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Melchior Grimm (E. Scherer)/01

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Melchior Grimm (E. Scherer)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 71 (p. 752-789).
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MELCHIOR GRIMM

I.
LES DÉBUTS DE GRIMM A LEIPZIG ET A PARIS. — LE PETIT PROPHÈTE. — L’OPÉRA COMIQUE.

I. Correspondance littéraire, philosophique et critique, par Grimm, Diderot, etc., nouvelle édition, par M. Maurice Tourneux, 1877-1882, 16 volumes-— II. Danzel, Gottsched und seine Zeit, 2e édition. Leipzig, 1855. — III. La Jeunesse de Madame d’Epinay, par MM. Lucien Perey et Gaston Maugras, 1882. — IV. Dernières Années de Madame d’Epinay, par les mêmes, 1883. — V. Lettres de Catherine II à Grimm, 1774-1 786, publiées sous les auspices de la Société impériale pour l’histoire de Russie, par M. Grot. Saint-Pétersbourg, 1878. — VI. Lettres de Grimm à l’impératrice Catherine II, publiées par le même, publication non achevée. — VII. Lettres manuscrites de Grimm à la landgrave Caroline de Hesse, conservées aux archives grand-ducales de Darmstadt; inédites.

La renommée de Grimm a été tardive. A l’exception de deux ouvrages célèbres, et dans lesquels il apparaît surtout comme mêlé à des événemens de la vie privée, son nom tient peu de place dans les souvenirs et les correspondances du temps. Voltaire, qui le prenait pour un gentilhomme bohémien, ne le connut qu’assez tard et en Suisse. Marmontel avait été des dîners de garçons que donnait à quelques amis le jeune secrétaire du jeune comte de Frise, mais c’est tout ce qu’il en dit. Dans cette galerie de portraits un peu trop étudiés, posés un peu trop noblement, agréables du reste, qui orne ses Mémoires, celui de Grimm est absent. Les mémoires de l’abbé Morellet présentent la même lacune, et elle est encore plus inattendue chez un ami de Diderot, un partisan de la musique italienne et un hôte assidu des salons littéraires. Morellet ne nomme Grimm qu’une fois, pour l’avoir vu aux vendredis de Mme Necker, et il l’oublie dans la liste des hommes de lettres dont il avait fait la connaissance chez le baron d’Holbach. Garat, à la vérité, met Grimm au nombre des étrangers de distinction que Suard avait rencontrés dans le monde, mais Garat déjà était averti ; il écrivait après la publication des Confessions de Rousseau et de la Correspondance littéraire elle-même. Qu’est-ce à dire, et comment s’expliquer l’indifférence apparente des contemporains à l’égard d’un homme qui nous paraît tenir, au contraire, une place assez considérable dans l’histoire littéraire du XVIIIe siècle? Comment concilier un rôle si effacé avec l’attachement extraordinaire que Diderot portait à Grimm.. avec le portrait surtout que nous a laissé Rousseau, c’est-à-dire le peintre le moins prévenu en faveur de son modèle qui ait jamais tenu le pinceau? Grimm, dans les Confessions, est un bon compagnon, recherché, fêté, des plus répandus, doué en même temps d’un ascendant naturel devant lequel pliaient ses amis. Le problème, à y regarder de plus près, ne semble pas insoluble. Les pages des Confessions auxquelles je viens de faire allusion se rapportent à la jeunesse de Grimm, aux premières années de son séjour à Paris. Il était alors, en effet, homme du monde, passionné de musique et de spectacles, et son amour pour Mlle Fel, son rôle comme tenant du coin de la reine, son Petit Prophète l’avaient mis à la mode. Peu à peu, cependant, sa vie changea. Il avait entrepris la rédaction de la Correspondance, tâche considérable, à laquelle il était obligé de donner beaucoup de temps. De là des habitudes sédentaires. Ses relations avec Mme d’Epinay, femme d’une mauvaise santé, achevèrent de l’enlever au monde. C’était une éclipse. L’éclipsé fut plus complète encore lorsque Grimm devint courtisan et diplomate, fit de fréquens voyages en Allemagne et de longs séjours en Russie. Il disparut dès lors des cercles littéraires, de sorte que ceux-ci finirent par l’oublier. Ainsi s’explique le silence qui se fait de plus en plus autour de son nom à mesure qu’on avance dans la seconde moitié du siècle. La personne de Grimm, ne l’oublions pas, ne nous est devenue familière que par les Confessions de Rousseau et les Mémoires de Mme d’Epinay. Or la seconde partie des Confessions, celle où il est question de Grimm, ne parut qu’en 1788, à la veille de la révolution, et les Mémoires ne virent le jour que trente années plus tard, lorsque l’ami de Mme d’Epinay était mort depuis onze ans. C’est à nous également qu’il était réservé d’apprendre toute la valeur de Grimm comme écrivain, sa réputation littéraire reposant essentiellement, on peut le dire, sur une correspondance qui était destinée à être secrète et qui l’est restée, en effet, jusqu’en 1812. On comprend dès lors ce qui est arrivé. Le Grimm que nous connaissons avait échappé à ses contemporains. Ses débuts, à la vérité, avaient été brillans, ses premiers succès assez vifs, mais il s’était ensuite condamné à une sorte de retraite; il y avait disparu, et les révélations qui ont fait de Grimm, pour nous, l’une des figures du XVIIIe siècle sont postérieures à l’existence de la société qui personnifie ce siècle à nos yeux. La célébrité de Grimm est une célébrité posthume. Ajoutons que, pour nous-mêmes, elle est jusqu’ici restée dans le demi-jour. Grimm a été longtemps négligé au milieu des recherches dont l’époque où il vivait est devenue l’objet. Aucune étude importante ne lui avait été consacrée, sauf deux articles de Sainte-Beuve, en 1853, articles d’un grand prix comme tout ce qui est sorti de cette plume, mais dans lesquels le critique s’était exclusivement attaché aux jugemens littéraires de son confrère et précurseur. Le fait est qu’on manquait d’informations suffisantes. Une sorte d’anonymat continuait à peser sur le personnage. On avait à peu près dit tout ce que l’on en savait lorsqu’on avait résumé les récits de son ennemi et de sa maîtresse, et, quant à la Correspondance, personne n’était d’humeur à faire de ces nombreux volumes l’analyse rigoureuse, le dépouillement complet sans lequel il était impossible d’apprécier le penseur, le critique, l’écrivain, et, sous ces diverses faces, de retrouver l’homme.

Hâtons-nous de reconnaître qu’il n’en est plus ainsi. Plusieurs découvertes sont venues coup sur coup, et par une coïncidence inopinée, nous fournir une partie des renseignemens qui nous faisaient défaut.

On ne saurait proprement ranger au nombre des sources récemment ouvertes l’ouvrage allemand de M. Danzel sur Gottsched et son Temps, qui a paru en 1848, mais ce qui est vrai, c’est qu’on avait jusqu’ici négligé d’y chercher les passages qui concernent Grimm. Gottsched avait exercé une influence considérable sur la littérature de son pays. Il en avait été le législateur, l’oracle. Il reste comme le principal représentant de l’époque où régnaient les règles, et où ces règles consistaient dans l’imitation de nos écrivains du XVIIe siècle. Ce rôle, soutenu par une incessante activité et de nombreux ouvrages, avait donné au professeur de Leipzig une certaine notoriété de notre côté même du Rhin. Il ne faut donc pas s’étonner de rencontrer dans le volume de M. Danzel un chapitre consacré aux relations de Gottsched avec les hommes de lettres de notre pays, et moins encore de trouver dans ce chapitre des lettres de Grimm, puisque celui-ci avait connu Gottsched avant d’arriver à Paris. Ces lettres ont un double prix pour nous : elles sont curieuses par elles-mêmes, et elles jettent du jour sur une période de la vie de l’écrivain qui était entièrement ignorée.

Les Mémoires de Mme d’Épinay, où Grimm occupe une si grande place, nous étaient connus sous une forme incomplète; le premier éditeur en avait eu entre les mains une copie défectueuse, ou s’était permis des retranchemens. De nouvelles recherches ont récemment découvert le tort qui nous avait été fait et l’ont réparé. MM. Lucien Perey et Gaston Maugras ne se sont pas contentés de consulter un second manuscrit qui se trouve pour partie aux Archives, et pour le reste à la bibliothèque de l’Arsenal ; ils se sont, en outre, mis en rapport avec les membres de la famille d’Épinay qui vivent encore, et ils ont été assez heureux pour en obtenir la communication d’un grand nombre de lettres. De ces matériaux sont sortis deux volumes, dont le premier, consacré à la jeunesse de Mme d’Épinay, renferme des morceaux qui ne le cèdent en rien aux meilleures pages des Mémoires. Le portrait de Mme de Roncherolles, ceux de Mme de Maupeou et de M. de Preux sont des chefs-d’œuvre de piquant et de grâce. Le second volume, qui nous retrace les dernières années de Mme d’Épinay, n’est pas sans quelques longueurs. Le récit de la ruine du mari et des extravagances du fils y tient trop de place. Mais ce défaut est racheté par les détails donnés sur le séjour de Mme d’Épinay à Genève, sur Voltaire, sur Grimm enfin et les voyages toujours plus fréquens auxquels l’obligeaient ses aspirations diplomatiques. Cette partie de la carrière de l’écrivain avait justement, et à l’égal de sa jeunesse, besoin d’éclaircissemens. On remarquera en particulier, dans l’ouvrage de MM. Perey et Maugras, un fait qui était resté inconnu, la disgrâce qui mit fin à la mission de Grimm comme ministre de la ville libre de Francfort à Paris, et les causes de cette destitution.

La publication de la correspondance entre Grimm et Catherine a été un événement, j’ose le dire, pour la mémoire de l’un et de l’autre. L’impératrice s’y montre avec tant d’abandon, elle y laisse si bien voir la femme à côté de la souveraine, tout ce spectacle est si nouveau, si étrange, qu’on se prend d’abord à oublier la place que Grimm occupe dans ce commerce épistolaire. Et, cependant, c’est une addition bien précieuse aussi à la biographie de l’écrivain que le chapitre dont elle vient ainsi de s’enrichir. On y prend sur le fait le courtisan, l’homme d’affaires, l’agent politique ; on saisit quelque chose de cette activité secrète qu’on savait avoir rempli sa vie pendant les vingt années qui précédèrent la révolution, mais dont on ignorait absolument les détails. La publication de ces inestimables documens est due à la Société impériale d’histoire de Russie, dont les travaux avaient déjà mis au jour plusieurs pièces intéressantes pour l’histoire et la littérature de notre pays. Les lettres de Catherine, qui ont paru en 1878, remplissent tout un volume de la collection ; Grimm avait religieusement conservé ces lettres, il était parvenu à les faire sortir de France en 1791, et il avait pris des mesures pour qu’elles fussent renvoyées à Pétersbourg après sa mort. Il ne paraît pas que Catherine eût mis tout à fait le même soin à conserver les réponses de Grimm. Le fascicule qu’en donna la Société d’histoire russe en 1880 ne renfermait que les débris d’une correspondance qui avait duré vingt ans, mais une heureuse trouvaille dans un château de Pologne a dernièrement doublé cette collection, et les éditeurs, au lieu de faire de ces lettres un supplément au volume déjà imprimé, ont jugé avec raison qu’il valait mieux les fondre dans une réimpression complète. M. Jacques Grot, qui s’est chargé de cette nouvelle tâche comme il s’était chargé de la première, touche aujourd’hui au terme d’un travail auquel il a apporté autant de compétence que de zèle. C’est lui qui a bien voulu obtenir pour moi de la Société d’histoire russe la communication des bonnes feuilles de la publication dont il s’agit ; je le prie de recevoir, ainsi que ses collègues, l’expression de ma reconnaissance pour cet acte de confraternité littéraire. Je n’ai pas été moins sensible aux services que m’ont rendus M. Wilhelm Creizenach, aujourd’hui professeur à l’université de Cracovie, en me fournissant divers éclaircissemens, et M. Walther, de Darmstadt, en faisant copier pour moi les lettres de Grimm qui sont conservées dans les archives grand-ducales de cette ville.

Après tout, le vrai titre de Grimm à notre attention, ce n’est ni ses relations avec Catherine, ni sa liaison avec Mme d’Épinay, ni sa brouille avec Rousseau ; tout cela exciterait évidemment moins d’intérêt si Grimm n’était l’auteur de la Correspondance littéraire dont M. Maurice Tourneux vient de nous donner une meilleure édition. Parmi les documens dont la récente publication semble appeler une nouvelle étude sur l’écrivain qui va nous occuper, les volumes de M. Tourneux prennent le premier rang.

La Correspondance littéraire de Grimm était restée secrète pendant tout le temps qu’elle dura. On a même lieu de s’étonner que le mystère ait été si bien respecté, car il n’est pas un passage, dans les écrits contemporains, qui trahisse la connaissance du travail si assidu, cependant, si absorbant, auquel se livraient l’auteur et ses secrétaires. L’existence du journal manuscrit ne fut guère révélée que par la publication qui en fut faite en 1812 et 1813. La copie qui servit à cette impression avait été trouvée, dit-on, en 1806, à Berlin, lors de l’occupation française. L’ouvrage, malgré les mutilations qu’il avait subies du fait, soit des éditeurs, soit de la censure, appela tout de suite l’attention, et à l’étranger aussi bien qu’en France. Il s’en fit même une réimpression en Angleterre. Jeffrey, dans la Revue d’Edimbourg, lui consacra deux articles ; la Quarterly alla jusqu’à trois. Byron lisait Grimm à Ravenne, en 1821 : « Un grand homme en son genre, » écrivait-il. Ce succès, non moins que les imperfections de l’édition, engagea M. Taschereau à en donner une seconde, qui parut en 1829 et 1830, en quinze volumes, auxquels on joint un volume de supplément formé des morceaux jadis supprimés par la police impériale. Il restait cependant encore beaucoup à faire pour donner la Correspondance littéraire en un état qui pût être appelé définitif. Un grand nombre de passages étaient restés inédits malgré le supplément de 1829 : il importait de les rétablir. Le manuscrit sur lequel avait été faite la première édition ayant été détruit, il fallait tâcher d’en découvrir un autre afin d’instituer une collation sans laquelle le texte aurait manqué d’une autorité suffisante. Il y avait enfin à ajouter, et beaucoup, aux annotations des précédens éditeurs. Telle est la tâche que s’est imposée M. Tourneux, déjà mis en train et en goût de recherches par la part qu’il avait prise à l’édition des œuvres de Diderot. Son zèle l’a d’ailleurs bien servi. Ayant su que la bibliothèque ducale de Gotha possédait un exemplaire des feuilles manuscrites de Grimm, et s’étant rendu sur les lieux pour en prendre connaissance, il y trouva, outre ce qu’il cherchait, une autre correspondance. C’est celle qu’avait rédigée l’abbé Raynal, et dont l’entreprise de Grimm fut proprement la continuation. Il était donc naturel de l’y joindre, et personne ne reprochera à M. Tourneux de l’avoir mise au jour. Mais le plus grand service que le jeune savant ait rendu au lecteur est incontestablement d’avoir séparé ce qui, dans la Correspondance littéraire, appartient au rédacteur principal et ce qui a été l’œuvre de ses collaborateurs et continuateurs. Grimm, après quinze années de labeur, se lassa de sa tâche de nouvelliste et tourna ses vues vers des occupations à la fois plus lucratives et plus honorifiques. Dès 1768, il se néglige, s’absente, et laisse volontiers la plume à Diderot. Mme d’Epinay, qui l’avait certainement déjà aidé, prend également une part croissante au travail de son ami. Puis vint l’abandon définitif. Grimm, en 1773, partant pour l’Allemagne et la Russie, s’en était remis, pour le gros de la Correspondance, à Henri Meister, un jeune Zurichois qu’il s’était attaché comme secrétaire; de retour à Paris après dix-huit mois d’absence, il fit plus, et, selon l’expression de Meister lui-même, il « lui remit toute la boutique avec ses charges et ses bénéfices. » Il en résulte que, de 1773 à 1790, époque à laquelle le journal prit fin, ce journal n’est plus l’ouvrage de Grimm, et que, pour connaître les opinions et apprécier le talent de celui-ci, c’est aux vingt années précédentes, c’est-à-dire à huit volumes environ sur les seize de l’édition nouvelle, que nous devons nous en tenir. L’importance de cette distinction est mise dans tout son jour par l’erreur où, faute d’avoir été averti comme nous le serons désormais, Sainte-Beuve est tombé dans ses articles des Lundis. Il y attribue à Grimm, sur Shakspeare et Montaigne, sur Duclos et Rousseau, des jugemens qui datent d’une époque où Grimm était devenu étranger à la Correspondance. Le morceau sur Montaigne, en particulier, que Sainte-Beuve qualifie de délicieux, porte visiblement l’empreinte d’une autre manière. Il est plus délicat que n’était Grimm, et moins échauffé que n’était Diderot; je n’hésite point, pour ma part, à le mettre au compte de Mme d’Épinay, une fine et charmante plume et qui ne me semble pas estimée à son prix[1].

Aux obligations que nous avons à M. Tourneux pour la manière dont il a rempli ses fonctions d’éditeur, nous devons ajouter un texte beaucoup plus complet que celui des éditions précédentes, un grand nombre de lettres jusqu’ici dispersées dans d’autres publications ou inédites, l’abondance des notes, enfin et surtout une table générale à laquelle, après un long usage, je n’ai véritablement pas grand’chose à reprocher. C’est dans cette table qu’on trouvera l’indication, au moyen d’un astérisque, des morceaux qui paraissent aujourd’hui pour la première fois. A la bonne heure! mais pourquoi ne pas avoir plutôt fourni cette indication dans le cours de l’ouvrage, en tête de chacun des articles qu’elle concerne? M. Tourneux s’est ainsi fait tort à lui-même en dissimulant tout ce que son édition présente de vraiment nouveau. Comment aussi ne pas regretter que la table des noms propres n’ait pas été suivie d’un index des sujets traités dans ces volumes? Un pareil travail aurait considérablement facilité l’usage d’un livre destiné à être consulté plutôt qu’à être lu. Quant à la biographie de Grimm, M. Tourneux n’a pas cru devoir ou pouvoir l’aborder ; nul, cependant, n’était mieux en état que lui de combler cette lacune de notre littérature, et j’avoue que je lui en veux un peu de m’en avoir laissé le soin.


I.

Frédéric-Melchior Grimm naquit à Ratisbonne, le 26 septembre 1723. « Je suis né, dit-il quelque part dans la Correspondance, citoyen libre d’une ville impériale. » Et ailleurs, écrivant à Catherine : « Je suis venu au monde sans fortune. » Son père, l’un des pasteurs de la ville, était recteur ou président (superintendant) des églises luthériennes du Palatinat. Nous ne savons rien de sa famille que par quelques allusions dans ses lettres. Sa mère vivait encore en 1769, âgée de quatre-vingt-cinq ans. Il la revit à cette époque, ainsi que des frères, des neveux et des nièces, et se montra enchanté de la visite qu’il leur avait faite. La vanité pouvait y être pour quelque chose, car il avait retrouvé les siens en possession d’une position honorable dans sa ville natale. « Si Votre Altesse, disait-il à la landgrave de Hesse, passe jamais par Ratisbonne, c’est mon frère aîné qui aura l’honneur de la haranguer en bel allemand, à la tête du magistrat (c’est-à-dire du corps municipal), en lui présentant le vin d’honneur. » Il hérita même plus tard de ce côté-là.

Fils de pasteur, l’éducation de Grimm dut être soignée. Ses goûts littéraires, en tout cas, furent précoces, témoin la lettre suivante adressée à Gottsched, professeur de philosophie et de poésie à l’université de Leipzig. Grimm n’avait pas dix-huit ans lorsqu’il écrivit cette lettre et il n’avait pas encore quitté Ratisbonne.

« C’est véritablement un acte d’audace inouïe que je me permets, mais le respect inexprimable que m’inspire votre immense mérite m’a donné un tel désir de faire votre connaissance que je n’ai pu y résister plus longtemps. Il est vrai que j’aurais quelques prétextes à alléguer pour excuser ma démarche. Mon frère, qui a servi de compagnon à M. le docteur Steger dans ses voyages, qui a eu l’honneur de faire la connaissance de Votre Magnificence, et qui se trouve en ce moment à Francfort, dans la suite et comme hofmeister du baron de Schœnberg, à l’occasion de l’élection impériale, m’a chargé de rassembler pour vous et de vous envoyer les pièces ci-jointes. Je ne nierai pas, cependant, que mon principal motif ne soit de montrer à Votre Magnificence quelle vénération j’éprouve pour ses incomparables mérites. Je l’avouerai donc sans détour, je suis un jeune homme qui doit se rendre à l’université de Leipzig dans un an et demi. Outre que j’étudie ici, au gymnase, la langue latine et autres branches de la littérature, je trouve mon plus grand plaisir dans les ouvrages des moralistes, et, en général, dans les livres qui me paraissent bien écrits... Notre Ratisbonne, malheureusement, n’a pas une seule véritable boutique de libraire. C’est ainsi que je n’y ai jamais rencontré un seul des incomparables écrits de Votre Magnificence. Mais mon frère, celui dont je parlais tout à l’heure, m’a fait, il y a quelques années, et avant de partir pour ses voyages, le plaisir de me donner votre Art poétique, ainsi que le Traité des études de Rollin, traduit par Schwab. Je ne saurais décrire la joie avec laquelle j’ai lu ces livres. Mes yeux se sont ouverts pour la première fois et ont vu ce que c’est que la véritable science. Mon frère, en outre, en revenant dernièrement de Leipzig, m’a apporté votre Traité de l’art oratoire, que j’ai lu avec la même avidité et qui a achevé de m’ouvrir l’esprit. J’ai découvert que j’avais souvent pris pour des beautés le vernis dont quelques faux savans aiment à se parer. Toutefois, que Votre Magnificence me permette de le lui dire, j’ai trouvé, dans les deux ouvrages que je viens de nommer, une modestie exagérée. Je tiens pour sot et vil celui qui ne reconnaît pas que l’Allemagne vous doit, à vous uniquement, le développement de sa langue, de sa poésie et de son éloquence, et j’espère vivre assez pour voir l’Allemagne dépasser l’étranger dans toutes ces branches de la littérature. Et c’est au grand Gottsched qu’on le devra, car c’est par ses glorieux efforts que le bon goût a été réhabilité dans notre patrie. C’est lui qui a éperonné ses concitoyens et les a poussés à la noble imitation des anciens Grecs et Romains et des modernes Français. Mais il m’est impossible, aujourd’hui, de croire que l’Allemagne ne soit pas tout aussi avancée que les autres états. En Italie, le mauvais goût règne généralement. La France est très avancée; mais, à un Boileau, un Rollin, un Fontenelle, un Voltaire, en un mot à toutes les grandes lumières de ce pays, n’avons-nous pas notre Gottsched à opposer? Ce que l’Angleterre admire dans son Newton, son Addison, son Steele, etc., ne le vénérons-nous pas aujourd’hui dans notre immortel Gottsched? En lui tout seul nous possédons réuni tout ce qui, dans les autres pays, existe divisé. Et si la France se glorifie de sa Mme Dacier, nous pouvons nous vanter de notre Mme Gottsched !

«... L’admiration que je ressens pour Votre Magnificence a été souvent pour moi d’un grand avantage. C’est elle en particulier qui m’a valu l’intime amitié de M. de Schœnberg, le digne fils du ministre de Saxe. D’une tête excellente et d’un esprit ouvert, il a toujours trouvé son plus grand plaisir à feuilleter avec moi vos écrits. Il a fini par m’appeler le critique, parce que nous mettions tout en question et jugions tout selon notre sentiment : «Critique, me disait-il quelquefois, j’ai entendu aujourd’hui un mauvais sermon ; c’était contraire au bon goût ! »

La lettre est longue, et quelque amusante qu’elle soit par sa naïveté, je n’ose la donner tout entière. Le jeune enthousiaste envoie au maître, avec diverses productions du cru natal, des poésies de sa propre façon, une satire contre les contempteurs de la philosophie et une ode. Il s’enhardit enfin et ne cache pas que son plus ardent désir serait, possédant déjà le portrait de Gottsched en tête d’un de ses ouvrages, d’avoir également celui de Mme Gottsched, auteur aussi de plusieurs livres. Il en avait lu un et il en avait remporté la conviction que personne n’était digne d’être uni à une pareille femme, excepté Gottsched lui-même. Grimm termine en se plaignant de nouveau de l’état de la librairie dans la ville qu’il habite. Il a vu dans les journaux l’annonce du Théâtre allemand selon les règles des anciens Grecs et Romains, recueil de pièces dramatiques de divers auteurs, dont Gottsched avait commencé la publication l’année précédente ; il a chargé son libraire de lui rapporter cet ouvrage de la foire de Leipzig, et il l’attend avec une impatience qu’il ne saurait décrire, mais il craint que ce ne soit en vain. Cet homme ne lui avait-il pas promis les Essais critiques depuis plus d’un an, et il ne les a pas encore reçus : « Telle est, dit-il, la difficulté d’avoir de bons livres à Ratisbonne ! »

La candeur juvénile de cette lettre n’aurait pas suffi pour me la faire citer, mais à part le coup d’œil qu’elle nous permet de jeter sur la condition des lettres en Allemagne au milieu du siècle dernier, il semble qu’on y saisisse déjà deux des traits du caractère de Grimm tel que nous le verrons se dessiner plus tard : la curiosité de l’esprit et le manque de mesure et de finesse dans la flatterie, — à moins pourtant que la finesse en ce genre soit précisément de n’y pas mettre de mesure. Grimm était né courtisan. Précoce et utile savoir-faire! N’oublions pas qu’il se trouva de bonne heure dans une position de dépendance et presque de domesticité. Les fils du pasteur de Ratisbonne avaient besoin de protecteurs. La lettre que je viens de citer a ceci de curieux qu’elle nous montre le frère aîné remplissant précisément les offices dans lesquels Melchior devait lui-même débuter. Il sert de compagnon de voyage à l’un, il est attaché à la maison de l’autre. Nous allons bientôt voir notre Grimm hofmeister à son tour et, qui plus est, dans la même famille. Ratisbonne était, depuis quatre-vingts ans, le siège des diètes de l’empire; le baron, plus tard comte de Schœnberg, qui représentait la Saxe électorale à la diète, y résidait. Protestant lui-même, il y avait fait la connaissance du superintendant ecclésiastique et s’était intéressé au sort de ses enfans. Ainsi que nous venons de le lire, il avait pris l’aîné à son service et l’avait emmené à Francfort. Le second, le nôtre, achevait pendant ce temps ses études au gymnase, où il avait pour camarade et ami l’un des fils du comte. Ces Schœnberg ou Schomberg, comme on les appelait chez nous, étaient, j’imagine, de la même souche que les Schomberg de Misnie qui s’étaient établis en France dès le XVIe siècle et qui nous ont donné trois maréchaux, celui, entre autres, qui épousa Marie de Hautefort, l’amie de Louis XIII et l’ennemie de Richelieu. Jean-Frédéric de Schœnberg, le protecteur de Grimm, était, en Saxe, conseiller privé, ministre du cabinet, et, nous l’avons dit, ambassadeur près la diète. Il eut deux fils, dont le second entra au service de son pays et suivit exactement la même carrière que son père, tandis que l’aîné, Gottlob, entra au service de France, devint lieutenant-général et ne quitta notre pays qu’à la révolution. C’est avec celui-ci, plus jeune que lui de trois ans, que Grimm s’était lié sur les bancs de l’école : « C’est mon ami depuis l’âge de onze ans, écrivait-il à Catherine en 1790 ; il risque d’être ruiné de fond en comble par la sublime assemblée nationale, ainsi que tout le militaire de France ; mais il est philosophe et il n’a qu’une passion : c’est celle de la bonne femme. » (Catherine elle-même.) M. Tourneux a découvert et publié cinq lettres du général Schomberg à Grimm, auxquelles il en faut ajouter trois communiquées par Grimm à la tsarine. Ces lettres sont intéressantes à plus d’un titre. Schomberg s’y montre admirateur enthousiaste de Frédéric, de Catherine et de Voltaire, qu’il n’appelle que l’homme admirable. Il a conservé le goût des lettres, cite son Horace et se console dans l’émigration par la lecture de Plutarque, grâce auquel, dit-il, il est parvenu à se rendre presque aussi heureux que s’il était mort. Pessimiste prononcé, bien que sans aigreur, il se raille des profondeurs de sagesse et de bonté qu’on attribue à la Providence. Ses relations avec Grimm, après cinquante années de connaissance, étaient restées des plus affectueuses : « Veuillez, lui demande-t-il, écrire de temps en temps quelques lignes à votre ami le plus ancien, le plus fidèle et le plus tendre. »

Le second des fils du comte de Schœnberg, celui qui revêtit des fonctions publiques en Saxe, avait huit ans de moins que son frère, de sorte que Grimm, qui avait été le camarade de l’un put être le précepteur de l’autre. Il l’avait eu pour élève pendant quatre ans, dit-il à Catherine en le recommandant pour un cordon de Saint-André.

Mais revenons au collégien que nous avons laissé au gymnase de Ratisbonne, envoyant à Gottsched des épîtres tout émues de crainte et d’admiration. Il annonce, dans une seconde lettre, un nouveau fruit de sa veine poétique. Il a fini par se procurer le Théâtre allemand, et il s’est mis en tête de faire, lui aussi, une tragédie. Melchior en est déjà au troisième acte ; il espère avoir fini pour l’époque de la foire et envoyer alors son ouvrage à Gottsched pour le soumettre à son jugement. Il faudra que le maître soit bien difficile pour ne pas être satisfait, car son disciple lui apprend qu’avant de se mettre à l’œuvre, il a eu soin de lire la Poétique du professeur, et il l’assure qu’il s’est appliqué à observer les trois unités et toutes les autres règles dont il a connaissance. Gottsched, à en juger par une troisième lettre, accueillit, en effet, assez bien l’essai du jeune homme. Grimm lui écrit en vers, cette fois, et, dans un morceau où la pesanteur du style fait contraste avec l’ardeur des sentimens, il remercie de son approbation le grand esprit que l’on place à bon droit à côté d’Horace et auquel Boileau est obligé de céder la palme.

Le départ de Grimm pour l’université de Leipzig mit fin pour le moment à cette correspondance. Il allait faire la connaissance personnelle et entendre les leçons de l’illustre professeur! Gottsched l’accueillit paternellement; il lui donna des conseils au sujet de sa pièce, lui indiqua des lectures à faire, si bien que le jeune homme finit par mettre de côté son premier essai et par refaire l’ouvrage sur un nouveau plan. Ainsi refondue, Banise parut, en 1743, dans l’un des volumes du Théâtre allemand. L’auteur avait alors vingt ans. il la revit encore, et, nous dit-on, l’améliora considérablement pour la seconde édition du recueil où elle figurait. Le succès ne se borna pas, d’ailleurs, à l’honneur de l’impression. La pièce fut représentée, en 1747, à Strasbourg et à Francfort, et, à ce que nous assure Gottsched, aux applaudissemens des spectateurs. Les lecteurs de Goethe se rappelleront peut-être que Wilhelm Meister avait trouvé la Deutsche Schaubühne dans la bibliothèque de son grand-père, et que Chaumigrem, le tyran de la tragédie de Grimm, figure parmi les personnages du théâtre de marionnettes. Une gloire à laquelle Grimm fut certainement plus sensible encore est la flatterie recherchée dont Banise fournit l’occasion à Frédéric. Le roi, la première fois qu’il reçut Grimm, l’accueillit en lui déclamant le commencement de la pièce et en y mettant une verve dont le souvenir, longtemps après, attendrissait encore l’auteur. On se demande comment Frédéric, assez peu versé dans la littérature allemande, savait ces vers par cœur. Les avait-il appris tout exprès ? Un juge plus compétent, il faut le dire, s’était montré moins flatteur. Lessing rangeait Banise au nombre des pièces qu’il reprochait à Gottsched d’avoir fait fabriquer à la mode française au lieu de consulter le goût et le génie de sa nation. Mais à l’époque où Lessing s’exprimait ainsi, Grimm, nous le verrons, était devenu de l’avis de son critique et ne demandait pas mieux que de brûler lui-même ce qu’il avait adoré.

Grimm avait tiré le sujet de sa tragédie d’un roman d’aventures chevaleresques, la Banise asiatique, ou le Pégu sanglant mais triomphant. Cet ouvrage, d’un auteur célèbre du siècle précédent, Anselm von Ziegler, avait eu une vogue extraordinaire en Allemagne. Outre les nombreuses éditions qui en avaient été faites, il avait donné lieu à toute sorte d’imitations ; il y eut une Banise allemande, une Banise anglaise, princesse de Sussex, une Banise égyptienne. Le théâtre s’était à son tour emparé du sujet, et l’héroïne orientale avait fourni à la scène quelques-unes de ces représentations populaires où la boursouflure se mêlait aux arlequinades et qui faisaient le désespoir de Gottsched. Grimm, au témoignage de son maître, avait suivi d’aussi près qu’il avait pu le roman de Ziegler, mais en se proposant, bien entendu, d’exciter les vraies passions tragiques : la pitié et la terreur. A mon sens, il aurait voulu provoquer la gaîté qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Les unités y sont ; l’action commence à l’aube, finit à midi et se passe tout entière dans un temple, où, comme dans Athalie, tout le monde semble s’être donné rendez-vous. Ce temple est celui de Karkovita, le dieu de la guerre du Pégu. Il y a un usurpateur, Chaumigrem, qui a fait périr l’empereur légitime du pays et qui rappelle visiblement la fille de Jézabel, mais le défunt a laissé une fille, dont Chaumigrem entend se débarrasser en la sacrifiant sur l’autel de Karkovita, à moins pourtant qu’elle ne consente à l’épouser. Cette fille, qui est Banise, ne rappelle naturellement que de loin le petit Joas, mais, en revanche, il y a un mauvais grand-prêtre qui est tout à fait Mathan et un chef des gardes du corps qui est copié sur Abner. Au second acte, le ton s’élève; on y lit un monologue de Banise adressé au jour qui va finir ses peines, puis une scène avec Chaumigrem, partagé entre la passion et la vengeance, et enfin un nouveau monologue de l’héroïne qu’il est difficile de lire en gardant son sérieux :


Dieux, donnez-moi donc seulement la paix avec moi-même !
Aujourd’hui un joug inconnu pèse continuellement sur moi ;
Rien ne me rassasie plus, et je l’avale tout de même[2].


Je ne sais comment donner une idée de la versification de Banise. Il faudrait pour cela remonter jusqu’à l’enfance de notre théâtre, et encore aurait-on peine à y rencontrer quelque chose d’aussi parfaitement enfantin, une déclamation aussi plate, une manière aussi empêtrée. On dirait un écolier s’exerçant à écrire dans une langue qu’il est en train d’apprendre. Pas un vers heureux, pas un passage lisible. L’impression qui domine dans l’esprit du lecteur lorsqu’il a achevé cette étrange production est un sentiment de surprise en voyant d’où sont parties la langue et la littérature de l’Allemagne, ce qu’elles étaient encore au milieu du siècle dernier, et ce qu’elles devinrent à cinquante ans de là.

Il semblerait que Grimm, à Leipzig, eût dû subir pour toute la vie l’influence du maître dont les écrits lui avaient inspiré tant d’admiration et près duquel ses débuts littéraires avaient trouvé un si bienveillant accueil. C’est le contraire qui arriva, et ce furent les leçons d’un autre professeur qui donnèrent à son esprit la direction définitive. Ernesti était un homme d’un mérite hors ligne et qui à une profonde érudition unissait un goût sévère. Ses éditions de divers auteurs grecs et latins, celle de Cicéron surtout, ont fait époque dans l’histoire des études classiques. Il n’a pas moins marqué dans la théologie, et par les mêmes qualités de bon sens et de sagacité. Sans se porter en novateur, ni tirer de sa méthode toutes les conséquences qui devaient en découler plus tard, il fut le premier à insister sur l’application aux livres saints des règles d’interprétation qui faisaient loi pour les autres ouvrages de l’antiquité. Écrits dans la langue de leur temps, rédigés dans des circonstances et pour des lecteurs déterminés, il fallait, selon Ernesti, avoir égard avant tout à leur sens grammatical et à leur caractère historique. L’usage dogmatique ou édifiant n’était pas exclu, loin de là, mais il ne pouvait venir, si j’ose m’exprimer ainsi, qu’après l’intelligence humaine du texte. Tel a été le point de départ d’une grande révolution, l’étude critique de la Bible. Quand Ernesti tourna ses études vers la théologie, Grimm avait depuis longtemps quitté Leipzig, mais il n’oublia jamais l’impression qu’il avait reçue de l’enseignement philologique d’un si bon maître. Il avait surtout conservé le souvenir d’un cours sur le De Officiis, dans lequel les beaux développemens moraux s’alliaient à l’interprétation du livre. Il aimait à rappeler ces souvenirs ; le nom d’Ernesti se trouve sous sa plume dès son premier écrit, les Lettres au Mercure, et, à plusieurs reprises, dans la Correspondance littéraire ; il se plaît à rapporter à son ancien professeur sa connaissance de l’antiquité ; il vante le grand goût et le grand style qui le distinguaient. Il prétend n’avoir jamais rencontré à Paris qu’un seul homme qui sût le latin comme le voulait Ernesti, et cet homme était un Italien, Galiani. Citant une inscription composée dans cette langue par « l’illustre et cher abbé : » « On pilerait, dit-il, l’Académie des inscriptions tout entière dans un mortier plutôt que de lui faire faire une inscription dans ce goût-là. » Le ton ici est à remarquer ; Grimm a la conscience de la supériorité qu’une solide instruction lui donne sur la légère et superficielle culture du monde où il vit. Mais je n’hésite pas à attribuer également à l’influence d’Ernesti le changement qui s’opéra, à Leipzig, dans les inclinations du jeune homme. Quand il quitta l’Université, il avait rompu intérieurement, non-seulement avec Gottsched, mais avec lui-même, avec ses premiers penchans et ses premiers essais. Sa propre Banise ne lui inspirait plus que de la pitié ; il avait reconnu, au contact des grands modèles et à l’épreuve des leçons sévères, que son tour d’esprit ne le portait pas à la poésie ; le sens critique s’était éveillé en lui, et c’est vers la discussion et le raisonnement qu’il se tournera désormais.

Grimm ne resta guère plus de deux ans à Leipzig, et ne paraît pas y avoir suivi un cours d’études bien déterminé. Il y vivait, malgré la différence des conditions, — c’est sa propre expression, — dans l’intimité de Gottlob Schœnberg, lisant avec lui Tite Live et Cicéron et fréquentant avec lui les cours d’Ernesti et de Mascov. Faute de ressources suffisantes, selon toute apparence, il abrégea ses études et revint à Ratisbonne pour se charger de l’éducation du jeune frère de son ami. Au besoin, secrétaire du père dans les voyages de celui-ci. C’est en cette qualité, du moins tout l’indique, qu’il alla à Francfort, en 1745, lors de l’élection de François Ier à l’empire. Nous assistons ici à l’entrée de Grimm dans le monde. Ses lettres à Gottsched, avec lequel il a repris sa correspondance, nous le montrent également occupé des événemens publics qui s’accomplissent devant lui, des manèges qui forment le dessous habituel des affaires humaines, et des plaisirs qui ne pouvaient manquer à une réunion de princes de l’empire. Grimm donne à son correspondant des nouvelles de la Neuber, cette actrice que Gottsched avait associée à ses tentatives de régénération du théâtre. Elle va jouer Britannicus, mais elle a affaire à forte partie ; la foule préfère Arlequin et le beau monde court à la pantomime. Dans ses réflexions sur la politique, Grimm trahit déjà les penchans qui finirent par l’emporter chez lui sur les goûts mêmes de littérature et de théâtre, je veux dire l’intérêt qu’il trouve au spectacle des hommes et des choses. « J’ai été ici, écrit-il, le témoin de tout ce qui s’est fait, et j’ai eu un bonheur tout particulier, celui de voir de près. C’est aujourd’hui que l’empereur a reçu les hommages de la ville... On a ici la meilleure occasion possible d’observer toute espèce d’individus, et si j’avais seulement une parcelle de l’esprit de notre poétesse comique (Mme Gottsched), je crois que je pourrais écrire d’excellentes comédies et de mon fonds. »

Grimm, après ce piquant intermède d’une diète d’élection, passa encore trois ans dans la maison Schœnberg, séparé de son ami Gottlob qui achevait ses études universitaires, mais donnant ses soins au jeune frère, travaillant pour son propre compte, et continuant d’écrire à Gottsched, sans lui dissimuler toutefois le changement qui était survenu dans ses inclinations. Au sujet d’une réimpression de la Deutsche Schaubühne : « J’ai toujours jugé ma Banise, écrit-il, indigne de figurer dans cette collection. Le ciel n’a évidemment pas voulu que je devinsse un poète, quelque amour et quelque respect que j’aie pour la poésie. D’un côté, la conscience du manque de talent naturel ; d’autre part, ma position, ont été cause que j’ai renoncé à la poésie, ou plutôt à la versification, presque dès le début de mes études universitaires. C’est à la bienveillance qui vous porte à encourager les essais des jeunes gens que ma Banise doit d’avoir été admise dans votre recueil, mais comme il ne peut plus être question de me donner des encouragemens, et puisque j’ai renoncé entièrement aux occupations de ce genre, vous avez parfaitement le droit d’omettre ma pièce dans une nouvelle édition et de la remplacer par une meilleure. »

Parmi les occupations qui avaient succédé, pour Grimm, aux tentatives poétiques, il en était de fort sérieuses, témoin une dissertation latine qu’il publia, en 1747, en l’honneur de Gottlob Schœnberg qui venait de terminer ses études à Leipzig. C’est un vieil usage académique, en Allemagne, que de célébrer un souvenir ou d’honorer un personnage par la publication d’un mémoire scientifique et, bien entendu, in-quarto et en latin. Grimm avait pris pour sujet les changemens apportés au droit public impérial sous le règne de Maximilien Ier. Dans ce travail approfondi, détaillé, il passait en revue toutes les modifications que la constitution germanique avait subies pendant la période désignée. En somme, une étude historique et juridique tout à fait recommandable pour un jeune homme de vingt-trois ans.

Les passe-temps de Grimm n’étaient pourtant pas tous aussi graves. Sa vocation littéraire, en se transformant, s’était portée vers la critique et vers la France. Il écrit, dans un journal de Ratisbonne, un article sur les poésies d’Ulrich von Kœnig ; il est à l’affût des Nouvelles littéraires de Raynal, lit nos auteurs et, selon toute apparence, se prépare déjà à aller à Paris. On parlait certainement le français dans la famille Schœnberg, comme on le faisait alors dans toute la société polie de l’Allemagne ; Grimm l’y avait appris, et il en savait déjà assez pour se croire en état de l’écrire. Ayant rencontré le Mémoire sur la satire de Voltaire, il eut un moment l’idée de le faire réimprimer avec une introduction française de sa façon.

L’événement qui devait décider de la direction de toute sa vie arriva enfin. C’est dans les derniers jours de 1748, ou au commencement de l’année suivante que Grimm partit pour la France. On ne sait pas positivement pour quel motif, mais on peut supposer que, sans carrière et cherchant fortune, il s’était décidé à la chercher au loin et n’attendait qu’une occasion. Elle ne tarda pas à se présenter. Son élève, le plus jeune des fils du comte de Schœnberg, était envoyé à Paris, probablement pour un court séjour, car son âge n’en comportait pas davantage, et Grimm fut naturellement désigné pour l’accompagner. Ce n’était pas tout, cependant, que de franchir les distances; une fois à Paris, il fallait y vivre. L’intérêt qu’on lui portait dans la famille Schœnberg dut l’y aider. Le jeune aventurier était d’ailleurs, avant même son départ de Ratisbonne, en relations avec le baron de Studnitz, qui, sans mission régulière, représentait le duc de Saxe-Gotha en France. Or le jeune prince héréditaire de cette maison était justement en séjour à Paris, avec gouverneur, chapelain, tout un établissement, de sorte qu’il ne fut pas très difficile de trouver près de lui une position provisoire pour notre Melchior. « Il servait de lecteur au prince, dit Rousseau, en attendant qu’il trouvât quelque place, et son équipage très mince annonçait le pressant besoin de la trouver. » Rousseau est si mauvaise langue, si sujet à caution dans tout ce qui regarde son ancien ami, que j’ose à peine noter l’accusation d’avoir demeuré quelque temps « chez des filles du quartier Saint-Roch. » Ce qui est certain, c’est que le provisoire même qu’il avait dû accepter, ainsi que les protections qui le lui avaient procuré conduisirent bientôt Grimm à une situation plus sortable. Le comte de Frise[3], compatriote du comte de Schœnberg, entendit parler du jeune étranger et, celui-ci lui ayant plu, il se l’attacha comme secrétaire. Le secrétaire, raconte Marmontel, ne tarda pas à devenir l’ami intime de son patron, brillant officier de vingt ans, d’une jolie figure, d’une grande fortune, de beaucoup d’esprit et fort livré au plaisir. Un homme qui, malgré sa propre jeunesse, montrait un caractère sûr, et qui pouvait être le confident d’une vie de dissipations sans s’y abandonner lui-même ni perdre la tête, cet homme devait être précieux à un étourdi tel que Frise. Lorsque, trois ou quatre ans plus tard, Grimm entreprit la Correspondance, y trouva son gagne-pain, mais eut en revanche besoin de tout son temps, il quitta le service du comte tout en continuant de demeurer chez lui.

Si Grimm, avec son sens pratique imperturbable, ne perdit jamais de vue l’essentiel, c’est-à-dire sa fortune à faire, son avenir à assurer, ce n’est pas à dire pour cela qu’il restât étranger aux plaisirs qu’une ville comme Paris offrait à ses vingt-cinq ans, plaisirs où l’esprit et les lettres avaient du reste leur part. Grimm donnait une fois par semaine, dans son appartement de l’hôtel de Frise, des dîners de garçons, dont étaient Diderot, Rousseau, Helvétius, Marmontel et où « régnait, nous dit ce dernier, une liberté franche. » Rousseau, s’il faut en croire le même témoin, se distinguait dans ce monde joyeux par une réserve craintive, une susceptibilité inquiète, une attitude d’observation et de défiance. Les récits de l’auteur des Confessions ne nous offrent rien de semblable. Ils nous font assister à d’autres repas, ceux que Jean-Jacques lui-même donnait quelquefois à Grimm et à Klupfel, ses plus intimes amis de cette époque. « La sensualité ne présidait pas à nos petites orgies, mais la joie y suppléait, et nous nous trouvions si bien ensemble que nous ne pouvions plus nous quitter. » On plaisantait Grimm de ses germanismes, car, nous fait-on observer, « il n’était pas encore devenu puriste. » Klupfel, lui, payait son écot en polissonneries. Et les polissonneries, ainsi que le montre la suite du récit, ne se bornaient pas toujours aux propos de table. Il y a une aventure de la rue des Moineaux qui ne supporte guère d’être redite, et dont je ne parlerais point si je n’en trouvais le souvenir dans une lettre écrite quinze ans après. Klupfel, malgré son genre particulier de gaîté, était, à l’époque de son séjour à Paris, le chapelain du jeune prince de Saxe-Gotha. Il devint ensuite le gouverneur du prince à la place du comte de Thun, puis échangea ces fonctions contre quelque autre place à Gotha même, se rangea et se maria. Il revoyait quelquefois Grimm dans les voyages que celui-ci faisait en Allemagne et il lui écrivait dans les intervalles pour lui demander toute sorte de services. C’est Grimm qui lui faisait faire ses perruques à Paris, qui envoyait à sa femme de l’élixir pour les dents, et qui faisait graver le frontispice de l’Almanach de Gotha, à la naissance duquel nous fait assister une correspondance retrouvée par M. Tourneux. Klupfel avait conservé un souvenir non moins fidèle à Rousseau. « J’avoue que je serais bien charmé de le revoir, écrit-il à Grimm. Vous savez comme j’ai été avec lui. Je l’aime toujours parce que je ne puis que me le représenter toujours tel que l’ai connu. » Et une autre fois, après avoir lu les Lettres de la montagne : « Ce pauvre Rousseau s’écarte furieusement de mon système de tranquillité générale. Aussi faudra-t-il l’abandonner et ne garder de lui que ce qu’il a été dans la rue des Moineaux. » Il est juste, toutefois, de rappeler qu’il y a, dans la correspondance de Rousseau, une lettre de cette époque même, adressée à Klupfel, et du ton le plus affectueux. Rousseau voudrait pouvoir espérer de le revoir. « Ce serait une grande consolation pour moi de vous embrasser encore une fois en ma vie, et de retrouver en vous l’ami tendre et vrai près duquel j’ai passé de si douces heures et que je n’ai jamais cessé de regretter. »

C’est au beau temps de l’amitié, de la jeunesse et des rêves que nous rapporterons l’anecdote racontée par Garat : Rousseau, Diderot et Grimm s’enflammant un jour d’un projet de voyage en Italie, à pied, à frais communs, avec une bourse où chaque mise ne devait être que de cent louis et avec la carabine sur l’épaule pour défendre au besoin la bourse. On passait le Genis ou le Saint-Bernard, on poussait jusqu’au fond de la Calabre. On plaisantait d’avance sur les aventures que devait faire naître l’intempérance de paroles de Diderot, et dont le pauvre Rousseau devait être la victime. « Je riais alors comme eux, disait Jean-Jacques, mais depuis j’y ai réfléchi. » Le malheureux faisait remonter jusqu’à ces plaisanteries de jeunesse les complots qu’il croyait ourdis contre lui.

La note la plus fâcheuse pour Grimm, à ce moment de sa vie, est son intimité avec le comte de Frise lui-même. Besenval, qui avait beaucoup connu ce dernier, qui se vante d’avoir été dans sa plus étroite confidence, qui se donne même pour le complice de ses intrigues galantes, n’en a pas moins laissé un triste portrait. La mère de Frise, la comtesse de Cosel, ayant été fille naturelle d’Auguste II, l’électeur de Saxe et le roi de Pologne, Frise se trouvait être neveu du maréchal de Saxe. Il dissipa très jeune une grande fortune et eut recours à la protection de son oncle, sous les ordres duquel il servit. Présent à la prise de Maestricht, ce fut lui qui fut chargé d’en porter la nouvelle au roi. Doué d’une figure agréable et d’un vif esprit, il se distinguait malheureusement par les raffinemens de dépravation que personnifient les héros de Richardson et de Laclos. La galanterie n’allait plus, dans ce monde-là, sans la cruauté, sans le plaisir de désoler, de flétrir les victimes d’une odieuse stratégie. Besenval, qui, je le répète, avait trempé dans les complots de son ami, ne peut s’empêcher de prononcer, à cette occasion, les mots de méchanceté et de noirceur. Il est vrai que le même écrivain, à la mort de Frise, avait vanté en vers la magnanimité du défunt et « les mille vertus » qui paraient sa jeunesse. On regrette pour Grimm que tel ait été son hôte et son protecteur. Son nom figure justement dans une lettre du comte, et mêlé, il faut le dire, à une plaisanterie à la fois profane et libertine.

On voit assez bien, en somme, ce que pouvait être Grimm à cette époque de ses débuts à Paris : spirituel et séduisant, car il réussit très vite; bon compagnon, mais gardant un certain quant-à-soi ; souple au besoin, mais exerçant de l’ascendant autour de lui ; c’était déjà Tyran le Blanc. Je suppose qu’il imposait malgré lui à Rousseau, dont il fut quelque temps l’ami le plus intime. La musique les avait liés ; ils jouaient tous deux du clavecin, et Grimm bâtissait des paroles pour les airs de l’autre. Cette liaison avait conduit Grimm à des relations encore plus étroites, mais surtout plus durables, avec Diderot. C’est également Rousseau qui l’avait introduit dans l’hôtel du baron d’Holbach, dont il devint l’un des familiers, et à la Chevrette, chez Mme d’Épinay, à cette époque tout entière encore à Francueil. Grimm, au témoignage des Confessions, n’était pas depuis deux ans à Paris qu’il avait pris pied dans le grand monde, recherché et fêté de tous. La conséquence en était que le pauvre Jean-Jacques commençait à se sentir négligé. Les liens du nouveau Parisien avec l’Allemagne s’étaient également relâchés. Grimm écrit plus rarement à Gottsched et ne lui écrit plus qu’en français; bientôt il ne lui écrira plus du tout. Je ne prendrai pourtant pas congé de cette correspondance sans en tirer un post-scriptum : « Mon adresse est à l’hôtel de Frise, rue Basse-du-Rempart, faubourg Saint-Honoré, sans autre qualité, car je n’ai plus celle de secrétaire du comte de Frise. Les gens de lettres de ce pays-ci aiment mieux n’être rien que d’être attachés à quelqu’un. J’ai suivi leur exemple; je me suis fait un petit revenu d’une occupation littéraire et, quoique je n’aie plus l’honneur d’être attaché à M. le comte de Frise, j’ai pourtant celui de demeurer dans sa maison. Je vous supplie, monsieur, d’être exact dans les adresses pour la sûreté de vos lettres. » Il revient, une autre fois, sur cette question des adresses, à laquelle il paraît attacher une grande importance : « Je vous supplie de ne jamais me donner ni qualité, ni titre; l’un et l’autre sont ridicules en ce pays-ci, où l’on trouve qu’un honnête homme ne peut rien porter de plus honorable que son nom tout court. » Grimm ne sera pas toujours si dédaigneux des titres; lorsqu’il en aura, il ne trouvera pas du tout mauvais qu’on les lui donne. Mais le passage qu’on vient de lire nous avertit qu’un changement notable s’est accompli dans sa vie : Grimm a renoncé à la domesticité qu’il s’était habitué dans sa première jeunesse à regarder comme sa destination naturelle ; c’est à sa plume qu’il a pris le parti de demander la fortune ou du moins l’indépendance.

Rappelons, avant d’aborder l’histoire littéraire de Grimm, deux passions romanesques et malheureuses qu’il éprouva dans les premières années de son séjour à Paris. La première, au dire de Meister, resta toujours un secret pour celle qui l’avait inspirée, une princesse allemande, sans jeunesse, dit-on, sans beauté et même sans esprit, mais à qui Grimm n’en avait pas mois voué en secret un attachement exalté. « Cet amour, pour être le plus pur, le plus platonique du monde, n’en dévorait pas moins son cœur et son imagination. Le premier de ses amis qui, je ne sais par quel hasard, pénétra ce terrible secret, fut l’abbé Raynal. Les confidences qu’il ne put refuser alors au zèle d’un ami si profondément touché de sa passion et de son malheur, les lièrent plus intimement, et c’est à cette liaison qu’il dut l’offre que lui fit l’abbé de lui céder sa Correspondance littéraire avec quelques cours du nord et du midi de l’Allemagne, entreprise dont d’autres travaux ne lui permettaient plus de s’occuper avec assez de suite. »

L’abbé Raynal remplit également le rôle de confident et de consolateur dans la seconde aventure. Je veux parler de l’amour dont le jeune Allemand se prit pour Mlle Fel, la célèbre chanteuse de l’Opéra. Rousseau a tellement caricaturé la passion de son ami qu’on ne sait vraiment trop qu’en penser. Grimm, d’après l’auteur des Confessions, aurait joué les grands sentimens et fait semblant d’être malade et d’en vouloir mourir, à seule fin de se rendre intéressant. « Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre et restant là comme s’il eût été mort. L’abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde. » Et Rousseau continue en insinuant que le stratagème réussit et que Grimm, grâce à ses beaux sentimens, devint tout à coup un homme à la mode. Les Mémoires de Mme d’Epinay nous donnent naturellement une tout autre version, mais ils confirment et l’amour de Grimm pour l’actrice, et la violence de cet attachement. On y lit, en effet, un entretien dans lequel Diderot rappelle à son ami le mal que lui avait fait sa passion pour la Fel. « Quand je songe à l’état où je vous ai vu plus de deux mois, entre la vie et la mort, le délire et la raison! Quelle dureté, quelle hauteur de sa part! de la vôtre quelle ivresse, quel abandon! » Grimm, d’ailleurs, n’avait lui-même rien caché à Mme d’Épinay sur cet épisode de sa jeunesse. « J’avoue, lui avait-il dit, que j’ai eu pour elle la plus violente passion qu’il soit possible de ressentir pour une femme. Je me suis cru quelque temps écouté ; c’est vraisemblablement moins sa faute que celle de mon amour-propre. J’ai reconnu mon erreur, j’en ai pensé mourir de chagrin; mais elle a mis alors tant de dureté, de hauteur et de manque d’égards dans sa conduite avec moi, que j’en suis guéri pour la vie. Je puis tout pardonner, jusqu’à l’infidélité de mon ami, mais je ne pardonne pas le mépris. Je me mésestimerais et je croirais me manquer si je revoyais jamais quiconque m’en a manqué. »

Ainsi, de la part de Grimm, amour aveugle, exalté, puis réaction non moins énergique de l’orgueil blessé lorsque le dédain de la femme eut dissipé les illusions de l’amant ; passion allant jusqu’au délire, jusqu’à mettre la vie en danger, et guérison subite lorsque le voile s’est déchiré, qu’on s’est senti dédaigné, et que la dignité personnelle a été en jeu. Voilà ce que les aveux faits à Diderot et à M me d’Épinay nous laissent reconnaître de vrai sous la charge tracée par Rousseau. Ajoutons que nous avons là un Grimm fort différent de celui qu’on se représente quelquefois, et quand nous l’entendrons analyser plus tard l’inclination qu’il ressentira pour Mme d’Épinay, nous reconnaîtrons sans trop de peine les mêmes sentimens, la fierté, la tendresse et le besoin d’idéalité en amour[4].


II.

Nous voici arrivés à l’entrée de la carrière littéraire de Grimm. Il est devenu l’un des nôtres, il va s’essayer dans notre langue et ne tardera pas à prendre une place parmi nos écrivains. Le fait est, nous l’avons vu, qu’il avait assez vite et, vraisemblablement de propos arrêté, renoncé à sa langue maternelle. M. Danzel, à la vérité, suppose qu’il envoyait des articles de critique théâtrale à une revue trimestrielle fondée par Mylius et Lessing. Les comptes-rendus approfondis des théâtres de Paris, selon le biographe de Gottsched, ne pouvaient guère provenir d’un autre que de Grimm, qui avait connu Mylius à Leipzig. Cette collaboration dans tous les cas ne dura guère et n’a pas grand intérêt[5].

Je ne range pas au nombre des premiers essais de Grimm en français une lettre en vers et en prose, adressée à Mme d’Houdetot, que M. Tourneux a accueillie sans nous dire sur quelles preuves, et qu’il m’est impossible de tenir pour authentique. Cette épître, où il est question de la Chevrette et de son théâtre, porte la date d’août 1750, alors que Grimm n’habitait Paris que depuis dix-huit mois, et n’était certainement pas en état de faire de petits vers galans dans notre langue, sans compter qu’il n’aurait pas parlé à vingt-sept ans comme un homme qui regrette sa jeunesse. Les vrais débuts du nouveau venu sont deux lettres au Mercure sur la littérature allemande. C’est déjà de la critique et du journalisme. C’est en même temps un étranger qui, s’il demande droit de bourgeoisie chez nous, n’entend pas pour cela déguiser son origine. J’insiste sur ce point : Grimm n’a nullement honte de sa nationalité, il y appuie plutôt, rappelant qu’il n’est pas des nôtres et qu’il nous juge du dehors. Le passage suivant, tiré de la Correspondance littéraire, n’est pas le seul où il joue à la fois l’étranger et le naïf. Voltaire, selon lui, vers 1750, était loin d’avoir la renommée que méritait sa supériorité et qu’il conquit depuis à force de chefs-d’œuvre ; « je me rappellerai toute ma vie, continue Grimm, l’étonnement et la confusion d’un jeune nigaud débarquant d’Allemagne avec la plus haute admiration et le plus profond respect pour M. de Voltaire, en l’entendant traiter d’homme médiocre en tout par des gens qui parlaient en oracles, au milieu de Paris, où l’on devait apparemment mieux savoir ce qui en était qu’à Ratisbonne. Ce nigaud d’Allemagne resta longtemps convaincu qu’il aurait mieux fait de s’appliquer à faire des déductions de droit public, et que le sort ne l’avait jeté en France que pour lui faire connaître à quel excès effrayant il était sot et sans ressources. Il l’était sans doute beaucoup de juger, dans le pays des airs et des prétentions, des lumières des gens d’après le ton important qu’ils prennent; mais Dieu, qui ne veut pas la mort du pécheur, lui a fait la grâce de le retirer de cet état d’aveuglement et lui a appris à se connaître en sottise à prétention, et à réserver son suffrage pour le vrai mérite. M. de Voltaire quitta Paris peu de temps après l’arrivée du nigaud d’Allemagne, et ce fut l’époque de la justice que lui rendit sa patrie. »

Grimm, dans ses lettres au Mercure, cherche à faire connaître son pays natal ; il voudrait servir de truchement entre les deux nations. L’Allemagne n’a ni les grâces, ni le goût, mais elle a le génie, « le génie avec lequel tout se fait et auquel rien ne peut suppléer. » L’Allemagne n’a ni poètes, ni orateurs, mais la France n’a pas toujours eu des Bossuet et des Boileau, et l’Allemagne aura peut-être les siens quelque jour. Cette idée, ce pressentiment de l’avenir littéraire réservé à son pays hante l’esprit de Grimm. Il y revient à la fin de ses articles. « Depuis environ trente ans, écrit-il, l’Allemagne est devenue une volière de petits oiseaux qui n’attendent que la saison pour chanter. Peut-être ce temps glorieux pour les muses de ma patrie n’est-il pas éloigné. » Mémorable exemple de divination, car si Grimm avait déjà entendu parler de Klopstock et de la Messiade, Lessing, au moment où ces lignes étaient tracées, n’avait que vingt et un ans, Wieland n’en avait que dix-sept, et Goethe venait de naître.

A part cette prophétie, les lettres au Mercure ont l’intérêt d’un début et n’en ont guère d’autre. La première donne en six pages un aperçu général de la littérature allemande, et la seconde revient avec un peu plus de détails sur les périodes récentes de cette histoire. Le tout assez solide, mais sec, sans vues ni agrément. Une langue à peu près suffisante, mais gâtée par le style de l’époque : le feu sacré d’Apollon, la lyre d’Horace, la trompette de Virgile. Grimm, du reste, n’y met pas de prétention. Le français, avoue-t-il en terminant, lui est une langue trop étrangère pour qu’il essaie de citer, en les traduisant, les poètes dont il vient de vanter le mérite.

Les lettres de Grimm devaient avoir une suite, mais un autre gibier traversa la piste et fit perdre de vue à l’auteur l’espèce d’engagement qu’il avait pris. Il était, au fond, encore plus passionné de musique que de littérature. Nous l’avons vu musiquer avec Rousseau, y passer la soirée et la nuit; il composait à l’occasion. Dès son arrivée à Paris il fréquenta assidûment l’Opéra, où, avec Rousseau, Diderot, d’Holbach, d’Alembert, l’abbé de Canaye, il occupait le coin de la reine. Il avait eu l’occasion d’entendre l’opéra italien en Allemagne, et il en avait apporté un enthousiasme qui ne se refroidit jamais pour la musique de Pergolèse et le drame lyrique de Métastase.

Ce sont ses écrits sur la musique qui mirent Grimm en évidence. Une lettre sur l’opéra d’Omphale, du compositeur Destouches, commença d’attirer sur lui l’attention. On y répondit, et il y eut des réponses à cette réponse. Vint ensuite le Petit Prophète, qui fit événement. Il enflamma la guerre des deux coins ; il conféra à l’auteur la notoriété si difficile à acquérir pour un étranger ; il lui valut enfin un suffrage qui le naturalisait du coup : « De quoi s’avise donc ce Bohémien, avait dit Voltaire, d’avoir plus d’esprit que nous? » Le Petit Prophète fit la fortune de Grimm.

Le Petit Prophète a trait à la controverse soulevée par l’arrivée des Bouffes à Paris, en 1752. La Lettre sur Omphale fut antérieure de quelques mois à cet événement, mais elle était déjà un manifeste contre l’opéra français et exprimait déjà, avec l’éloge de la musique italienne, les vues particulières de notre dilettante sur le récitatif, les airs, les duos. Seulement tout cela était encore exprimé avec une certaine mesure ; le genre de la tragédie lyrique n’était pas encore proscrit ; et l’écrivain parlait de Rameau avec une admiration dont il rabattit terriblement plus tard. Pygmalion était divin, Platée sublime. On sent que cet étranger, qui vient nous donner des leçons, comprend la nécessité d’y mettre des ménagemens. Il use même de flatteries et, selon son usage, sans goût ni délicatesse. L’écrit se termine par un morceau de bravoure dans lequel, après avoir exprimé son admiration pour le vrai talent en tout genre, « comme son plus grand bien après l’amour de la vertu, » Grimm déclare qu’il a érigé en son cœur un temple aux mortels privilégiés de la nature. Suit l’énumération des divinités qui reçoivent un culte dans ce temple du mérite. Dupré, de l’Opéra, devient le dieu de la danse et a un autel « à côté de celui de l’immortel Maurice. » Mondonville est l’Orphée de la France. Après l’Opéra, tout le personnel des Français. Les écrivains, cela va sans dire, ne sont pas oubliés, et Montesquieu trouve sa place dans ce Panthéon non loin de « ce violon immortel, » M. Pagin. Divinités subalternes au reste, et qui forment la cour d’une puissance supérieure. Il y a un autel principal au milieu du temple, et sur cet autel est assis le grand Frédéric, « ayant le gouvernail de ses états dans une main et sa flûte dans l’autre. » « Le ciel, ajoute Grimm, pour le dédommager du malheur qu’il a de régner, lui a accordé le précieux privilège, dont il est digne, de répandre ses bienfaits sur les talens qu’il a le bonheur d’admirer. » Curieuse période où le jargon philosophique déguise l’adulation du solliciteur. Grimm, évidemment, avait pensé que ce coup d’encensoir lui vaudrait une gratification. Ce n’est pas la dernière fois, du reste, que nous le verrons tendre la main, et de ce côté-là. Notre Allemand restera jusqu’au bout courtisan et quémandeur. Quant au goût et au talent, on voit qu’il avait des progrès à faire, mais il les fera.

La distribution de couronnes qu’avait faite la Lettre sur Omphale provoqua des réclamations. Il parut à ce sujet un écrit anonyme, auquel Grimm répondit dans le Mercure, s’excusant et s’expliquant d’assez bonne grâce. Rousseau, lui, entra plus sérieusement en lice contre l’anonyme, saisissant, avec son ardeur et son amertume, l’occasion de vanter la musique italienne aux dépens de la française. « Une oie grasse, disait-il, ne vole pas comme une hirondelle. » Très lié encore à cette époque avec Grimm, Rousseau lui donnait des louanges qui lui firent plus tard supprimer cet écrit de la collection de ses œuvres. Il terminait par une sorte de bienvenue adressée à l’étranger et au débutant : « Continuez, disait-il à son ami, d’aimer et de cultiver des talens qui vous sont chers et dont vous faites un bon usage, mais n’oubliez pas pourtant de jeter de temps en temps sur tout cela le coup-d’œil du sage, et de rire quelquefois de tous ces jeux d’enfans. »

L’affaire des Bouffes va nous montrer Melchior et Jean-Jacques combattant de nouveau à côté l’un de l’autre et se partageant encore les rôles, le premier escarmouchant, le second écrasant tout sous le poids de son argumentation gourmée.

Un mot sur l’origine de ce débat, où Grimm, comme nous l’avons dit, gagna ses lettres de naturalisation française.

L’opéra qui se jouait à l’Académie royale de musique, — tel était dès lors le titre officiel, — ne jouissait plus que d’une faveur de convention. Tout le monde s’ennuyait, bien que tout le monde n’en fit pas l’aveu, de cette déclamation musicale consacrée par l’autorité de Lulli, et que toute la science de Rameau n’était pas parvenue à faire sortir de sa monotonie. La Lettre sur Omphale, dont nous parlions tout à l’heure, avait été un symptôme de cette lassitude, et en même temps la protestation d’un amateur qui avait entendu à l’étranger des œuvres écrites dans une inspiration différente et qui venait rabattre la vanité des Parisiens à l’endroit de leur scène lyrique. C’est sur ces entrefaites que les Bouffes ou, comme on disait alors, les Bouffons italiens, arrivèrent à Paris. Une assez pauvre troupe, à laquelle l’Opéra fit la charité de prêter ses planches, mais qui ne réussit que trop bien, puisque le succès lui devint fatal. Deux sujets firent tout de suite la fortune de la bande, un chanteur nommé Manelli et la prima donna, Mlle Tonelli. Leur médiocrité, reconnue de ceux-là mêmes qui les patronnèrent le plus chaudement, disparaissait sous le charme d’un art inconnu jusque-là. Ils chantaient avec brio et ils chantaient du Pergolèse. « Quoiqu’ils fussent détestables, a écrit Rousseau, et que l’orchestre, alors très ignorant, estropiât comme à plaisir les pièces qu’ils donnaient, elles ne laissèrent pas de faire à l’opéra français un tort qu’il n’a jamais réparé. La comparaison de ces deux musiques, entendues le même jour sur le même théâtre, déboucha les oreilles françaises ; il n’y en eut point qui pût endurer la traînerie de leur musique après l’accent vif et marqué de l’italienne ; sitôt que les Bouffons avaient fini, tout s’en allait. On fut forcé de changer l’ordre et de mettre les Bouffons à la fin. »

Telle fut l’origine de la querelle des Coins. « Tout Paris se divisa, continue Rousseau, en deux partis plus échauffés que s’il se fût agi d’une affaire d’état ou de religion. L’un, plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches et des femmes, soutenait la musique française ; l’autre, plus vif, plus fin, plus enthousiaste, était composé des vrais connaisseurs, des gens à talens, des hommes de génie. Son petit peloton se rassemblait à l’Opéra sous la loge de la reine. L’autre partie remplissait tout le reste du parterre et de la salle, mais son foyer principal était sous la loge du roi. Voilà d’où vinrent ces noms de partis, célèbres dans ces temps-là, de Coin du roi et de Coin de la reine. La dispute, en s’animant, produisit des brochures. »

Grimm a raconté la chose plus vivement. « Les brouilleries du parlement de Paris avec la cour, son exil et la grand’ chambre transférée à Pontoise, tous ces événemens n’ont été un sujet d’entretien pour Paris que pendant vingt-quatre heures, et, quoi que ce corps respectable eût fait depuis un an pour fixer les yeux du public, il n’a jamais pu obtenir la trentième partie de l’attention qu’on a donnée à la musique. Les acteurs italiens qui jouent depuis dix mois sur le théâtre de l’Opéra de Paris, et qu’on nomme ici Bouffons, ont tellement absorbé l’attention de Paris que le parlement, malgré toutes ses démarches et procédures, qui devaient lui donner de la célébrité, ne pouvait pas manquer de tomber dans un oubli entier. Un homme d’esprit a dit que l’arrivée de Manelli nous avait évité une guerre civile, parce que sans cet événement les esprits oisifs et tranquilles se seraient sans doute occupés des différends du parlement et du clergé, et que le fanatisme, qui échauffe si vivement les têtes, aurait pu avoir des suites funestes. Manelli est le nom de l’acteur qui joue dans les intermèdes. Nous nous réservons de parler un jour de cette étrange révolution des Bouffons; il y a peu d’événemens qui puissent donner une idée plus juste du caractère de la nation française. »

Le Coin de la reine a naturellement sa description dans le Petit Prophète.

« Et encore qu’il fût obscur, il était occupé par des gens lumineux. Et c’est là que s’assemblent les philosophes et les beaux esprits, et les élus de la nation jusqu’à ce jour; et les réprouvés n’y entrent point, car ils en sont exclus.

« Et l’on y dit le bien et le mal, et le mot et la chose. Et c’est là qu’on entend le mot qui désole les mauvais poètes, et la chose qui fait trembler les mauvais musiciens.

« Et l’on s’y ennuie rarement parce qu’on n’écoute guère, et l’on y parle beaucoup encore que la sentinelle dise : « Messieurs, ayez la bonté de baisser la voix ; messieurs, ayez la bonté de baisser la voix.

« Et l’on n’y fait aucun compte de ce que dit la sentinelle, car on aime mieux converser que d’entendre ce qu’ils appellent chanter. »

Il est difficile de juger les écrits d’occasion. Le meilleur s’en perd avec le sens des allusions qu’ils renferment et avec le refroidissement des passions qu’ils devaient servir. La Lettre de Rousseau sur la musique française paraît un peu pesante à distance, le Petit Prophète un peu léger. Ce dernier appartient à ce genre d’un goût médiocre, la parodie biblique, dont le sel principal consiste dans la division du discours en versets et dans des tours hébraïques de langage. Grimm en avait bien quelques modèles ; le Babouc de Voltaire n’est autre chose qu’une imitation du livre canonique de Jonas ; mais il est juste de reconnaître que Grimm a consacré le genre, qu’il l’a presque fondé par l’éclat de son succès, et qu’il a eu à son tour toute une lignée d’imitateurs. L’un des pamphlets qui furent opposés au sien, les Prophéties du grand prophète Monnet, affecte la même forme. Les querelles philosophiques et littéraires en firent usage aussi bien que la controverse musicale. L’abbé Morellet publia une Vision contre Palissot, Borde une Prédiction tirée d’un vieux manuscrit contre la Nouvelle Héloïse, un anonyme une Prophétie de l’abbé Joachim contre tous les écrivains en renom du XVIIIe siècle. Rousseau lui-même ne dédaigna pas d’employer le style prophétique dans ses misérables démêlés personnels de Motiers. Est-il nécessaire enfin de rappeler que l’exemple le plus illustre du pastiche biblique nous a été offert par les Paroles d’un croyant?

Le tour que Grimm donna à sa brochure musicale n’a donc rien, en somme, qui puisse nous surprendre. Il s’explique à la fois par le goût du temps pour la plaisanterie irréligieuse et par une inclination particulière de l’écrivain pour ce genre de burlesque. Comme il a parodié ici les prophètes, il parodiera une autre fois le langage de la chaire dans un souper de nouvel an chez d’Holbach, le credo et la liturgie dans une requête adressée à Catherine, sans compter de perpétuelles allusions et à tout propos. C’est proprement chez lui à l’état de tic. Ce que j’ai plus de peine à m’expliquer, c’est le cadre que Grimm a assigné à sa fiction. D’où vient le nom de Nepomucenus Franciscus de Paula Waldstorch? Que font ici le bourg de Bœhmischbroda dont ce fatidique personnage est originaire, la ville de Prague où il a étudié chez les jésuites, et, en général, toute cette mise en scène si précise qu’on a de la peine à n’y voir qu’un caprice? On n’y saurait supposer la trace de souvenirs personnels, puisque Grimm, ainsi qu’il l’atteste lui-même, n’avait alors jamais mis les pieds en Bohême[6]. En revanche, il avait certainement rencontré à Leipzig de ces étudians bohémiens, Prager Musikanten, qui, pendant les vacances, parcouraient l’Allemagne et gagnaient quelque argent en violonnant dans les foires, et l’on ne saurait douter que Grimm ait emprunté à cette réminiscence la donnée de son Waldstorch ; mais, quant à poursuivre plus en détail les traits de cette fantaisie, si tant est qu’elle ait été autre chose qu’un jeu d’imagination, il est clair qu’il faut aujourd’hui y renoncer. La fable qui se développe dans le cadre que je viens d’indiquer n’a rien de compliqué. L’étudiant de Prague jouait du violon dans son grenier lorsqu’une voix lui annonça qu’il allait être envoyé à un peuple frivole et présomptueux pour lui annoncer de dures vérités. Là-dessus une main le saisit par les cheveux et le transporte à Paris, dans la salle de l’Opéra. Étonné, comme il l’est, de tout ce qu’il voit et entend, il le décrit plaisamment. Le chef d’orchestre d’abord, qui frappe de son bâton comme un bûcheron de sa hache; puis les chanteurs et les chanteuses, les ballets, les divertissemens. « Et je vis qu’on nommait cela en France un opéra, dit-il, et je notai cela dans mes tablettes pour m’en souvenir. » La toile tombée, la voix ordonne à Waldstorch de se placer dans un coin, qui est le Coin de la reine, et d’écrire la révélation qu’il devra ensuite annoncer à Paris. On devine quelle est cette révélation. C’est une satire moins gaie que mordante, mais singulièrement juste dans son amertume, de la France du XVIIIe siècle. Le dieu qui parle avait élevé très haut ce pays. « Ce peuple est gentil, j’aime son esprit, qui est léger, et ses mœurs, qui sont douces, et j’en veux faire mon peuple, et il sera le premier, et il n’y aura point d’aussi joli peuple que lui. » Et, en effet, la France devient, sous Louis XIV, la patrie de tous les talens et le foyer même de la civilisation. Aujourd’hui encore, elle a des philosophes, des poètes, des artistes sans nombre, et sa réputation s’est conservée chez ses voisins, mais, au fond, cela commence à sonner creux. La France s’est livrée au mauvais goût; elle court après l’esprit, un esprit qui est faux comme les voix de son opéra; elle s’est jetée dans la frivolité et tranche journellement sur tout sans jamais réfléchir à rien. « Et j’ai caché ta honte et ta décadence à tes voisins, continue la voix, et je leur ai inspiré du respect et de l’admiration pour toi, comme si tu n’avais pas perdu le goût des grandes et belles choses ; et je les ai empêchés de te voir rampant dans la petitesse de tes idées. »

La réprimande, on le devine, devient plus dure encore quand elle arrive à la musique. Lulli, dont on a fait une idole, n’avait qu’une lueur de génie. Rameau a eu de la force, du feu, l’abondance des idées, et il aurait pu servir à préparer les voies. On a eu de même la Fel, Jélyotte, d’admirables artistes, mais qu’on a condamnés à de mauvais rôles. « Et jusqu’à ce jour, s’écrie le dieu, tu ne sais pas distinguer ce qui est beau d’avec ce qui ne l’est pas, ni ce qu’il faut approuver d’avec ce qu’il faut rejeter, et ton ignorance ne t’empêche pas de décider avec confiance dans l’aveuglement de ton imbécillité. » La France, cependant, n’est pas encore tout à fait condamnée ; un dernier miracle va être fait en sa faveur : elle va avoir les Bouffons italiens, elle entendra la musique de Pergolèse ; ce sera une révélation, le temps des signes et des miracles ; le philosophe, pour entendre ces chants merveilleux, bien qu’exécutés par une troupe de rencontre, le philosophe quittera son cabinet, le géomètre ses calculs, l’astronome son télescope, le chimiste sa cornue. Mais cela durera-t-il? Et le mauvais goût, les préjugés ne reprendront-ils pas le dessus ? Dans tous les cas ce sera le dernier avertissement, et si la nation n’y prête l’oreille, elle sera livrée à l’impénitence finale; son Opéra sera fermé ou deviendra un jeu de paume. « Et je me souviendrai, dit la voix, de toutes tes lâchetés, depuis le jour où tu sifflas le Misanthrope ; et je t’ôterai le théâtre de la Comédie-Française et je l’établirai chez les nations étrangères; et l’on admirera, sous l’astre de l’Ourse, les génies que je t’ai donnés, et toi seul tu ne les entendras plus ; et la farce deviendra ton spectacle favori et tu le trouveras délicieux ; et l’indécence et la platitude des propos ne te chagrineront plus ; et l’on outragera les mœurs chez toi impunément, car tu n’en auras plus et tu ne sentiras plus ni ce qui est bien, ni ce qui est mal; et tes philosophes ne t’éclaireront plus et je les empêcherai d’écrire. »

Le Petit Prophète, on le voit, conserve de son intérêt. La forme en a vieilli, à supposer qu’elle ait jamais été bien piquante, mais on y distingue, sur l’état des lettres et des arts au siècle passé, des vues qui étaient propres à Grimm, qui reviendront souvent dans la Correspondance, et qui pénétraient si droit dans notre caractère national qu’elles n’ont en vérité rien perdu de leur justesse. Quoi qu’il en soit et quelque sévère qu’elle fût, la satire de Grimm eut une vogue extraordinaire. Il en écrit à Gottsched après la publication. « Je n’ose presque pas vous envoyer le Petit Prophète de Bœmischbroda ; on en a fait une édition chez vous! Il est affreux que vous l’ayez reçu autrement que de ma main. Je vous l’envoie pourtant, avec une comédie de M. Rousseau dont la préface a fait beaucoup de bruit. Le Prophète a eu un succès prodigieux à Paris ; on en a fait trois éditions en moins d’un mois ; je vous envoie la véritable, faite sous les yeux de l’auteur. Pour bien entendre cette brochure, il faudrait être au fait de mille petites circonstances qu’on ne saurait expliquer aux étrangers, et qui font le sel de la plaisanterie... Je vous envoie les Trois Chapitres, suite du Petit Prophète ; vous devriez les imprimer en Saxe, de même que le Prophète, d’autant plus que cela est extrêmement rare ici. Le Devin du village est un intermède charmant dont les paroles et la musique sont de M. Rousseau. »

La comédie de Rousseau dont la préface avait fait du bruit est Narcisse, qui avait paru au commencement de l’année, et dont l’auteur avait pris occasion pour revenir sur les idées de son discours de Dijon. L’explication au sujet du Devin du village se rapporte à un passage du Petit Prophète dans lequel Grimm avait glissé un éloge de cette pièce. « Je l’ai fait faire, disait la Voix, selon mes désirs, par un homme dont je fais ce qu’il me plaît, encore qu’il regimbe contre moi, car je le gouverne malgré qu’il en ait.» Allusion à la contradiction, chez Rousseau, entre l’artiste et le philosophe qui condamnait les arts. Quant aux Trois Chapitres, c’était l’une des innombrables brochures soulevées par la querelle des Coins ; on l’attribue à Diderot, ainsi qu’une ou deux autres parmi les cinquante ou soixante écrits que fit éclore cette controverse. Ajoutons que le Petit Prophète ne fut pas seulement contrefait à Leipzig, il y fut traduit ou plutôt imité par Mme Gottsched. Tout en retenant le titre de l’original, elle en avait tourné la pointe contre une opérette allemande alors en vogue, l’ouvrage d’un certain Weisse auquel Gottsched en voulait comme à un rival dans le genre sérieux, et la Gottschedin comme au patron d’une musique frivole.

Tout l’esprit mis au service du Coin de la reine ne parvint pas à sauver les Bouffes des colères du parti national. Mondonville, qui avait un opéra à faire représenter et qui redoutait les sifflets de la cabale « ultramontaine, » parvint à nouer des intrigues à Versailles. Grimm, vingt ans après, racontait dans la Correspondance comment les choses s’étaient passées. « Le patriotisme se réveilla. Mme de Pompadour crut la musique française en danger et frémit. On résolut de faire réussir Titon et l’Aurore à quelque prix que ce fût. Toute la maison du roi fut commandée. Le jour de la première représentation, dès midi, le Coin de la reine fut occupé par MM. les gendarmes de la garde du roi ; MM. les chevaux-légers et les mousquetaires remplissaient le reste du parterre. Lorsque MM. du Coin arrivèrent pour prendre leurs places, ils ne purent en approcher et furent obligés de se disperser dans les corridors et au paradis, où, sans rien voir, ils furent témoins des applaudissemens les plus bruyans qu’on eût jamais prodigués à une première représentation. Un courrier fut dépêché à Choisy, où était le roi, pour porter la nouvelle du succès. Notre défaite fut complète; on osa bientôt aller plus loin et congédier la troupe des Bouffons, source de tant de discorde ; et cela se fit si heureusement qu’on n’a pas entendu chanter une seule fois depuis sur le théâtre du Palais-Royal, et qu’on y crie jusqu’à ce jour avec une force de poumons que le patriotisme national peut seul endurer. J’avais proposé alors humblement au Coin de signaler notre attachement pour la bonne musique à la dernière représentation des Bouffons, de louer les deux premières loges de chaque côté, de nous y rendre tous en grands manteaux de deuil, en pleureuses, en cheveux épars, en chapeaux rabattus et garnis de longs crêpes ; de garder un profond silence convenable à notre triste situation, et de nous borner à nous saluer réciproquement de la manière la plus lugubre et avec des révérences aussi allongées que nos visages. Le projet de rendre les derniers devoirs aux malheureux objets de notre passion fut rejeté, de peur que tout le convoi funèbre ne fût prié d’aller achever les obsèques à la paroisse de la Bastille. »

Le congé donné aux Italiens n’était pas fait pour calmer les ressentimens de Grimm contre la musique française. Il venait justement de commencer sa chronique manuscrite adressée à des cours étrangères, et il profitait de la liberté dont il y jouissait pour dire sans réserve sa pensée sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres. Adieu les ménagemens dont, jusque dans le Petit Prophète, il avait cru devoir envelopper ses critiques. L’opéra devient « le spectacle le plus froid, le plus puéril et le plus gothique qu’il y ait actuellement sur la terre ; et vous espérez que ces gens-là se connaissent jamais en musique ! Jamais, jamais, cela est sans ressource. » L’insipide et plat Lulli, — le révérend père Lulli, comme il est encore appelé, — est l’auteur de « cette sacrée psalmodie dont nos aïeux nous ont transmis l’habitude de nous extasier. » Grimm n’avait garde autrefois de refuser le génie à Rameau, aujourd’hui il traite ses ouvrages théoriques de radotage et ses partitions de pires que le galimatias de M. de Cahusac. Grimm réserve tous ses éloges pour les ouvrages de Duni, sans s’apercevoir du démenti qu’il donne par là à plusieurs des idées dont il s’était fait le champion, et, à ce qu’il paraît, sans comprendre lui-même toute l’étrangeté de la révolution musicale dont il était le témoin.

Les Bouffes avaient dégoûté de l’opéra, et le renvoi de la troupe étrangère ne ramena pas les amateurs à l’Académie royale de musique. On chercha, au contraire, à se dédommager du départ des Italiens en imitant le genre qu’ils avaient fait connaître. On s’y prit de deux manières à la fois. D’abord en adoptant l’intermède, c’est-à-dire la pièce bouffe où tout se chantait. On en avait déjà un exemple dans le Devin du village; la traduction de la Serva padrona de Pergolèse fut un autre pas dans la même voie : « Tout Paris, selon Grimm, y courut avec une espèce d’enthousiasme. » Mais ce qui remplaça véritablement pour les Parisiens le spectacle dont ils avaient été privés par ordre supérieur, ce fut l’opéra comique. On désignait par ce nom la comédie à ariettes, la pièce en prose entremêlée de chants, un genre de représentations qui ne se donnait qu’aux époques des foires, à la Saint-Germain et à la Saint-Laurent, et sans qu’un local permanent y fût affecté. De là le nom de théâtre de la Foire que conserva longtemps l’Opéra-Comique. Le grand Opéra, qui avait le privilège de la musique et de la danse, vendait aux entrepreneurs du spectacle de la Foire l’autorisation de faire chanter et sauter ses acteurs. Telles sont les conditions dans lesquelles fut donnée, en 1757, une pièce qui, je le répète, fit une révolution. Le Peintre amoureux de son modèle était de Duni, un Napolitain établi à Paris depuis quelques années et qui mettait de la musique italienne sur des paroles françaises. En vain Grimm avait-il protesté jadis, au nom des principes, contre le passage du dialogue au chant et du chant au dialogue ; le bon goût, d’après lui, aurait exigé une déclamation intermédiaire entre le chant et la parole, en d’autres termes un récitatif. Il n’en fut pas moins charmé par le caractère de la musique qu’il entendait et finit par admirer franchement le genre qui venait de prendre fortuitement naissance. Sedaine, dont Grimm appréciait le talent autant qu’il dédaignait celui de Favart, fut pour quelque chose dans cette espèce de conversion ; mais les vrais séducteurs furent Philidor et Grétry. Duni, le fondateur du genre, continue de charmer le critique ; il est Italien, cela lui suffit. Pour Monsigny, il reste constamment assez froid, ne lui accorde que de « maigres talens. » C’est aussi par la froideur qu’il commence avec Philidor; peu à peu, cependant, la glace se fond, et notre mélomane prend une assez vive inclination pour ce musicien qui a su se mettre à l’école de l’Italie. Il est amusant de suivre la progression de l’éloge, non-seulement d’un opéra à l’autre, mais au sujet de la même pièce. « Il y a dans la musique de très belles choses, » tel est, au début, le jugement sur Tom Jones. L’ouvrage est repris l’année suivante, et Grimm se plaît à y reconnaître le nerf et la chaleur. Encore deux ans, et Tom Jones devient « le plus bel ouvrage qui soit au théâtre. » Quant à Grétry, l’écrivain fut gagné du premier coup. Il faut lire son compte-rendu de ce Huron, qui révéla le talent du nouveau-venu et, du jour au lendemain, lui conféra la célébrité. « Ce M. Grétry est un jeune homme qui fait ici son coup d’essai, mais ce coup d’essai est le chef-d’œuvre d’un maître et élève l’auteur sans contradiction au premier rang. Il n’y a dans toute la France que Philidor qui puisse se mesurer avec celui-là, et espérer de conserver sa réputation et sa place... Grétry entraîne d’une manière plus douce, plus séduisante, plus voluptueuse; sans manquer de force lorsqu’il le faut, il vous ôte par le charme de son style la volonté de lui résister. Du côté du métier, il est savant et profond, mais jamais aux dépens du goût. La pureté de son style enchante : le plus grand agrément est toujours à côté du plus grand savoir. Depuis le grand tragique jusqu’au comique, depuis le gracieux jusqu’aux finesses d’une déclamation tranquille et sans passion, on trouve dans son opéra des modèles de tous les caractères. Cet ouvrage a réveillé en moi la fureur de la musique, à laquelle mes occupations m’empêchent de me livrer, et que j’ai tant de peine à dompter malgré toute l’assistance que je reçois de la part des compositeurs français. M. Grétry est de Liège; il est jeune, il a l’air pâle, blême, souffrant, tourmenté, tous les symptômes de génie. Qu’il tâche de vivre, s’il est possible<ref> Grétry répondit à ce vœu; il ne mourut que quarante-cinq ans plus tard. </<ref> ! Il a passé dix ans de sa vie à Naples, et quand on entend son harmonie et son faire on n’en peut douter. Il a passé quelque temps à Genève et puis il est venu à Paris. J’ai quelque regret de le voir abandonner une langue divine pour une langue si ingrate en musique, mais si c’est là son arrêt de condamnation, qu’il s’y soumette et qu’il nous enchante! »

L’enthousiasme de Grimm pour Grétry ne souffrit point de refroidissement. « Cela est à tourner la tête, » dit-il du Tableau parlant. Il en vint à appeler l’auteur le Pergolèse de la France. L’amitié n’était pas étrangère à cette admiration ; une anecdote, rapportée dans la Correspondance, nous fait voir l’intimité qui s’était établie entre le compositeur et le critique. « Grétry, raconte celui-ci, voulant savoir mon opinion sur son travail, me pria, l’été dernier, d’entendre les principaux airs de Zémire et Azor. Le jour fut pris ; il se mit à son clavecin, et chanta sans voix, en maître de chapelle, c’est-à-dire comme un ange. Il s’aperçut aisément du plaisir que me faisaient la plupart de ces morceaux. A l’air du tableau magique, je dis comme aux précédens : Cela est charmant, mais je le dis d’un ton très différent, plutôt de politesse que de sentiment. J’attribuai d’abord à quelque distraction de ma part le peu d’effet que m’avait fait ce morceau; mais réfléchissant ensuite le soir, chez moi, sur ce phénomène, je crus en avoir découvert la cause, et comme le succès de cet air me paraissait de la plus grande importance pour le succès de la pièce, j’allai voir l’auteur le lendemain matin pour lui faire part de mes réflexions. Grétry me laisse dire et me répond : « Je me suis bien aperçu hier que mon trio ne vous plaisait pas, que vous ne l’aviez loué que par politesse; cela m’a tracassé toute la nuit et j’ai employé la matinée à le refaire. » En même temps il se mit à son clavecin et me chanta le morceau composé un moment auparavant ; il avait choisi mon ton et fait usage de toutes mes observations avant de les avoir entendues. Je l’embrassai et lui dis en sortant : « Je vois bien qu’avec vous les conseillers se lèvent trop tard ; ne touchez plus à ce diamant, il fera la fortune de votre ouvrage. » C’est le morceau du tableau magique, qui a eu un si grand succès ; il est fait avec rien. »

Un écrivain qui a publié un examen approfondi des opinions musicales de Grimm lui reproche-avec raison d’être capricieux, passionné et inégal[7]. Il a rencontré moins juste lorsqu’il avance que Grimm, ennemi juré de la tragédie lyrique, hésita devant la rénovation de ce genre par Gluck, et ne l’accepta cordialement que lorsqu’il se présenta sous les auspices d’un Italien, Piccinni. M. Carlez a été conduit à ces assertions par une confusion semblable à celle qui avait déjà égaré Sainte-Beuve et qui ne sera plus possible désormais grâce à la nouvelle édition de la Correspondance. La querelle des gluckistes et des piccinnistes est postérieure à l’époque où Grimm avait passé la besogne à Meister. Le premier opéra de Gluck qui ait été joué à Paris, l’Iphigénie, fut donné en avril 1773, lorsque Grimm était en route pour la Russie. Le nom du compositeur allemand ne se rencontre que deux fois sous sa plume: l’une à l’occasion d’Orphée, dont il a vu la partition et qui lui « a paru à peu près barbare; » la seconde fois, au sujet d’un opéra comique français arrangé pour le théâtre de Vienne, et mis en musique par Gluck, mais que Grimm ne connaissait que par ouï-dire. Piccinni se trouve également en dehors de la période de la Correspondance qui nous intéresse. Son Roland est de 1788. Grimm, lorsqu’il occupait encore « la chaise de paille, » n’avait entendu de lui qu’une adaptation de la Buona Figliola. Arrangée comme elle l’avait été pour la Comédie Italienne, cette pièce avait laissé notre dilettante partagé entre le ravissement où le jetait « une musique divine, » et la colère que lui inspirait la parodie du texte italien en paroles françaises. « J’ai été au supplice, écrit-il, pendant tout le temps de la représentation, et cependant je me suis rendu coupable du péché irrémissible contre le Saint-Esprit en applaudissant contre ma conscience de toutes mes forces, afin qu’il ne fût pas dit, à notre honte éternelle, qu’un chef-d’œuvre admiré sur tous les théâtres de l’Europe ait été sifflé par les sourds de Paris. »

Les relations de Grimm avec la famille Mozart trouvent naturellement leur place ici. C’est vers la fin de 1763 que le père arriva à Paris pour tirer parti des talens précoces de ses enfans. Grimm les entendit et fut dans l’enthousiasme. Il a raconté, dans la Correspondance, les merveilles dont il fut témoin. « Les vrais prodiges sont assez rares pour qu’on en parle quand on a occasion d’en voir un. Un maître de chapelle de Salzbourg, nommé Mozart, vient d’arriver ici avec deux enfans de la plus jolie figure du monde. Sa fille, âgée de onze ans, touche le clavecin de la manière la plus brillante ; elle exécute les plus grandes pièces et les plus difficiles avec une précision à étonner. Son frère, qui aura sept ans au mois de février prochain, est un phénomène si extraordinaire qu’on a de la peine à croire ce qu’on voit de ses yeux et ce qu’on entend de ses oreilles. C’est peu pour cet enfant d’exécuter avec la plus grande précision les morceaux les plus difficiles, et cela avec des mains qui peuvent à peine atteindre la sixte ; ce qui est incroyable, c’est de le voir jouer de tête pendant une heure de suite, et là s’abandonner à l’inspiration de son génie, et à une foule d’idées ravissantes qu’il sait encore se faire succéder les unes aux autres avec goût et sans confusion. Le maître de chapelle le plus consommé ne saurait être plus profond que lui dans la science de l’harmonie et des modulations qu’il sait conduire par les routes les moins connues, mais toujours exactes. Il a un si grand usage du clavier qu’on le lui dérobe par une serviette qu’on étend dessus, et il joue sur la serviette avec la même vitesse et la même précision. C’est peu pour lui de déchiffrer tout ce qu’on lui présente ; il écrit et compose avec une facilité merveilleuse, sans avoir besoin d’approcher du clavecin et de chercher ses accords. Je lui ai écrit de ma main un menuet, et l’ai prié de me mettre la basse dessous; l’enfant a pris la plume et, sans approcher du clavecin, a mis la basse à mon menuet. Vous jugez bien qu’il ne lui coûte rien de transposer et de jouer l’air qu’on lui présente dans le ton qu’on exige ; mais voici ce que j’ai encore vu et qui n’est pas moins incompréhensible. Une femme lui demanda l’autre jour s’il accompagnerait bien, d’oreille et sans la voir, une cavatine italienne qu’elle savait par cœur. Elle se mit à chanter ; l’enfant essaya une basse qui ne fut pas absolument exacte parce qu’il est impossible de préparer d’avance l’accompagnement d’un chant qu’on ne connaît pas, mais, l’air fini, il pria la dame de recommencer et, à cette reprise, il joua non seulement, de la main droite, tout le chant de l’air, mais il mit de l’autre la basse sans embarras ; après quoi il pria dix fois de suite de recommencer, et à chaque reprise il changea le caractère de son accompagnement ; il l’aurait fait répéter vingt fois si on ne l’avait fait cesser. Je ne désespère pas que cet enfant me fasse tourner la tête si je l’entends encore souvent ; il me fait concevoir qu’il est difficile de se garantir de la folie en voyant des prodiges. »

Deux ans plus tard, après avoir conduit ses enfans en Angleterre et en Hollande, le maître de chapelle repassa par Paris. Grimm raconte de nouveau, à cette occasion, l’effet que produisit le jeune virtuose, et d’une manière qui fait, de cette page comme de la précédente, l’une des pièces les plus intéressantes de la biographie du Mozart. « Mlle Mozart, âgée maintenant de treize ans, d’ailleurs fort embellie, a la plus belle et la plus brillante exécution sur le clavecin. Il n’y a que son frère qui puisse lui enlever les suffrages. Cet enfant merveilleux a actuellement neuf ans. Il n’a presque pas grandi, mais il a fait des progrès prodigieux dans la musique. Il était déjà compositeur et auteur de sonates il y a deux ans ; il en a fait graver six depuis à Londres, en a publié six autres en Hollande, et a composé des symphonies à grand orchestre qui ont été exécutées et généralement applaudies ici. Je ne désespère pas qu’avant d’avoir douze ans il n’ait déjà fait jouer un opéra sur quelque théâtre d’Italie. Ce qu’il y a de plus incompréhensible, c’est cette profonde science de l’harmonie et de ses passages les plus cachés qu’il possède au suprême degré, et qui a fait dire au prince héréditaire de Brunswick, juge très compétent en cette matière comme en beaucoup d’autres, que bien des maîtres de chapelle mouraient sans savoir ce que cet enfant sait à neuf ans... A Londres, Bach le prenait entre ses genoux, et ils jouaient ainsi de tête alternativement, sur le même clavecin, deux heures de suite, en présence du roi et de la reine. Ici il a subi la même épreuve avec M. Raupach, habile musicien qui a été longtemps à Pétersbourg et qui improvise avec une grande supériorité. On pourrait s’entretenir longtemps de ce phénomène singulier. C’est d’ailleurs une des plus aimables créatures qu’on puisse voir, mettant à tout ce qu’il dit et ce qu’il fait de l’esprit et de l’âme avec la grâce et la gentillesse de son âge. Il rassure même par sa gaieté contre la crainte qu’on a qu’un fruit si précoce ne tombe avant sa maturité. »

Ce que Grimm ne dit pas, c’est qu’il était devenu le protecteur le plus actif de la famille Mozart à Paris. Il répandait partout la réputation de ces enfans merveilleux, les introduisait dans les salons, écrivait des dédicaces pour les sonates de Wolfgang, donnait des cadeaux au départ. Le père, dans ses lettres de Paris, par le de notre chroniqueur comme de celui auquel il doit son succès. « Ce M. Grimm, mon grand ami, à qui je dois tout ici, est secrétaire du duc d’Orléans; c’est un homme instruit et d’une grande bonté. Toutes mes autres lettres ne m’auraient servi de rien; M. Grimm seul, pour qui j’en avais une d’un négociant de Francfort, a tout fait. C’est lui qui nous a introduits à la cour, c’est lui qui a pris les soins nécessaires pour notre premier concert. A lui seul il m’a payé quatre-vingts louis d’or, c’est-à-dire qu’il a placé trois cent vingts billets ; il a par-dessus le marché payé l’éclairage, et il y avait plus de soixante bougies ; c’est lui qui nous a obtenu l’autorisation pour notre concert, et qui s’occupera du second, pour lequel cent billets déjà sont placés. Voilà ce que peut un homme qui a du sens et un bon cœur! Il est de Ratisbonne, mais il y a déjà plus de quinze ans qu’il est à Paris, et il sait tout mettre en train et faire réussir les choses à son gré. »

Bon sens, bon cœur et savoir-faire, — c’est là un témoignage à recueillir.

Wolfgang revint à Paris une troisième fois, en 1778. Il avait alors vingt-deux ans et était accompagné de sa mère. Il retrouva son ancien protecteur ; son couvert était toujours mis chez Mme d’Epinay. Les deux Allemands s’accordaient, d’ailleurs, dans leurs antipathies ; ils daubaient à l’envi sur la musique française. Se plaignant des jalousies auxquelles il était exposé : « Si c’était ici, écrit Mozart, un endroit où les gens eussent de l’oreille, du cœur pour sentir, quelque intelligence de la musique et du goût, je rirais volontiers de toutes ces misères, mais je suis, en ce qui concerne la musique, parmi des bestiaux et des brutes. Et comment en pourrait-il être autrement? Ils sont de même dans toutes leurs actions et toutes leurs passions. Non, il n’y a pas une ville au monde comme Paris! » On croit assister à l’une des sorties de Grimm : « Si seulement cette maudite langue française n’était pas aussi infâme pour la musique ! C’est une misère ! L’allemand est divin en comparaison. Et les chanteurs donc, et les cantatrices! On ne devrait pas les nommer ainsi, car elles ne chantent pas, elles crient, elles hurlent, à pleine gorge, du nez et du gosier. »

Mozart eut la douleur de perdre sa mère pendant ce séjour à Paris. Il fut aussitôt recueilli par le « grand ami. » — « Je vous écris, dit-il à son père, dans la maison de Mme d’Epinay et de M. le baron de Grimm, où je loge actuellement; j’ai une gentille petite chambre avec une vue fort agréable, et j’y suis aussi content que le permet mon état. »

Grimm continua longtemps à trouver sa plus chère distraction dans la musique, et, tant qu’il vécut parmi nous, à maudire des païens qui n’avaient jamais su, disait-il, et ne sauraient jamais ce que c’est que le don céleste accordé à toute la terre, hors la France, pour charmer les maux de la vie. Puis l’âge arriva et lui enleva jusqu’à l’usage de son piano ; il se plaignait à Catherine que ses doigts crochus ne lui permissent plus de prendre un accord sur le clavier. L’extrême vieillesse, enfin, qui éteint tout, éteignit sans doute jusqu’à cette passion qu’il avait appelée lui-même une frénésie, mais ce ne fut à coup sûr que lorsqu’il était déjà mort à tout autre sentiment.


EDMOND SCHERER.

  1. Une indication du manuscrit de Gotha paraît attribuer l’article dont il s’agit à Meister, mais Meister déclare lui-même qu’il arrangeait à sa façon les pages que lui fournissait Mme d’Épinay, et telle a été vraisemblablement ici la part des deux écrivains.
  2. Nichts macht itz mehr satt, und ich verschlinge es doch.
  3. Proprement Friesen, mais Besenval, Marmontel et Grimm lui-même, dans ses lettres à Gottsched, écrivent constamment Frise.
  4. Lire l’entretien de Grimm avec Diderot au sujet de Mme d’Épinay, dans les Mémoires de celle-ci, édition Boiteau, t. II, p. 103 et suiv. Après quoi, et si l’on ne veut être dupe ni des uns ni des autres, il conviendra de se rappeler que les Mémoires sont une réponse aux Confessions, et que Grimm lisait nécessairement par-dessus l’épaule de son amie alors qu’elle rédigeait leur commune apologie. J’estime pourtant que, même la part faite aux besoins de la réfutation, la vraisemblance, sur la passion de Grimm pour la Fel, n’est pas du côté de la version de Rousseau.
  5. C’est dans sa biographie de Lessing que M. Danzel hasarde cette conjecture. La revue de Mylius portait un titre que je ne m’aventurerai pas à traduire : Beiträge zur Historié und Aufnahme des Theaters. Elle prit fin après quatre numéros en 1750.
  6. Correspondance littéraire, t. VIII, p. 354.
  7. Jules Carlez, Grimm et la Musique de son temps. Caen, 1872.