Mercédès de Castille/Chapitre 5

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 18p. 66-87).
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CHAPITRE V.


Qui n’a éprouvé combien sont faibles les paroles pour fixer une seule étincelle du rayon céleste de la beauté ? Qui ne sent, jusqu’à ce que sa vue défaillante s’éteigne de plaisir, le feu de ses joues et le trouble de son cœur proclamer le pouvoir — la majesté de la beauté ?
Byron.



Cette nuit-là, la cour de Castille et d’Aragon coucha au palais de l’Alhamhra. Dès que la cérémonie religieuse dont il a été dit un mot dans le chapitre précédent fut terminée, la foule se précipita dans la ville, où les princes entrèrent ensuite avec une dignité et une pompe plus convenables à leur rang. Les jeunes seigneurs chrétiens étaient accompagnés de leurs épouses et de leurs sœurs ; car la présence d’Isabelle et le délai qui avait suivi la reddition avait attiré au camp beaucoup de dames, indépendamment de celles dont le devoir était d’accompagner la reine. Tous s’empressèrent de visiter les cours célèbres et les appartements richement décorés de cette résidence remarquable, et la curiosité n’était pas encore satisfaite quand la nuit vint y mettre momentanément des bornes. La cour des Lions surtout, place encore célèbre dans toute la chrétienté par ses restes de beauté orientale, avait été laissée par Boabdil dans toute sa splendeur, et quoiqu’on fût alors au milieu de l’hiver, l’art des hommes la montrait encore décorée de fleurs. Les salles adjacentes, celle des Deux Sœurs et celle des Abencerrages, étaient illuminées et remplies de guerriers, de courtisans, de prêtres, et de beautés attrayantes.

Quoique les grâces légères, particulières à l’architecture mauresque, fussent nécessairement familières aux yeux de tous les Espagnols, l’Alhambra surpassait tellement à cet égard tous les palais élevés jusques alors par les dynasties musulmanes qui régnèrent sur cette contrée, que tous ceux qui le voyaient étaient aussi frappés de son air de fraîcheur et de nouveauté que de sa magnificence royale. Les riches ornements en stuc, art d’origine orientale et peu connu alors dans la chrétienté, les gracieuses arabesques, — qui, perfectionnées par imagination de quelques-uns des plus grands génies que le monde ait jamais vus, sont arrivées jusqu’à nous, et devenues si familières en Europe, — décoraient toutes les murailles, tandis que de superbes fontaines faisaient jaillir leurs eaux, qui retombaient en pluie de diamants.

Parmi ceux qui admiraient cette scène d’une beauté presque magique, on distinguait Béatrix de Bobadilla : elle avait depuis longtemps épousé don Andrès de Cabréra, et portait alors le nom de marquise de Moya. L’amie constante et la confidente de la reine, elle continua de l’être jusqu’à la mort de sa maîtresse. Sur son bras s’appuyait légèrement une jeune personne d’un extérieur si remarquable, que peu d’étrangers auraient passé auprès d’elle sans se retourner pour regarder une seconde fois des traits et un aspect qu’il était difficile d’oublier lorsqu’on les avait vus. C’était doña Mercédès de Valverde, une des plus nobles et des plus riches héritières de Castille ; parente, pupille et fille adoptive de l’amie de la reine, titre qui convenait mieux que celui de favorite aux relations qui existaient entre doña Béatrix et Isabelle. Une beauté extraordinaire n’était pourtant pas ce qui rendait doña Mercédès si remarquable et si attrayante ; car quoiqu’elle fût remplie de grâces, bien faite, et que ses traits fussent agréables, il y avait dans cette cour brillante beaucoup de femmes qui pouvaient passer pour plus belles. Mais nulle autre Castillane n’avait une physionomie où se peignît si bien l’âme qui l’animait ; nulle autre n’avait des traits qui portassent une empreinte si profonde de sensibilité ; et le physionomiste de profession aurait été enchanté de trouver en elle les preuves extérieures d’un enthousiasme vif et réel, mais qui ne cherchait pas à se montrer et qui jetait même une ombre de mélancolie sur un front que la nature et la fortune avaient également destiné à être gai et serein. La sérénité n’en était pourtant point bannie, car l’ombre légère qui y siégeait semblait en adoucir l’expression et la rendre plus intéressante, plutôt qu’en troubler le repos ou en voiler l’amabilité.

À l’autre côté de la noble dame était Luis de Bobadilla, qui se tenait un peu en avant de sa tante, de manière à permettre à ses yeux noirs et ardents de rencontrer les beaux yeux bleus expressifs de Mercédès, quand la délicatesse et la modestie de celle-ci le permettaient. Tous trois conversaient librement, car les souverains s’étaient retirés dans leurs appartements privés, et les curieux composant différents groupes étaient tellement émerveillés de la nouveauté de leur situation, et si occupés de leur conversation, qu’ils ne songeaient guère à écouter celle des autres.

— C’est une merveille, Luis, dit doña Béatrix, continuant un entretien auquel il était évident qu’ils prenaient intérêt tous trois, que vous qui avez tant couru le monde, vous n’ayez entendu parler de ce Colon qu’aujourd’hui pour la première fois. Il y a bien des années qu’il sollicite Leurs Altesses de l’aider à exécuter ses projets. Ils ont été solennellement discutés dans un concile à Salamanque ; et il n’a pas été sans trouver des croyants à la cour même.

— Et il faut compter dans ce nombre doña Béatrix de Cabréra, dit Mercédès avec ce sourire mélancolique qui avait la vertu de laisser entrevoir un instant le sentiment profond mais secret qui était caché en elle sous la surface ; — j’ai souvent entendu Son Altesse déclarer que Colon n’avait pas un ami plus sincère dans toute la Castille.

— Son Altesse se trompe rarement, et cela ne lui arrive jamais quand elle juge de mon cœur, mon enfant. Oui, je suis l’appui de Colon, parce qu’il me semble un homme fait pour quelque grande et honorable entreprise ; et certainement l’esprit humain n’en a jamais proposé ou imaginé une plus grande que celle dont il a conçu le projet. Faire connaissance avec les peuples qui habitent de l’autre côté de la terre, trouver des moyens faciles et directs de communication avec eux, et leur procurer les consolations de la sainte Église ! Songez à tout cela !

— Oui, oui, ma tante, dit Luis en riant, et au plaisir de se promener en leur délicieuse compagnie, la tête en bas et les pieds en haut. J’espère que ce Colon n’a pas oublié d’acquérir quelque pratique dans cet art ; car, en marchant de cette manière, il faut du temps pour avoir le pied sûr. Il pourrait commencer à s’exercer sur les rampes de nos montagnes, jetant hardiment sa tête en bas ; ce serait l’A B C de cette science ; après quoi, les murailles et les tours de cet Alhambra lui fourniraient une grammaire pour faire de nouveaux progrès.

Sans s’en apercevoir, Mercédès avait pressé fortement le bras de sa tutrice tandis que doña Béatrix avouait l’intérêt qu’elle prenait aux succès du projet de Colomb ; mais à cette saillie de don Luis, elle prit un air sérieux et lui jeta un regard dans lequel il lut lui-même un reproche. Gagner l’affection de la pupille de sa tante était le plus ardent désir de ce jeune homme, et un regard de mécontentement de Mercédès suffisait en tout temps pour réprimer en lui cette gaieté excessive qui lui donnait souvent un air de légèreté qui empêchait de rendre justice aux excellentes qualités de son cœur et de son esprit. L’influence de ce regard le porta à vouloir réparer le tort qu’il s’était fait à lui-même, et il se hâta d’ajouter aussitôt :

— Doña Mercédès paraît être aussi du parti des découvertes. Ce Colon semble avoir eu plus de succès auprès des dames de Castille qu’avec les nobles.

— Est-il extraordinaire, don Luis, dit Mercédès d’un air pensif, que les femmes aient plus de confiance dans le mérite, plus d’impulsions de générosité, plus de zèle pour Dieu que les hommes ?

— Cela doit être, puisque vous et ma tante Béatrix, vous avez pris parti pour ce navigateur. Mais il ne faut pas toujours entendre mes paroles dans le sens qu’elles paraissent avoir. — En ce moment Mercédès sourit, mais pour cette fois c’était un sourire malin. — Je n’ai jamais étudié avec les ménestrels, et, pour dire la vérité, guère plus avec les hommes d’église. Pour vous parler franchement, je dois vous dire que j’ai été frappé du noble projet du séñor Colon, et s’il part réellement pour aller à la découverte du Cathay et des Indes, je prierai Leurs Altesses de me permettre de l’accompagner ; car, à présent que les Maures sont chassés d Espagne, un noble n’a plus rien à y faire.

— Si vous partez véritablement pour cette expédition, dit doña Béatrix avec une gravité ironique, et que vous arriviez dans le Cathay, il s’y trouvera du moins un homme dont la tête sera tournée à l’envers. — Mais voici un messager de la cour. Je suppose que Son Altesse désire ma présence.

La marquise de Moya ne se trompait pas : le messager venait lui annoncer que la reine la demandait. Les usages du temps et du pays ne permettaient pas que doña Mercédès continuât sa promenade seule avec don Luis. Doña Béatrix les conduisit donc dans le logement qui lui avait été choisi parmi les nombreux et splendides appartements de rois maures : il s’y trouvait un salon convenable à son rang et à la faveur dont elle jouissait auprès de la reine. Là elle s’arrêta un moment, réfléchissant si elle devait laisser son neveu seul avec sa pupille.

— Quoiqu’il ait mené une vie errante, dit-elle à la dernière, il n’est pas troubadour, et je n’ai pas à craindre qu’il vous charme l’oreille par de mauvaises rimes, je ferais peut-être mieux de l’envoyer avec sa guitare sous votre balcon ; mais je connais la lourdeur de son esprit, et je m’y fierai en le laissant vous tenir compagnie pendant le petit nombre de minutes que durera sans doute mon absence. Un cavalier qui à une si forte répugnance à renverser l’ordre naturel des choses ne daignera sûrement pas se mettre à genoux, quand il s’agirait d’obtenir un sourire de la plus jolie bouche de toute la Castille.

Don Luis se mit à rire ; doña Béatrix embrassa sa pupille en souriant, tandis que doña Mercédès rougissait, les yeux baissés. Luis de Bobadilla était l’amant et le chevalier déclaré de Mercédès de Valverde ; mais quoiqu’il fût tellement favorisé par son rang, sa naissance, sa fortune, les liens de l’affinité et tous les dons qu’il avait reçus de la nature, il existait de sérieux obstacles à son mariage avec elle. Pour tout ce qui a rapport aux considérations qui décident ordinairement en pareil cas, cette union était désirable ; mais il y avait à vaincre les scrupules de doña Béatrix. Professant les principes les plus élevés, accoutumée aux vues pleines de justesse de la reine sa maîtresse, et trop fière pour rien faire qui pût paraître indigne d’elle, les avantages mêmes que son neveu devait retirer d’un mariage avec sa pupille la faisaient hésiter. Il s’en fallait de beaucoup que don Luis eût la gravité du caractère castillan, et bien des gens prenaient mal à propos sa gaieté pour une preuve de légèreté d’esprit. Sa mère sortait d’une famille française très illustre, et la fierté nationale avait porté un grand nombre d’observateurs à s’imaginer que le fils avait hérité d’une disposition naturelle à la frivolité, qu’ils regardaient comme la faible caractéristique de la nation dont la mère faisait partie. C’était peut-être même parce qu’il savait que ses concitoyens le considéraient sous ce point de vue, que Luis s’était décidé à voyager. Comme tous les hommes doués d’un esprit d’observation, il avait doublement reconnu, en voyageant, les défauts de l’état de société dans son pays ; lorsqu’il y était revenu, une sorte d’éloignement mutuel s’était établi entre lui et ceux qui auraient dû être sa compagnie habituelle, et il avait fait de nouveaux voyages dans divers pays étrangers. Rien que l’amour constant et toujours croissant qu’il avait conçu de bonne heure pour Mercédès n’avait pu l’y ramener, et heureusement pour lui, il était arrivé assez à temps pour coopérer à la réduction de Grenade. Malgré ces traits qui, dans un pays comme la Castille, pouvaient passer pour des singularités, don Luis de Bobadilla était un chevalier digne de son nom et de son lignage. Ses prouesses sur les champs de bataille et dans les tournois avaient été de nature à lui donner une haute réputation de bravoure, en dépit de ce qu’on appelait ses défauts ; et il passait plutôt pour un jeune homme inconsidéré, et sur qui l’on ne pouvait compter, que pour un homme avili et corrompu. Les qualités guerrières, dans ce siècle, rachetaient mille défauts, et l’on avait vu don Luis désarçonner dans un tournoi Alonzo de Ojéda, qui était alors la meilleure lance d’Espagne. Un tel homme pouvait inspirer la méfiance, mais non le mépris. Les scrupules qui retenaient sa tante venaient autant de son propre caractère que de celui de son neveu. Strictement consciencieuse, quoiqu’elle connût les véritables qualités de son neveu mieux que des observateurs superficiels, elle doutait qu’il fût convenable d’accorder la main de la riche héritière confiée à ses soins à un si proche parent, quand ce choix n’aurait pas l’approbation générale. Elle craignait aussi que sa partialité pour lui ne l’aveuglât, et que Luis ne fût véritablement l’être léger et frivole que les Castillans supposaient. Elle tremblait de sacrifier le bonheur de sa pupille à l’indiscrétion de son neveu. Au milieu de tous ces doutes, elle désirait secrètement cette union, mais en public elle avait l’air de ne pas favoriser les prétentions de Luis, et quoiqu’elle n’eût pu, sans une dureté que les circonstances n’auraient pas justifiée, empêcher toute communication entre eux, non seulement elle avait souvent saisi l’occasion de faire part de sa méfiance à doña Mercédès, mais elle avait soin de la laisser le moins possible seule avec un amant si bien fait et qui habitait souvent chez elle.

Quant aux sentiments de Mercédès, elle seule les connaissait. Elle était belle, d’une famille honorable, et héritière d’une grande fortune ; et comme les faiblesses humaines étaient aussi communes sous la gravité imposante du quinzième siècle qu’elles le sont de nos jours, elle avait souvent entendu des gens qui étaient jaloux dé la bonne mine de don Luis et des fréquentes occasions qu’il avait de la voir, parler en ricanant des défauts supposés de son caractère. Peu de jeunes personnes, en pareille circonstance, auraient eu le courage de montrer une préférence marquée, à moins qu’elles ne fussent disposées à avouer hautement leur choix et à prendre contre le monde entier le parti de celui qui en était l’objet, et l’enthousiasme profond mais tranquille qui dominait dans le système moral de la belle Castillane était modéré par une prudence qui l’empêchait de tomber dans les plus légers des excès auxquels il peut porter. Les formalités et l’étiquette qui entourent ordinairement les jeunes personnes d’un rang distingué, venaient à l’aide de cette prudence naturelle ; et don Luis lui-même, quoiqu’il eût épié longtemps, avec la jalousie et l’instinct d’un amant, les émotions qui pouvaient se peindre sur les traits de celle à qui il avait déclaré si souvent sa passion, doutait encore s’il avait réussi le moins du monde à toucher son cœur. Par un de ces concours de circonstances inattendues qui décident si souvent de la fortune des hommes, soit en amour, soit dans la poursuite d’objets plus matériels, ces doutes allaient disparaître tout à coup.

Le triomphe des armes des chrétiens, la nouveauté de la situation, et l’entraînement causé par la scène qu’elle avait eue sous les yeux, tout avait préparé les sentiments de doña Mercédès à sortir des ténèbres sous lesquelles les cachait le voile de la réserve. Pendant toute la soirée, son sourire avait été plus franc, son œil plus brillant, ses joues plus animées, qu’on ne le remarquait même dans une jeune personne dont le sourire était toujours plein de douceur, dont l’œil n’était jamais sans expression, et dont la physionomie répondait si bien aux mouvements secrets de son âme.

Dès que sa tante eut quitté l’appartement, la laissant seule avec son neveu pour la première fois depuis son retour de son dernier voyage, don Luis se plaça sur un tabouret, presque aux pieds de Mercédès : elle s’était assise sur un divan somptueux qui, vingt-quatre heures auparavant, était à l’usage d’une princesse de la famille d’Abdallah.

— Quoique j’honore et que je respecte beaucoup Son Altesse, dit le jeune homme à la hâte, mon respect et ma vénération pour elle viennent de s’élever dix fois plus haut. Plût au ciel qu’elle eût besoin de ma chère tante trois fois au lieu d’une, et que la présence de celle-ci devînt si nécessaire à la souveraine, qu’aucune affaire en Castille ne pût marcher sans son avis, si son obéissance aux ordres d’Isabelle devait être suivie d’occasions aussi favorables que celle-ci pour vous exprimer tous mes sentiments.

— Ce ne sont pas ceux qui parlent avec le plus de facilité ou de véhémence qui sentent toujours le plus profondément, don Luis !

— Mais ce ne sont pas non plus ceux qui sentent le moins, doña Mercédès. Vous ne pouvez douter de mon amour ; il a crû, il s’est développé avec tout mon être, enfin il s’est tellement identifié avec moi, que je ne puis user d’aucune de mes facultés sans y retrouver votre chère image. — Je vous vois dans tout ce qui est beau. — Si j’entends le chant d’un oiseau, c’est votre voix que votre luth accompagne. — Si je sens le doux vent du sud venant des îles parfumées effleurer ma joue, je crois que c’est un soupir qui vous échappe.

— Vous avez vécu trop longtemps au milieu de la légèreté de la cour de France, don Luis, et vous semblez avoir oublié que le cœur d’une Castillane aime trop la franchise et la vérité pour écouter avec plaisir de semblables rapsodies.

Si don Luis eût été plus âgé ou qu’il eût mieux connu le beau sexe, il aurait été flatté de ce reproche, car il aurait découvert dans le ton de celle qui lui parlait un sentiment plus doux que celui qu’exprimaient ses paroles et un tendre regret.

— Si vous appelez rapsodies ce que je vous dis, doña Mercédès, vous me faites une grande injustice ; je puis ne pas bien exprimer mes pensées et mes sentiments, mais jamais ma bouche ne vous a adressé un seul mot que mon cœur ne le lui eût dicté. — Ne vous ai-je pas aimée depuis l’époque où nous étions enfants tous deux ? — Ai-je jamais manqué, dans notre jeunesse, de vous montrer la préférence que je vous donnais sur toute autre dans les jeux et les amusements de ce temps d’innocence ?

— Oui, vrai temps d’innocence, répéta Mercédès, les joues animées par une foule d’agréables souvenirs qui firent plus en un instant pour abattre les barrières de sa réserve que des années de leçons n’avaient fait pour les élever. — Alors du moins, Luis, vous étiez sincère, et j’avais une entière confiance en votre amitié et en votre désir de me plaire.

— Dieu vous récompense, Mercédès, Dieu vous récompense de ces mots précieux ! Pour la première fois depuis deux ans vous m’avez parlé comme vous le faisiez autrefois ; vous m’avez appelé Luis sans y joindre ce maudit don.

— Un noble Castillan ne doit jamais parler avec légèreté des distinctions qui l’honorent, et il doit à son rang de veiller à ce que les autres le respectent comme lui, répondit notre héroïne en baissant les yeux comme si elle se fût déjà à demi repentie de sa familiarité ; vous avez été prompt à me rappeler mon oubli, don Luis de Bobadilla.

— Ma malheureuse langue ne peut jamais prendre la voie que je voudrais la voir suivre ! N’avez-vous pas vu dans tous mes regards, dans toutes mes actions et dans tous leurs motifs, le désir de vous plaire et de plaire à vous seule, aimable Mercédès ? Quand Son Altesse donna son approbation au succès que j’obtins dans le dernier tournoi, ne cherchai-je pas vos yeux pour voir si vous l’aviez entendue ? Avez-vous jamais exprimé un souhait sans que j’aie montré le plus vif désir de le voir accompli ?

— Maintenant, Luis, vous me donnez la hardiesse de vous dire que je vous ai exprimé le désir de vous voir renoncer au projet de votre dernier voyage dans le nord, et que cependant vous n’en êtes pas moins parti. Je sentais que cela déplairait à doña Béatrix, votre penchant à courir le monde lui ayant fait craindre que vous n’en prissiez l’habitude au risque de perdre les bonnes grâces de la reine.

— C’est pour cela que vous m’avez fait cette demande, et ma fierté s’est trouvée blessée en pensant que Mercédès de Valverde connaissait assez peu mon caractère pour croire qu’un noble Castillan de mon nom et de mon lignage oubliât assez ses devoirs pour s’abaisser à devenir le compagnon de pilotes et d’aventuriers.

— Vous ne saviez pas que j’eusse cette opinion de vous ?

— Si vous m’aviez demandé de rester pour l’amour de vous, Mercédès, — si vous m’aviez imposé les devoirs les plus difficiles à remplir, comme votre chevalier ou comme un homme qui jouissait d’une part quelconque dans vos bonnes grâces, j’aurais renoncé à la vie plutôt que de quitter la Castille. Mais je n’ai pas même pu obtenir un regard de bonté en récompense de toute la peine que vous m’avez fait éprouver.

— De la peine, Luis ?

— N’est-ce pas une peine que d’aimer au point de pouvoir baiser la terre qui a reçu l’empreinte de l’objet aimé, sans aucun encouragement de sa bouche, sans un regard amical de ses yeux, sans un signe, un gage, qui prouve que celle qu’on a enchâssée dans son cœur pense à celui qui l’aime autrement qu’à un vagabond insouciant et à un aventurier écervelé ?

— Luis de Bobadilla, quiconque connaît véritablement votre caractère ne pourra jamais penser ainsi de vous.

— Un million de remerciements pour ce peu de paroles, chère Mercédès ; et dix millions pour le doux sourire qui les a accompagnées. — Vous pourriez faire de moi tout ce que vous désirez…

— Ce que je désire, Luis ?

— Me refondre dans le moule de vos sévères opinions de circonspection et de dignité, si vous preniez seulement assez d’intérêt à moi pour me laisser savoir que mes actions peuvent vous causer peine ou plaisir.

— Peut-il en être autrement ? pourriez-vous, Luis, voir avec indifférence la conduite de quelqu’un que vous auriez connu dès l’enfance et estimé comme un ami ?

— Estimé ! Quoi, Mercédès, daignez-vous avouer même ce faible sentiment pour moi ?

— Estimer n’est pas peu de chose, Luis, c’est beaucoup ; ceux qui font cas de la vertu, n’accordent jamais leur estime à ceux qui en sont indignes ; et il n’est pas possible de connaître votre excellent cœur et votre noble caractère sans vous estimer. Je n’ai jamais caché mon estime pour vous, ni à vous, ni à personne.

— Et avez-vous caché quelque chose ? — Ah ! Mercédès, ne restez pas au milieu d’un si beau chemin ! Avouez, — aussi faiblement que vous le voudrez, — qu’un autre sentiment, — un sentiment plus doux, — s’est quelquefois mêlé à cette estime.

Mercédès rougit, mais elle ne voulut pas faire l’aveu sollicité. Il se passa quelques instants avant qu’elle fît aucune réponse, et lorsqu’elle prit la parole, ce fut en hésitant, et en s’interrompant fréquemment, comme pour réfléchir si la discrétion et les convenances permettaient ce qu’elle allait dire.

— Vous avez beaucoup voyagé et vous avez été bien loin, Luis ; ce penchant vous a fait perdre les bonnes grâces de quelques personnes : pourquoi ne pas regagner la confiance de votre tante par les mêmes moyens qui vous l’ont fait perdre ?

— Je ne vous comprends pas. C’est un singulier conseil, venant de vous qui êtes la prudence même.

— Les personnes prudentes et disrètes pensent à ce quelles font et à ce qu’elles disent, et n’en méritent que plus de confiance.

— Vous paraissez avoir été frappé des opinions hardies du señor Colon, et quoique vous en ayez fait un sujet de risée, je vois quelles ont un grand poids dans votre esprit.

— Je vous regarderai désormais avec dix fois plus de respect, Mercédès, car vous avez su pénétrer au-delà de ma sotte affectation de mépris et de la légèreté de mes paroles, et vous avez découvert le véritable sentiment qu’elles cachaient. Depuis l’instant où j’ai entendu parler de ce vaste projet, il n’a cessé d’être présent à mon imagination, et l’image du Génois a constamment été à côté de la vôtre dans mon esprit, sinon dans mon cœur. Je serais surpris qu’il n’y eût pas quelque vérité dans ses opinions. Une idée si grande et si noble ne peut être entièrement fausse.

Les beaux yeux de Mercédès étaient fixés avec attention sur la physionomie de Luis, et ils prenaient un nouvel éclat à mesure qu’une portion de l’enthousiasme secret qui existait dans son cœur venait à s’enflammer et prenait cette voie pour se rendre visible.

— La vérité s’y trouve, — elle doit s’y trouver ! s’écria-t-elle avec foi. — Les sublimes pensées du Génois lui ont été inspirées par le ciel, et il vivra assez pour en prouver tôt ou tard la vérité. Figurez-vous un bâtiment faisant le tour de cette terre ; des relations plus sûres et plus promptes établies entre le pays des païens et le nôtre, et la croix jetant son ombre sous le soleil brûlant du Cathay ! Ce sont des prévisions glorieuses et célestes, Luis ; et n’obtiendrait-il pas un éternel renom, celui qui coopérerait à une si grande découverte ?

— De par le ciel ! je verrai demain le Génois, des que le soleil sera levé, et lui demanderai la grâce de prendre part à son entreprise. S’il ne lui faut que de l’or, l’or ne lui manquera pas.

— Vous parlez en Castillan généreux, magnanime et intrépide, s’écria doña Mercédès avec un enthousiasme qui lui fit oublier sa réserve et sa discrétion habituelles ; — comme il convient à Luis de Bobadilla de parler. Mais l’or n’est commun chez aucun de nous en ce moment, et il est hors du pouvoir d’un sujet de fournir la somme nécessaire pour l’exécution d’un pareil projet. Il ne convient même pas qu’un autre qu’un souverain entreprenne une expédition dont le résultat, si elle réussit, peut être de vastes territoires à gouverner. Mon puissant parent, le duc de Médina Céli, a réfléchi sérieusement à cette affaire, et il en a jugé favorablement, comme le prouvent ses lettres à la reine ; mais il a regardé lui-même cette entreprise comme trop importante pour être tentée par un autre qu’une tête couronnée, et il a employé son influence sur notre maîtresse pour tâcher de lui faire partager son opinion sur la sagacité du Génois. Il est donc inutile de songer à seconder efficacement cette noble entreprise, à moins que cc ne soit par le moyen de Leurs Altesses.

— Vous savez, Mercédès, que je ne puis rien pour Colon à la cour. Le roi est ennemi de tout ce qui n’est pas circonspect, froid et artificieux comme lui.

— Luis ! vous êtes dans son palais, sous son toit, — vous jouissez en ce moment même de sa protection et de son hospitalité.

— Point du tout, répondit le jeune homme avec chaleur. Ce palais est celui de ma maîtresse la reine Isabelle ; Grenade étant une conquête faite par la Castille, et non par l’Aragon. Quant à la reine, Mercédès, vous ne m’en entendrez jamais parler qu’avec un profond respect, car elle réunit, comme vous, tout ce qu’il y a de meilleur, de plus doux et de plus vertueux dans la femme, au lieu que le roi a un grand nombre des défauts de nous autres hommes, intéressés et corrompus. Vous ne pourriez me citer, même parmi les Aragonnais, un jeune cavalier généreux et ardent qui aime véritablement et du fond du cœur don Ferdinand, tandis que toute la Castille adore doña Isabelle.

— Cela peut être vrai en partie, Luis ; mais il est imprudent de le dire. D’après ce que j’ai vu depuis le peu de temps que je suis à la cour, je crois que ceux qui administrent les affaires des hommes doivent fermer les yeux sur un grand nombre de leurs défauts, sans quoi la dépravation humaine contrecarrera les plus sages mesures qu’on puisse prendre. D’ailleurs peut-on aimer véritablement la femme et ne pas respecter le mari ? Quant à moi, il me semble que le nœud qui les unit est si étroit, si serré, qu’il ne fait qu’un seul faisceau de leurs qualités et de leurs vertus.

— Sûrement vous n’avez pas dessein de comparer la piété modeste, la sainte véracité, et la vertu sincère de notre maîtresse, à la politique rasée et astucieuse de Ferdinand.

— Je désire ne pas faire de comparaisons entre eux, Luis. Notre devoir est de les honorer l’un et l’autre, et de leur obéir également. Si doña Isabelle possède la franchise confiante et la pureté du cœur de son sexe à un plus haut degré que son mari, n’est-ce pas ce qui se voit toujours entre l’homme et la femme ?

— Si je pouvais réellement croire que vous me compariez au roi d’Aragon, qui n’est qu’intrigue et fausseté, malgré tout mon amour pour vous, Mercédès, la honte me ferait fuir d’ici pour toujours.

— Personne ne vous comparera jamais, Luis, à un homme fourbe et dissimulé, car votre défaut est de dire la vérité quand il vaudrait mieux garder le silence, comme le prouve tout ce que vous venez de dire ; et de regarder ceux qui vous déplaisent comme si vous étiez prêt à mettre votre lance en arrêt, et à faire sentir l’éperon à votre coursier, pour les attaquer.

— Mes regard sont été bien malheureux, belle Mercédès, s’ils vous ont laissé de tels souvenirs, répondit le jeune homme d’un ton de reproche.

— Je ne parle pas d’après moi-même, Luis, car je n’ai jamais trouvé en vous que douceur et bonté, dit la jeune Castillane avec une hâte et un empressement qui firent monter le sang à ses joues un moment après ; j’ai parlé ainsi pour que vous mettiez plus de réserve dans vos remarques sur le roi.

— Vous avez commencé par dire que j’étais un vagabond, un…

— Je n’ai pas employé un pareil terme, don Luis ; votre tante peut s’en être servie, mais certainement sans avoir intention de vous blesser. J’ai seulement dit que vous avez beaucoup voyagé et que vous avez été bien loin.

— Bien, bien ; je mérite le titre que ma tante m’a donné, et je ne me plaindrai pas des honneurs qu’elle m’accorde. Mais vous avez dit que j’avais beaucoup voyagé et que j’avais été bien loin, et vous avez parlé en termes d’approbation du projet de ce Génois ; dois-je en conclure, Mercédès, que vous désirez que je coure cette aventure ?

— Oui, c’est ce que je voulais dire, Luis, car je pense que c’est une tentative qui convient à votre esprit entreprenant et à votre lance éprouvée ; et la gloire du succès ferait oublier mille petites erreurs causées par le feu et l’irréflexion de la jeunesse.

Don Luis regarda en silence, mais avec une vive attention, pendant près d’une minute, les joues animées et les yeux étincelants de la belle enthousiaste, car un doute, inspiré par la jalousie, s’était présenté à son esprit ; et avec la défiance de lui-même, qui naît d’une véritable affection, il se demanda jusqu’à quel point il était digne d’intéresser un être si aimable, et s’il n’y avait pas quelque motif secret qui lui fît désirer son départ.

— Je voudrais pouvoir lire dans votre cœur, doña Mercédès, continua-t-il, car quoique la modestie enchanteresse et la réserve timide de votre sexe ne fassent que river d’autant mieux les chaînes qui nous attachent à vous, elles embarrassent l’esprit des hommes plus accoutumés à la rencontre d’un adversaire dans un champ clos qu’au labyrinthe de l’adresse des dames. Désirez-vous que je n’embarque dans une aventure que la plupart des hommes, — le sage et prudent don Ferdinand, que vous estimez tant, à leur tête, — regardent comme un projet visionnaire, qui ne peut que conduire à leur perte ceux qui y prendront part ? Si je le croyais, je partirais dès demain, quand ce ne serait que pour que ma présence haïssable ne trouble plus votre bonheur.

— Don Luis, vous ne pouvez vous justifier d’avoir conçu un soupçon si cruel, dit Mercédès cherchant à punir la méfiance de son amant par une apparence de ressentiment, quoique ses larmes, en dépit de sa fierté, coulassent le long de ses joues. Vous savez que votre présence n’est haïssable pour personne, ni ici ni ailleurs ; vous savez, au contraire, que vous êtes généralement aimé, quoique la prudence et la réserve des Castillans puissent ne pas donner à votre vie errante la même approbation qu’aux soins d’un courtisan ou aux devoirs d’un chevalier.

— Pardon, chère, très-chère Mercédès ; mais vos marques de froideur et d’aversion me font quelquefois perdre la raison.

— Froideur ! aversion ! Luis de Bobadilla, Mercédès de Valverde vous a-t-elle jamais montré l’une ou l’autre ?

— Je crains que doña Mercédès de Valverde, en ce moment même, ne soit occupée à m’en fournir quelque preuve.

— Vous connaissez donc bien peu ses motifs, et vous appréciez bien mal son cœur. Non, Luis, je n’ai pas d’aversion pour vous, et je ne voudrais même pas vous traiter avec froideur. Si des idées si étranges vous dominent à ce point et vous causent tant de peine, je tâcherai de m’expliquer plus clairement. Oui, plutôt que de vous voir emporter cette fausse idée, et peut-être vous précipiter encore dans quelque aventure insensée sur mer, je surmonterai ma fierté et oublierai la réserve et la prudence qui conviennent à mon sexe et à mon rang, pour mettre votre esprit plus à l’aise. En vous conseillant de vous attacher à ce Colon et d’entrer de tout cœur dans ses nobles projets, j’avais en vue votre propre bonheur, puisque vous m’avez bien des fois juré que votre bonheur ne pouvait être assuré que…

— Mercédès, que voulez-vous dire ? — Mon bonheur ne peut être assuré que par mon union avec vous.

— Et vous ne pouvez assurer votre union avec moi qu’en ennoblissant votre penchant à courir le monde par quelque entreprise digne de renom, qui autorise doña Béatrix à confier la main de sa pupille à son neveu vagabond, en même temps qu’elle puisse vous valoir les bonnes grâces de doña Isabelle.

— Et vous ? — Cette entreprise me fera-t-elle aussi gagner les vôtres ?

— Puisqu’il faut tout vous dire, Luis, vous les avez déjà gagnées. — Calmez votre impétuosité, et écoutez tout ce que j’ai à vous dire : même quand je vous avoue plus que ne devrait le faire une jeune fille, vous ne devez pas supposer que je puisse m’oublier plus encore. Sans le consentement de ma tutrice, et sans l’approbation de la reine, je ne me marierai jamais, — non ; pas même avec vous, Luis de Bobadilla, quoique j’avoue que vous êtes cher à mon cœur. — Une émotion dont elle ne fut pas maîtresse fit couler ses larmes et étouffa sa voix un instant. — Je ne me marierai jamais sans être sûre des sourires et des félicitations de tous ceux qui ont le droit de sourire ou de pleurer pour quelqu’un de la famille de Valverde. Vous et moi, nous ne pouvons nous marier comme un pâtre et une laitière ; il faut que nous nous présentions devant un prélat, au milieu d’un cercle de parents et d’amis qui approuvent notre union. Ah ! Luis, vous m’avez reproché de la froideur et de l’indifférence ; — ici ses larmes recommencèrent à couler ; — mais tout le monde n’a pas été aussi aveugle. — Ne m’interrogez pas ! en ce moment où mon cœur ne peut plus renfermer ses sentiments, souffrez qu’il s’épanche sans contrainte devant vous, car je crains que la honte et le regret n’arrivent assez tôt pour me faire repentir de l’aveu que je fais aujourd’hui. — Non, tout le monde n’a pas été aussi aveugle que vous. Notre gracieuse souveraine connaît parfaitement le cœur d’une femme, et ce que vous avez été si lent à découvrir, elle l’a aperçu depuis longtemps : la pénétration de ses yeux et de son esprit, voilà le seul motif qui m’ait empêché de vous dire plus tôt au moins une partie de ce que je viens d’avouer presque malgré moi.

— Quoi ! doña Isabelle est-elle aussi mon ennemie ? Ai-je à surmonter les scrupules de Son Altesse aussi bien que ceux d’une tante froide et prude !

— Que votre impétuosité ne vous rende pas injuste, Luis. Doña Béatrix de Moya n’est ni froide ni prude ; elle est tout le contraire. Jamais esprit plus vrai et plus généreux ne s’est sacrifié à l’amitié, et son caractère n’est que franchise et générosité. Une grande partie de ce que j’aime tant en vous vient de sa famille, et vous ne devriez pas lui en faire un reproche. Quant à Son Altesse, certes, il serait inutile de faire l’éloge de ses qualités. Vous savez qu’elle est regardée comme la mère de son peuple ; qu’elle veille aux intérêts de tous ses sujets sans distinction, autant du moins qu’elle peut les connaître ; et ce qu’elle fait pour qui que ce soit part toujours d’une si véritable affection et d’une telle prudence, que j’ai entendu le cardinal dire qu’elle semble inspirée par la sagesse infinie.

— Oui, oui, Mercédès ; mais il n’est pas difficile de paraître prudente, bienveillante et inspirée ; quand on a la Castille pour trône, et le Léon avec d’autres riches provinces pour marchepied.

— Don Luis, dit doña Mercédès avec une gravité qui n’avait rien de la faiblesse de son sexe, quoiqu’elle en eût la sincérité, ne parlez pas légèrement de doña Isabelle, si vous voulez conserver mon estime. Quoi qu’elle puisse avoir fait dans cette affaire, elle l’a fait avec les sentiments et la bonté d’une mère ; et votre injustice me fait presque craindre qu’elle ne l’ait fait aussi avec une sagesse maternelle.

— Pardon, chère Mercédès ; pardon, ô vous mille fois plus aimée et plus adorée que jamais, à présent que vous m’avez montré une confiance si généreuse. Mais je ne puis être tranquille jusqu’à ce que je sache ce que la reine a dit et ce qu’elle a fait, en tout ce qui nous concerne, vous et moi.

— Vous savez combien elle a toujours été bonne et gracieuse pour moi, Luis, et combien je lui dois de reconnaissance pour toutes les faveurs que j’ai reçues d’elle. Je ne sais comment cela se fait, mais tandis que votre tante n’a jamais paru découvrir mes sentiments, et que tous ceux à qui je tiens par les liens du sang ont semblé partager son aveuglement, l’œil de la reine a pénétré un mystère que je ne crois pas que je connusse encore moi-même à cette époque. Vous vous rappelez le tournoi qui eut lieu presque à l’instant où vous alliez partir pour votre dernière et folle excursion ?

— Si je m’en souviens ! N’est-ce pas la froideur que vous m’avez témoignée après le succès que j’avais obtenu dans ce tournoi, dans lequel je portais vos couleurs, qui m’a chassé d’Espagne et presque du monde ?

— Si le monde pouvait attribuer toute votre conduite à une pareille cause, tous les obstacles disparaîtraient à l’instant. Mais, ajouta Mercédès avec un sourire malin, quoique sa voix et ses regards exprimassent la tendresse, je crains que vous ne soyez très-sujet à ces accès de folie, et que vous ne cessiez jamais de désirer d’aller jusqu’aux dernières limites du monde, sinon d’en sortir tout à fait.

— Il est en votre pouvoir de me rendre aussi stable que les tours de cet Alhambra. Un seul sourire semblable à celui-ci, chaque jour, m’enchaînerait à vos pieds comme un Maure captif, et écarterait de moi tout désir de voir autre chose que votre beauté. — Mais la reine ! vous avez oublié de me dire ce que Son Altesse a dit et fait.

— Vous fûtes vainqueur dans ce tournoi, Luis. En cette journée glorieuse, tous les chevaliers castillans étaient en selle, et aucun ne put vous résister. Votre lance fit vider les arçons à Alonzo de Ojéda lui-même. Vos louanges étaient dans toutes les bouches ; toutes les mémoires… peut-être serait-il plus exact d’ajouter à l’exception d’une seule, oubliaient toutes vos folies.

— Et cette mémoire était la vôtre, cruelle Mercédès !

— Vous ne le croyez pas, méchant Luis ? — Ce jour-là, je ne me rappelais que votre cœur noble et généreux, votre port mâle dans le champ clos, et toutes vos excellentes qualités. La meilleure mémoire fut celle de la reine. Elle me fit venir dans son cabinet quand la fête fut terminée, et pendant une heure elle me parla de différents objets du ton le plus doux et le plus affectueux, avant d’en venir au véritable sujet pour lequel elle m’avait mandée près d’elle. Elle me parla de nos devoirs comme chrétiens, de nos devoirs comme femmes, et surtout des obligations solennelles que le mariage nous impose, et de toutes les peines qui accompagnent les unions les plus heureuses. Quand elle m’eut émue jusqu’aux larmes en me donnant des marques d’une affection qui égalait l’amour d’une mère, elle me fit promettre, — et je confirmai cette promesse par un vœu respectueux, — que je ne paraîtrais jamais à l’autel, tant qu’elle vivrait, sans que sa présence annonçât l’approbation qu’elle donnait à mon mariage, ou, si une maladie ou quelque devoir à remplir l’en empêchait, sans son consentement par écrit, revêtu de son seing royal.

— Par saint Denis de Paris ! Son Altesse a voulu exercer contre moi son influence sur votre âme pure et généreuse !

— Votre nom n’a pas même été prononcé, Luis, et ce discours n’aurait paru y avoir aucun rapport, si mes pensées ne se fussent d’elles-mêmes portées sur vous. Je ne sais pas même encore quel était le but de Son Altesse, mais ce fut la manière dont mon cœur ému me présenta sur-le-champ votre image, qui me fit penser, peut-être mal à propos, que le motif de ce qui venait de se passer pouvait être de m’empêcher de vous épouser sans le consentement de doña Isabelle. Mais, connaissant, comme je le fais, son cœur maternel et affectueux, comment puis-je douter qu’elle ne cède à mes désirs quand elle saura que le choix que j’ai fait n’est pas indigne de moi, quoiqu’il puisse paraître indiscret jusqu’à un certain point aux personnes d’une prudence sévère ?

— Mais, vous pensez, — vous sentez, — Mercédès, que c’est par crainte de moi que Son Altesse vous extorqua un tel serment.

— Je l’ai craint, — comme je l’ai avoué avec plus de franchise qu’il ne convenait peut-être à ma situation, — parce que vous étiez en ce moment présent à mon esprit par-dessus toute chose ; car le triomphe que vous aviez remporté dans cette journée, et la manière dont votre nom était dans toutes les bouches, pouvaient bien tenter les pensées de se fixer sur vous.

— Mercédès, vous ne pouvez nier que vous ne pensiez que c’est par crainte de moi que la reine vous a extorqué ce serment.

— Je n’ai dessein de nier rien de ce qui est vrai, don Luis, et vous m’apprenez bien vite à me repentir de l’aveu indiscret que je viens de faire. Que ce soit par crainte de vous que Son Altesse m’a parlé comme elle l’a fait, c’est ce que je nie, car je ne puis croire qu’elle ait un pareil sentiment à votre égard. Elle éprouvait une affection maternelle pour moi, et je crois, — car je ne vous cacherai rien de ce que je pense réellement, — que la connaissance de vos moyens de plaire, Luis, peut lui avoir fait appréhender qu’une orpheline comme moi n’écoutât un caprice plutôt que la prudence, et n’épousât un homme qui semblait tellement préférer les dernières limites de la terre à ses domaines et au domicile qui lui convient.

— Et vous avez dessein de respecter cet engagement ?

— Luis ! vous réfléchissez à peine à vos paroles, sans quoi vous ne me feriez pas une pareille question. Quelle fille chrétienne oublie jamais un vœu soit de pèlerinage, soit de pénitence, soit de toute autre chose ? Pourquoi serais-je la première à commettre un crime si honteux ? D’ailleurs, quand je n’aurais fait aucune promesse, le simple désir de la reine, exprimé par elle-même, aurait suffi pour m’empêcher d’épouser qui que ce soit. Elle est ma souveraine, souveraine, ma maîtresse, et je pourrais dire ma mère. Doña Béatrix elle-même montre à peine plus d’intérêt pour mon bonheur. — Il faut m’écouter, Luis, quoique je vous voie prêt à vous récrier et à protester. Je vous ai écouté patiemment pendant plusieurs années ; aujourd’hui c’est mon tour de parler et le votre d’écouter. Je crois que la reine songeait à vous lorsqu’il a été question de ce vœu, que j’ai offert volontairement, et que Son Altesse ne m’a pas extorqué, comme vous semblez le croire ; je crois, dis-je, que doña Isabelle suppose qu’il pouvait être à craindre que je ne cédasse à vos instances, et qu’elle doutait qu’un homme qui aimait tant à courir le monde pût apporter ou maintenir le bonheur dans le sein d’une famille. Mais, Luis, si Son Altesse n’a pas rendu justice à la noblesse et à la générosité de votre cœur ; si elle a été trompée par les apparences, comme la plupart de ceux qui l’entourent ; si elle ne vous a pas connu, en un mot, n’est-ce pas votre faute ? N’avez-vous pas été fréquemment absent de ce pays ? Et quand vous y étiez, vous voyait-on à la cour aussi souvent que l’exigeaient votre rang et votre naissance ? Il est vrai que la reine a été témoin, ainsi que toute sa cour, des succès que vous avez obtenus dans le dernier tournoi, et que, dans la guerre qui vient de se terminer, vous avez acquis du renom par vos exploits contre les Maures ; mais si l’imagination d’une femme accorde aisément son admirations à l’intrépidité, le cœur d’une femme désire des vertus plus douces et des penchants plus stables dans le cercle domestique. Doña Isabelle sait tout cela ; elle l’a reconnu, elle l’a senti, quelque heureux qu’ait été son mariage avec le roi d’Aragon. Est-il donc étonnant qu’elle ait eu cette crainte pour moi ? Non, Luis, votre sensibilité vous a rendu injuste envers Son Altesse, et il est évidemment de votre intérêt de vous la rendre propice, si, comme vous le dites, vous désirez sincèrement obtenir ma main.

— Et que faut-il faire pour cela, Mercédès ? Les Maures sont vaincus, et je ne sais pas si quelque chevalier voudrait me disputer vos bonnes grâces les armes à la main.

— Ni la reine ni moi, nous ne désirons rien de semblable. Nous vous connaissons déjà comme un chevalier chrétien accompli ; et comme vous venez de le dire, aucun chevalier ne voudrait mettre sa lance en arrêt contre la vôtre, parce qu’aucun n’a reçu à cet égard un encouragement qui pourrait justifier cette folie. C’est par le moyen du señor Colon que vous devez chercher à obtenir le consentement de la reine.

— Je crois comprendre à peu près ce que vous voulez dire, mais j’aimerais à vous entendre parler plus clairement.

— Je m’exprimerai donc en termes aussi clairs que ma langue en pourra trouver, répondit la jeune Castillane, le feu d’un saint enthousiasme donnant une teinte plus foncée à la rongeur que la tendresse avait appelée sur ses joues. Vous savez déjà en général quelles sont les opinions du señor Colon, et par quels moyens il se propose de parvenir à son but. J’étais encore enfant quand il arriva en Castille pour presser la cour de le mettre en état de commencer cette grande entreprise, et j’ai vu que doña Isabelle a été souvent disposée à lui accorder son aide ; mais la froideur de don Ferdinand et les vues étroites de ses ministres l’en ont toujours détournée. Je crois pourtant qu’elle regarde encore ce projet d’un œil favorable, car Colon, qui tout récemment avait fait ses adieux à toute la cour dans l’intention de quitter l’Espagne et de porter ailleurs ses sollicitations, a été rappelé par l’influence du père Juan Perez, ancien confesseur de la reine ; il est maintenant ici ; vous l’avez vu, il attend impatiemment une audience, et il n’est besoin que d’éveiller les souvenirs de la reine pour lui faire obtenir cette faveur. Si on lui accorde les caravelles qu’il demande, il n’y a nul doute que plusieurs nobles castillans ne désirent prendre part à une entreprise qui couvrira d’une gloire éternelle tous ceux qui y auront coopéré, si elle réussit ; et vous pourriez pourriez être de ce nombre.

— Je ne sais trop que penser de ce discours, Mercédès. Il semble étrange de presser ceux qu’on paraît estimer de partir pour une expédition dont il est possible qu’ils ne reviennent jamais.

— Dieu vous protégera ! s’écria-t-elle le visage rayonnant d’une pieuse ardeur ; l’entreprise sera tentée pour sa gloire ; sa main toute-puissante guidera les caravelles, et les mettra à l’abri de tout péril.

Don Luis de Bobadilla sourit, ayant moins de foi religieuse que la belle Castillane, et connaissant mieux les obstacles physiques qui semblaient s’opposer à cette tentative ; il rendait pleine justice à ses motifs, malgré les doutes qu’il avait exprimés à la hâte ; et l’aventure en elle-même était de nature à éveiller son goût naturel pour courir le monde et son désir de trouver des dangers à surmonter. Il savait aussi bien que Mercédès qu’il n’avait que trop mérité ce manque de confiance en la stabilité de son caractère qui était le seul obstacle à leur union. Doué d’une grande vivacité d’intelligence, il comprit sur-le-champ par quels moyens et de quelle manière il devait obtenir le consentement d’Isabelle. Il lui restait pourtant encore quelques doutes, et il les énonça par la question suivante :

— Si la reine est disposées à favoriser l’entreprise de Colon, pourquoi a-t-elle attendu si longtemps ?

— La guerre contre les Maures, son trésor épuisé, et la froide prudence du roi, en ont été cause.

— Mais doña Isabelle ne regardera-t-elle pas tous ceux qui auront accompagné le Génois comme autant de fous et de songe-creux, si nous revenons sans avoir obtenu de succès, comme cela est assez probable, — pourvu toutefois que nous revenions jamais ?

— Ce n’est point là le caractère d’Isabelle. Si elle entre dans ce projet, elle y entrera pour l’honneur de Dieu, et elle regardera tous ceux qui suivront volontairement le señor Colon comme autant de croisés ayant droit à son estime. — Vous ne reviendrez pas sans succès, Luis ; nous vous reverrons couvert d’une gloire qui rendra votre épouse fière de son choix et heureuse de porter votre nom.

— Chère enthousiaste ! s’écria Luis, si je pouvais vous emmener avec moi, je m’embarquerais dans cette aventure sans autre compagnon.

Mercédès répondit convenablement à ce propos galant, qui était certainement sincère dans le moment, et ils discutèrent ensuite cette affaire avec plus de calme et de raison. Don Luis réussit à réprimer son impatience, et la généreuse confiance avec laquelle la jeune Castillane lui laissa voir peu à peu tout l’intérêt quelle prenait à lui, se joignant à la douce et sainte ardeur avec laquelle elle lui peignait la probabilité du succès, fit qu’il regarda enfin ce projet comme un des objets les plus élevés que l’ambition pût se proposer, plutôt que comme favorisant son désir de courir les aventures.

Les amants restèrent deux heures tête à tête, la reine ayant retenu tout ce temps doña Béatrix. Peu de temps après son retour, son neveu, qu’elle appelait léger et vagabond, mais dont elle connaissait le cœur noble et généreux, quitta les deux dames, qui ne se séparèrent pourtant qu’après minuit. Mercédès ouvrit son cœur à la marquise et lui expliqua les espérances qu’elle fondait sur l’entreprise de Colon. Cet aveu fit peine et plaisir à doña Béatrix, qui ne put s’empêcher de sourire de l’adresse avec laquelle l’amour avait su associer les grands projets du Génois à l’accomplissement de ses désirs. Au total, elle ne fut pas mécontente de ce qui s’était passé. Luis de Bobadilla était fils unique d’un frère qu’elle avait beaucoup aimé, et elle avait reporté sur le fils l’affection qu’elle avait eue pour le père. Dans le fait, tous ceux qui le connaissaient aimaient ce jeune et vaillant cavalier, quoique les hommes prudents se crussent obligés de blâmer ses indiscrétions, et il aurait pu se choisir une femme parmi les plus nobles et les plus belles Castillanes, sauf le petit nombre d’exceptions qui auraient été le résultat de principes de circonspection et de réserve plus stricts que d’ordinaire et qui auraient annoncé une prévoyance allant bien au-delà des considérations d’usage en affaire de mariage. La marquise de Moya écouta donc sa pupille avec intérêt ; et avant qu’elles se séparassent pour la nuit, les aveux modestes et ingénus, la vive éloquence et la tendresse naïve de Mercédès avaient presque fait une prosélyte de doña Béatrix.