Mercédès de Castille/Chapitre 26

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 18p. 399-414).


CHAPITRE XXVI.


Un soir qu’elle était assise avec ses amies, se faisant un doux plaisir de quelque nouveau scandale, un grand bruit se fit entendre à la grille, et bientôt un vigoureux garçon s’approcha. Son vêtement bleu était orné de galons d’or éclatant, ainsi que son chapeau en forme de pâté ; sur chacun de ses souliers il y avait une énorme boucle d’argent, autour de son col un mouchoir des Indes, dans sa main une houssine ; — un joyeux garçon, je vous assure.
Mickle.



Ce voyage, malgré les nobles idées et le profond génie qu’il avait fallu pour le concevoir, la persévérance et le dévouement nécessaires pour l’accomplir, et les magnifiques conséquences qui dépendaient de son succès, n’excita un peu d’attention, au milieu des événements remarquables et de l’égoïsme actif de ce siècle, que lorsque le résultat en fut connu. Le mémorable édit des deux souverains, pour l’expulsion des juifs, avait été signé un mois seulement avant l’arrangement conclu avec Colomb, et cette expatriation d’une si grande partie de la nation espagnole était elle-même un événement capable de détourner l’attention d’une entreprise douteuse et qui n’était soutenue que par des moyens aussi insignifiants que ceux du grand navigateur. La fin du mois de juillet avait été désignée comme le dernier terme du départ de ces hommes persécutés. Ainsi, dans le même temps et presque le même jour que Colomb mit à la voile du port de Palos, l’attention du peuple entier était dirigée vers l’événement qu’on pouvait appeler une calamité nationale. Ce départ ressembla à celui de la même nation en Égypte ; toutes les grandes routes furent couvertes de masses mouvantes, et bien des familles erraient sans savoir où porter leurs pas.

Le roi et la reine avaient quitté Grenade au mois de mai, et après avoir séjourné deux mois en Castille, ils passèrent en Aragon vers le commencement d’août. Ils étaient dans ce royaume, lorsque l’expédition mit à la voile. Ils y restèrent jusqu’à la fin de la saison, terminant d’importantes affaires, et probablement pour éviter le spectacle de la misère qu’avait causée leur édit contre les juifs, la Castille étant la province d’Espagne qui contenait le plus grand nombre de ces malheureux. En octobre, les souverains vinrent visiter la turbulente Catalogne. La cour passa l’hiver entier à Barcelone. Des événements accidentels occupèrent tristement Ferdinand et Isabelle pendant qu’ils étaient dans cette partie de leur territoire. Le 7 décembre, un attentat fut commis sur la personne de Ferdinand. L’assassin le blessa grièvement, sinon mortellement, au cou. Durant plusieurs semaines, pendant lesquelles la vie du roi fut en danger, Isabelle veilla à son chevet avec les soins infatigables d’une femme dévouée, et ses pensées, tout entières à l’objet de son affection, s’occupaient peu de l’agrandissement de son royaume. Les investigations sur les motifs du criminel succédèrent. On suppose toujours une conspiration en pareil cas, quoique l’histoire démontre que la plupart de ces attentats coupables contre la vie des souverains sont plutôt les résultats du fanatisme individuel que d’un plan combiné entre des mécontents.

Isabelle, dont la bonté s’attendrissait sur les misères que sa soumission religieuse l’avait portée à infliger aux juifs, n’eut point à déplorer un malheur plus grand pour elle, la perte de son mari par une mort violente. Ferdinand recouvra peu à peu la santé. Toutes ces circonstances, jointes aux soins de l’État, avaient distrait les pensées de la reine elle-même du voyage de Colomb, tandis que Ferdinand avait depuis longtemps fait intérieurement le sacrifice de l’or dépensé pour cette expédition, qu’il regardait comme à jamais perdu.

Le printemps balsamique du sud reparut sur ces entrefaites, et la fertile province de Catalogne se couvrit d’une fraîche et délicieuse verdure à la fin de mars. Le roi avait, depuis quelques semaines, repris ses occupations habituelles, et Isabelle, remise de ses craintes conjugales, reprenait aussi le cours paisible de ses devoirs et de ses œuvres bienfaisantes. Fatiguée de la pénible splendeur de sa position par les événements récents, et soupirant après les affections domestiques, cette femme estimable avait plus vécu depuis quelque temps, entourée de ses enfants et de ses amis intimes, qu’elle n’avait jamais pu le faire, malgré son goût naturel pour la vie retirée. Sa plus ancienne amie, la marquise de Moya, était comme de raison, toujours auprès de sa personne, et Mercédès passait la plus grande partie de son temps, soit en la présence immédiate de sa royale maîtresse, soit dans celle de ses enfants.

Vers la fin du même mois, il y avait en un soir une assemblée peu nombreuse à la cour, et Isabelle, heureuse d’échapper à de semblables scènes, s’était retirée dans son appartement particulier, pour jouir de la conversation du cercle qu’elle aimait. Il était près de minuit. Le roi travaillait comme à l’ordinaire dans un cabinet voisin. Outre les membres de la famille royale et doña Béatrix avec sa charmante pupille, il y avait encore l’archevêque de Grenade, Luis de Saint-Angel, et Alonzo de Quintanilla. Ces deux derniers avaient été appelés par le prélat pour discuter quelque question de finance ecclésiastique devant leur illustre maîtresse. Cette affaire était terminée, et Isabelle rendait la réunion agréable avec toute la condescendance d’une princesse et la grâce si douce d’une femme.

— A-t-on quelques nouvelles de ces infortunés juifs, señor archevêque ? demanda Isabelle, que ses sentiments d’humanité portaient à regretter la sévérité que sa pieuse confiance en ses confesseurs l’avait portée à sanctionner. Nos prières les suivront certainement, quoique notre politique et nos devoirs aient exigé leur expulsion.

— Señora, répondit Fernando de Talavera, ils servent probablement Mammon parmi les Maures et les Turcs, comme ils le servaient en Espagne ; que l’esprit indulgent de Votre Altesse ne s’inquiète pas du sort de ces descendants des ennemis du Christ et de ses bourreaux. S’ils souffrent, ils souffrent avec justice pour le crime irrémissible de leurs pères. Informons-nous plutôt, ma gracieuse souveraine, des señores Saint-Angel et Quintanilla, qui sont ici, de ce qu’est devenu leur favori Colomb le Génois, dont ils espèrent le retour avec le Grand-Khan qu’il nous amènera captif en le traînant par la barbe.

— Nous ne savons rien de lui, saint prélat, répondit vivement Saint-Angel, depuis son départ des Canaries.

— Des Canaries ! s’écria la reine avec un peu de surprise ; a-t-on reçu quelques nouvelles de ce côté ?

— Indirectement, Señora. Aucune lettre n’est encore parvenue en Espagne, à ma connaissance. Mais il court un bruit en Portugal, que l’amiral a touché à Gomère et à la grande Canarie, où il paraît qu’il a éprouvé quelques difficultés, et d’où il est bientôt reparti, dirigeant sa route vers l’ouest. Depuis ce temps, on n’a rien entendu dire, soit de Colomb, soit de ses caravelles.

— D’après ce fait, señor archevêque, ajouta Quintanilla, nous devons penser que ce ne sont pas des bagatelles qui peuvent engager nos voyageurs à revenir sur leurs pas.

— Je suis de votre avis, Señores ; lorsqu’un aventurier génois a pu obtenir de Leurs Altesses un brevet d’amiral, il ne doit point être pressé de se dépouiller de cette dignité, reprit le prélat en riant, sans beaucoup de respect pour les concessions de sa maîtresse en faveur de Colomb. On ne voit guère de gens jeter dédaigneusement de côté le rang, l’autorité, les émoluments, quand ils peuvent les conserver en se tenant à l’écart de ceux dont ces faveurs émanent.

— Vous êtes injuste envers le Génois, saint prélat, et vous le jugez sévèrement, dit la reine. En vérité, je n’avais point entendu parler de ces nouvelles des Canaries, et je me réjouis d’apprendre que Colomb est arrivé aussi loin en sûreté. L’hiver qui vient de s’écouler n’a-t-il pas été bien orageux, suivant l’opinion des marins, señor de Saint-Angel ?

— Si orageux, Votre Altesse, que j’ai entendu des marins, ici, à Barcelone, dire, que de mémoire d’homme, il n’y en a jamais eu un semblable. Si Colomb ne réussit pas dans son entreprise, je crois que cette circonstance pourra lui servir d’excuse, quoique je doute qu’il soit bien près de nos tempêtes et de nos orages

— Non, non, s’écria l’archevêque d’un air triomphant. On saura un jour qu’il s’est abrité tranquillement dans quelque rivière d’Afrique, et nous aurons un jour aussi, grâce à lui, quelques questions à régler avec don Juan de Portugal.

— Voici le roi ; il nous donnera son opinion, interrompit Isabelle. Il y a longtemps que je ne l’ai entendu prononcer le nom de Colomb. — Avez-vous entièrement oublié notre amiral génois, don Ferdinand ?

— Avant qu’on me questionne sur des sujets aussi anciens, répondit le roi en souriant, laissez-moi m’informer d’objets qui me touchent de plus près. Depuis quand Votre Altesse tient-elle sa cour, et reçoit-elle du monde après minuit ?

— Appelez-vous ceci une cour, Señor ? Il n’y a ici que nos chers enfants ; Béatrix et sa pupille avec le bon archevêque, et deux fidèles serviteurs de Votre Altesse.

— Cela est vrai, mais vous oubliez les antichambres et ceux qui y attendent votre bon plaisir.

— Personne ne peut attendre à cette heure indue ; vous plaisantez sûrement, Señor.

— Alors votre propre page, Diego de Ballesteros, m’a fait un faux rapport. Ne voulant pas troubler votre société intime à une pareille heure, il est venu me dire qu’un homme étrange dans ses manières et dans sa tournure, est dans le palais, insistant pour avoir une entrevue avec la reine, quelle que soit l’heure. Les détails qu’on me donne sur cet homme sont si singuliers, que j’ai donné ordre qu’on le fasse entrer, et je suis venu pour être témoin de cette entrevue. Le page m’assure qu’il jure que toutes les heures se ressemblent, et que le jour et la nuit sont également faits pour notre usage.

— Cher Ferdinand, il y a peut-être de la trahison cachée au fond de tout cela !

— Ne craignez rien, Isabelle, les assassins ne sont pas si hardis, et les fidèles rapières de ces gentilshommes sont suffisantes pour nous rassurer. Écoutez, des pas se font entendre, et nous devons paraître calmes, quand même nous aurions quelque chose à craindre.

La porte s’ouvrit, et Sancho Mundo fut introduit en présence de ses souverains. La tournure d’un si singulier personnage excita l’hilarité et la surprise, et chaque regard s’arrêta sur lui avec étonnement, d’autant plus qu’il avait paré sa personne d’ornements divers des Indes imaginaires, parmi lesquels figuraient une ou deux plaques d’or. Mercédès seule devina sa profession par son air et son costume ; elle se leva involontairement, frappa avec force ses mains l’une contre l’autre, et laissa échapper malgré elle une légère exclamation. La reine s’aperçut de cette petite pantomime, et tout aussitôt ses propres pensées se dirigèrent vers la vérité.

— Je suis la reine Isabelle, dit-elle en se levant et n’ayant plus aucun soupçon de danger. Tu es un messager de Colomb le Génois ?

Sancho avait éprouvé de grandes difficultés à être admis ; mais une fois son but atteint, il reprit son calme habituel. Son premier soin avait été de tomber à genoux, Colomb le lui ayant particulièrement recommandé. Comme il avait appris des naturels d’Haïti et de Cuba à faire usage de l’herbe de ces îles, et comme il fut en effet le premier marin qui mâcha du tabac, cette habitude était déjà enracinée chez lui ; avant donc de prendre cette humble attitude toute nouvelle pour lui, ou plutôt avant de répondre un seul mot, il trouva à propos de pousser dans un coin de sa bouche un échantillon de cette plante attrayante. Enfin, secouant toute sa garde-robe, car tout ce qu’il possédait en habits décents était sur son dos, il se disposa à faire une réponse convenable.

— Señora, — doña, — Votre Altesse, répondit-il, chacun aurait pu voir cela d’un seul coup d’œil. Je suis Sancho Mundo de la Porte du Chantier, un des plus fidèles sujets et marins de Votre Altesse, natif et habitant de Moguer.

— Tu viens de la part de Colomb ?

— Oui, Señora, et je remercie Votre Altesse de m’adresser cette question. Don Christophe m’a envoyé à travers le pays depuis Lisbonne, pensant que les rusés Portugais auraient moins de défiance d’un simple marin comme moi, que d’un de ces courriers bottés que l’on rencontre chaque jour. C’est une route bien fatigante, et depuis les écuries de Lisbonne jusqu’au palais de Barcelone, on ne trouve pas une seule mule digue d’être montée par un chrétien.

— As-tu des lettres ? Un homme comme toi ne peut guère porter autre chose.

— En cela, Votre Altesse se trompe, quoique je sois bien loin de porter sur moi la moitié des doublons que j’avais en partant. Par la messe ! les aubergistes m’ont pris pour un grand seigneur, si j’en juge à la manière dont ils m’ont écorché.

— Donnez de l’or à cet homme, don Alonzo ; il est du nombre de ceux qui aiment à recevoir leur récompense avant de parler.

Sancho compta tranquillement les pièces d’or qu’on lui mit dans la main, et le nombre surpassant ses espérances, il n’eut plus aucun motif pour se taire.

— Parle donc, drôle ! s’écria le roi. Tu te joues de ceux à qui tu dois le respect et l’obéissance.

La voix vibrante de Ferdinand fit plus d’effet sur les oreilles de Sancho que la douce voix d’Isabelle, quoique la beauté et la grâce de la reine eussent produit une vive impression sur son naturel grossier.

— Si Votre Altesse veut condescendre à me faire connaître ce qu’elle désire savoir, je parlerai avec plaisir.

— Où est Colomb ? demanda la reine.

— Il était dernièrement à Lisbonne, Señora, quoique je pense qu’il est maintenant à Palos de Moguer ou dans le voisinage.

— Où a-t-il été ?

— À Cipango et dans les domaines du Grand-Khan, à quarante journées de Gomère, pays d’une beauté et d’une excellence merveilleuses.

— Tu ne peux, tu n’oserais te jouer de moi. Devons-nous ajouter foi à tes paroles ?

— Si Votre Altesse connaissait Sancho Mundo, elle n’aurait pas un pareil doute. Je vous dis, Señora, et à tous ces nobles cavaliers, ainsi qu’à ces dames, que don Christophe Colomb a découvert l’autre côté de la terre : nous savons maintenant qu’elle est ronde, puisque nous en avons fait le tour. L’amiral a découvert aussi que l’étoile polaire voyage dans les cieux, comme une commère qui va répandre ses nouvelles ; et il a pris possession d’îles aussi grandes que l’Espagne, où l’or croît dans la terre, et où la sainte Église peut s’occuper à faire des chrétiens jusqu’à la consommation des siècles.

— La lettre, — Sancho, — donne-moi la lettre ! — Colomb ne t’aurait pas envoyé avec un message verbal seulement.

Sancho déroula plusieurs enveloppes d’étoffe et de papier avant d’arriver à la missive de Colomb ; puis, sans quitter sa position, car il était toujours à genoux, il la présenta de loin à la reine, lui donnant la peine de s’avancer de plusieurs pas pour la recevoir. Ces nouvelles étaient si inattendues et si extraordinaires, la scène elle-même était si étrange, que chacun garda le silence et l’immobilité, laissant Isabelle agir seule comme elle avait parlé seule jusqu’alors. Sancho s’étant ainsi acquitté avec succès d’une tâche qui lui avait été confiée expressément à cause de son caractère et de sa tournure, qui semblait devoir être une sauvegarde contre une arrestation ou un vol, s’assit tranquillement sur ses talons, car on lui avait recommandé de ne point se lever avant d’en avoir reçu l’ordre ; et tirant de sa poche l’or qu’il avait reçu, il se mit à le compter de nouveau. La reine absorbait à un tel point l’attention de l’assemblée, que personne ne s’occupa plus du marin.

La reine ouvrit la lettre, et ses regards la dévorèrent en la parcourant. Cette lettre était longue, suivant l’habitude de Colomb, et il fallait un certain laps de temps pour la lire. Cependant personne ne fit aucun mouvement ; chaque regard était fixé sur le visage expressif d’Isabelle, où se peignait tour à tour l’expression animée du plaisir et de la surprise, d’une joie plus grande encore, d’un étonnement plus profond, et enfin un saint ravissement. Lorsqu’elle eut terminé sa lecture, Isabelle leva les yeux au ciel, joignit ses mains avec énergie, et s’écria :

— Non pas à nous, ô Seigneur, mais à toi, tout l’honneur de cette merveilleuse découverte, tous les avantages de cette grande preuve de ta bonté et de ton pouvoir. — Et, se laissant tomber sur un siège, elle fondit en larmes.

À ce geste, à ces paroles de sa royale compagne, Ferdinand fit entendre une légère exclamation ; lui tirant ensuite doucement la lettre de la main, il se mit à la lire avec une grande attention et beaucoup de soin. Le prudent roi d’Aragon avait rarement été aussi affecté, du moins en apparence, qu’il le fut en cette occasion. L’expression première de son visage fut celle de la surprise ; l’empressement, pour ne pas dire l’avidité, vint s’y peindre ensuite ; et lorsqu’il en eut terminé la lecture, sa physionomie grave était épanouie par un transport de joie.

— Luis de Saint-Angel, s’écria-t-il, et vous Alonzo de Quintanilla, ces nouvelles doivent aussi vous être agréables. Et vous-même, saint prélat, vous vous réjouirez de ces glorieuses acquisitions pour l’Église, quoique jusqu’ici le Génois ne fût pas votre favori. Nos espérances sont de beaucoup dépassées, Colomb a bien réellement découvert les Indes, augmentant ainsi nos domaines et notre pouvoir de la manière la plus étonnante.

Il n’était pas ordinaire de voir don Ferdinand si animé, et il semblait convaincu lui-même qu’il se donnait étrangement en spectacle, car il s’avança aussitôt vers la reine, et, lui prenant la main, la conduisit dans son cabinet. En quittant le salon, il fit signe aux trois gentilshommes qu’ils pouvaient le suivre dans cette espèce de conseil. Cette résolution subite, le roi la prit plutôt par suite de sa prudence habituelle que par aucun motif déterminé ; si son esprit était troublé d’une manière inaccoutumée, la prudence formait la base de sa religion comme de sa politique.

Lorsque les souverains et leurs trois courtisans eurent disparu, il ne resta plus que les princesses, la marquise de Moya et Mercédès. Les filles du roi se retirèrent bientôt après dans leurs appartements ; ainsi notre héroïne, sa tutrice et Sancho se trouvèrent seuls dans le salon, le dernier toujours à genoux et ayant à peine fait attention à ce qui s’était passé, tant il était occupé de sa propre situation et de ses sujets particuliers de satisfaction.

— Tu peux te lever, l’ami, dit doña Béatrix. Leurs Altesses ne sont plus ici.

À cette nouvelle, Sancho quitta son humble posture, brossa ses genoux avec sa manche, et regarda autour de lui avec le même calme qu’il montrait habituellement sur mer lorsqu’il étudiait les cieux.

— D’après la manière dont tu viens de parler, et puisque l’amiral t’a envoyé ici en courrier, tu faisais partie de l’équipage de Colomb, l’ami ?

— Vous pouvez le croire, Señora, Votre Excellence, car j’ai passé presque tout mon temps au gouvernail, qui n’était pas éloigné de la place que don Christophe et le señor de Muños aimaient tant ; car ils ne la quittaient presque jamais, excepté pour dormir, et pas toujours encore.

— Aviez-vous un señor de Muños sur votre bâtiment ? reprit la marquise, faisant signe à sa pupille de contenir ses sentiments.

— Oui ! nous en avions un, Señora, et un señor Gutierrez, et un certain don quelque autre ; et tous les trois n’occupaient pas plus de place qu’un matelot. Mais je vous prie, honorable et agréable Señora, y a-t-il une doña Béatrix de Cabréra, marquise de Moya, dame de l’illustre maison de Bobadilla, quelque part dans la cour de notre gracieuse souveraine.

— C’est moi, et tu as un message pour moi de la part de ce señor de Muños dont tu parlais tout à l’heure.

— Je ne m’étonne plus qu’il y ait de grands seigneurs avec leurs belles dames, et de pauvres matelots avec des femmes que personne ne leur envie ! Je puis à peine ouvrir la bouche, que ce que je m’apprête à dire est déjà deviné ; c’est le savoir qui rend les uns grands et les autres petits ! Par la messe ! don Christophe lui-même aura besoin de tout son esprit s’il arrive jusqu’à Barcelone.

— Parle-nous de ce Pédro de Mïuños, car ton message est pour moi.

— Alors, Señora, je vous parlerai de votre brave neveu, le comte de Llera, qui est encore connu sur la caravelle sous deux autres noms, dont l’un est supposé faux, tandis que c’est l’autre qui est le plus trompeur.

— On sait donc ce que mon neveu est réellement ? Beaucoup de personnes sont-elles dans ce secret ?

— Certainement, Señora. Il est d’abord connu de lui-même, secondement de don Christophe, troisièmement de moi, quatrièmement de Martin Alonzo Pinzon, s’il existe encore en chair et en os, ce qui ne me paraît pas probable. Il est en outre connu de Votre Seigneurie, et cette belle señorita doit avoir quelque soupçons de l’affaire.

— Suffit ! je vois que le secret n’est pas public, quoique je ne puisse expliquer comment il est parvenu jusqu’à un homme de ta classe. Parle-moi de mon neveu. A-t-il aussi écrit ? En ce cas, donne-moi sa lettre, que je la lise.

— Señora, mon départ a pris don Luis par surprise, et il n’a pas eu le temps d’écrire. L’amiral a confié aux soins du comte les princes et les princesses que nous avons ramenés d’Española, et il a bien autre chose à faire que de barbouiller des lettres ; sans cela il eût écrit des feuilles entières à une tante aussi respectable que vous l’êtes.

— Des princes et des princesses ! Que voulez-vous dire, l’ami, avec vos termes si relevés ?

— Seulement que nous avons ramené plusieurs de ces grands personnages en Espagne pour offrir leurs respects à Leurs Altesses. Nous n’avons aucun rapport avec le fretin, Señora, mais avec les plus hauts princes et les plus belles princesses de l’est.

— Et prétends-tu réellement que des personnes de ce rang sont venues avec l’amiral ?

— Sans aucun doute, Señora. Une d’elles est d’une beauté si rare, que les plus belles dames de la Castille feront bien de ne pas la regarder, dans la crainte de mourir de dépit ; c’est une amie particulière et favorite de don Luis.

— De qui parles-tu ? demanda doña Béatrix d’une voix hautaine, qui indiquait qu’elle exigeait une prompte réponse. Quel est le nom de cette princesse, et d’où vient-elle ?

— Votre Excellence, son nom est doña Ozéma, de Haïti ; don Mattinao, son frère, est cacique ou roi d’une partie de ce pays, et la señora Ozéma est son héritière ou sa plus proche parente. Don Luis et votre humble serviteur ont été rendre visite à cette cour.

— Ce conte est tout à fait improbable, mon garçon ! Est-ce un homme comme toi que don Luis eût choisi pour compagnon dans une semblable occasion.

— Pensez-en ce qu’il vous plaira, Señora, mais cela est aussi vrai que cette cour est celle de don Ferdinand et de doña Isahelle. Il faut que vous sachiez, illustre marquise, que le jeune comte a quelque penchant à courir le monde avec nous autres matelots. Or il arriva, dans une occasion, qu’un certain Sancho Mundo fut d’un de ses voyages, et voilà comme nous fîmes connaissance. Je gardai le secret du noble señor, et il devint l’ami de Sancho. Lorsque don Luis alla rendre visite à don Mattinao, le cacique, mot qui signifie Votre Altesse dans la langue de l’est, il fallut que Sancho allât avec lui, et Sancho obéit. Lorsque le roi Caonabo descendit des montagnes pour enlever la princesse doña Ozéma et en faire sa femme, ce que la princesse ne voulait pas du tout, il ne restait rien à faire au comte de Llera et à son ami Sancho de la Porte du Chantier, que de combattre toute une armée pour la défendre, ce qu’ils firent, et ils remportèrent une aussi grande victoire que jamais don Ferdinand, notre souverain maître, eu ait remporté sur les Maures.

— Et vous enlevâtes vous-même la princesse, à ce qu’il paraît ! L’ami Sancho de la Porte du Chantier, si c’est là ton titre, ce conte est ingénieux, mais il manque de vraisemblance. Si je voulais te rendre justice, honnête Sancho, je te ferais donner les étrivières, comme tu le mérites si bien, pour te récompenser de tes plaisanteries.

— Cet homme parle comme il a été chargé de parler, observa Mercédès d’une voix basse et mal assurée ; je crains, Señora, qu’il n’y ait beaucoup de vérité dans son récit !

— Vous ne devez rien craindre, belle Señorita, répondit Sancho, peu ému des menaces de la marquise, puisque la bataille a été livrée, la victoire remportée, et que les deux héros en sont sortis les braies nettes. Cette illustre señora à laquelle je puis tout pardonner, comme à la tante du meilleur ami que j’aie sur la terre, — tout ce qui se passera en paroles, du moins, — se rappellera que les Haïtiens ne connaissent pas les arquebuses, par le secours desquelles nous avons défait Caonabo, et que Luis a rompu plus d’une colonne de Maures avec le seul secours de sa bonne lance.

— Cela est possible, répondit doña Béatrix, mais il était en selle, couvert d’une cuirasse d’acier, et il avait en main une arme qui avait déjà renversé Alonzo de Ojeda lui-même !

— As-tu réellement amené avec toi la princesse dont tu parles, demanda vivement Mercédès.

— Je vous le jure, Señora et Señorita, illustres dames toutes les deux ; je vous le jure par la sainte messe et par tous les saints du calendrier ! une princesse qui surpasse en beauté les filles de notre reine elles-mêmes, si ce sont celles qui viennent de quitter à l’instant cette chambre, comme je le suppose.

— Hors d’ici, drôle, s’écria Béatrix indignée. Je ne veux pas en entendre davantage, et j’ai lieu de m’étonner que mon neveu emploie une langue aussi insolente que la tienne pour aucun de ses messages. Sors d’ici, et sache à être discret au moins jusqu’à demain, ou la faveur de ton amiral lui-même ne garantirait pas tes os. — Mercédès, allons prendre du repos ; l’heure est bien avancée.

Sancho resta seul pendant quelques minutes, au bout desquelles un page parut pour lui indiquer le lieu où il devait passer la nuit. Le vieux marin murmura un peu en lui-même contre l’esprit revêche de la tante de don Luis, et compta de nouveau son or : il allait se mettre au lit, lorsque le même page revint pour l’appeler à une nouvelle entrevue. Sancho, qui faisait peu de distinction entre le jour et la nuit, n’eut point d’objection à faire, surtout lorsqu’il fut instruit que sa présence était demandée par la jeune señorita, dont la voix douce et tremblante l’avait tant intéressé pendant la dernière entrevue. Mercédès reçut le rude matelot dans un petit salon de son appartement, après avoir souhaité le bonsoir à sa tutrice. Son visage était animé, ses yeux brillaient d’un éclat inaccoutumé ; en un mot, au moment où Sancho se présenta devant elle, toute la contenance de la jolie Castillane eût révélé à un juge plus éclairé, à un homme qui aurait su lire dans le cœur des femmes, l’anxiété profonde où elle était plongée.

— Tu as fait un long et fatigant voyage, Sancho, dit notre héroïne lorsqu’elle fut seule avec le marin, et je te prie d’accepter cet or comme une faible preuve de l’intérêt avec lequel j’ai appris les grandes nouvelles dont tu es porteur.

— Señorita ! s’écria Sancho en affectant une grande indifférence pour les doublons qui tombaient dans sa main, j’espère que vous ne me croyez pas une âme mercenaire ? L’honneur d’être le messager de don Christophe et celui d’être admis à converser avec d’aussi illustres dames, est la plus grande récompense de mes services.

— Mais l’argent peut t’être utile pour tes besoins particuliers, et tu ne refuseras pas ce que t’offre une dame.

— Oh ! de cette manière je l’accepterais, doña senorita, quand il y en aurait deux fois autant. — Et Sancho, avec une résignation convenable, plaça cet argent à côté de celui qu’il avait déjà reçu par ordre de la reine.

Mercédès se trouvait dans la situation pénible de ceux qui ont trop présumé de leurs forces, et au moment où elle avait en son pouvoir les moyens de satisfaire ses doutes, elle hésitait à en faire usage.

— Sancho, dit-elle enfin, tu as fait avec le señor Colomb ce grand et extraordinaire voyage, et tu as appris bien des choses que des gens qui, comme nous, n’ont jamais quitté l’Espagne, doivent être curieux d’entendre. Tout ce que tu as dit de ces princes et princesses est-il vrai ?

— Aussi vrai, Señorita, que cela est nécessaire pour une histoire. Par la messe ! tous ceux qui ont assisté à une bataille ou qui ont été témoins de quelque grande aventure, et qui plus tard ont occasion d’en lire le récit, apprennent bientôt à comprendre la différence entre là chose elle-même et le parti qu’on en a tiré. Maintenant, comme j’étais…

— Laissons de côté les nouvelles aventures, bon Sancho ; parle-moi toujours de la même. Y a-t-il réellement un prince Mattinao et une princesse Ozéma, sa sœur, et ont-ils tous deux accompagné l’amiral en Espagne ?

— Je n’ai pas dit cela, belle Señorita, — don Mattinao est resté dans son pays pour gouverner son peuple. C’est seulement sa charmante sœur qui a suivi l’amiral et don Luis à Palos.

— Suivi ! L’amiral et le comte de Llera ont-ils donc tant d’influence sur des princesses royales, qu’ils puissent les engager à quitter leur pays natal et à les suivre sur une terre étrangère !

— Oh ! Señorita, cela peut vous paraître contraire aux habitudes de la Castille, du Portugal, et même de la France. Mais Haïti n’est pas encore un pays chrétien, et là une princesse peut n’être pas plus qu’une dame noble en Castille, et peut-être beaucoup moins, si l’on en juge par sa garde-robe. Cependant une princesse est une princesse, et une belle princesse est toujours une belle princesse. Doña Ozéma est donc une merveilleuse créature, et elle commence déjà à babiller votre pur castillan, comme si elle avait été élevée à Tolède ou à Burgos. Mais don Luis est un maître bien encourageant, et il n’y a aucun doute qu’il ne lui eût fait faire de grands progrès pendant le temps qu’il a vécu dans son palais, pour ainsi dire seul avec elle, si ce diable incarné de Caonabo ne fût venu avec toute son armée pour enlever la dame.


— Et cette dame est-elle une princesse chrétienne, Sancho ?

— Que le ciel bénisse votre âme innocente et pure, doña señorita ! de ce côté-là elle n’a guère de quoi se vanter. Cependant elle a déjà en quelque sorte commencé, car je vois que maintenant elle porte une croix, une croix de très-petite dimension à la vérité, mais de métal précieux, comme cela devait être, puisque c’est un présent d’un riche seigneur qui n’est ni plus ni moins que le comte de Llera.

— Une croix, dis-tu, Sancho ? interrompit Mercédès respirant à peine, mais assez maîtresse de son émotion pour la dérober aux yeux du vieux marin. Don Luis a-t-il déjà réussi à lui faire accepter une croix ?

— Oui, Señorita, une croix enrichie de pierres précieuses, et qu’auparavant il portait lui-même à son cou.

— Connais-tu les pierres ? Sont-ce des turquoises enchâssées dans l’or le plus pur ?

— Quant à l’or je puis en répondre, quoique ma science n’aille pas assez loin pour connaître les pierres précieuses. Mais le ciel d’Haïti n’est pas plus bleu que les pierres de cette croix. Doña Ozéma l’appelle Mercédès, d’où je comprends qu’elle espère que les miséricordes de la rédemption viendront éclairer son âme.

— Et cette croix a-t-elle été assez peu respectée pour devenir un sujet de conversation, même parmi les gens de ta classe ?

— Écoutez, Señorita ; à bord d’une caravelle, sur une mer houleuse, on fait plus de cas d’un homme comme moi qu’on ne paraît le faire ici, à Barcelone, sur la terre ferme. Nous avons été à Cipango pour élever des croix et faire des chrétiens ; ainsi nous sommes toujours dans notre rôle. Quant à doña Ozéma, elle a plus de considération pour moi que pour beaucoup d’autres ; car j’ai contribué à l’arracher des mains de Caonabo. Ainsi elle m’a montré la croix le jour où nous avons jeté l’ancre dans le Tage, au moment même où l’amiral me donna ordre d’apporter cette lettre à Leurs Altesses. En cet instant elle baisait cette croix, la pressait sur son cœur, et disait que c’était Mercédès.

— Ceci est bien étrange, Sancho ! Cette princesse a-t-elle une suite convenable et son rang et à sa dignité ?

— Vous oubliez, Señorita, que la Niña n’est qu’un petit bâtiment, comme son nom l’indique, et qu’il n’y aurait à bord d’un tel bâtiment aucune place pour une suite de dames et de seigneurs : don Christophe et don Luis sont assez honorables pour remplacer tout cela auprès de toutes les princesses du monde. Quant au reste, doña Ozéma attendra que notre gracieuse souveraine lui compose une maison convenable à son rang. Et puis ces dames d’Haïti sont plus simples que nos dames nobles d’Espagne, la plupart d’entre elles pensant que les vêtements ne sont pas d’une grande nécessité dans un climat si doux.

Mercédès parut offensée et incrédule, mais sa curiosité et son intérêt étaient excités à un tel point, qu’elle n’eut pas le courage de congédier le marin sans lui faire de nouvelles questions.

— Et don Luis de Bobadilla était toujours avec l’amiral, dit-elle, toujours prêt à le soutenir, et le premier dans tous les dangers ?

— Señorita, vous faites le portrait du comte comme si vous aviez été près de lui depuis le premier jour jusqu’au dernier. Si vous l’aviez vu frapper d’estoc et de taille sur les gens de Caonabo, et les tenant tous en respect tandis que doña Ozéma était près de lui derrière les rochers, cela eût tiré des larmes d’admiration de vos beaux yeux.

— Doña Ozéma près de lui ! — derrière les rochers ! — les assaillants tenus en respect !

— Oui, Señora, vous répétez comme un livre ; c’est comme vous le dites, quoique doña Ozéma ne se contentât pas de se tenir derrière les rochers, car lorsque les flèches tombèrent comme une grêle, elle se précipite devant le comte, forçant les ennemis à se retirer, car ils ne voulaient pas tuer celle dont ils cherchaient à s’emparer. De cette manière, elle sauva la vie de son chevalier.

— Sauva sa vie ! — la vie de Luis ! — de don Luis de Bohadilla ! — une princesse indienne !

— Juste comme vous le dites, et la plus noble fille : pardon de parler si légèrement d’une personne de son rang. Bien des fois, depuis ce jour, le jeune comte m’a dit que les flèches arrivaient si serrées, que, sans cette courageuse résolution de doña Ozéma, son honneur aurait été terni par une retraite, ou sa vie sacrifiée. C’est une rare créature, Señorita, et vous l’aimerez comme une sœur lorsque vous l’aurez vue et que vous la connaîtrez.

— Sancho, dit notre héroïne en rougissant, tu as dit que le comte de Llera t’avait ordonné de parler de lui à sa tante ; n’a-t-il pas parlé d’une autre personne ?

— Non, Señorita.

— En es-tu bien certain, Sancho ? — Réfléchis bien. Ne t’a-t-il cité aucun autre nom ?

— Non, je puis le jurer. Il est vrai que lui, ou le vieux Diégo, le timonier, m’a parlé d’une Clara qui tient une hôtellerie ici à Barcelone, et qui est fameuse pour son vin ; mais je pense que ce doit être plutôt Diégo que le comte ; car le premier s’occupe beaucoup de pareilles choses, et l’autre ne peut rien savoir de Clara.

— Tu peux te retirer, Sancho, dit Mercédès d’une voix faible. Nous t’en dirons davantage demain matin.

Sancho ne fut pas fâché d’être congédié, et il retourna gaiement à son lit, ne se doutant guère du mal qu’il avait causé par ce mélange de vérité et d’exagération qui caractérise son récit.