Mercédès de Castille/Chapitre 4

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 18p. 51-65).
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CHAPITRE IV.


Les savants n’ignorent pas ce que c’est qu’une ligne droite ; mais à quoi cela sert-il à celui qui veut marcher droit dans le chemin de la vie et du monde ? Que sont alors toutes les connaissances et toutes les lumières des hommes ? Des océans d’erreur, dans les profondeurs desquels ceux qui veulent sonder ne trouvent que des ombres et point de fond.
Les Connaissances humaines.



La matinée du 2 janvier 1492 commença avec une solennité et une pompe qui étaient inusitées, même dans une cour et un camp où se trouvaient des souverains aussi adonnés que Ferdinand et Isabelle aux observances religieuses et à une magnificence royale. Le soleil se montrait à peine, qu’un sentiment de triomphe mettait déjà tout en mouvement dans la petite et extraordinaire ville de Santa-Fé. Les négociations pour la reddition finale de Grenade, qui avaient été tenues secrètes pendant plusieurs semaines, étaient terminées ; l’armée et la nation avaient été formellement informées de leur résultat, et cette journée avait été fixée pour l’entrée des vainqueurs dans la ville.

La cour portait le deuil de don Alonzo de Portugal, époux de la princesse royale de Castille, lequel était mont peu de temps après son mariage. Mais, dans une occasion si joyeuse, on mit à l’écart tous les symboles du chagrin, et chacun se couvrit de ses vêtements les plus élégants et les plus magnifiques. Il était encore de bonne heure quand le grand cardinal se mit en marche, à la tête d’un corps de troupes considérable, pour aller prendre possession de ce qu’on appelle la Montagne des Martyrs. Tout en y montant, ils rencontrèrent un détachement de cavaliers maures, à la tête duquel se trouvait un homme en qui, à son port plein de dignité, et à l’angoisse qu’exprimaient tous ses traits, il était facile de reconnaître Boabdil, ou Abdallah, et les souffrances mentales qu’il éprouvait. Le cardinal leur montra la position qu’occupait Ferdinand, qui, avec ce mélange de piété et de politique mondaine qui s’unissaient si intimement en lui, avait refusé d’entrer dans la ville conquise avant que le symbole du christianisme eût remplacé les bannières de Mahomet, et qui s’était placé à quelque distance des portes avec une affectation d’humilité qui était parfaitement d’accord avec le fanatisme particulier de cette époque. Comme l’entrevue qui eut lieu entre eux a été souvent décrite, et deux fois tout récemment par des écrivains anglais distingués, il est inutile de nous étendre sur ce sujet. Abdallah se rendit ensuite en présence d’Isabelle, dont l’âme plus pure et pleine de douceur lui fit un accueil qui sentait moins l’affectation du christianisme, mais qui respirait davantage la charité réelle et la compassion véritable du chrétien. Il se mit alors en marche vers ce défilé des montagnes qui a été célèbre depuis ce temps comme étant le point d’où il vit pour la dernière fois les palais et les tours de ses ancêtres, ce qui lui fit donner le nom touchant et poétique de El Ultimo suspiro del Moro, ou le Dernier soupir du Maure.

Quoique le passage du dernier roi de Grenade n’eût souffert aucun délai, il prit pourtant quelque temps. Une foule immense eut donc le loisir de couvrir les grands chemins et les champs voisins de la ville, et tous les yeux étaient fixés sur les tours de l’Alhambra, où tous les bons catholiques, témoins du triomphe de leur religion, attendaient avec impatience le moment de voir paraître le signe de prise de possession.

Isabelle, qui avait fait de cette conquête un des articles de son traité de mariage, et dont cette victoire était réellement l’ouvrage, s’abstint, avec sa modestie naturelle, de se mettre en avant en cette occasion. Elle s’était placée à quelque distance en arrière de la position prise par Ferdinand. Cependant, à moins qu’on n’en excepte les tours si longtemps convoitées de l’Alhambra, elle était le point central d’attraction. Sa mise était d’une magnificence vraiment royale, comme l’exigeait une circonstance si glorieuse ; sa beauté la rendait toujours un objet d’admiration ; sa douceur, sa justice inflexible, sa véracité imperturbable, avaient gagné tous les cœurs : et elle était par le fait la personne qui devait profiter le plus de la victoire, car le royaume de Grenade était annexé à la Castille et non à l’Aragon, ce pays n’ayant point ou presque point de territoire qui y fût limitrophe.

Avant l’arrivée d’Abdallah, la foule courait à son gré de côté et d’autre, un grand nombre d’habitants des environs étant accourus courus dans le camp pour voir l’entrée triomphale dans la ville. Il y avait, entre autres, beaucoup de moines et de prêtres, cette guerre ayant pris le caractère d’une croisade. Les curieux se pressaient surtout autour de la personne de la reine, et, dans le fait, c’était le point que la magnificence de la cour rendait le plus imposant. La plupart des religieux s’y étaient rassemblés, car ils sentaient que la piété d’Isabelle créait autour d’elle une sorte d’atmosphère morale, qui convenait particulièrement à leurs habitudes, et qui était favorable pour leur attirer de la considération. On pouvait distinguer parmi eux un moine dont la physionomie était prévenante, et qui, de fait, était de noble naissance. Plusieurs grands d’Espagne lui avaient adressé respectueusement la parole sous le nom de père Pédro, tandis qu’il s’écartait de la présence immédiate de la reine pour gagner un endroit où la circulation était plus facile. Il était accompagné d’un jeune homme qui avait l’air si supérieur à tous ceux qui n’étaient pas en selle dans cette journée, qu’il attirait l’attention générale : quoiqu’il n’eût pas plus de vingt ans, on voyait à ses muscles prononcés et à son teint brun, quoique fleuri, qu’il avait été exposé aux éléments ; et son port faisait penser que, quoiqu’il ne fût pas couvert d’une armure, dans une circonstance si particulièrement militaire, l’habitude de la guerre devait avoir été favorable à sa tournure et à la vigueur de son corps. Son costume était fort simple, comme s’il eût voulu éviter les regards, au lieu de les attirer ; et cependant il était d’un genre que les nobles seuls portaient. Plusieurs de ceux qui l’examinaient quand il se trouva dans un lieu où la foule était moins serrée, avaient vu la reine lui faire un accueil gracieux ; et elle lui avait même permis de lui baiser la main, faveur que l’étiquette pointilleuse de la cour de Castille n’accordait qu’à un mérite transcendant, ou à la noblesse la plus illustre. Quelques-uns disaient que c’était un Guzman, famille presque royale ; d’autres pensaient que ce pouvait être un Ponce, nom qui était devenu un des premiers de l’Espagne, par suite des hauts faits du marquis, duc de Cadix, dans cette guerre même ; enfin, quelques-uns prétendaient reconnaître dans son front élevé, sa démarche ferme et son œil animé, le port et la physionomie d’un Mendoza.

Il était évident que celui qui était le sujet de toutes ces conjectures ne se doutait pas de l’attention qu’attiraient ses membres vigoureux, ses beaux traits et son pas élastique ; car, comme ceux qui sont habitués à être observés par leurs inférieurs, il ne songeait qu’aux objets qui plaisaient ses yeux, ou qui souriaient à son imagination ; mais il était toujours disposé à prêter l’oreille aux remarques que faisait de temps en temps son révérend compagnon.

— Quelle heureuse et glorieuse journée pour la chrétienté ! s’écria le père Pédro, après un intervalle de silence un peu plus long que de coutume ; une impie domination qui avait duré sept cents ans, vient d’expirer ; l’orgueil du Maure est enfin abattu, et la croix est élevée au-dessus des bannières du faux prophète ! Tu as eu des ancêtres, mon fils, qui pourraient presque sortir de leurs tombeaux et se promener avec joie sur la terre, si la nouvelle d’un si grand changement pouvait arriver aux âmes des chrétiens qui ont quitté ce monde depuis si longtemps.

— Que la bienheureuse Marie intercède pour eux, mon père, afin qu’ils ne se dérangent pas, même pour voir le Maure chassé de chez lui ; car, quelque agréable que l’infidèle ait rendu Grenade, ces âmes saintes ne trouveraient pas cette ville comparable au paradis.

— Mon fils don Luis, tes discours ont pris un ton de légèreté peu convenable depuis tes derniers voyages, et je doute fort que tu penses autant à tes Pater et à tes Confiteor, que lorsque tu étais sous les yeux de ton excellente mère, de sainte mémoire.

Ces mots furent prononcés, non seulement d’un ton de reproche, mais avec une chaleur voisine de la colère.

— Ne me grondez pas si sévèrement, mon père, pour un ton de légèreté qui vient de l’inconséquence de la jeunesse, et non d’un manque de respect pour la sainte Église. Vous me réprimandez vertement, et vous-même pourtant, quand je viens près de vous en pénitent pour vous faire l’aveu de mes fautes et vous en demander l’absolution, vos yeux sont fixés sur je ne sais quoi, avec la même attention que si quelqu’un des esprits dont vous venez de parler était arrivé pour voir le Maure sentir son cœur se briser en quittant son cher Alhambra.

— Vois-tu cet homme, Luis ? demanda le moine, les yeux dirigés du même côté, mais sans aucun geste qui pût faire distinguer au milieu de la foule l’individu dont il parlait.

— Par ma véracité, mon père, j’en vois mille ; mais je n’en aperçois pas un seul qui attire mes regards, comme s’il descendait du paradis. Puis-je sans indiscrétion vous demander quel est celui qui fixe ainsi les vôtres ?

— Vois-tu là-bas cet homme d’une taille élevée et imposante, chez qui la gravité et la dignité se mêlent si étrangement à un air de pauvreté ? — Je ne veux pas dire une pauvreté absolue, car il est mieux mis et paraît être dans une situation plus prospère que je ne me souviens de l’avoir jamais vu. Cependant il est aisé de voir qu’il n’est ni riche ni noble, quoique son port et sa tournure pussent le faire prendre pour un monarque.

— Je crois à présent apercevoir celui dont vous parlez. C’est un homme dont l’aspect est grave et vénérable, quoiqu’il joigne un air de simplicité. — Je ne vois rien d’extraordinaire ni de déplacé dans sa mise ou dans ses manières.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. — Il y a dans sa physionomie une dignité, une fierté qu’on n’est pas accoutumé à trouver dans un homme qui n’a pas l’habitude du pouvoir.

— À mes yeux, il a l’air d’un navigateur de première classe, — d’un pilote, d’un homme qui a fait des voyages sur mer. Oui ; il porte sur lui des symboles qui l’annoncent.

— Tu ne te trompes pas, don Luis ; telle est sa profession. Il vient de Gênes, et il se nomme Christoval Colon, ou, comme on l’appelle en Italie, Christoforo Colombo.

— Je me souviens d’avoir entendu parler d’un amiral de ce nom, qui rendit de signalés services dans les guerres du sud, et qui conduisit autrefois une flotte bien loin à l’est.

— Ce n’est pas celui-là. C’est un homme dont les fonctions ont été plus humbles, quoiqu’il puisse être du même sang, puisqu’ils sont nés tous deux dans la même ville. Non, il n’est pas amiral, mais il aimerait à le devenir ; — oui, et même roi.

— Cet homme a donc l’esprit faible, ou il est dévoré d’une ambition absurde ?

— Ni l’un ni l’autre. Son esprit surpasse celui de beaucoup de nos ecclésiastiques les plus savants ; et ce n’est que rendre justice à sa piété de dire qu’il n’existe pas un meilleur chrétien en Espagne. On voit, mon fils, que tu as passé beaucoup de temps en pays étranger et fort peu à la cour, sans quoi tu aurais su l’histoire de cet être extraordinaire, en entendant prononcer son nom, nom qui, depuis bien des années, a prêté à la gaieté inconsidérée des courtisans frivoles, mais qui a fait naître dans l’esprit des hommes prudents et réfléchis plus de doutes que beaucoup de fatales hérésies.

— Ce langage pique ma curiosité, mon père. Qu’est donc cet homme ? Qui est-il ?

— Une énigme que ni mes prières à la sainte Vierge, ni la science du cloître, ni le désir ardent d’arriver à la vérité, n’ont pu me mettre en état de deviner. — Viens ici, Luis ; nous pouvons nous asseoir sur ce rebord de rocher, et je te dirai quelles sont les opinions qui rendent cet homme si extraordinaire. Il faut que tu saches, mon fils, qu’il y a maintenant sept ans qu’il s’est montré parmi nous pour la première fois. Il demandait à être employé à faire des découvertes, et il prétendait qu’en avançant sur l’Océan vers l’occident jusqu’à une distance immense et inouïe, il arriverait aux Indes, à la grande île de Cipango, et au royaume de Cathay, dont un certain Marco-Polo nous a laissé quelques légendes fort extraordinaires.

— Par saint Jacques, de bienheureuse mémoire ! s’écria don Luis en riant, il faut qu’il ait perdu l’esprit. Comment pourrait-il y réussir, à moins que la terre ne fût ronde ? Nous avons les Indes à l’orient et non à l’occident.

— On lui a fait souvent cette objection ; mais il a des réponses toutes prêtes à des arguments plus puissants.

— Peut-on en trouver un plus fort ? Nos yeux nous disent que la terre est plate.

— C’est en quoi son opinion diffère de celle de la plupart des hommes ; et pour avouer la vérité, mon fils, ce n’est pas sans quelque apparence de raison. C’est un navigateur, comme tu l’avais deviné, et il répond que, sur l’Océan, quand on voit un navire de très-loin, on n’aperçoit d’abord que les voiles hautes, et qu’à mesure qu’il approche, on distingue les voiles basses, et enfin le bâtiment tout entier. — Mais tu as été sur mer, et tu as dû remarquer quelque chose de semblable.

— Cela est vrai, mon père. Tandis que nous montions la mer d’Angleterre, nous rencontrâmes un beau croiseur du roi, et, comme vous le disiez, nous ne vîmes d’abord que la plus haute voile, formant un point blanc sur l’eau. Les autres voiles se montrèrent ensuite l’une après l’autre, et enfin nous vîmes un navire gigantesque armé de bombardes et de canons, — au nombre de vingt, tout au moins.

— Tu es donc d’accord avec lui, et tu crois que la terre est ronde ?

— Par saint George d’Angleterre, non, vraiment ! J’ai trop vu le monde pour en calomnier la belle surface d’une manière si inconsidérée. L’Angleterre, la France, la Bourgogne, l’Allemagne et toutes les contrées lointaines du nord, sont des pays plats et unis aussi bien que notre Castille.

— Pourquoi as-tu vu la plus haute voile du bâtiment anglais avant les autres ?

— Pourquoi, mon père ? — parce que… parce qu’elle fut la première à se montrer ; — parce qu’elle fut visible avant les autres.

— Les Anglais mettent-ils leurs plus grandes voiles au haut de leurs mâts ?

— Ils seraient fous, s’ils agissaient ainsi, quoiqu’ils ne soient pas grands navigateurs, — car nos voisins, les Portugais et les Génois, l’emportent à cet égard sur toute autre nation ; — quoiqu’ils ne soient pas grands navigateurs, les Anglais ne sont pas assez stupides pour commettre une telle faute. Songez à la force des vents, et vous comprendrez que plus la voile est grande, plus elle doit être placée bas.

— Comment se fait-il que le plus petit objet ait été visible avant le plus grand ?

— En vérité, père Pédro, vous n’avez pas conversé pour rien avec ce Christoforo. Mais une question n’est pas une raison.

— Socrate aimait à faire des questions, mon fils, mais il aimait aussi qu’on y répondît.

Peste ! comme on le dit à la cour du roi Louis. — Mais je ne suis pas Socrate, mon bon père ; je suis votre ancien élève et votre parent, Luis de Bobadilla, neveu fainéant de la marquise de Moya, favorite de la reine, et aussi noble qu’aucun cavalier d’Espagne, quoique enclin un peu à vagabonder, s’il faut en croire mes ennemis.

— Tu n’as pas besoin de m’apprendre ni ta généalogie, ni ton caractère, ni tes fredaines, don Luis de Bobadilla, puisque je te connais et que je sais tout ce que tu as fait depuis ton enfance. Tu as du moins un mérite que personne ne te contestera, celui de respecter la vérité, et jamais tu n’en as donné une meilleure preuve qu’en avouant que tu n’es pas un Socrate.

Le sourire et l’air de bonne humeur du digne père rendirent cette saillie moins piquante, et le jeune homme en rit lui-même connaissant trop bien ses folies pour se fâcher de ce qu’il venait d’entendre.

— Père Pedro, lui dit-il, oubliez un instant que vous avez été mon précepteur, et abaissez-vous jusqu’à causer raisonnablement avec moi d’un sujet si extraordinaire. Vous, sûrement, vous ne prétendrez pas que la terre soit ronde ?

— Je ne vais pas aussi loin que certaines personnes sur ce point, Luis ; car je trouve dans l’Écriture Sainte des difficultés qui s’y opposent. Cependant cette affaire des voiles m’embarrasse beaucoup : et j’ai souvent désiré d’aller par mer d’un port à un autre, afin d’en juger par mes propres yeux. Sans les malheureuses nausées que j’éprouve toujours, même sur un bateau, je crois que j’en ferais l’épreuve.

— Ce serait un exploit digne de toute votre sagesse ! s’écria le jeune homme en riant. — Le père Pédro de Carrasral changé en voltigeur, comme son ancien élève, et à cheval sur une fantaisie ! Mais ne vous inquiétez pas, mon honorable parent et excellent maître, car je puis vous épargner cette peine. Dans tous mes voyages par terre et par mer, — et vous savez que, pour mon âge, je n’ai pas mal voyagé, — j’ai toujours trouvé partout la terre plate, et la mer plus plate encore, sauf quelques vagues turbulentes et rebelles.

— Cela a paru ainsi à tes yeux, je n’en doute point ; mais ce Colon, qui a voyagé beaucoup plus que toi, pense différemment. Il soutient que la terre est une sphère, et qu’en faisant voile à l’ouest, on peut atteindre des points auxquels on est déjà arrivé en voguant à l’est.

— Par saint Laurent ! c’est une idée hardie ! — et se propose-t-il sérieusement de se hasarder dans l’immense mer Atlantique, et même de la traverser pour chercher quelque terre éloignée et inconnue ?

— C’est précisément son projet ; et depuis sept ans il ne cesse de solliciter la cour de lui en fournir les moyens. J’ai même entendu dire qu’il avait déjà passé beaucoup de temps, — peut-être sept autres années, — à faire la même demande en différents pays.

— Si la terre est ronde, dit don Luis ayant l’air de réfléchir, qui empêche toute l’eau de couler vers la partie qui est la plus basse ? comment se fait-il même que nous ayons des mers ? Et si, comme vous me l’avez dit, il croit que les Indes sont en dessous de nous, comment leurs habitants peuvent-ils se tenir debout ? il faut qu’ils marchent la tête en bas.

— Cette objection a été faite à Colon, mais il n’y attache pas une grande importance. Dans le fait, un grand nombre de nos ecclésiastiques commencent à croire qu’il n’y a ni dessus ni dessous à la terre, si ce n’est en ce qui concerne la surface ; ainsi il n’y a pas une grande difficulté sur ce point.

— Vous ne voudrez pas me faire croire, mon père, qu’un homme puisse marcher la tête en bas ? Par saint François, il faut que vos habitants du Cathay aient des griffes comme les chats ? sans quoi ils tomberaient sur-le-champ.

— Où tomberaient-ils, don Luis ?

— Où, père Pedro ? — Dans Tophet, — dans le puits sans fond. — Il est impossible que des hommes marchent la tête en bas et les pieds en haut, sans autre appui que l’atmosphère. — Les caravelles doivent donc aussi voguer sur leurs mâts, et ce serait un singulier mode de navigation. Mais qui empêcherait la mer de sortir de son lit, de tomber sur les feux de l’enter et de les éteindre ?

— Mon fils Luis, dit le moine d’un ton grave, vous portez trop loin la légèreté de vos discours. Mais puisque l’opinion de Colon vous paraît si ridicule, quelle idée vous faites-vous de la forme de la terre, que Dieu a honorée de son esprit et de sa présence ?

— Qu’elle est aussi plate que le bouclier du Maure que j’ai tué dans la dernière sortie ; et il est aussi plat que l’acier peut rendre le fer.

— Crois-tu qu’elle ait des limites ?

— Oui, sans doute, — et s’il plaît à Dieu et à doña Mercédès de Volverde, je les verrai avant de mourir.

— Tu t’imagines donc qu’il y a un bord, un précipice tout le long des quatre côtés de la terre, que l’homme peut y atteindre, et que lorsqu’il y est arrivé, son œil peut plonger dans l’abîme comme du haut d’une plate-forme prodigieusement élevée ?

— Votre pinceau ne fait rien perdre à ce tableau, mon père ; je n’y ai jamais songé jusqu’ici, et pourtant on croirait qu’il doit y avoir quelque endroit semblable. Par saint Ferdinand, ce serait une place capable de mettre à l’épreuve la fermeté de don Alonzo de Ojeda lui-même ! Il pourrait, debout à l’extrémité de la terre, mettre le pied sur un nuage et jeter une orange à la lune.

— Je crains que tu n’aies pensé que bien rarement aux choses sérieuses, Luis ; quant à moi, l’opinion et le projet de Colon ne me semblent, pas sans mérite. Je n’y vois que deux objections sérieuses : l’une est la difficulté tirée de l’Écriture Sainte ; l’autre, c’est l’étendu immense, incompréhensible et même inutile de l’océan qui doit nous séparer du Cathay ; sans quoi nous aurions entendu parler depuis longtemps de cette partie du monde.

— Les savants embrassent-ils les idées de cet homme ?

— Cette question a été sérieusement discutée dans un concile tenu à Salamanque, et les opinions ont été partagées. Un des plus grands obstacles, c’est la crainte que si le monde était réellement rond, et qu’un bâtiment pût réussir à arriver au Cathay en faisant voile à l’ouest, il ne lui fût très-difficile d’en revenir, car, de manière ou d’autre, il doit y avoir à monter comme à descendre. Je crois qu’en général on rit des idées de ce Colon, et je crains qu’il ne voie jamais son île de Cipango, car il me paraît encore bien loin de pouvoir commencer son voyage. Je suis surpris qu’il soit encore ici ; on avait dit qu’il était parti pour le Portugal.

— Ne m’avez-vous pas dit, mon père, qu’il est depuis longtemps en Espagne ? demanda don Luis d’un air grave, ses yeux attachés sur Christophe Colomb, qui, à peu de distance de l’endroit où le moine et le jeune homme étaient assis, regardait le spectacle pompeux du triomphe avec un air de dignité calme.

— Il y a déjà passé sept années à solliciter des riches et des grands les moyens nécessaires pour entreprendre son voyage favori.

— A-t-il donc l’argent nécessaire pour de si longues sollicitations ?

— D’après les apparences, je le croirais pauvre ; je sais même qu’il a travaillé, pour gagner son pain, à faire des cartes géographiques ; il passait une heure à discuter avec les philosophes et à solliciter les princes, et celle d’après à travailler pour la nourriture indispensable à son existence.

— Vos discours, mon père, ont tellement aiguisé ma curiosité, que je voudrais n’entretenir avec ce Colon. Je vois qu’il reste là-bas debout au milieu de la foule ; je vais aller le trouver, je lui dirai que, moi aussi, je suis un peu navigateur, et je tirerai de lui quelque chose de ses idées particulières.

— Et de quelle manière feras-tu connaissance avec lui, mon fils ?

— En lui disant que je suis don Luis de Bobadilla, neveu de doña Béatrix, marquise de Moya, et issu d’une des plus nobles familles d’Espagne.

— Et tu crois que cela suffira pour ton dessein, Luis ? dit le moine en souriant. — Non, non, mon fils ; cela serait bon avec la plupart des marchands de cartes géographiques, mais cela ne réussira pas auprès de ce Christoval Colon. Cet homme est tellement rempli de ses vastes desseins ; son esprit est tellement exalté par la grandeur des résultats qu’il attend du projet auquel il songe jour et nuit, et il semble avoir tant de confiance en ses moyens, que les princes et même les rois ne peuvent lui faire rien perdre du sentiment intime de sa dignité. Don Ferdinand lui-même, notre souverain respecté, pourrait à peine essayer ce que tu te proposes de faire, sans s’exposer à quelque dédain, sinon dans ses paroles, du moins dans ses manières.

— Par tous les bienheureux saints, père Pédro, tout ce que vous me dites de cet homme extraordinaire ne fait qu’augmenter mon désir de le connaître. Voulez-vous vous charger de me présenter à lui ?

— Très-volontiers, car je désire savoir ce qui l’a ramené à la cour, qu’on m’avait dit qu’il avait quittée récemment dans le dessein de porter ailleurs ses projets. Laissez-moi le choix des moyens, mon fils, et je verrai ce que je puis faire.

Le moine et son jeune compagnon se levèrent, et, rentrant dans la foule, ils prirent la direction nécessaire pour s’approcher de l’homme qui avait été le sujet de leur entretien, et qui était encore celui de leurs pensées. Quand ils furent assez près pour lui parler, le moine s’arrêta, et attendit patiemment l’instant où ses yeux pourraient rencontrer ceux du navigateur. Plusieurs minutes se passèrent ainsi, car les regards de Colon étaient fixés sur le haut des tours de l’Alhambra, où l’on s’attendait à voir paraître à chaque instant le signe de prise de possession. Luis de Bohadilla, léger, vif, impatient, et n’oubliant jamais sa naissance illustre et les distinctions attachées par l’usage à un rang élevé, commençait à s’ennuyer d’attendre ainsi le loisir d’un pilote, d’un faiseur de cartes géographiques. Ce fut pourtant en vain qu’il pressa son compagnon d’avancer ; mais un de ses mouvements d’impatience ayant enfin attiré l’attention de Colomb, les yeux de celui-ci rencontrèrent ceux du moine, et étant d’anciennes connaissances, ils se saluèrent avec toute la courtoisie de ce siècle.

— Nous avons à nous féliciter, señor Colon, dit le moine, de la fin glorieuse de ce siège, et je me réjouis de vous en voir témoin ; car j’avais entendu dire que des affaires importantes vous avaient appelé dans un autre pays.

— La main de Dieu se montre en toutes choses, mon père. Vous voyez dans ce succès la victoire de la croix ; moi, j’y trouve une leçon de persévérance. C’est une voix qui me dit, aussi clairement que les événements peuvent parler, que ce que Dieu a décidé doit enfin arriver.

— J’aime l’application que vous en faites, Señor ; comme j’aime la plupart de vos pensées sur notre sainte religion. Il est très-vrai que la persévérance est nécessaire pour le salut, et je ne doute pas que la manière dont nos pieux souverains ont conduit cette guerre n’en soit un symbole convenable.

— Vous avez raison, mon père, et c’est aussi un symbole applicable à la fortune de toutes les entreprises qui ont pour objet la gloire de Dieu et le bien de l’Église, répondit Colon, ou Columbus, nom latinisé, ou Colomb, comme on l’appelle également. Son œil était animé de ce feu secret qui brûle si vivement dans le cœur du visionnaire et de l’enthousiaste. — Il peut vous paraître déraisonnable, à vous, mon père, de faire une pareille application de ce grand événement ; mais le triomphe obtenu aujourd’hui par leurs altesses m’encourage merveilleusement à persévérer sans faiblesse dans mon fatigant pèlerinage, car il conduit aussi au triomphe de la croix.

— Puisque vous faites allusion à vos projets, señor Colon, répondit le moine avec adresse, — je ne suis pas fâché qu’il soit question de ce sujet entre nous en ce moment, car voici un jeune homme de mes parents, qui a lui-même un peu voyagé par suite d’une fantaisie de jeunesse dont ni ses amis ni l’amour même n’ont pu le guérir. Ayant entendu parler de vos nobles projets, il brûle du désir d’en apprendre quelque chose de plus de votre propre bouche, si vous aviez la bonté de lui accorder cette faveur.

— Je me trouve toujours heureux de pouvoir satisfaire les désirs louables des jeunes gens aventureux, et je communiquerai volontiers à votre jeune parent tout ce qu’il peut désirer de savoir, répondit Colomb avec un air de simplicité et de dignité qui mit en déroute à l’instant toutes les idées de supériorité et de condescendance que don Luis s’était promis d’apporter dans la conversation, et qui produisit l’effet immédiat de le convaincre qu’il devait se regarder comme la partie obligée et honorée dans la conversation qui allait avoir lieu. — Mais, Señor, continua Colomb, vous avez oublié de m’apprendre le nom du jeune cavalier.

— Il se nomme don Luis de Bobadilla, jeune homme dont les meilleurs droits à votre attention sont peut-être un esprit aventureux et aimant à courir le monde, et le fait qu’il a pour tante votre honorable amie la marquise de Moya.

— L’un on l’autre suffirait, mon père. J’aime un esprit entreprenant dans les jeunes gens. Il y est implanté sans doute par la main de Dieu pour qu’ils servent d’instruments aux desseins de sa haute sagesse et de sa bienfaisance, et c’est dans de pareils hommes que je dois trouver mon principal soutien en ce monde.

— Ensuite, après le père Juan Pérez de Marchéna et le señor Alonzo de Quintanilla, je compte doña Beatrix parmi mes plus fermes appuis : son neveu doit donc être certain de mon estime et de tous mes égards.

Ce langage sonnait d’une manière assez extraordinaire aux oreilles de don Luis ; car si le costume et tout l’extérieur de cet homme qui parlait bon castillan, quoique avec un accent étranger, étaient respectables, il avait appris, lui, que c’était un pilote, un navigateur, qui gagnait son pain par son travail ; et la noblesse de Castille n’était pas habituée à être regardée avec un air de faveur et de condescendance par des hommes qui n’avaient pas l’honneur d’être issus du sang des princes. Il se sentit disposé d’abord à se fâcher du langage de l’étranger, puis à lui rire au nez ; mais voyant que le père Pédro le traitait avec beaucoup de déférence, et l’extérieur de l’homme à projets lui imposant malgré lui, non seulement il réussit à se comporter convenablement, mais il lui répondit avec une courtoisie digne de son rang et de son savoir vivre. Tous trois se retirèrent alors un peu à l’écart de la plus grande foule, et trouvèrent à s’asseoir sur le rebord d’un rocher car il y en avait un assez grand nombre dans les environs.

— Don Luis a voyagé dans des pays étrangers, à ce que vous me dites, mon père, dit Colomb, qui ne manqua pas de prendre le dé dans la conversation, en homme qui semble croire que son rang ou sa personne lui en donne le droit, et il désire connaître les merveilles et les périls de l’Océan ?

— Tel a été son mérite ou son défaut, Señor. S’il avait écouté les désirs de doña Béatrix ou suivi mes conseils, il n’aurait pas quitté sa carrière chevaleresque pour en suivre une qui est si peu d’accord avec son éducation et sa naissance.

— Vous traitez ce jeune homme avec une sévérité qu’il ne mérite pas, mon père. On ne peut dire que celui qui passe sa vie sur l’Océan, l’emploie d’une manière ignoble ou inutile. Si Dieu a séparé différents pays par de vastes masses d’eau, ce n’est pas dans le dessein d’en rendre les habitants étrangers les uns aux autres ; c’est sans doute pour qu’ils pussent se rencontrer au milieu des merveilles dont il a paré l’océan, et glorifier d’autant plus son nom et sa puissance. Nous avons tous nos moments d’irréflexion dans notre jeunesse, époque où nous suivons nos impulsions plutôt que notre raison ; et comme j’avoue que j’ai eu les miens, je suis peu disposé à faire un sujet de reproche au señor don Luis d’avoir eu aussi les siens.

— Vous avez probablement combattu les infidèles sur mer, señor Colon ? demanda Luis, ne sachant trop comment en venir au sujet qu’il désirait.

— Oui, mon fils. — Ce ton de familiarité fit tressaillir le jeune seigneur, mais il ne pouvait s’en offenser. — Oui, et sur terre aussi. J’ai vu le temps où j’avais du plaisir à raconter les périls que j’ai courus tant dans la guerre que dans les tempêtes, — et ils ont été nombreux, — et la manière dont j’y ai échappé. Mais depuis que la puissance de Dieu m’a inspiré de plus grandes choses, pour que sa volonté soit faite et que sa parole se répande sur toute la terre, ma mémoire cesse d’y songer. — Le père Pédro fit un signe croix, et don Luis sourit en levant les épaules, en homme qui entend un propos qui lui paraît extravagant ; mais le navigateur continua avec le ton grave et sérieux qui semblait faire partie de son caractère : — Bien des années se sont écoulées depuis que j’ai pris part au combat remarquable que soutint mon parent Colombo le jeune, comme on l’appelait pour le distinguer de son oncle, l’ancien amiral du même nom, combat qui eut lieu un peu au nord du cap Saint-Vincent. Les ennemis que nous avions à combattre en cette occasion étaient des Vénitiens, dont les bâtiments étaient richement chargés. L’action dura depuis le matin jusqu’au soir, et cependant Dieu permit que je ne reçusse pas une seule blessure. Une autre fois, la galère à bord de laquelle je combattais fut brûlée, et je réussis à gagner la terre, qui était assez éloignée, sans autre aide qu’une rame. Il me sembla que la main de Dieu m’avait sauvé, et qu’il n’aurait pas pris un soin si tendre et si manifeste d’une de ses plus insignifiantes créatures, si ce n’eût été pour la faire servir à son honneur et à sa gloire.

Quoique l’œil du navigateur devint plus étincelant et que ses joues brillassent d’une sorte de saint enthousiasme pendant qu’il prononçait ces paroles, il était impossible de confondre un homme si grave, si plein de dignité, si mesuré même dans ses exagérations, s’il s’en trouvait dans ce qu’il venait de dire, avec ces êtres légers et frivoles qui prennent les impulsions du moment pour des impressions indélébiles, et des vanités passagères pour des convictions énergiques. Le père Pédro, au lieu de sourire, ou de montrer de quelque autre manière qu’il faisait peu de cas des opinions du navigateur, fit encore un signe de croix, et ses traits firent voir avec quelle sincérité il partageait ses sentiments religieux.

— Les voies de Dieu sont souvent des mystères pour ses créatures, dit le moine, mais nous avons appris qu’elles conduisent toujours à l’exaltation de son nom et à la gloire de ses attributs.

— C’est précisément ce que je pense, mon père, dit Colomb, et c’est toujours sous ce point de vue que j’ai considéré mes humbles efforts pour honorer Dieu. Nous ne sommes dans ses mains que des instruments, et des instruments inutiles, quand on fait attention aux faibles résultats qu’obtiennent toutes nos forces et tout notre pouvoir.

— Voici le bienheureux symbole qui est notre salut et notre guide ! s’écria le père Pédro étendant les deux bras vers le ciel, comme pour embrasser un objet éloigné ; et, se jetant à genoux, il baissa jusqu’à terre sa tête nue, avec une humilité profonde.

Colomb tourna les yeux du côté qu’indiquaient les gestes du moine, et vit la grande croix d’argent que les souverains avaient portée avec eux pendant toute cette guerre, comme un gage des motifs qui la leur avaient fait entreprendre, briller au haut de la principale tour de l’Alhambra. L’instant d’après ou vit les bannières de Castille et de Saint-Jacques déployées sur le sommet d’autres tours. Un chant de triomphe se mêla alors aux chants de l’Église. Ou chanta le Te Deum, et les chœurs de la chapelle royale entonnèrent les louanges du Dieu des armées. Il s’ensuivit une scène magnifique de pompe, moitié religieuse, moitié martiale ; mais la description eu appartient à l’histoire générale plutôt qu’à la relation d’incidents privés qui nous occupe.