Mercédès de Castille/Chapitre 21

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 18p. 315-336).


CHAPITRE XXI.


Dis-moi quelle est cette mer, quel est ce rivage ? Est-ce le golfe et le rocher de Salamine ?
Lord Byron.



Nos aventuriers avaient déjà passé vingt-trois jours hors de vue de la terre, et, sauf quelques changements de vent peu importants, et un jour ou deux de calme, ils avaient constamment fait route vers l’ouest, avec une variation au sud qui avait augmenté successivement jusqu’au-delà de 12 degrés, quoique ce dernier fait leur fût inconnu. Leurs espérances avaient été si souvent trompées, qu’une sorte d’humeur sombre commençait à régner parmi les matelots, et elle ne se dissipait que momentanément, c’est-à-dire lorsque des nuages produisant une illusion passagère faisaient pousser de nouveau le cri : — Terre ! terre ! — Cependant ils étaient dans cet état de fermentation qui admet tout changement subit ; et comme la mer continuait à être aussi tranquille qu’une rivière, l’air balsamique et le temps superbe, ils ne se laissaient pas aller au désespoir. Sancho raisonnait à sa manière avec ses compagnons, et, suivant sa coutume, opposait à l’ignorance et à la folie un ton dogmatique et une effronterie imperturbable ; tandis que, de son côté, Luis exerçait une heureuse influence sur l’esprit des officiers par sa confiance et sa gaieté. Colomb conservait son air de dignité calme et réservée, comptant sur l’exactitude de ses théories, et persistant dans la ferme résolution d’arriver à son but. Le vent continuait à être favorable, et pendant le jour et la nuit du 2 octobre, ses bâtiments avancèrent de plus de cent milles sur cette mer inconnues et mystérieuse. Les herbes marines dérivaient alors à l’ouest, ce qui était un grand changement, les courants jusqu’alors les ayant portés dans une direction opposée. La journée du 3 fut plus favorable encore, la distance qu’on parcourut étant de quarante-sept lieue. L’amiral commença alors à croire qu’il était au-delà des îles marquées sur sa carte ; mais, avec la ferme résolution d’un homme soutenu par la grandeur de ses projets, il se décida à continuer de gouverner à l’ouest, pour arriver directement sur les côtes des Indes. Le 4 fut encore plus propice, la petite flotte, sans dévier un instant de sa route, ayant fait cent quatre-vingt-neuf milles, ce qui était la plus grande distance qu’elle eût parcourue en une journée, distance formidable pour des hommes qui commençaient à compter avec inquiétude les jours et les heures, et que Colomb réduisit pour tout l’équipage à cent trente-huit milles.

La journée du vendredi, 5 octobre, commença sous de plus heureux auspices. La mer était calme, et Colomb vit glisser sur l’eau sa caravelle à raison d’environ huit milles par heure : vitesse qu’il n’avait jamais dépassée, et qui lui aurait fait faire encore plus de chemin que la veille, si le vent n’eût tombé pendant la nuit. Quoi qu’il en soit, cinquante-sept lieues de plus furent ajoutées entre l’île de Fer et les trois bâtiments, distance qui fut réduite à quarante-cinq pour l’équipage. Le lendemain n’amena aucun changement important ; la Providence paraissait leur accorder un degré de vélocité qui devait amener la solution du grand problème que Colomb avait si longtemps discuté avec les savants. Il faisait déjà nuit quand la Pinta s’avança assez près de la Santa-Maria pour qu’on pût se parler sans porte-voix.

— Le señor don Christophe est-il à son poste suivant sa coutume ? demanda Pinzon du ton d’un homme qui a quelque chose qui lui pèse sur l’esprit ; je vois du monde sur la dunette, mais je ne puis distinguer si Son Excellence s’y trouve.

— Que désirez-vous, Martin Alonzo ? répondit l’amiral ; je suis ici, attendant la vue des côtes de Cipango ou du Cathay, — n’importe lesquelles, — selon qu’il plaira à Dieu, dans sa bonté, de nous montrer d’abord les unes ou les autres.

— Je vois tant de motifs, noble amiral, pour changer notre route et la diriger plus au sud, que je n’ai pu résister au désir de venir vous en parler. La plupart des dernières découvertes ont été faites dans des latitudes méridionales, et nous devrions certainement gouverner plus au sud.

— Quand nous avons fait route dans cette direction, y avons-nous nous gagné quelque chose ? Votre cœur semble aspirer après un climat plus méridional, mon digne ami, tandis que, suivant moi ; nous sommes en ce moment dans un paradis de parfums, auquel la terre seule pourrait être préférable. Il est possible que nous ayons des îles au sud, et même au nord ; mais nous devons avoir un continent à l’ouest. Pourquoi abandonner le certain pour l’incertain, et renoncer à une grande découverte dans l’espoir d’en faire une moins importante ? Pourquoi préférer à Cipango ou au Cathay quelque île fort agréable sans doute, et produisant toutes les épices, mais sans nom célèbre, et dont la découverte ne peut être aussi glorieuse que celle des côtes orientales de l’Asie ?

— Je voudrais pourtant, Señor, pouvoir vous décider à gouverner plus au sud.

— Allons, allons, Martin Alonzo, oubliez ce désir. Mon cœur est à l’ouest, et ma raison m’apprend qu’il faut l’y suivre. D’abord écoutez mes ordres, et ensuite cherchez la Niña, afin que votre frère, le digne Vincent Yañez, puisse aussi les exécuter. Si nous venions à nous séparer pendant la nuit, votre devoir à tous deux sera de gouverner à l’ouest et de chercher à nous retrouver ; car il serait désagréable et inutile pour chacun de nous d’errer isolément sur cet océan inconnu.

Quoique évidemment très-mécontent, Pinzon fut obligé d’obéir, et après une courte mais vive altercation avec l’amiral, il s’éloigna pour porter cet ordre à la felouque.

— Martin Alonzo commence à chanceler, dit Colomb à Luis. C’est un marin hardi et très-habile, mais la constance dans ses projets n’est pas son plus grand mérite. Il faut que la main ferme de l’autorité l’empêche de céder à cette faiblesse. — Le Cathay ! — Le Cathay est le but de mon voyage.

Après minuit, le vent augmenta, et, pendant deux heures, les caravelles glissèrent sur la surface unie de l’Océan avec la plus grande vélocité, c’est-à-dire, à raison de neuf milles par heure. Peu d’individus quittaient alors leurs vêtements, à moins que ce ne fût pour en changer, et Colomb passa la nuit sur la dunette, étendu sur une vieille voile. Luis en fit autant, et tous deux étaient déjà debout quand l’aurore commença à poindre. L’idée générale paraissait être que la terre était voisine, et qu’on était sur le point de faire une grande découverte. Une pension viagère de dix mille maravédis avait été promise par les souverains à celui qui découvrirait la terre le premier, et tous les yeux étaient aux aguets, quand l’occasion le permettait, afin de remporter ce prix.

Lorsque la lumière commença à se répandre sur l’océan, vers l’horizon occidental, chacun crut voir une apparence de terre, et l’on s’empressa de déployer toutes les voiles à bord des trois bâtiments, chacun d’eux désirant précéder les autres, afin que son équipage eût plus de chance d’obtenir la récompense promise. À cet égard, l’avantage et le désavantage étaient singulièrement partagés entre les trois compétiteurs. La Niña avait le plus de vélocité quand le vent était léger et la mer calme, mais aussi il était le plus petit ; la Pinta, qui venait ensuite quant à ses dimensions, l’emportait sur les deux autres lorsque le vent fraîchissait ; et la Santa-Maria, le moins bon voilier de l’escadre, avait les mâts les plus hauts, et par conséquent l’horizon le plus étendu.

— Il règne ce matin un hou esprit dans équipage, don Christophe, dit Luis, debout à côté de l’amiral, et attendant avec lui l’arrivée du grand jour, et nous pouvons espérer de découvrir la terre, si cela dépend du pouvoir des yeux. La distance parcourue hier a éveillé toutes les espérances, et il faut que nous découvrions la terre, dussions-nous la faire sortir du fond de l’Océan.

— Voilà Pépé, l’époux soumis de Monica, perché sur notre plus haute vergue, les yeux braqués vers l’occident, dans l’espoir de gagner la pension royale, dit Colomb en souriant. Une pension de dix mille maravédis serait quelque consolation pour la mère désolée et l’enfant abandonné.

— Martin Alonzo y va d’aussi bon jeu, Señor : voyez comme la Pinta fait force de voiles ! Mais Vincent Yañez à l’avance sur lui, et il est déterminé à être le premier à saluer le Grand-Khan, sans respect pour les droits de son frère aîné.

— Señor ! — Señores ! s’écria Sancho, assis sur une vergue aussi tranquillement qu’une dame de nos jours étendue sur une ottomane, la felouque fait un signal !

— Cela est vrai, dit Colomb ; Vincent Yañez vient d’arborer le pavillon de la Reine, et le coup de canon qu’il vient de tirer nous annonce quelque grand événement.

Comme ces deux signaux étaient ceux qui avaient été ordonnés dans le cas où l’un des bâtiments découvrirait la terre avant les autres, on ne douta guère que la felouque n’eût enfin réellement annoncé le succès définitif de l’expédition ; cependant le souvenir du cruel désappointement récemment éprouvé tint toutes les lèvres fermées jusqu’à ce que la vérité fût bien prouvée, quoique chacun adressât tout bas des remerciements au ciel. Toutefois on établit jusqu’à la dernière voile à bord de la Santa-Maria, et les bâtiments semblèrent redoubler de vitesse en avançant vers l’ouest, comme des oiseaux dont les ailes fatiguées par un vol prolongé font de nouveaux efforts quand ils voient dans le lointain des arbres sur les branches desquelles ils pourront se reposer.

Les heures se succédèrent pourtant sans apporter la confirmation de cette heureuse nouvelle. Il est vrai que, pendant toute la matinée, l’horizon à l’ouest fut chargé de nuages qui trompèrent plus d’une fois les meilleurs yeux ; mais quand le jour fut plus avancé, et après avoir fait plus de cinquante milles, il devint impossible de ne pas attribuer les espérances du matin à quelque nouvelle illusion d’optique. Le découragement qui succéda à cette nouvelle déception fut plus amer que pour aucune de celles qu’on avait déjà éprouvées, et des murmures non équivoques, murmures qu’on ne cherchait pas à cacher, s’élevèrent de toutes parts. On disait hautement qu’une influence maligne poussait l’expédition en avant pour conduire les bâtiments à leur perte au milieu d’un océan inconnu.

On a dit qu’en ce moment Colomb fut forcé de transiger avec ses équipages, et de promettre que si l’on ne découvrait pas la terre au bout d’un certain nombre de jours, il renoncerait à son entreprise ; mais c’est à tort qu’on a prêté cette faiblesse au grand navigateur : — à l’instant où bien des gens le croyaient à l’extrémité la plus reculée de la terre, il sut conserver le plein exercice de son autorité, persister dans ses desseins, et user de son pouvoir, avec autant de calme et de fermeté qu’il l’aurait fait dans une rivière d’Espagne. Cependant la prudence et la politique lui suggérèrent enfin un changement de marche, qu’il ne fut ni assez fier ni assez obstiné pour rejeter, mais qui fut l’effet de sa propre volonté.

— D’après mes calculs secrets, Luis, nous sommes en ce moment à mille bonnes lieues de l’île de Fer, dit-il à son jeune compagnon, dans une conférence particulière qu’ils eurent après la chute du jour ; et c’est réellement le moment de nous attendre à voir les côtes de l’Asie. Jusqu’ici, je ne pouvais espérer de rencontrer que des îles, et je ne m’attendais même guère à en voir, quoique Martin Alonzo et les pilotes en aient eu de si fortes espérances ; mais les troupes nombreuses d’oiseaux que nous avons vues aujourd’hui semblent nous inviter à suivre leur vol, qui sans doute doit avoir la terre pour but. Je changerai de route en mettant le cap plus au sud, quoique pas autant que Pinzon le voudrait, le Cathay étant toujours devant mes yeux.

Colomb donna les ordres nécessaires ; les deux autres bâtiments s’approchèrent à portée d’être hélés par la Santa-Maria, et leurs commandants reçurent ordre de gouverner à l’ouest-sud-ouest. La raison qu’il donna de ce changement, fut le grand nombre d’oiseaux qu’on avait vus voler dans cette direction. L’intention de l’amiral était de suivre cette route pendant deux jours. — Cependant la terre ne se montra pas dans le cours de la matinée ; mais comme le vent était léger, et qu’on n’avait fait que cinq lieues depuis le changement de route, ce désappointement causa moins de découragement que de coutume. En dépit de leurs doutes et de leurs craintes, tous ceux qui étaient à bord des bâtiments jouissaient de la fraîcheur balsamique de l’atmosphère, l’air paraissant parfumé à un tel point que c’était plaisir de le respirer. On rencontrait une plus grande quantité d’herbes marines, et la plupart semblaient aussi fraîches que si elles n’eussent été détachées de leur rocher natal que depuis un ou deux jours. Des oiseaux qui appartenaient évidemment à la terre se montrèrent aussi, et l’on en prit même un. Les canards étaient en grand nombre, et l’on vit encore un pélican.

Ainsi se passa la journée du 8 octobre, nos aventuriers ne perdant pas encore espoir, quoique les bâtiments n’eussent avancé que d’environ quarante milles pendant ces vingt-quatre heures. Le jour suivant n’amena d’autre nouveauté qu’un changement de vent, qui obligea l’amiral à gouverner à l’ouest-quart-nord-ouest pendant quelques heures. Cette nécessité le contraria un peu, car il désirait avancer directement vers l’ouest, ou du moins ouest-quart-sud-ouest ; mais elle rassura une partie de ses matelots, qui s’effrayaient de voir le vent souffler toujours du même côté. Si la déviation eût continué, c’eût été, dans le fait, gouverner dans la direction que l’amiral désirait suivre ; mais on se trouvait alors sous des degrés de longitude et de latitude où l’aiguille reprenait sa propriété et sa direction ordinaire. Dans le cours de la nuit, les vents alisés reprirent aussi leur influence, et de bonne heure, dans la matinée du 10, les bâtiments avançaient à l’ouest-sud-ouest, d’après la boussole, ce qui était réellement, on à très-peu de chose près, la véritable route.

Tel était l’état des choses quand le soleil se leva le 10 octobre 1492. Le vent avait fraîchi, et les bâtiments avançaient à raison de cinq à neuf nœuds par heure. Les signes du voisinage de la terre étaient devenus si fréquents, qu’à chaque lieue parcourue les matelots croyaient qu’ils allaient la découvrir ; et à bord des trois bâtiments, presque tous les yeux étaient sans cesse tournés vers l’horizon occidental, chacun désirant être le premier à en faire la joyeuse annonce. Le cri — Terre ! terre ! — serait fait entendre si souvent depuis plusieurs jours, que Colomb avait fait proclamer que celui qui le pousserait encore sans motif perdrait ses droits à la récompense, quand même il lui arriverait de la mériter ensuite. Cet avis inspira plus de circonspection, et, pendant les journées des 8, 9 et 10 octobre, pas une bouche n’osa s’ouvrir pour donner des espérances incertaines. Mais comme ils avaient parcouru dans la journée du 10 une distance plus considérable que pendant les deux jours précédents, l’horizon occidental fut surveillé dans la soirée avec une attention qu’on n’avait encore accordée à aucun coucher du soleil. C’était le moment le plus favorable pour cet examen, le grand astre prêt à disparaître illuminant alors toute l’étendue des eaux de ce côté, de manière à en dévoiler aux yeux tous les secrets.

— N’est-ce pas une élévation de terre, qu’on voit là-bas ? demanda Pépé à Sancho à voix basse, tandis qu’ils étaient assis sur une vergue, regardant le haut du disque du soleil, semblable à une étoile brillante, qui allait descendre sous l’horizon ; ou est-ce encore un de ces maudits nuages qui nous ont si souvent trompés ?

— Ce n’est ni l’un ni l’autre, Pépé, répondit Sancho qui avait plus de sang-froid et d’expérience. C’est une lame d’eau qui est agitée à l’horizon. As-tu jamais vu un calme assez profond pour que l’eau restât en cercle à l’horizon ? Non, non, il n’y a pas de terre à voir ce soir au couchant. L’Océan, de ce côté, présente le même aspect que si nous étions sur la rive occidentale de l’île de Fer, regardant la vaste étendue de l’Océan Atlantique. Notre noble amiral peut avoir pour lui la vérité, Pépé ; mais jusqu’à présent, il n’en a d’autres preuves que celles qu’on peut trouver dans ses raisonnements.

— Prends-tu donc aussi parti contre lui, Sancho ? Diras-tu que c’est un fou qui veut conduire les autres à leur perte, et aller lui-même à la sienne, pour le plaisir de mourir amiral de fait, et vice-roi en imagination ?

— Je ne prends point parti contre un homme dont les doublons prennent parti pour moi, Pépé ; ce serait chercher querelle au meilleur ami que le riche et le pauvre puissent avoir, et ce meilleur ami c’est l’or. Don Christophe est sans aucun doute très-savant ; et il y a une chose qu’il a prouvée à ma satisfaction, quand même ni lui ni aucun de nous ne verrait jamais un seul des joyaux du Cathay, ou n’arracherait un poil de la barbe du Grand-Khan, — c’est que cette terre est ronde. En effet, si elle était plate, toute cette eau ne serait pas placée à son extrémité, puisqu’il est clair qu’elle s’éboulerait, à moins qu’il n’y ait de la terre pour la retenir comme une digue. — Tu conçois cela, Pépé ?

— Sans doute. Cela est dans la raison et conforme à l’expérience de chacun. Monica regarde le Génois comme un saint.

— Écoute, Pépé, ta Monica est sans doute une femme extraordinairement sensée, sans quoi elle ne t’aurait pas pris pour mari, quand elle aurait pu choisir entre une douzaine de tes camarades. Moi-même, j’ai pensé une fois à elle, et je le lui aurais dit, si elle avait jugé à propos de m’appeler aussi un saint ; mais elle n’en fit rien, car elle m’appliqua une épithète toute différente. En supposant donc que le señor Colomb fût un saint, il n’en serait pas meilleur amiral pour cela, car je n’ai pas encore vu un saint, ni même une vierge, qui fût en état de gouverner un bâtiment seulement de Cadix à Barcelone.

— Tu parles des saints et des vierges avec trop peu de respect, Sancho. Tu dois songer qu’ils savent tout.

— Tout, excepté cela. Notre Dame de la Rabida ne saurait pas distinguer l’ouest-sud-ouest-demi-ouest, de l’est-nord-est-demi-est. Je l’ai mise à l’épreuve sur ce point, et je te dis qu’elle est aussi ignorante en cela que ta Monica l’est sur la manière dont la duchesse de Medina Sidonia salue le noble duc son mari quand il revient de la chasse avec ses faucons.

— Et j’ose dire que la duchesse ne saurait pas mieux ce qu’elle aurait à dire si elle était à la place de Monica, et qu’elle fût appelée pour me recevoir, comme le sera Monica quand nous reviendrons de cette grande expédition. Si je n’ai jamais chassé avec des faucons, je suis sur du moins que jamais le duc n’a fait voile pendant trente-deux jours à l’ouest de l’île de Fer, et cela sans voir la terre une seule fois.

— Tu dis la vérité, Pépé ; et en outre tu n’es pas encore de retour à Palos après avoir fait tout cela. — Mais que signifie tout ce mouvement sur le pont ? Quelle mouche a donc piqué nos gens ? Je jurerais volontiers que ce n’est pas qu’ils aient découvert le Cathay, ou vu le Grand-Khan briller comme une escarboucle sur son trône de diamants.

— La cause de cette agitation est plutôt qu’ils ne l’ont pas encore vu. N’entends-tu pas sortir des gros mots et des menaces de la bouche des principaux factieux ?

— Par saint Jacques ! si j’étais don Christophe, je retrancherais un doublon sur la paie de chacun de ces coquins, et j’en ferais présent aux hommes paisibles comme toi et moi, Pépé, qui sommes disposés à mourir de faim, plutôt que de retourner sur nos pas sans avoir vu l’Asie ?

— C’est vraiment quelque chose de semblable, Sancho. Descendons, afin que l’amiral puisse voir qu’il a encore des amis dans l’équipage.

Sancho ayant consenti à cette proposition, Pépé et lui furent sur le pont au bout d’une minute. Ils y trouvèrent l’équipage dans un état de mutinerie tel qu’on n’en avait pas encore vu depuis que l’escadre avait quitté l’Espagne. La longue continuation des vents favorables et la beauté du temps avaient tellement fait croire aux matelots qu’ils touchaient à la fin du voyage, qu’ils pensaient alors presque unanimement se devoir à eux-mêmes d’insister pour que l’amiral renonçât à une expédition qui semblait ne les conduire qu’à une mort certaine. La discussion était vive et animée, et même un ou deux pilotes semblaient penser comme les matelots qu’une plus longue persévérance serait certainement inutile, et probablement fatale. À l’instant où Sancho et Pépé arrivèrent sur le pont, il venait d être décidé qu’on se rendrait en corps devant Colomb, et qu’on lui demanderait, en termes auxquels il ne pût se méprendre, à retourner sur-le-champ en Espagne. Afin que tout se passât avec ordre, on avait choisi pour porter la parole Pédro Alonzo Niño, un des pilotes, et un vieux matelot nommé, Juan Martin. En ce moment critique, on vit l’amiral et Luis descendre de la dunette pour se retirer dans leur chambre. Tous ceux qui se trouvaient sur le pont se précipitèrent à leur rencontre, et vingt voix s’écrièrent en même temps :

— Señor ! — don Christophe ! — Votre Excellence ! — señor amirante !

Colomb s’arrêta, et fit face aux matelots avec un air de calme et de dignité qui émut le cœur de Niño et refroidit l’ardeur d’une partie de ceux qui le suivaient.

— Que voulez-vous ? demanda l’amiral d’un ton grave ; parlez, vous êtes devant un ami.

— Chacun de nous vient vous demander une vie qui lui est précieuse, Señor, et, ce qui est plus encore, le moyen d’assurer du pain à sa femme et à ses enfants, répondit Juan Martin, qui crut que le rang subalterne qu’il occupait dans équipage serait sa sûreté. Tous ceux qui sont ici sont las de ce voyage sans utilité, et la plupart pensent que s’il dure plus de temps qu’il ne nous en faut pour nous en retourner, il sera cause que nous périrons tous de besoin.

— Savez-vous à quelle distance vous êtes de l’île de Fer, pour venir me faire cette sotte demande ? — Parle, Niño, car je vois que tu es de leur parti, quoique tu sembles hésiter.

— Señor, répondit le pilote, nous sommes tous du même avis. Pénétrer plus avant dans cet océan inconnu, c’est tenter Dieu, qui nous punira de notre témérité. Il est inutile de supposer que cette large ceinture d’eau ait été placée autour de la terre habitable dans un autre dessein que pour réprimer l’audace de ceux qui voudraient connaître des mystères au-dessus de leur intelligence. Tous les hommes d’Église, Señor, en y comprenant le saint prieur de Santa-Maria de la Rabida, votre ami particulier, ne nous parlent-ils pas de la nécessité de nous soumettre à des connaissances que nous ne pouvons jamais atteindre, et de croire sans chercher à soulever le voile qui couvre des choses incompréhensibles pour nous ?

— Je pourrais rétorquer ton argument, honnête Niño, et te dire d’avoir confiance en ceux qui ont des connaissances auxquelles tu ne pourras jamais atteindre, mais de suivre avec soumission ceux que tu n’es pas en état de conduire. — Retirez-vous tous, et que je n’entende plus parler d’une pareille demande !

— Mais, Señor, crièrent deux ou trois voix en même temps, nous ne pouvons consentir à périr sans faire entendre nos plaintes. — Nous vous avons déjà suivi trop loin, — trop loin peut-être pour pouvoir retourner en Espagne en sûreté. — Faites mettre, cette nuit même, le cap des caravelles du côté de l’Espagne, de peur que nous ne vivions pas assez pour revoir jamais ce bienheureux pays.

— C’est presque une révolte ! — Qui de vous ose tenir un langage si hardi à votre amiral ?

— Tous, Señor, tous, répondirent vingt voix. Il faut avoir la hardiesse de parler, quand la mort serait la peine du silence.

— Et toi, Sancho, es-tu aussi du parti de ces mutins ? Conviens-tu que ton cœur à la maladie du pays, et que d’indignes craintes l’emportent sur tes espérances d’une gloire impérissable et sur tes désirs des richesses du Cathay ?

— Si j’en conviens, Señor don amirante, mettez-moi à graisser les mâts, et retirez-moi le gouvernail, comme à un homme qui n’est pas fait pour surveiller les frasques de l’étoile polaire. — Conduisez les caravelles dans la salle d’audience du Grand-Khan, amarrez-les à son trône, et vous trouverez Sancho à son poste, soit à la barre, soit à la sonde. Je suis né à la porte d’un chantier, et j’ai naturellement le désir de voir ce qu’un bâtiment peut faire.

— Et toi, Pépé, as-tu oublié ton devoir au point d’adresser un tel langage à ton commandant — à l’amiral et au vice-roi de ta souveraine doña Isabelle ?

— Vice-roi de quoi ? s’écria une voix au milieu de la foule, sans laisser à Pépé le temps de répondre ; vice-roi d’herbes marines, ayant pour sujet des thons, des crabes, des baleines et des pélicans ! Nous vous dirons, señor Colon, que ce n’est pas ainsi qu’on doit traiter des Castillans qui aiment des découvertes plus solides que des champs d’herhes marines et des îles de nuages.

— En Europe ! — en Espagne ! — à Palos, à Palos ! s’écrièrent-ils presque tous, Sancho et Pépé ayant quitté la foule pour aller se ranger aux côtés de l’amiral. — Nous n’irons pas plus loin à l’ouest ; c’est tenter Dieu. — Nous voulons retourner d’où nous sommes partis, s’il n’est pas déjà trop tard pour que nous ayons ce bonheur.

— À qui osez-vous parler avec cette insolence, misérables ? s’écria don Luis ; portant involontairement sa main à l’endroit où il trouvait ordinairement la poignée de sa rapière ; retirez-vous, ou sinon…

— Calmez-vous, ami Pédro, et laissez-moi le soin de cette affaire, dit l’amiral, à qui l’insubordination de son équipage n’avait presque rien fait perdre de son sang-froid. — Écoutez ce que j’ai à vous dire, hommes grossiers et rebelles, et songez que c’est ma réponse définitive à toute demande semblable à celle que vous avez osé me faire : — Cette expédition a été envoyée par les deux souverains votre maître et votre maîtresse pour traverser toute la largeur de l’océan Atlantique jusqu’à ce qu’elle arrive sur les côtes des Indes. Or, quoi qu’il puisse arriver, leurs grandes espérances ne seront pas déçues. Nous ferons voile à l’ouest, jusqu’à ce que la terre nous arrête. J’attache ma vie à cette détermination. Prenez garde qu’aucun de vous ne mette la sienne en danger par sa résistance aux ordres de nos souverains, ou par sa désobéissance et son manque de respect pour celui qui les représente. Que j’entende encore un murmure, et celui qui en aura été coupable sera puni d’un châtiment signalé. Telle est ma ferme résolution, et craignez tous de vous exposer à la colère de ceux dont le déplaisir est plus redoutable que les dangers imaginaires de l’Océan. — Faites donc bien attention à ce que vous avez à craindre et à espérer. D’un côté vous avez tout à redouter du ressentiment des souverains si vous en venez à des actes de violence pour résister à leur autorité ; ou, ce qui ne vaut pas mieux, vous avez presque la certitude, en vous révoltant contre vos chefs légitimes, de ne pouvoir arriver en Espagne, faute d’eau et de vivres ; il est déjà trop tard pour songer à y retourner. Un voyage à l’est doit durer le double du temps que nous avons mis à venir jusqu’ici, et nos caravelles sentent déjà la diminution du poids de nos provisions ; la terre, et la terre dans ces parages, nous est devenue nécessaire. Maintenant regardez le revers du tableau : devant vous est le Cathay qui vous offre de la gloire, des richesses et des nouveautés de toute espèce, — une contrée plus merveilleuse qu’aucune de celles que l’homme ait habitées jusqu’ici, et occupée par un peuple aussi doux que juste et hospitalier. Ajoutez à cela les récompenses de vos souverains et la gloire dont sera couvert le dernier des matelots, s’il coopère fidèlement avec son commandant au succès de cette expédition.

— Si nous vous obéissons encore trois jours, et que la terre ne se montre pas, promettez-vous de retourner en Espagne ? s’écria une voix dans la foule.

— Non, jamais ! répondit Colomb avec fermeté. Je dois aller aux Indes, et j’irai aux Indes, fallût-il encore un mois pour terminer ce voyage. Retournez donc chacun à votre poste, ou dans vos hamacs, et qu’une pareille conduite ne se renouvelle pas.

Il y avait tant de dignité naturelle dans les manières de Colomb, et tant de sévérité dans sa voix lorsqu’il était mécontent, que personne n’osait lui répondre une fois qu’il avait commandé le silence. Les matelots se dispersèrent donc d’un air sombre, mais sans avoir perdu leur esprit d’insubordination. S’il n’y avait eu que leur seul bâtiment pour cette expédition, il est probable qu’ils se seraient portés à quelque acte de violence ; mais ne sachant pas ce que pensaient les équipages de la Pinta et de la Niña, et professant pour Martin Alonzo Pinzon, aussi bien que pour Colomb, un respect mêlé de crainte, les plus hardis d’entre eux se contentèrent de murmurer, mais avec le projet secret de prendre des mesures plus décisives dès qu’ils auraient trouvé l’occasion de se concerter avec les équipages de ces deux bâtiments.

— Ceci paraît sérieux, Scñor, dit Luis dès que l’amiral et lui se trouvèrent seuls dans leur chambre. Par saint Luc ! vous verriez l’ardeur de ces misérables se refroidir si Votre Excellence voulait me permettre de jeter à la mer deux ou trois des plus insolents.

— Faveur que quelques-uns d’entre eux ont positivement médité de nous accorder à vous et à moi, répondit Colomb. — Sancho me tient au courant de tout ce qui se passe dans l’équipage, et il y a déjà plusieurs jours qu’il m’en a donné avis. Mais nous emploierons les voies pacifiques aussi longtemps qu’il nous sera possible, señor Guttierez ou de Muños, quelque soit le nom que vous préférez ; mais si nous nous trouvons dans la nécessité d’avoir recours à la force, vous verrez que Christophe Colomb sait se servir du sabre aussi bien que de ses instruments nautiques.

— À quelle distance croyez-vous réellement que nous soyons de la terre, señor amiral ? — C’est par curiosité, et non par crainte, que je vous fais cette question ; car, quand même le bâtiment flotterait sur la dernière extrémité du monde et serait prêt à tomber dans le vide, vous n’entendriez pas un murmure sortir de ma bouche.

— J’en suis certain, mon jeune ami ; car autrement vous ne seriez pas ici, répondit Colomb serrant avec affection la main de Luis. — Je crois que nous sommes au moins à mille lieues marines de l’île de Fer. C’est à peu près la distance à laquelle, j’ai supposé que le Cathay se trouve de l’Europe ; et nous sommes certainement arrivés assez loin pour rencontrer quelqu’une de ces îles qu’on sait être en si grand nombre sur la route de l’Asie. Ma table de loch, faite pour l’équipage, ne porte cette distance qu’à un peu plus de huit cents lieues, mais comme nous avons rencontré récemment plusieurs courants favorables, je suis très-porté à croire que nous sommes au moins à onze cents lieues des Canaries ; et peut-être un peu plus près des Açores, qui sont situées plus à l’ouest, quoique sous une plus haute latitude.

— En ce cas, Señor, vous pensez que nous pouvons réellement nous attendre à voir la terre d’ici à peu de jours ?

— J’en ai une telle certitude, Luis, que je n’aurais guère hésité à accepter les propositions de ces mutins, si j’eusse pu me résoudre à cette humiliation. Ptolémée a divisé la terre en vingt-quatre parties de quinze degrés chacune, et je ne donne à l’Atlantique que cinq à six de ces parties. Je suis convaincu que treize cents lieues nous conduiront aux côtes de l’Asie, et de ces treize cents je suis très-porté à croire que nous en avons fait onze.

— Il peut donc se faire que le jour de demain soit un grand jour, señor amiral. — Eh bien ! mettons-nous au lit. Je vais rêver à un pays plus beau que l’œil d’un chrétien n’en ait jamais vu, et mes songes m’offriront la plus belle fille de l’Espagne, — de toute l’Europe, par saint Pédro ! — me faisant signe d’y aborder.

Colomb et Luis ne pensèrent plus alors qu’à se reposer. Le lendemain matin, les physionomies sombres des matelots firent voir évidemment qu’un profond mécontentement brûlait dans leur cœur, comme la lave dans les entrailles d’un volcan. Heureusement, des signes d’une nature toute nouvelle se montrèrent bientôt ; et tout en attirant l’attention des mutins les plus déterminés, ils leur firent oublier leurs projets. Le vent était frais et aussi favorable que de coutume ; de plus, ce qui était réellement une nouveauté depuis leur départ de l’île de Fer, la mer s’était mise en mouvement, et les bâtiments voguaient sur des vagues qui ne laissaient aucune apparence de ce calme contre nature dont la longue durée avait alarmé les matelots. Colomb n’avait pas été cinq minutes sur le pont, quand un cri de joie poussé par Pépé attira tous les yeux vers la vergue sur laquelle il travaillait ; il montrait avec empressement quelque chose qui flottait sur l’eau. Tout l’équipage courut vers ce côté du bâtiment, et à l’instant où il s’élevait sur une vague, on vit passer un jonc si vert, si frais, qu’il fit pousser une exclamation générale de joie, car tout le monde savait que cette plante venait certainement de quelque rivage, et sa fraîcheur prouvait qu’elle ne pouvait avoir été arrachée depuis longtemps de l’endroit où elle avait crû.

— C’est réellement un heureux présage, dit Colomb ; les joncs ne peuvent croître sans la lumière du ciel, quoi qu’il puisse en être autrement des herbes.

Ce petit événement changea le cours des idées des mécontents, ou du moins l’interrompit. L’espoir reprit encore une fois le dessus, et tous ceux qui n’étaient pas occupés montèrent sur les mâts et les vergues pour surveiller l’horizon occidental. Le mouvement rapide des bâtiments ajoutait même à l’élasticité des esprits. On voyait la Pinta et la Niña passer et repasser près du bâtiment amiral, comme pour donner une démonstration de gaieté. Quelques heures plus tard, on rencontra des herbes également vertes et fraîches, et vers midi Sancho annonça positivement qu’il venait de voir un poisson qu’on savait ne se trouver que dans le voisinage des rochers. Une heure plus tard, la Niña vint se mettre bord à bord du bâtiment amiral, et son commandant, placé sur une vergue, avait l’air d’un homme qui a d’importantes nouvelles à communiquer.

— Qu’y a-t-il donc, Vincent Yañez ? s’écria Colomb ; vous ressemblez à un messager qui apporte de bonnes nouvelles.

— Et c’est en effet ce que je crois être, don Christophe. Nous venons de voir passer dans la mer une branche de rosier sauvage chargée de baies, et qui paraît avoir été tout récemment arrachée de l’arbre. C’est un signe qui ne peut nous tromper.

— C’est la vérité, mon cher ami. À l’ouest ! à l’ouest ! Heureux celui dont les yeux seront les premiers à voir les merveilles des Indes !

Il serait difficile de dire jusqu’à quel point l’espérance et la joie épanouirent tous les cœurs. On n’entendait plus que rire et plaisanter sur le pont où, quelques heures auparavant, on ne voyait que mécontentement et humeur sombre. Les minutes s’écoulaient rapidement ; personne ne songeait plus à l’Espagne, on ne pensait qu’à cet ouest qui était encore invisible.

Un peu plus tard, un cri de joie se fit entendre à bord de la Pinta qui était au vent de l’amiral et un peu en avant. On vit alors ce bâtiment diminuer de voiles, mettre en panne, et enfin descendre son esquif à la mer. Fendant les flots écumants, la Santa-Maria s’avança de ce côté, et fut bientôt assez près de l’autre caravelle pour qu’on pût se parler.

— Eh bien ! Martin Alonzo, dit Colomb cachant son empressement sous un air de calme et de dignité, vous et votre équipage vous semblez être en extase ?

— Et ce n’est pas sans raison, Señor. Nous venons de passer près d’un morceau de canne, plante dont on tire le sucre en Orient, comme disent les voyageurs, et qu’on apporte souvent dans nos ports. C’est un bon signe du voisinage de la terre ; mais ce n’est rien auprès d’un tronc d’arbre que nous avons vu en même temps. Et comme si la Providence n’avait pas déjà eu assez de bonté pour nous, ces objets flottaient près l’un de l’autre, et nous y avons attaché assez de valeur pour mettre l’esquif à la mer afin de nous en assurer la possession.

— Carguez toutes vos voiles, Martin Alonzo, et envoyez-moi vos captures, afin que je puisse juger de leur valeur.

Pinzon obéit, et la Santa-Maria ayant mis en panne, l’esqnif y arriva bientôt. Martin Alonzo ne fit qu’un saut du banc des rameurs sur le plat-bord de sa chaloupe, et ne tarda pas à se trouver sur le pont de l’amiral. Il s’empressa aussitôt de montrer à Colomb les divers objets qui venaient d’être retirés de la mer et que les matelots de son esquif lui jetaient sur le pont.

— Voyez, nobles Señores, dit-il presque hors d’haleine par suite de l’empressement qu’il avait de faire voir ses trésors, voici un tronc d’arbre, je ne sais de quelle espèce, mais parfaitement équarri. — Voici un fragment de canne à sucre, plante qui vient certainement de la terre ; — et voyez surtout cette espèce de canne : c’est évidemment un ouvrage de la main de l’homme, et l’on y a mis beaucoup de soin.

— Tout cela est très-vrai, dit Colomb, examinant ces objets l’un après l’autre. Gloire à la puissance de Dieu, et remercions-le de nous avoir donné ces preuves consolantes que nous approchons d’un nouveau monde. Il n’y a plus qu’un infidèle qui puisse douter du succès de notre expédition.

— Tous ces objets étaient sans doute sur quelque barque qui a coulé à fond, et cela explique pourquoi ils se sont trouvés dans l’eau si près les uns des autres, dit Martin Alonzo, voulant appuyer ses preuves physiques par une théorie plausible. Je ne serais pas surpris si nous apercevions quelques corps noyés.

— Espérons le contraire, Martin Alonzo, dit l’amiral, et ne nous livrons pas à des idées si mélancoliques. Mille accidents peuvent avoir jeté tous ces objets dans la mer en même temps ; et une fois dans l’eau, ils y auraient flotté ensemble pendant un an, à moins qu’ils n’eussent été séparés par la violence du vent ou des vagues. Mais, quoi qu’il en soit, ils sont pour nous des preuves infaillibles, non seulement que nous sommes près de la terre, mais que cette terre est habitée par des hommes.

Il serait difficile de décrire l’enthousiasme qui régna à bord des trois bâtiments. Jusqu’alors ils n’avaient rencontré que des oiseaux, des poissons et des herbes, signes fréquemment trompeurs, mais ils avaient enfin des preuves irrésistibles qu’ils se trouvaient dans le voisinage de leurs semblables. À la vérité, des objets de cette nature pouvaient, avec le temps, être venus en cet endroit même d’une aussi grande distance que celle que la petite flotte avait parcourue ; mais il n’était pas probable qu’ils eussent dérivé si longtemps sans se séparer. Ensuite les baies de la branche de rosier étaient fraîches, le bois de l’arbre était d’une espèce inconnue, et la canne — si tel était l’usage du bâton auquel on avait donné ce nom — était sculptée d’une manière tout à fait inusitée en Europe. Ces différents objets passèrent de main en main jusqu’à ce que chacun dans l’équipage les eût examinés, et tous les doutes s’évanouirent devant cette confirmation inattendue des prédictions de l’amiral. Pinzon retourna sur son bord ; on déferla les voiles, et l’on continua à gouverner à l’ouest-sud-ouest jusqu’au coucher du soleil.

Quelques-uns des esprits les plus timorés éprouvèrent pourtant encore une sorte de désappointement quand ils virent, pour la trente-quatrième fois depuis leur départ de Gomère, le soleil disparaître sous un horizon d’eau. Presque tous les yeux se fixèrent avec intérêt sur le couchant, et, quoique le ciel fût couvert de nuages, nulle illusion d’optique ne trompa les yeux ; l’on n’y vit que les formes ordinaires que prennent les vagues à la chute du jour.

Le vent fraîchit à la fin de la soirée, et Colomb, ayant réuni ses bâtiments comme il le faisait tous les soirs, donna de nouveaux ordres pour la route à suivre. Depuis deux ou trois jours on avait principalement gouverné à l’ouest-sud-ouest, et Colomb, qui était persuadé que sa route la plus certaine et la plus courte, d’une terre à l’autre, était de traverser l’Océan, s’il était possible, en suivant un seul parallèle de latitude, désirait reprendre sa route favorite, c’est-à-dire ce qu’il croyait être le vrai ouest. Lorsque la nuit tomba, les trois bâtiments prirent donc cette route, avançant à raison de neuf milles par heure, et suivant l’astre du jour comme s’ils eussent été résolus à pénétrer dans les mystères de sa retraite nocturne, jusqu’à ce que quelque grande découverte récompensât leurs efforts.

Immédiatement après ce changement de route, l’équipage chanta l’hymne du soir, ce qu’on différait souvent, sur cette mer calme, jusqu’au moment où le quart qui venait d’être relevé allait chercher ses hamacs. Cependant personne, cette nuit-là, ne songeait à dormir, et il était tard quand nos marins commencèrent à chanter le Salve Regina. Ce chant religieux, mêlé aux soupirs de la brise et au clapotage des vagues dans la solitude de cet océan, avait quelque chose de solennel qu’augmentait encore l’attente de nos aventuriers, qui espéraient à chaque instant voir se lever le rideau qui cachait encore tant de mystères. Jamais cette hymne n’avait eu tant de mélodie pour les oreilles de Colomb, et elle fit venir les larmes aux yeux de Luis en lui rappelant les accents attendrissants de la voix de Mercédès quand elle élevait son âme à Dieu à la même heure. Lorsque l’office du soir fut terminé, l’amiral fit avancer tout l’équipage au bas de la dunette, et lui parla ainsi :

— Je suis charmé, mes amis, de vous avoir entendus chanter l’hymne du soir avec un tel esprit de dévotion, dans un moment où vous avez tant de motifs pour rendre grâces à Dieu des bontés qu’il a eues pour nous pendant tout le cours de ce voyage. Jetez les yeux sur le passé, et voyez si aucun de vous, même le plus vieux marin, peut se souvenir d’avoir fait aucun voyage sur mer, je ne dirai pas de la même longueur quant à la distance parcourue, — car aucun de vous n’en a jamais entrepris un semblable, — mais qui ait duré un même nombre de jours, et dans lequel les vents aient été constamment aussi favorables, le temps aussi propice, et la mer aussi calme que dans celui-ci. — Combien de signes encourageants Dieu ne nous a-t-il pas donnés pour nous inspirer un esprit de persévérance ! Il est au milieu de cet océan, mes amis, aussi bien que dans ses sanctuaires terrestres. Il nous a, en quelque sorte, conduits jusqu’ici pas à pas, tantôt nous envoyant des oiseaux à travers les airs, tantôt remplissant la mer de poissons hors de leurs parages ordinaires, et quelquefois étendant devant nous des champs d’herbes marines qu’on trouve rarement loin des rochers qui les voient naître. De tous ces signes, les derniers et les plus sûrs sont ceux qu’il nous a donnés aujourd’hui. Mes calculs sont d’accord avec eux ; et je crois très-probable que nous aurons la terre en vue cette nuit même. Dans quelques heures, ou quand nous serons arrivés à la distance que l’œil peut apercevoir à l’aide du peu de lumière qui nous reste, je regarderai comme prudent de diminuer de voiles, et je vous invite tous à la surveillance, de peur que nous ne venions à échouer sur une côte inconnue. Vous savez que nos souverains ont promis une récompense de dix mille maravédis de pension viagère à celui qui découvrira le premier la terre ; moi j’y ajouterai un pourpoint de velours, digne d’être porté par un grand d’Espagne. Ne dormez donc pas, mais, dès la première heure du jour, soyez vigilants et attentifs. Je vous parle très-sérieusement ; je m’attends avoir la terre au premier rayon du soleil.

Ces paroles encourageantes produisirent un effet complet. Les matelots se dispersèrent sur tout le bâtiment, et chacun d’eux prit la position qu’il crut la meilleure pour gagner la récompense promise. Une vive attente est toujours un sentiment tranquille, les sens inquiets semblant exiger le silence et la concentration pour avoir leur pleine liberté d’action. Colomb resta debout sur la dunette. Luis, prenant moins d’intérêt à l’apparition de la terre, se jeta sur une voile, et employa ses instants à songer à Mercédès, et à se figurer l’heureux moment où il la reverrait, après avoir réussi dans cette aventure, et avec tous les honneurs du triomphe.

Un silence aussi profond que celui de la mort régnait à bord de la Santa-Maria et augmentait la vive sollicitude qui s’était emparée de tous les esprits. À la distance d’un mille en avant, la Niña voguait à pleines voiles, tandis que plus loin encore, et à une demi-heure de marche de celle-ci, on entrevoyait à peine les contours de la Pinta, qui meilleure voilière que les deux autres profitait de la brise. Sancho avait fait sa ronde pour examiner chaque voile et chaque vergue, et jamais le bâtiment amiral n’avait suivi de si près les deux autres que cette nuit-là. Les trois navires semblaient animés du même esprit d’impatience que les êtres qu’ils portaient, et paraissaient vouloir se surpasser. Dans certains moments, c’est-à-dire lorsque le vent murmurait dans les cordages, les matelots tressaillaient comme s’ils eussent entendu des voix inconnues et étrangères partant d’un monde mystérieux ; et lorsque une vague, en écumant, venait frapper les flancs du bâtiment, ils tournaient la tête, s’attendant à voir des êtres inconnus qui, arrivant du monde oriental, s’abattaient sur le pont.

Quant à Colomb, il lui échappait de fréquents soupirs. Quelquefois il restait plusieurs minutes les yeux fixés sur l’occident comme comme si des organes supérieurs à ceux du reste des hommes lui eussent permis de pénétrer dans les ténèbres. Enfin il se pencha en avant, regarda avec une vive attention par-dessus la lisse, au vent de son bâtiment, ôta son chapeau, et parut faire une prière ou rendre mentalement des actions de grâces. Luis le regardait de l’endroit où il s’était couché, et un instant après il s’entendit appeler.

— Péro Gutierrez — Pédro de Muños — Luis — quelque nom que vous préfériez, dit Colomb, sa voix mâle tremblant d’émotion ; — venez ici, mon fils, et dites-moi si vos yeux sont d’accord avec les miens. — Regardez de ce côté — un peu plus par le travers du bâtiment : — voyez-vous quelque chose d’extraordinaire ?

— J’ai vu une lumière, señor, — une lumière comme celle d’une chandelle, ni plus forte ni plus brillante ; elle m’a paru se mouvoir comme si on la portait à la main, ou si elle était ballottée par les vagues.

— Vos yeux ne vous ont pas trompé. — Vous voyez que cette lumière ne vient d’aucun de nos bâtiments de conserve, car nous les avons tous deux sous le bossoir du vent.

— Et d’où croyez-vous qu’elle vienne, don Christophe ?

— De la terre, Luis. Elle est sur la terre, et diminuée à nos yeux par la distance ; où elle est à bord d’un bâtiment qui nous est étranger et qui appartient aux Indes. — Nous avons au-dessous de nous le contrôleur de la flotte, Rodrigo Sanchez ; descendez et priez-le de venir ici.

Luis obéit, et, au bout de quelques minutes, le contrôleur était avec lui à côté de l’amiral. Une demi-heure se passa sans que la lumière reparût. On la vit ensuite briller une ou deux fois, comme une torche, et enfin elle disparut tout à fait. Cette circonstance fut bientôt connue de tout l’équipage, mais peu de personnes y attachèrent la même importance que Colomb.

— La terre est là, dit l’amiral d’un ton calme à ceux qui étaient près de lui, et nous pouvons nous attendre à la voir d’ici à quelques heures. Vous pouvez ouvrir vos cœurs à la gratitude et à la confiance ; car il ne peut y avoir aucune illusion dans un pareil signe. Aucun des phénomènes observés sur la mer ne ressemble à cette lumière, et mes calculs nous placent dans une partie de l’océan ou la terre doit exister, autrement notre monde ne serait pas une sphère.

Malgré la confiance complète de l’amiral, la plupart des hommes de l’équipage ne se crurent pas aussi certains que lui du résultat, quoique tous espérassent fermement rencontrer la terre le lendemain. Colomb n’ajoutant aucune autre parole, le silence régna comme auparavant, et tous les yeux se tournèrent de nouveau vers l’ouest avec une vigilance inquiète. Le temps s’écoula de cette manière, les trois bâtiments avançant avec une rapidité qui excédait de beaucoup leur marche ordinaire. À minuit un vif éclat de lumière dissipa un instant l’obscurité, et le bruit d’un coup de canon tiré à bord de la Pinta retentit bientôt à toutes les oreilles, quoique contrarié par le souffle puissant des vents alisés.

— C’est Martin Alonzo qui parle de cette sorte, s’écria l’amiral, et nous pouvons être sûrs qu’il n’a pas fait ce signal sans de bonnes raisons. — Qui est là-haut sur la vergue de perroquet afin d’être le premier à découvrir les merveilles de l’ouest ?

— C’est moi, señor don amirante, répondit Sancho ; j’y suis depuis que nous avons fini de chanter l’hymne du soir.

— Vois-tu quelque chose d’extraordinaire du côté de l’ouest ? — Regarde avec soin, car nous touchons à de grands événements.

— Je ne vois rien, Señor, si ce n’est que la Pinta a diminué de voiles : la Niña vient de la rejoindre, et la voilà qui diminue aussi de voiles.

— Honneur et gloire à Dieu pour toutes ces grandes nouvelles ! c’est une preuve que pour cette fois nous pouvons croire aux signaux, et que nulle illusion n’a égaré leur jugement. — Nous rejoindrons nos bâtiments de conserve, Barthélémi, avant de diminuer un seul pouce de nos voiles.

Aussitôt tout fut en mouvementa bord de la Santa-Maria, et au bout d’une demi-heure elle arriva auprès des deux autres caravelles, qui, ayant pincé le vent, louvoyaient en courant de faibles bordées, semblables à des coursiers qui se rafraîchissent après s’être disputé le prix de la course.

— Venez ici, Luis, dit Colomb, et régalez vos yeux d’un spectacle dont les meilleurs chrétiens n’ont pas encore joui. Le ciel des tropiques brillait de mille étoiles, et l’Océan lui-même semblait projeter une lueur mélancolique : circonstances qui ôtaient à la nuit une grande partie de son obscurité. La vue pouvait donc s’étendre à plusieurs milles de distance, et même distinguer les objets situés à l’horizon occidental. Lorsque don Luis eut jeté un coup d’œil sous le vent, dans la direction que Colomb lui indiquait, il vit clairement un point où l’azur du ciel disparaissait derrière une hauteur sombre qui s’élevait de l’océan et qui s’étendait à quelques lieues vers le sud, se terminant ensuite comme elle avait commencé, c’est-à-dire par la réunion des eaux de l’Océan et du vide du firmament. Tout l’espace intermédiaire offrait les contours, la densité et la couleur de la terre, vue dans le lointain à minuit.

— Vous voyez les Indes, dit Colomb ; — le grand problème est résolu. Cette terre est probablement une île, mais un continent n’est pas loin. Louange soit rendue à Dieu !