me réclame ?
» Que me demandes-tu ?… » Cet amour d’une nuit,
Sans aller jusqu’au cœur, avait glissé sur lui :
Car l’homme est oublieux ; le baiser d’une femme,
Hélas ! plus promptement s’efface de notre âme
Que nos pas au désert, sur le sable qui fuit !

Quand l’enfant jusqu’au soir, dans la forêt profonde,
A fait voler sa flèche et tournoyer sa fronde,
Le carquois sur l’épaule, il revient tout joyeux ;
Il ne sait pas qu’aux bois la biche vagabonde,
Rougissant alentour les buissons épineux,
Meurt, la sagette aux flancs et des pleurs dans les yeux !


» Ce que je veux, dit-elle, écoute : c’est la vie
» Que j’avais autrefois au fond de la cité,
» Tout ce que j’ai perdu, tout ce qu’un soir d’été
» Tu m’as pris en jouant. ô démence et folie !
» J’ai versé tant de pleurs dans mes nuits d’insomnie
» Qu’il ne me connaît plus et qu’il passe à côté !… »

Les sanglots étouffés soulevaient sa ceinture ;
» Melænis ! » dit Paulus en étendant la main.
Elle reprit : » Je suis la courtisane impure !
» La foule aux mille pieds, comme sur un chemin,
» A marché sur mon cœur ; mais, malgré sa souillure,
» J’en garde assez encor pour en mourir demain !

» Donc, j’ai pleuré longtemps, dans mon oubli perdue,
» Depuis que loin de moi ton amour s’envola ;
» Les hommes, ô Paulus, ne savent pas cela…

» Une fois, tu passais, je te vis dans la rue,
» Tu me parus plus grand !… une force inconnue
» M’étreignit à la gorge, et tout mon corps trembla !…

» De ce jour, j’attachai mes pas aux tiens, sans cesse
» Tournant autour de toi, comme autour des flambeaux
» La phalène inquiete ; et je sentais l’ivresse
» De me brûler le cœur à tes regards si beaux.
» Mais tu fuyais toujours, et toute ma tendresse
» Fut pareille à ces fleurs que l’on jette aux tombeaux !

» Enfin — laisse-moi donc continuer, la peine
» Se dissipe en parlant — enfin, j’appris son nom,
» Qu’elle était jeune et fière, et de noble maison ;
» Puis je la vis… et comme un lion qu’on déchaîne,
» Je sentis dans mon sein rugir toute ma haine,
» Car elle était charmante, et tu l’aimais, dit-on !… »


» — Je l’aime ! dit Paulus, malheur à qui la touche ! »
Et dans ses doigts crispés il serrait son poignard ;
Melænis, sans trembler, le couvait du regard,
Tandis qu’un rire amer serpentait sur sa bouche.
» Le lit des morts, dit-elle, est moins froid que ma couche.
» Que veut ton fer, Paulus ? Il arrive trop tard !

» Ecoute-moi plutôt, je n’ai plus de colère,
» Je suis douce à présent, et suppliante, vois !
» Tu ne le savais pas, car, par pitié pour moi,
» Tu m’aimerais un peu. Qu’ai-je encor sur la terre,
» Si tu me prends l’amour ?… dans mon cœur solitaire,
» Le souvenir, c’est toi ! l’espérance, c’est toi !…

» Tu l’aimais, elle était belle, tu la regrettes,
» Et je comprends cela ; mais je sais bien comment
» Tu ne peux plus l’aimer ; étrange empressement

» Des hommes à railler les femmes inquiètes !
» A quoi bon ? Je sais tout, oublions maintenant ;
» Viens, nous serons joyeux, au sortir de tes fêtes.

» Sur ton front ruisselant et couronné, ma main
» Essuiera la sueur ; tu m’aimeras peut-être ! »
— Laisse-moi ! dit Paulus, j’obéis au destin
» Sans contrainte et sans peur, mon amour va paraître ! »
— Mais l’édile est puissant ! — Mais César est le maître ! »
— Et sa fille oserait ? — Je l’épouse demain ! »

La danseuse, à ces mots, haletante, éperdue,
Se dressa comme un arc dont la corde est rompue :
» Je le défends, dit-elle, et, lui prenant le bras :
» Que me fait ton César ? Je ne le connais pas !
» C’est une étrange erreur, si l’on me croit vaincue,
» Et si quelqu’un ici pense arrêter mes pas !…


» Je n’ai point sur mon front semé la perle fine,
» Ni comme elle, au milieu des esclaves tremblants,
» Dans les bains parfumés amolli mes bras blancs ;
» Mais un sang jeune et fort bruit dans ma poitrine,
» Et j’ai sucé le lait dont la louve latine,
» Sous le figuier antique abreuve ses enfants !

» Oh ! Si tu l’épousais, ce serait chose affreuse !
» Tu saurais ce que vaut la femme furieuse !
» Et la torche d’hymen, la torche aux cheveux d’or,
» Pourrait prêter sa flamme à ton bûcher de mort !…
» — Elle est, pensa Paulus, plus folle qu’amoureuse ; »
Et, secouant la tête, il reprit son essor.

Melænis du regard le suivit en silence :
Il disparut bientôt au fond de la cité,
Comme un songe rapide, au réveil emporté…

Et, pliant sous le poids de sa tristesse immense,
Elle écouta partir sa dernière espérance,
Avec le bruit des pas, dans son cœur répété.

Le ciel était tout bleu, comme une mer tranquille ;
De lourds rayons tombaient sur les pavés brûlants,
Ou se brisaient aux murs de marbre étincelants ;
Et de ses ailes d’or frappant l’air immobile,
L’essaim des moucherons harcelait, par la ville,
Les portefaix couchés sous les portiques blancs.

Triste, elle gravissait le chemin des Carènes,
Devant elle, au hasard, laissant marcher ses pas ;
Et son cœur agité par d’étranges combats
Se gonflait tour à tour de douleurs et de haines.
Ses pensers s’échappaient en phrases incertaines
Qui tremblaient sur sa lèvre et qu’on n’entendait pas.


La sueur à son front collait sa chevelure,
Ses yeux roulaient perdus dans l’orbite agrandi,
Et les enivrements du soleil de midi
Lui battaient à l’oreille avec un bruit d’armure :
Ainsi confusément gronde la nue obscure,
Avant que dans les cieux la foudre ait retenti.

Tout à coup, vis-à-vis de la Borne qui sue
Et vomit l’onde à flots, par six bouches d’airain,
Melænis s’arrêta, la tête dans sa main :
» Les dés en sont jetés !… il faut que je le tue ! »
Dit-elle, et promenant ses regards dans la rue,
Elle aperçut un bouge où l’on vendait du vin.

C’était une taverne à l’étroite ouverture,
Dont la porte donnait sur un long corridor.
La chanson des buveurs, comme un lointain accord,

S’échappait par lambeaux de l’antre qui murmure,
Et, près du seuil antique, on voyait en peinture,
Un grand ours au poil brun, coiffé d’un casque d’or.

Melænis aussitôt, rapide, palpitante,
Se plongea sous la voûte, ainsi qu’en un tombeau ;
Et le vieux cabaret à la dalle glissante
Devant la jeune fille ouvrant son noir caveau,
Parut la prendre au vol par sa porte béante,
Comme un serpent qui bâille engloutit un oiseau.

La danseuse tira le loquet de la salle,
Et debout près du seuil, sur les groupes épars,
Pour y trouver son homme, arrêta ses regards.
Parmi les bancs boiteux à la taille inégale,
Des jeunes gens frisés passaient par intervalle,
Versant le vin nouveau ; les cris de toutes parts


Se croisaient, se heurtaient, sous la voûte fumeuse.
Des soldats, dans le fond, sur la table accoudés,
Pour le coup de Vénus faisaient rouler les dés ;
D’autres chantaient César ; puis une voix vineuse,
Dominant par éclats cette rumeur joyeuse,
Mêlait aux bruits confus ses hoquets saccadés.

C’était un muletier qui venait de Capoue :
Large, épais, rutilant, et les yeux effrontés ;
Le vin qu’il avait bu lui colorait la joue,
Un tas de pots à sec roulaient à ses côtés :
» A manger, criait-il, la piquette m’enroue !
» J’ai l’océan au ventre et ses dieux irrités !… »

L’hôte du lieu parut, la toge retroussée,
Et vers l’homme aux mulets il dirigea ses pas ;
Riant dans la fumée, il portait sur deux plats

Un hachis de raisins et de viande pressée,
Plus un morceau de porc, une andouille épicée,
Et des pois gris nageant parmi des cervelas.

L’ivrogne, à cet aspect, se pâma de tendresse :
» Evohé ! cria-t-il, salut à Jupiter ! »
Puis il se mit à l’œuvre avec des dents de fer ;
Il prenait, il mangeait, il reprenait sans cesse,
Jetant tout ce repas par-dessus son ivresse,
Comme ces grands palais qu’on bâtit dans la mer !

La pâle courtisane, immobile à sa place,
Contemplait gravement cette scène vorace :
» Il est perdu, dit-elle, et ne comprendrait pas ! »
Puis vers un jeune esclave elle fit quelques pas ;
C’était un beau garçon, sans barbe et plein de grâce :
» Que m’importe ! dit-elle, il faudrait un bon bras ! »


Elle allait furetant par la taverne humide
Et cherchant sous la toge, avec ses yeux brillants,
Un sein large et velu, des muscles bien saillants ;
Telle, au temps des amours, la cavale numide,
Flairant l’amant sauvage, à la croupe splendide,
Frissonne et sonde au loin les feuillages bruyants.

Elle atteignit enfin le groupe militaire,
Hommes au cœur solide, à la tournure fière,
Et brûlés au soleil de toute nation ;
Elle en vit un surtout, un gros légionnaire,
Dont la voix, en parlant, sonnait comme un clairon ;
Il avait pour coiffure un grand casque, et pour nom

Pantabolus. Debout, superbe, dans sa gloire,
Aux soldats ébahis il contait son histoire
Et haranguait la foule une coupe à la main ;

Son long glaive battait sur sa cuisse ; le vin
De rubis éclatants semait sa barbe noire…
» C’est lui ! » dit Melænis, en s’arrêtant soudain.

Au bruit que fit sa robe en frôlant la muraille,
Pantabolus tourna la tête, et curieux,
L’oeil béant, suspendit ses récits de bataille ;
Car notre homme abondait en exploits merveilleux,
Et (mieux que dans Plautus) il eût été de taille
A couper du revers, un éléphant en deux.

» Par la cuisse d’Hercule ! Elle est charmante et belle ! »
Cria Pantabolus, en s’abattant sur elle ;
Puis caressant sa barbe et roulant ses regards :
» Vénus est toujours là, quand on parle de Mars !
» Elle aime les grands coups et le sang qui ruisselle,
» Les boucliers luisants, les casques et les chars !… »


Tout en parlant ainsi, sa main large et rugueuse
Sur sa vaste poitrine étreignait la danseuse :
» A moi ! » dit-il ; » A nous ! » hurlèrent les soldats ;
Et les yeux éclataient avides, et les bras
S’étendaient, comme on voit, hors de la roche creuse,
S’allonger les vautours à l’odeur des combats !

Ils quittèrent les bancs, furieux, pêle-mêle,
Et vers Pantabolus la cohue à longs flots
Se roula, culbutant les tables et les pots ;
Lui, saisit au hasard le pied d’une escabelle,
Et devant Melænis, comme une sentinelle,
Se posa largement ; on eût dit que son dos,

Mieux que celui d’Atlas, pouvait porter le monde.
» Au large ! » cria-t-il, et ses yeux pleins de sang
Brillaient sous ses cils noirs, comme un feu rougissant

Sous les branches. Lancée avec un bruit de fronde,
L’escabelle en ses mains tournoyait à la ronde,
Et le cercle indécis allait s’élargissant.

Cette attitude fière et prête à la bataille
Suspendit brusquement l’attaque des soldats ;
ils se parlaient entre eux et murmuraient tout bas.
Soudain, Pantabolus, dressant toute sa taille,
S’éloigna, dédaigneux, de cette valetaille,
Et quand il fut s’asseoir, on ne le suivit pas !

Melænis le suivit : une joie inconnue
Eclatait sur son front par la douleur pâli,
Sa bouche demi-close où se creusait un pli
Riait étrangement ; sur son épaule nue
Roulait sa chevelure en boucles répandue,
Comme un flot écumeux sur un rocher poli.


» Bien ! dit-elle, voilà ce que je veux, l’audace ! »
Et lui serrant la main : » J’aime les hommes forts !
» Ton sein large est taillé pour porter la cuirasse,
» Ton bras se gonfle bien quand il tend ses ressorts… »
Et sa voix, en parlant, modulée avec grâce,
Comme des doigts lascifs lui parcourait le corps.

Il ouvrit de grands yeux, haletant et stupide ;
» Bois ! » dit-elle ; et prenant la patère à sa main,
Aux lèvres du soldat elle tendit le vin ;
Puis s’échappant d’un bond, quand la coupe fut vide,
Elle imita pour lui la cordace rapide,
Avec le geste libre et le chant fescennin :

C’était un air étrusque aux paroles hardies,
Un refrain de taverne aimé des carrefours ;
Sa voix brève heurtait les vieilles mélodies,

Ses pieds tombaient d’aplomb et cadencés toujours,
Tandis que ses deux mains sur sa tête arrondies,
De ses bras onduleux dessinaient les contours.

Soudain, elle saisit, entre ses doigts fébriles,
Un sistre tout poudreux qui s’accrochait au mur ;
Sa main blanche courait sur les cordes mobiles,
Et l’instrument antique au son vibrant et dur
Etincelait parfois en notes juvéniles,
Comme un bois pétillant qui brûle à l’âtre obscur.

Musique, bruit des pas, colliers, toge légère,
Cela tourbillonnait, ailé, joyeux, vermeil ;
Un gai rayon, glissant comme l’aube au réveil,
D’une barre d’azur coupait la salle entière,
Et Melænis, baignée aux flots de la lumière,
Semblait, la lyre en main, danser dans le soleil.


» Viens ! dit Pantabolus. — Non, » répondit la belle,
Et sa pose enivrante était plus molle encor.
Le soldat n’y tint plus, d’un bond il fut près d’elle,
A sa taille glissante attacha son bras fort ;
» Oh ! Je t’aime ! dit-il, que sert d’être rebelle ?… »
Et sa main vers le banc l’entraîna sans effort ;

Elle s’assit sur lui ; son beau col qui se penche,
Tremblait, comme un roseau que le vent fait plier ;
Sa gorge s’écrasait sur l’armure d’acier,
Et les flots gracieux de sa tunique blanche
Inondant le soldat, ainsi qu’une avalanche,
Frôlaient la guêtre noire et le rude soulier.

» Si j’étais homme aussi, j’aimerais les batailles,
» Dit-elle, et sur mon front les panaches mouvants,
» La marche en plein soleil, l’assaut sur les murailles,

» La tente qu’on déploie et qui frissonne aux vents !… »
Le soldat la couvait sous ses yeux éclatants,
Les mots qu’il entendait le prenaient aux entrailles.

» Tu dis vrai ! cria-t-il en agitant ses mains ;
» Du temps de Cassius, j’ai vu de grandes guerres,
» Les scythes vagabonds aux flèches meurtrières,
» Les gélons demi-nus, les sarmates lointains…
» C’était plaisir alors ! Des légions entières
» Franchissaient le Danube, au pays des Germains ! »

Et tandis que sa voix s’en allait large et pleine,
Melænis le brûlait du feu de son haleine ;
Puis se dressant, ainsi qu’un enfant curieux,
Dans le casque de cuivre elle mirait ses yeux,
Ou tirait à demi le glaive de sa gaîne,
Pour y passer ses doigts, avec un cri joyeux.


Il se fit tout à coup, un bruit épouvantable :
C’était le muletier qui roulait sous la table,
Et jurait congrûment par tous les noms connus,
Depuis Saturne ancien jusqu’au dieu Crépitus ;
On le voyait ramper d’une façon louable
Parmi les pots cassés et les plats répandus.

Il se leva pourtant et se mit en posture ;
Ses pieds, dans le chemin, heurtaient les escabeaux.
Il étendait ses bras ainsi que des rameaux,
Et, balançant la tête avec un sourd murmure,
S’appuyait aux lambris, comme une vigne mûre
Qui se soutient à peine et s’accroche aux ormeaux.

La taverne alentour se vidait ; la nuit sombre
Arrivait par degrés. » Tiens ! dit Pantabolus,
» Je ne sais pas ton nom, mais je ne vivrai plus

» Sans ta danse, et ton rire, et tes chansons sans nombre ;
» Parle ! Un seul mot d’amour, embrassons-nous dans l’ombre… »
— Non, dit-elle, en baissant des yeux irrésolus. »

— Tu me détestes donc ? — Non, reprit-elle ; pose
» Ta main, là, sur mon cœur, il en sait quelque chose ! »
Le bon Pantabolus crut trouver le défaut,
Mit l’escarcelle au vent, et la fit sonner haut ;
» Jamais ! » dit Melænis, puis après une pause :
» Soldat, garde ton or, c’est du fer qu’il me faut !

» Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Eh bien ! Il est au monde
» Un homme que je hais, d’une haine profonde,
» Celui-là voit le jour !… — Comment l’appelle-t-on ? »
— Celui-là n’eut pour moi ni pitié ni pardon,
» Celui-là !… je l’aimais !… Que le ciel me confonde !…
» Je crois l’aimer encor ! — Son nom ! son nom ! son nom !


» — Cet homme, écoute bien, de mon amour se joue,
» Il en fait un haillon qu’il traîne dans la boue !
» Quand j’ai prié, quand j’ai pleuré, quand j’ai rampé,
» Il a ri ! Par une autre il était occupé !
» Il me le faut, demain, mort ; veux-tu ? Je l’avoue,
» Je t’aime ! Prends ta lame, et qu’il soit bien frappé ! »

— Son nom ! dit le soldat. —C’est Paulus qu’on l’appelle.
» — Eh bien ! Mort à Paulus ! — Ecoute, reprit-elle,
» C’est Paulus, le préfet du prétoire, celui
» Que l’empereur adore et qui règne après lui. »
— Mais… dit Pantabolus. — Mais ton âme chancelle !
» Je vois bien que sur toi je me trompe aujourd’hui ! »

Elle voulut partir ; comme dans une chaîne,
Pantabolus tremblant la retint dans ses bras.
» Laisse-moi ! lui dit-elle, il me faut son trépas !

» Crois-tu que j’aie un cœur si large ?… cette haine
» Doit en sortir d’abord, pour que l’amour y vienne !
» Tu sais tout : lui vivant, je ne te connais pas !…

» Mais si l’on te disait qu’en baisers de ma bouche
» Je payerai sa blessure et tous ses cris d’effroi !
» Mais si l’on te disait, pour que cela te touche,
» Que cet homme, après tout, est mon maître et mon roi !
» Qu’il veille, gardien sombre, au chevet de ma couche !
» Qu’il faut marcher sur lui pour arriver à moi !

» Que lui mort, nous pouvons nous aimer sans partage,
» Qu’il est de douces nuits, et des jours sans nuage !
» Qu’il serait dur vraiment qu’un autre nous gênât,
» Et que l’amour vaut bien qu’on ose l’attentat ! »
— Va, fit Pantabolus, j’accepte le message ! »
— Demain ? dit Melænis. — Demain ! » dit le soldat.


Elle tendit sa lèvre au gros légionnaire.
» Nous nous verrons ici, dit-elle, c’est juré ! »
Puis glissant de ses bras, elle bondit à terre ;
L’hôtelier, sur le seuil, paraissait affairé,
Il repassait le gain de la journée entière ;
Il avait le nez rouge et le front balafré.

Quand Melænis reprit le chemin de Suburre,
La lune, au fond du ciel, ébauchait sa figure,
Le soleil descendait, et ses derniers rayons
Jetaient un manteau rouge à l’épaule des monts.
Elle glissait rapide à l’oeil, à l’aventure,
Comme pour fuir son cœur. Au faîte des maisons,

Le vent du soir tordait la fumée en spirale,
Et, fixant sur le seuil la barre transversale,
L’échoppe des marchands se fermait à grand bruit ;

Quelques rares flambeaux brillaient par intervalle,
Tandis qu’on entendait, sur la brise qui fuit,
Cet adieu qu’en partant le jour jette à la nuit…

Comme elle s’engageait dans une voie obscure
Qui serpente et se tord au pied de l’Esquilin,
Une réflexion vint la frapper soudain :
» Si le soldat tremblait, dit-elle, qui m’assure
» Que le fer jusqu’au fond fouillera la blessure,
» Et que Paulus, au cœur, sera percé demain ?… »

Mais elle tressaillit d’une joie inconnue,
Et ses yeux, qui sondaient les maisons de la rue,
Lancèrent tout à coup un regard triomphant ;
Un jeune esclave noir passait en ce moment,
Avec un vase plein sur son épaule nue :
» Staphyla ! cria-t-elle. — En face ! » dit l’enfant.


Staphyla ! Staphyla ! La vieille campanienne,
Qui va hochant la tête et murmure tout bas
Des mots mystérieux que l’on ne comprend pas !…
Melænis y courut, puis, respirant à peine,
Elle frappa trois coups à la porte de chêne,
Et dans la grande salle on entendit des pas.

La sorcière allongea, par un étroit passage,
Son front, qu’avait rayé l’ongle du désespoir,
Sa peau mate tranchait sur son costume noir ;
Ses cheveux longs encor, mais blanchis avant l’âge,
Tombaient plus en désordre autour de son visage
Qu’en cette nuit fameuse, où Paulus vint la voir.

» Qui frappe ? — Ouvre sans peur, dit la danseuse pâle,
» C’est l’amour outragé !… c’est la vengeance aussi !… »
— Qu’ils entrent, fit la vieille, on les connaît ici ! »

Et, dans l’ombre, grinça la porte de la salle,
Et leurs pieds, tour à tour, frappant la froide dalle,
Eveillaient maint écho sous le dôme noirci.

Pour peu que mon lecteur ait la mémoire agile,
Il reverra, d’un trait, la maison de Staphyle,
Tout ce monde effrayant qui se tord sur les murs,
Se suspend aux cloisons, bruit aux coins obscurs ;
Et la lampe de fer, dont le rayon mobile
Fait danser, aux lambris, mille groupes impurs.

Rien n’était donc changé ; seulement, la poussière,
Manteau que l’oubli donne aux choses de la terre,
Couvrait la table antique et le vase sculpté ;
Tandis que, se berçant au plafond solitaire,
L’araignée aux longs bras, partout avait jeté
Sur les squelettes nus, un linceul argenté !


Les lieux prennent leur part de la tristesse humaine,
Et nous laissons au mur l’ombre de notre cœur :
On jugeait, en entrant, que la magicienne
Courbait son front plus bas, sous le poids du malheur ;
La pierre des pavés semblait suer la peine,
Et tout l’antre gémir d’une immense douleur.

Melænis s’arrêta : » Toi, qui sais tout sur terre
» Et dont l’art souverain marche au niveau des dieux,
» Je l’aimais !… J’étais folle ! Il a ri de mes feux !…
» Venge-moi !… » Puis, soudain, pour aider sa prière,
Elle jeta de l’or, luisant dans la poussière ;
La vieille, à cet aspect, crispa ses doigts nerveux ;

Un feu rapide et clair jaillit de sa prunelle :
» Ces philtres, ces onguents, tout est pour toi, dit-elle,
» Parle ! » Et sa main glacée entraînait Melænis ;

» Veux-tu voir, en un jour, ses jeunes ans ternis ?
» Son front chauve, creusé d’une ride éternelle ?
» Et tout son corps tremblant sur ses pieds engourdis ?…

» J’ai le cumin sauvage et l’herbe de Colchide
» Qui font pâlir la face et s’éteindre les yeux.
» Du serpent Sepédon j’ai le venin fameux :
» Quatre gouttes au plus de ce poison fluide
» Changent l’adolescent en un vieillard livide,
» Qui va, le dos courbé, sans barbe et sans cheveux.

» S’il traverse les flots, si son coursier l’entraîne,
» S’il tend, près du foyer, sa coupe à l’échanson,
» Ma fille ! Avec trois mots j’arrêterai sans peine
» Son vaisseau sur la mer, son cheval dans la plaine,
» Ou d’un cercle fatal, fermant son horizon,
» J’enchaînerai ses pieds au seuil de sa maison ! »


» — Non ! Cria Melænis, ce n’est point mon affaire !
» Avant d’avoir sa mort il me faut son amour !
» — Alors, je puis t’offrir, répliqua la sorcière,
» Dans une peau de grue, un poumon de vautour,
» Ou ce pourpier charnu, cueilli dans l’onde amère,
» Qu’on mêle à l’orge blond et qu’on dessèche au four. »

Puis la vieille, joignant les gestes aux paroles,
De sa torche rougeâtre éclairait les fioles,
Les coupes, les bassins suspendus aux lambris :
» Voici le sang caillé d’une chauve-souris,
» Voici des dents d’aspic avec leurs alvéoles
» (Mais ces charmes ne vont qu’aux femmes). Tout compris. »

» C’est un philtre d’amour ? » demanda la sibylle.
La danseuse reprit : » Qu’il soit aussi de mort !
» Et jetant sur la table une autre pièce d’or :

» Je veux qu’il m’aime et puis qu’il meure ! — C’est facile,
» Il faut, dit Staphyla, quelque recette habile,
» Qui le pousse à la tombe en le brûlant d’abord !

» Mais tu dois, avant tout, te guérir de ta peine ;
» Je vais mêler, pour toi, dans une coupe pleine,
» La cendre de vipère à l’huile de cyprès,
» Puis la chèvre brûlée au feu d’un mort, après… »
— Non, reprit l’autre. — Après, » dit la magicienne
Qui, pour toute infortune, avait des philtres prêts,

» Tu prendras la clupée, une pierre assez belle,
» Que cherchent les pêcheurs à la lune nouvelle,
» Et qu’on trouve en fendant la tête d’un poisson ;
» Puis tu regarderas avec attention
» L’oiseau Charadrius, dont la puissance est telle,
» Qu’on guérit, à le voir, de toute passion !… »


» — Je ne veux pas guérir ! cria la jeune fille ;
» Commençons !… l’heure échappe !… et le temps est compté !… »
La sorcière fait trêve à sa loquacité
Et plante, sur le banc, la torche qui pétille :
» Quel est son nom d’abord, son âge et sa famille ?… »
— Son nom ?… dit Melænis, je l’ai trop répété !

» Son âge ? Il va mourir !… — Sa famille ? Qu’importe !…
» Qu’il soit esclave ou roi, ma haine est assez forte
» Pour briser, en tombant, sa couronne ou ses fers !
» — Alors, dit la sibylle, agissons d’autre sorte :
» Evoque-le toi-même, et, fût-il aux enfers,
» Il viendra !… sur cette eau reste les yeux ouverts !

» Penche-toi, sans parler, regarde au fond !… » Staphyle,
Tout en disant ces mots, dans un coin ténébreux
Prit un baquet étrange, au ventre spacieux,

Et, gémissant de peine, avec sa main débile,
Elle vida dedans une amphore d’argile
Dont le flot, sous la lampe, étincelait aux yeux.

Ensuite elle plongea dans la cuve profonde
Un miroir argenté, qui rayonna sous l’onde ;
Puis, courant par la salle, elle mit près du bord
Des flambeaux résineux, couverts de poudre encor,
Et l’on eût vu, tandis qu’ils brûlaient à la ronde,
Sur la nappe d’azur trembler des cercles d’or…

Le reste de la chambre était perdu dans l’ombre,
Quelques tisons fumeux craquaient dans le foyer,
Et le glapissement du renard familier
Troublait seul, par instants, la solitude sombre…
La vieille marmottait des paroles sans nombre,
Et courbée à demi sur des lames d’acier,


Suivait, d’un doigt tremblant, mainte ligne bizarre,
Alphabet monstrueux d’un langage inconnu.
Près d’elle est Melænis — le baquet les sépare —
Elle jette sur l’eau son regard éperdu,
Dans l’immobilité de l’aigle ou de l’avare
Qui fixe le soleil ou contemple un écu !

Les deux têtes, que frappe une flamme incertaine,
Se détachent en plein, sur le fond rembruni ;
Face à face, à deux pas, le sort avait uni
Les deux extrémités de la misère humaine ;
Ce voyage à travers la douleur et la haine,
L’une le commençait, l’autre l’avait fini…

» Que vois-tu ? — Rien encore ! — Il viendra ! » dit Staphyle.
Le silence se fit solennel et profond ;
Et de nouveau la vieille, avec sa voix tranquille :

» Que vois-tu ?… — Je vois l’eau qui tourbillonne au fond… »
— Il viendra ! » Melænis se penchait immobile,
Et le doute à l’espoir se mêlait sur son front.

Mais soudain Staphyla vit pâlir son visage,
Un frisson secoua ses membres, et ses yeux
Brillèrent : » L’eau se trouble !… et c’est comme un nuage
» Qui tourne !… quelque chose a paru dans les feux !…
» Dieux !… c’est lui !… cria-t-elle en se dressant, l’image !…
» Là !… Mais tout fuit… le philtre ! Il le faut ! Je le veux !… »

Sa lèvre dédaigneuse essayait un sourire…
» Je l’ai bien vu, ma mère, il me raillait encor !…
» Allons !… » Puis entraînant la vieille avec effort :
» Plus de grâce, à présent, c’est l’heure qu’il expire ! »
On eût dit à la voir, la bacchante en délire,
Quand sonne le tambour et la cymbale d’or.


La sorcière éteignit les torches. L’âtre antique
Resplendit tout à coup d’une flamme magique,
Que la vieille excita sous son souffle glacé.
Dans un vase d’airain, sur les tisons dressé,
Sang des morts, noirs venins, plante au suc exotique,
Tout bouillonne et frémit, pêle-mêle entassé ;

Et Staphyla, parfois, dans la marmite pleine,
Jette des ossements pris aux dents d’une chienne,
Des cailloux qu’en tombant, la foudre a calcinés,
Et de longs clous ravis aux croix des condamnés,
La nuit, lorsque le vent qui pleure dans la plaine,
Fait craquer du gibet, les grands bras décharnés ;

Puis rêveuse, elle écoute, ainsi que des augures,
Brûler en pétillant des feuilles de laurier,
Et dans la cendre éparse alentour du foyer

— Selon les bruits du feu, variant ses postures —
Elle trace des ronds et d’étranges figures,
Avec un bâton blanc, fait en bois d’olivier.

Melænis à côté, regardait la fumée
Sortir en longs filets du philtre bouillonnant ;
Quand soudain Staphyla, pâle et l’oeil rayonnant,
Se leva d’un seul bond, la main d’un fouet armée,
Et tira de sa boîte, à deux crochets fermée,
La toupie au flanc creux, qui bruit en tournant :

» Va ! dit-elle, agitant les sifflantes lanières,
» Dans ton cercle sonore enferme son destin,
» Tourne, tourne toujours !… sur le mont Esquilin,
» La lune aux pieds d’argent, glisse dans les bruyères,
» Et les morts, inquiets sur leurs couches de pierres,
» Se dressent, écoutant ton murmure lointain !


» Qu’il tombe avant le jour ! Que dans la nuit glacée,
» Il ait, pour tout linceul, comme un sombre inconnu,
» L’aile du vautour fauve et l’ombre du ciel nu !
» Tourne ! Tourne !… » Et sa voix haletante, insensée,
Sa chevelure grise, à son front hérissée,
Ses yeux sanglants, ses doigts crispés, son bras tendu,

Tout passait, tout grinçait, ainsi qu’un rêve étrange,
Devant la courtisane immobile d’effroi…
» Tourne ! Tourne plus fort !… C’est l’amour qui se venge !
» Le feu flambe au foyer ! L’air siffle autour de moi !
» A la lèvre du vase écume le mélange !
» O cieux, lancez la foudre ! ô terre, entr’ouvre-toi ! »

Mais sa voix s’éteignit, arrêtée au passage,
Une froide sueur sillonna son visage,
Et le fouet, à ses mains échappa brusquement ;

Elle se tint d’abord, droite et sans mouvement,
La lèvre en sang, l’oeil fixe, et couvert d’un nuage,
Puis, sur les durs pavés s’affaissa lourdement.

» A l’aide ! à moi ! » cria la danseuse effarée.
L’écho seul répondit, et l’antre spacieux,
Ainsi qu’un grand tombeau, resta silencieux !
Alors, comme ferait une mère éplorée
A son enfant qui meurt, sur son sein gracieux
Elle appuya la tête, âpre et décolorée.

Elle la réchauffait sous son souffle tremblant,
Et de ses doigts légers, soulevait sa paupière :
» Pourquoi dormir toujours ?… Eveille-toi, ma mère ! »
— Où suis-je ? dit Staphyle, oh ! J’ai le front brûlant,
» Les pieds glacés ! Enfant de la vieille sorcière,
» Adieu !… je vais mourir ! Fantômes au pas lent,


» Avec vous, sur les monts où le cyprès frissonne,
» Je glisserai demain sous le pâle croissant.
» O larves des tombeaux, préparez ma couronne !
» D’un agneau nouveau-né faites couler le sang !
» Terre, adieu ! J’ai vécu ! Durant les nuits d’automne,
» Je ne m’assoirai plus au foyer rougissant !

» Je n’écouterai plus le vent gémir dans l’ombre,
» Je n’irai plus cueillir seule, au fond des grands bois,
» L’herbe qui fait aimer. Adieu, retraite sombre
» Où sur les maux passés j’ai pleuré tant de fois !
» O nature ! Nature aux mystères sans nombre,
» Je puis fermer mes yeux, ils ont surpris tes lois !

» Je sens un souffle ardent qui m’arrache à la terre !
» Je veux mêler mon âme à l’océan vermeil !
» J’irai dans les rameaux du cèdre solitaire !

» Dans la brume des nuits, dans les feux du soleil !…
» Terre, adieu ! J’ai vécu ! » la voix de la sorcière
Vibrait étrangement, et son regard, pareil

Au flambeau qui s’éteint, envoyait plus de flamme ;
Quelque chose de grand planait sur cette femme.
Enfin, se roidissant par un dernier effort :
» Ma fille, approche-toi, voici venir la mort !
» Je confie à ta foi le secret de mon âme ;
» Sois discrète ! » … fit-elle en hésitant encor.

— Pourquoi, dit Melænis, chasser toute espérance ?…
» J’appellerai, j’irai !… » mais la vieille : » Silence !
» La destinée est sourde, on ne l’arrête pas !
» Ce frisson de mon corps, c’est le froid du trépas.
» C’est l’éternelle nuit qui sur mes yeux s’avance !… »
— Parle ! » dit Melænis, en se penchant si bas


Que ses cheveux bouclés frôlaient la moribonde.
La sorcière reprit : » En quelque lieu du monde
» Qu’il se cache à tes yeux, fût-ce chez l’empereur,
» Tu chercheras demain Paulus gladiateur !…
(Melænis tressaillit d’une angoisse profonde.)
» Tu lui diras : ta mère est morte sur mon cœur !… »
— Toi, sa mère ! » cria la danseuse en démence ;

Le front de Staphyla prit un air soucieux.
» Tu connais donc Paulus ? — Je le connais. — Tant mieux !
» Pour qu’il ne rougît point d’apprendre sa naissance,
» Vingt ans, dis-lui cela, j’ai gardé le silence,
» J’ai refoulé mon cœur, j’ai fait taire mes yeux !

» Dis-lui que son regard, dis-lui que sa parole,
» Quand il venait me voir, poussé par quelque ennui,
» Me faisaient du bonheur pour tout un jour ! Dis-lui

» Que mes pleurs ont lavé ma jeunesse frivole,
» Et que ce dernier cri d’une âme qui s’envole
» N’eut pour témoins que toi, le silence et la nuit ! »

Sa voix s’affaiblissait, et son souffle débile
Râlait, comme le vent dans les feuillages morts !
De longs frémissements lui parcouraient le corps ;
Enfin, elle reprit : » S’il cherche par la ville
» Son père, écoute bien, c’est Marcius l’édile !… »
Melænis se dressa comme avec des ressorts.

» Son père !… Marcius !… grands dieux ! L’ai-je entendu ?… »
La sorcière à sa voix se levait par degrés.
» Oh ! fit-elle en ouvrant des yeux démesurés,
» Achève !… — Je ne puis ! — Parle ! — Je t’ai perdue !
» C’est ton fils que j’aimais !… — C’est mon fils que je tue !… »
Elle heurta son front entre ses poings serrés,


Puis elle retomba, la tête sur la dalle,
Avec un cri si fort qu’il fit trembler la salle !
Et l’on n’entendit plus que le soupir lointain
Du liquide écumant dans son vase d’airain,
Tandis que du foyer la lueur sépulcrale
Jetait sur le cadavre, un reflet incertain.


CHANTCINQUIÈME

O frère de l’amour, hyménée ! Hyménée !
Dieu couronné de fleurs, jeune homme aux blonds cheveux,
Toi dont la main secoue un flambeau résineux !
Toi qui conduis l’amant à la vierge étonnée,
Quand aux sons du crotale et de la flûte aimée,
L’étoile de Vénus palpite dans les cieux !


Pour toi la jeune fille, en respirant à peine,
Va cueillir dans les champs son chapeau de verveine ;
Elle tremble, elle hésite, elle écoute en chemin,
Les bois, les prés, les flots au murmure incertain,
Et regarde en rêvant, la ceinture de laine
Que l’époux, sur ses pieds, fera tomber demain.

Elle ne viendra plus dans les campagnes blondes
Jouer avec ses sœurs, aux rayons du soleil !
Car les temps sont passés des courses vagabondes,
Des plaisirs enfantins ; demain, à son réveil,
Elle sera l’épouse aux angoisses profondes,
Par qui vit la famille et le foyer vermeil.

Elle sera mêlée aux mères sérieuses,
Chaste, grave, et parfois guidant avec fierté
Un beau groupe d’enfants qui saute à son côté,

Tandis que, contemplant leurs têtes gracieuses,
Le père, à ses cils noirs sent des larmes joyeuses
Glisser, comme la pluie, après un jour d’été.

Oh ! Qui dira la paix, et le bonheur tranquille !
Muse, qui chantera, dans des vers assez doux,
La maison reluisante, et les baisers d’époux !
Les pénates, au feu, séchant leur corps d’argile !
Et l’essaim des valets, et le cercle immobile
Des aïeux, sur le seuil, rongés du temps jaloux !

Elles vivaient ainsi, les mères d’Etrurie,
Celles du Latium et du pays sabin,
Gardant comme un trésor, loin du tumulte humain,
Le travail, la pudeur, les dieux et la patrie !
Elles n’attendaient pas qu’un préteur d’Illyrie
Vînt tenter leur vertu des colliers à la main !


Laissons l’amant rôder près des murs de sa belle,
Et, les cheveux mouillés par les pleurs de la nuit,
Faire, sous le ciel noir, hurler le chien fidèle,
Comme un voleur furtif que la crainte poursuit.
J’aime mieux pour entrer, la porte que l’échelle,
J’aime mieux pour sortir, le calme que le bruit.

L’amant, c’est le chasseur qui marche par la plaine,
Hâve et noir de poussière, avec son lévrier ;
L’époux majestueux ressemble au cuisinier
Qui, sans battre les bois, a sa marmite pleine ;
Tous deux, filet en main, vont cherchant leur aubaine :
L’amant pêche à la mer et l’époux au vivier.

Quand les temps sont partis de la jeunesse folle,
Quand il n’a plus de jour à jeter au destin,
L’homme, essoufflé, s’assoit sur le bord du chemin,

Entre l’avenir sombre et le passé frivole,
Alors l’épouse vient, l’épouse qui console
Et relève son âme en lui tendant la main…

» Des perles ! » dit Bacca, courant par les cuisines,
Plus ardent que Vulcain au bord de ses fourneaux :
» J’aime dans les pois gris l’éclat des perles fines !
» Arrosez la polente avec le vin de Cos ;
» Ces huîtres seraient mieux sous des herbes marines.
» Pressez le feu ; Chrysale, a-t-on vu mes turbots ? »

— Non, maître ! — Par Bacchus ! C’est une raillerie !
» Fiez-vous pour souper au vaisseau d’un préteur !
» Jamais gabarre à flot n’eut pareille lenteur !
» Herclé !… pas de turbots !… Le jour qu’on se marie ! »
Et le bon cuisinier tordait avec furie
Ses cheveux grisonnants, sur son front en sueur.


C’était un homme osseux et maigre de figure,
Bien que tout cuisinier classique soit orné
D’un ventre respectable et d’un chef bourgeonné ;
Mais lui ne rôtissait que pour la gloire pure.
Tel bâtit des palais qui couche sur la dure,
Tel barde des faisans qui n’a pas déjeuné…

Et les broches tournaient, de bécasses chargées,
Et la cigogne blanche aux ailes allongées
Couvait des œufs de paon, dans des corbeilles d’or ;
De grands poissons d’azur qui semblaient vivre encor
Nageaient dans le safran, tandis que deux rangées
D’huîtres et d’escargots se pressaient sur le bord.

Une rumeur montait, incessante et profonde,
De valets affairés que la sueur inonde,
De vaisselle sonore et de poêlons d’airain,

Frémissant sur le feu comme le flot marin :
» Allons ! criait Bacca pour exciter son monde,
» Vous boirez, à la noce, un tonneau de bon vin !…

» A-t-on vu mes turbots ?… — Pas encor, dit Chrysale. »
— Bombax !… » C’était le mot terrible et redouté ;
Les marmitons tremblaient et Bacca devint pâle :
» S’ils arrivent trop tard, c’est une indignité !
» Au Tibre !… il en est temps ! Courez sans intervalle !…
» J’ai vécu cinquante ans par mon nom respecté ;

» J’ai fait de grands repas et des fêtes splendides,
» Où, couronnés de fleurs et la coupe à la main,
» Cent convives joyeux mangeaient jusqu’au matin !
» De la Bretagne froide aux régions torrides,
» Quand nous avions soupé, trois mondes étaient vides !
» Et les dieux, à Bacca devaient une autre fin !… »


» — Les turbots ! » dit Chrysale en enfonçant la porte
Plutôt qu’il ne l’ouvrit, tant sa joie était forte ;
Puis, auprès du vieux maître arrivant en deux bonds :
» Je les ai vus moi-même ! Ils sont dodus et ronds !
» Mais le préteur est mort en voyage ! — Qu’importe ! »
Dit Bacca radieux, si les turbots sont bons !… »

La villa de Tibur avait un air de fête,
Les murs de marbre blanc semblaient frémir d’amour ;
S’il n’était pas si tard nous en ferions le tour ;
Mais voici Marcia qui passe sa toilette :
Dans les miroirs d’argent, sa beauté se reflète,
Et l’ambre et les parfums voltigent alentour.

Avez-vous vu parfois, sur une coupe antique,
Entre deux beaux festons d’acanthe sinueux,
Diane chasseresse avec ses longs cheveux,

Quand elle sort de l’onde, et, baigneuse pudique,
Livre aux nymphes des bois sa gorge magnifique,
Et ses pieds nus, mouillés par les flots amoureux ?

Telle et plus jeune encor près d’une eau qui murmure,
Dans un bassin de marbre aux contours ciselés,
Frémissante, et les yeux par ses grands cils voilés,
Marcia souriait ; sous sa blanche parure,
Une esclave, avec art attachait la ceinture,
L’autre, les brodequins de perles étoilés.

Ses longs cheveux tombaient comme ceux des vestales,
Séparés par le fer en six tresses égales,
L’anneau serrait son doigt, et du coffre odorant,
Les matrones tiraient le voile de safran,
Avec la pièce d’or des fêtes nuptiales,
Et le fuseau qui dit : » Travaillez en aimant ! »


Ainsi qu’un arc tendu, sur son oeil qui pétille,
Son sourcil se courbait par le pinceau tracé ;
Entre ses dents d’émail un souffle cadencé
Glissait comme la brise au bord d’une coquille ;
Un petit serpent vert dont la tête frétille
Entourait son bras nu, d’un bracelet glacé.

Des toiles de Milet, des tuniques traînantes,
Parmi les beaux colliers sur les tables épars,
Déroulaient à longs plis leurs teintes chatoyantes ;
Les couronnes de fleurs riaient de toutes parts,
C’était un bruit confus d’étoffes ondoyantes,
Et mille reflets d’or à troubler les regards.

» Salut ! » dit le bouffon en entrant dans la salle,
Avec une façon de tête triomphale,
Et portant, comme amour, la torche et le carquois :

» Je me marie aussi, je viens faire mon choix ;
» Celle-ci me plairait, mais elle est un peu pâle ;
» Cette autre serait mieux plus haute de deux doigts ! »

Et Coracoïdès, comme un patron sans gêne,
Devant chaque suivante agitait son flambeau ;
Puis, saisissant le bras d’une esclave africaine :
» Par Castor ! cria-t-il, c’est le meilleur morceau !
» Je préfère aux seins blancs les poitrines d’ébène,
» C’est le cœur, après tout, qui leur monte à la peau !

» J’aime ces yeux d’argent, ce nez dont les deux ailes
» S’étalent, cette bouche, aux bords gonflés et ronds,
» Qui semble avoir mangé des mûres. Nous verrons
» Des contrastes charmants et des choses nouvelles ;
» Ensemble, ce sera superbe : nous ferons
» Des enfants blancs et noirs, comme les hirondelles. »


Et vers sa sombre épouse il tendait, en parlant,
Une poire de coing, d’après l’antique usage :
» Dans neuf mois la grenade !… ajouta le galant,
» Je tente la fortune, et me voue au ménage ;
» Tous les maris trompés ne font pas le tapage
» De Ménélas. Pour moi, je suis moins pétulant !… »

La suivante, immobile, écoutait cette histoire,
Sans montrer au dehors la moindre émotion ;
La pudeur libyenne est une fiction,
On ne saurait rougir, quand on a la peau noire
» Hélas ! dit Marcia, joignant ses mains d’ivoire,
» Quel malheur de quitter un si gentil bouffon !

» Quand je t’aurai perdu, qui donc me fera rire ?
» Mon pauvre petit nain, je ne te verrai plus
» Imiter, en dansant, le faune ou le satyre !…

» Mais, pourquoi, reprit-elle, abandonner Paulus ?
» Viens avec nous !… » Le nain se tenait, sans mot dire,
Et roulait au hasard, des yeux irrésolus.

Enfin, la tête basse, et d’une voix câline,
» Bacca vient-il aussi ? — Non, dit-elle en riant. »
— C’est que… fit le bouffon, pâle et balbutiant,
» J’aime le vieux Bacca ! C’est une âme divine !… »
Et Coracoïdès, qu’un double instinct domine,
Sentait sourdre en lui-même, un combat effrayant :

Le cœur et l’estomac luttaient de violence :
Il adorait Paulus, et la bécasse au vin,
Et voyait s’échapper, ainsi qu’un songe vain,
Les ragoûts safranés, l’ivresse et la bombance !…
On l’eût pris volontiers pour un chien qui balance
Entre la voix du maître et l’odeur du festin…


Cependant sur les monts la nuit tendait ses voiles,
L’astre cher aux époux se levait dans les cieux ;
On entendait, au loin, les jeunes gens heureux
Qui jetaient, tous en chœur, leurs chansons aux étoiles.
» Il vient !… » dit Marcia, baissant les riches toiles
Dont le mince tissu voltigeait sur ses yeux.

C’était le chant d’hymen, la flûte, les cymbales,
Et le pétillement des torches dans la nuit ;
Le cortège amoureux s’avançait… et le bruit
Montait, comme la mer, en bruyantes rafales.
Déjà sonnent les pieds sur le pavé des salles ;
Hyménée ! Hyménée !… On approche… C’est lui !

C’est lui, dans son manteau de pourpre tyrienne !
Beau, jeune, ivre d’espoir, et défiant les pleurs.
Sous leur toge de fête aux riantes couleurs,

Ses amis, alentour, effeuillaient la verveine,
Et tout frottés d’onguents, selon la mode ancienne,
Cinq enfants secouaient des flambeaux et des fleurs.

» Caia !… Thalassius !… Hyménée !… Hyménée !… »
Ainsi chantaient cent voix montant à l’unisson ;
Des esclaves portaient la quenouille ordonnée,
Le coffret odorant, l’eau sainte, la toison,
Et la graisse de loup, dont l’épouse bien née
Doit frotter, en entrant, le seuil de sa maison.

Les matrones à part, sous leur voile pudique,
Pour le dernier conseil se réservaient encor.
Ce jour-là, jusqu’au bout, l’édile fut très fort,
La lèvre souriante et d’un air pacifique,
Il tenait, pour signer, le sigillum antique,
Ancus avec Numa, l’aqueduc et le port.


Ce fut lui qui, prenant le rôle de la mère,
Etreignit au départ la belle sur son cœur,
Et laissant échapper la larme de rigueur,
La retint dans ses bras comme il convient de faire ;
Car déjà deux enfants, ceints de myrte et de lierre,
Entraînaient par la main, l’épouse du rhéteur.

C’est alors qu’au milieu des pompes érotiques
On entendit des cris dans l’ombre du jardin,
Et la voix des valets courant sous les portiques :
» Elle est folle !… arrêtez !… » Mais sur ses gonds d’airain
La porte tressaillit, et, cessant les cantiques,
La foule, comme un flot, se replia soudain…

Calme plein de terreur qui couve la tempête !
Melænis, en silence, apparut sur le seuil ;
On eût dit une morte échappée au cercueil ;

Entre les rangs pressés, sans retourner la tête,
Elle allait à pas lents et tachait de son deuil
L’or et la pourpre en feu sur les robes de fête :

» Eteignez ces flambeaux ! Cessez vos chants joyeux !
» Avant d’unir ici l’inceste à l’adultère,
» Souvenez-vous des morts, et respectez les dieux ! »
Sa voix sur tous les fronts roulait comme un tonnerre :
» Arrêtez ! » et du bras les séparant tous deux :
» Paulus, voici ta sœur ! Marcia, c’est ton frère ! »

— Son frère !… dit la foule, étrange événement !
» Qui l’eût cru ? Qui l’eût dit ? Est-ce un fourbe ? Est-ce un traître ? »
— C’est faux ! hurla Paulus, cette danseuse ment !
» J’arracherai son masque et la ferai connaître !… »
Melænis, de la main, l’écarta gravement :
» Ici, chez Marcius, je n’écoute qu’un maître !


» Vois tous tes conviés, ils pâlissent d’effroi !
» C’est que ta mère est morte ! Et la vieille sibylle
» N’a pas de tombe encor sur son cadavre froid !… »
— Staphyla ! fit Paulus. — Ta mère ! » Mais l’édile :
» Ai-je bien entendu ! Qui parle de Staphyle ?… »

— Vieillard, dit Melænis en s’avançant, c’est moi !
» Moi, qui seule ai reçu sa parole dernière,
» Moi, qui seule en mes bras soutins son front glacé,
» Moi, dont les yeux ont vu comme au bord d’un cratère,
» Les abîmes d’un cœur où l’amour a passé !…
» Et je m’étonne encor que le fils et le père
» N’aient pas frémi, dans l’âme, au cri qu’elle a poussé !

» Donc, s’il te reste au cœur quelque trace incertaine,
» Quelque écho du passé qui murmure tout bas,
» Souviens-toi, Marcius, de cette Campanienne,

» Qui partit en serrant son fils entre ses bras. »
» — Dieux ! fit l’édile en pleurs, ma jeunesse lointaine
» Accourt comme un fantôme au-devant de mes pas !

» Je comprends maintenant ma haine et ma tendresse ;
» Mon fils, embrasse-moi ! Cette femme a raison :
» Quel que soit le transport dont l’aiguillon nous presse,
» Le sang ne connaît pas de modération,
» Et je fus, tour à tour, pardonne à ma faiblesse,
» Ton père par l’amour et par l’aversion !…

» Les gens qui soupent bien ont l’âme épanouie,
Rien n’est tendre et naïf comme un buveur joyeux ;
Ce fut, sur ma parole, un tableau curieux
De voir le gros coupable, à la face élargie,
Ainsi qu’un jouvenceau tomber dans l’élégie
Et se meurtrir le sein pour un crime amoureux.


Il riait, il pleurait, et tournant par la salle,
De sa fille à son fils courait incessamment ;
— Melænis avait fui pendant cet intervalle, —
Et Marcia, sans voix comme sans mouvement,
Egalait en pâleur sa robe nuptiale :
» O ma sœur ! Adieu donc !… » dit Paulus tristement.

Il avait ce visage, à peindre difficile,
Qu’il est fin de cacher sous un pan du manteau.
Marcia, Melænis, la sorcière, l’édile,
Tout s’agitait ensemble au fond de son cerveau,
Et chaque souvenir, fugitif et mobile,
Lui passait sur le front comme une ombre sur l’eau.

Hélas ! Le vide aux mains et le doute dans l’âme,
Il voyait tout à coup, formidable réveil,
Pâlir son Eurydice au seuil du jour vermeil !

Devant ses longs regards, sans larmes et sans flamme,
La sœur se dessinait gravement, et la femme
Fondait, comme la neige aux rayons du soleil !

Il partit, il quitta la salle et les convives ;
Ces fronts parés de fleurs lui faisaient mal à voir ;
Il voulait l’air, l’espace, et, comme aux ondes vives,
Tremper sa tête en feu dans les brises du soir.
Mais la fête obstinée, en notes fugitives,
Courait autour de lui ; là-bas, sous le ciel noir,

Les pâtres, suspendus au versant des collines,
Chantaient pour son hymen les strophes fescennines ;
Les villages dansaient, et Paulus aux abois,
Sous ses pieds, en passant faisait craquer les noix
Dont on avait semé les routes tiburtines :
» O Vénus !… cria-t-il, d’une tremblante voix,


» A quoi bon dans les cieux, comme une raillerie,
» Sur mon front abattu secouer ton fanal ?
» Ne pouvais-tu du moins, refusant le signal,
» Cacher pour cette nuit ta lumière chérie ?…
» Hélas ! J’irai tout seul dans ma chambre fleurie,
» M’étendre, en sanglotant, sur le lit nuptial !

» Les gais musiciens, parmi les feux sans nombre,
» Attendent le cortége et les époux nouveaux.
» Les flûtes se tairont et la nuit sera sombre.
» Marcia ! Marcia ! Devant les cinq flambeaux
» Je ne déferai pas ta ceinture !… Et dans l’ombre
» Je ne sentirai pas, de tes cheveux si beaux,

» Rouler les flots épars !… Mon seul bien sur la terre,
» Quoi ! Mort ! évanoui ! Disparu sans retour !
» Que faire maintenant de ce cœur plein d’amour ?

» De mon sang ? De ma vie ? O misère ! Misère !
» Un autre sur son sein l’étreindra quelque jour ;
» un autre quelque jour ne sera pas son frère !… »

— Paulus ! dit une voix, quelqu’un te reste encore !… »
Le jeune homme effaré fit un pas en arrière :
» Oh ! Je le sais trop bien !… dit-il avec effort,
» C’est mon mauvais génie envoyé sur la terre !
» Parle ! Que te faut-il à cette heure dernière ?
» Je suis tombé si bas, que je me ris du sort !… »

— Paulus, dit Melænis, je t’aime avec démence !
» Je t’aime avec fureur ! Ma haine et ma vengeance,
» Tu n’as donc pas compris que c’était de l’amour ?
» Hélas ! Courbant le front sous mon fardeau trop lourd,
» J’ai baisé tes pieds nus, et tu fus sans clémence !
» J’ai frappé ta poitrine, et ton cœur était sourd !…


» Tu connais maintenant cette longue torture
» Qui fait le jour sans joie et la nuit sans sommeil ;
» Tu sais le sang qui bout, à la lave pareil,
» La bouche qui frémit, la tempe qui murmure ;
» Oh ! Tu peux mesurer mon mal à ta blessure,
» Et dire ce qu’on souffre au moment du réveil ! »

Elle avait dans la voix une musique étrange ;
Et Paulus l’écoutait, comme les matelots
La sirène qui chante, assise au bord des flots.
Depuis quelques instants, dans le ciel sans mélange,
Des nuages flottaient ainsi que des îlots,
Et parfois, un éclair glissait comme une frange

A l’horizon plus noir. Ce que sentait Paulus,
Ce n’était pas l’amour ni l’ivresse insensée,
Mais l’engourdissement de toute la pensée,

Mais la froide sueur sur ses membres perclus.
Comme en un songe affreux, sa poitrine oppressée
S’épuisait pour crier en spasmes superflus !

Une puissance occulte envahissait son âme,
Des tonnerres lointains roulaient au fond des cieux :
» Qu’es-tu donc ? lui dit-il en ouvrant de grands yeux,
» Dù prends-tu cette voix qui charme et cette flamme
» Qui, dans tes longs regards, brille comme une lame ?
» Quel effrayant destin nous enchaîna tous deux ?… »

— Que t’importe, ô Paulus ! s’écria la danseuse,
» Aimons-nous ! Aimons-nous ! Cela seul est réel !
» Viens cacher nos baisers dans la nuit orageuse !
» Notre torche d’hymen, c’est la tempête au ciel !
» Nous fuirons ; nous aurons quelque retraite ombreuse
» Pour y faire, à nos cœurs, un exil éternel !…


» Viens ! Qu’attends-tu ? Partons ! Pour nos désirs immenses,
» Paulus, la vie est courte, et le monde est étroit.
» C’est un souffle fatal qui me pousse vers toi.
» Notre bonheur est fait de pleurs et de vengeances,
» Et cet amour terrible aura des violences
» Pleines de volupté, de délire et d’effroi ! »

Sa voix tomba ; le vent soulevait la poussière,
La tempête grondait, et je ne sais comment,
Mais leurs bouches en feu s’unirent lentement ;
Tour à tour voilés d’ombre, ou baignés de lumière,
Ils se tenaient debout, sous le ciel écumant,
Et s’embrassaient tous deux aux éclats du tonnerre !

Mais tout à coup, le bruit d’un pas retentissant
Frappa l’ombre, un fer nu brilla près d’un visage.
» A moi ! Je suis blessé !… » dit Paulus frémissant.

Puis il tomba d’un bloc, sans parler davantage,
Et la danseuse vit, aux lueurs de l’orage,
Un soldat qui fuyait, avec son glaive en sang !





Ce que fit Melænis, après cette aventure,
Je l’ignore ! O lecteur ! Vint-elle au cabaret
Trouver Pantabolus et payer la blessure ?
Dansa-t-on cette nuit aux bouges de Suburre ?
J’ai cherché vainement ; l’hôtelier, fort discret,
N’a pas, même à prix d’or, dévoilé le secret.


Commode, l’empereur, eut une fin tragique ;
Trahi par ses amis, malgré son nom divin,
Hercule rendit l’âme, étranglé dans son bain.
Quant à Pantabolus, il partit pour l’Afrique,
Fut fait centurion, tomba d’un coup de pique,
Et regretta surtout les filles et le vin.

Aux festins du patron, sarrondissant la panse,
Stellio vécut vieux et devint gras à lard.
Le muletier prit femme et se pendit plus tard.
Le bon Polydamas, le maître d’éloquence,
Comme il se promenait un jour sans méfiance,
Mourut d’un barbarisme entendu par hasard.

Bacca fut l’inventeur de la sauce troyenne,
Ou la poussa, du moins, à sa perfection.
Le bouffon se noya dans la marmite pleine,

Un soir qu’à la cuisine il volait un bouillon.
Marcia ? — le bruit court qu’elle se fit chrétienne.
Marcius ? — il creva d’une indigestion.

FIN