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Merlin (Barzaz Breiz)

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X

MERLIN

FRAGMENTS DE BALLADES

— DIALECTE DE CORNOUAILLE—




ARGUMENT


On a cru longtemps que deux bardes ont porté le nom de Merlin[1]; l’un, qui serait né d’une vestale chrétienne[2], et d’un consul romain[3], aurait vécu au cinquième siècle sous le règne d’Ambroise Aurélien, et passé pour le premier des devins de son temps[4];

L’autre, qui ayant eu le malheur de tuer involontairement son neveu, à la bataille d’Arderiz où il portait le collier d’or, marque distinctive des chefs cambriens, aurait perdu la raison, et se serait retiré du monde. (vers la fin du sixième siècle).

Aujourd’hui les critiques s’accordent à voir dans le personnage de Merlin le héros unique d’une triple tradition, où il apparaît comme un être mythologique, historique et légendaire.

Qu’il me soit permis de renvoyer le lecteur, pour les preuves, au livre que j’ai écrit sous le titre de Myrdhinn ou l’enchanteur Merlin, son histoire, ses œuvres, son influence.

Les Gallois possèdent des poésies de ce barde, mais malheureusement rajeunies et même transformées aux douxième et treizième siècles, dans un intérêt national.

Les Bretons d’Armorique ont seulement quelques chants populaires qui le concernent.

J’en ai retrouvé quatre, débris altérés d’un cycle poétique dont de nouvelles découvertes combleront sans doute les nombreuses lacunes. Le premier est une chanson de nourrice. Quoique Merlin n’y soit pas nommé, il s’agit évidemment de l’être merveilleux que son nom rappelle et de son origine mythologique ;

Le second fragment le représente comme un magicien ou un devin ;

Dans le troisième, qui est une ballade complète, il n’est plus que barde et joueur de harpe ; Le quatrième nous le montre converti par le plus aimable des saints bretons, le bienheureux Kadok ou Kado.

La chanson de nourrice fait raconter à Merlin enfant sa génération mystérieuse, par sa mère elle-même qui veut l’endormir.




I


MERLIN AU BERCEAU

Voici treize mois et trois semaines que dans le bois je m’endormis.
Dors donc, mon enfant, mon enfant; dors donc, enfant, dors.
J’avais ouï chanter un oiseau qui chantait si bien, si doucement!
Dors donc, etc.
Qui chantait si bien, si doucement, phis doucement que l’eau qui coule.
Dors donc, etc.
Tant que, sans y prendre assez garde, je le suivis l’esprit charmé.
Dors donc, etc.

Je le suivis bien loin, bien loin ; hélas ! hélas ! que j’étais jeune !
Dors donc, etc,
— Ô fille de roi, me disait-il, tu es belle comme la rosée du matin.
Dors donc, etc.
Le jour levant est ravi quand il te regarde ; ne le sais-tu pas ?
Dors donc, etc.
Le soleil lui-même est ravi. Et qui donc sera ton époux ?
Dors donc, etc.
— Taisez-vous, taisez-vous, vilain petit oiseau ; votre petit bec est trop libre.
Dors donc, etc.
Pourvu que le Roi du ciel jette un regard sur moi, que m’importe le regard de l’aurore ?
Dors donc, etc.
Que m’importe le regard du soleil ou même de l’univers entier ?
Dors donc, etc.
Si vous me parlez mariage , parlez-moi du Roi du ciel
Dors donc, etc.

Et pourtant il chantait de plus en plus doucement, et moi, je le suivais, la tête basse.
Dors donc, etc.
Tant que je tombai endormie de fatigue sous un chêne, dans un lieu écarté.
Dors donc, etc.
Et là je fis un rêve qui me troubla au delà de tout.
Dors donc, etc.
Je rêvais que j’étais dans la maison d’un petit Duz, dans le cercle des eaux d’une petite fontaine.
Dors donc, etc.
Ses pierres étaient si transparentes ! Ses pierres étaient si brillantes ! Ses pierres étaient aussi diaphanes que le cristal !
Dors donc, etc.
Sur le sol, un tapis de mousse, des fleurs nouvelles semées dessus.
Dors donc, etc.
Comme le petit Duz n’était pas chez lui, j’étais sans frayeur et joyeuse.
Dors donc, etc.
Lorsque je vis venir de loin, à tire d’aile, une tourterelle.
Dors donc, etc.

Et elle frappa de son bec au mur transparent de la grotte.
Dors donc, etc.
Et moi, simple, par pitié pour elle, d’aller lui ouvrir la porte.
Dors donc, etc.
Et elle d’entrer et de voler en cercle autour de la maison.
Dors donc, etc.
Tantôt mon épaule, tantôt mon front, tantôt elle effleurait mon sein.
Dors donc, etc.
Trois fois elle becqueta mon oreille, et de s’en retourner gaiement sous le bois vert.
Dors donc, etc.
Si elle était gaie, elle ; moi, je ne le suis pas ; maudite soit l’heure où je m’endormis !
Dors donc, etc.
Les larmes coulent de mes yeux d’avoir un berceau à balancer.
Dors donc, etc.
Que ne sont-ils dans l’abîme de glace, les Esprits noirs, tous, chair et os !
Dors donc, etc.

Que n’est-il faux mon rêve ! Que ne suis-je inconnue à tout le monde !
Dors donc, etc.
L’enfant, tout nouveau-né qu’il était, se mit à rire, en répétant :
Dors donc, etc.
— Taisez-vous, ma mère, ne pleurez pas, je ne vous causerai aucun chagrin.
Dors donc, etc.
— Mais c’est pour moi un grand crève-cœur d’entendre appeler mon père un Esprit noir.
— Dors donc, etc.
— Mon père, entre le ciel et la terre, est aussi brillant que la lune.
— Dors donc, etc.
— Mon père aime les pauvres gens, et, quand il le peut, il les aide.
— Dors donc, etc.
— Que Dieu préserve éternellement mon père de l’abîme de glace !
— Dors donc, etc.
— Mais bénie soit, au contraire, l’heure où je naquis pour faire le bien ;
— Dors donc, etc.

— Où je naquis pour faire le bien de mon pays; que Dieu le garde de chagrin! »
— Dors donc, etc.
La mère demeura stupéfaite : « Voici un Prodige, s’il en fut jamais!
Dors donc, mon enfant; mon enfant, dors donc; enfant,
dors. »


II



MERLIN-DEVIN



— Merlin, Merlin, où allez-vous si matin avec votre chien noir?
— Iou ! iou ! ou ! iou ! iou ! ou ! iou ! ou ! iou ! ou ! iou ! iou! ou ! iou ! ou ! —
— Je viens de chercher le moyen de trouver, par ici, l’œuf rouge,
L’œuf rouge du serpent marin, au bord du rivage, dans le creux du rocher.
Je vais chercher dans la prairie le cresson vert et l’herbe d’or.
Et le guy du chêne, dans le bois, au bord de la fontaine.

— Merlin! Merlin! convertissez-vous, laissez le guy au chêne,
Et le cresson dans la prairie, comme aussi l’herbe d’or.
Comme aussi l’œuf du serpent marin parmi l’écume dans le creux du rocher.
Merlin! Merlin! convertissez-vous, il n’y a de devin que Dieu. —
— Iou ! iou ! ou ! iou ! iou ! ou ! iou ! ou ! iou ! ou !
Iou ! iou ! ou ! iou! ou ! —


III



MERLIN-BARDE



I



— Ma bonne grand’mère, écoutez-moi ; j’ai envie d’aller à la fête ;
À la fête, aux courses nouvelles que donne le roi.
— À la fête vous n’irez point, ni à celle-ci ni à aucune autre ;
Vous n’irez point à la fête nouvelle ; vous avez pleuré toute la nuit ;

Vous n’irez point, s’il tient à moi ; vous avez pleuré en rêvant.
— Ma bonne petite mère, si vous m’aimez, vous me laisserez aller à la fête.
— En allant à la fête vous chanterez ; en revenant vous pleurerez. —


II



Il a équipé son poulain rouge ; il l’a ferré d’acier poli ;
Il l’a bridé, et lui a jeté sur le dos une housse légère ;
Et il lui a attaché au cou un anneau, et un ruban à la queue ;
Et il est monté sur son dos, et est arrivé à la fête nouvelle.
Comme il arrivait au champ de fête, les cornes sonnaient ;
La foule était pressée, et tous les chevaux bondissaient.
— Celui qui aura franchi la grande barrière du champ de fête au galop,
En un bond vif, franc et parfait, aura pour épouse la fille du roi. —
À ces mots, son jeune poulain rouge hennit fortement,
Bondit et s’emporta, et souffla du feu par les naseaux ;

Et jeta des éclairs par les yeux, et frappa du pied la terre ;
Et tous les autres étaient dépassés, et la barrière franchie d’un bond.
— Seigneur roi, vous l’avez juré, votre fille Aliénor doit m’appartenir.
— Vous n’aurez point ma fille Aliénor, pas plus qu’aucun de vos semblables ;
Ce ne sont point des sorciers que je veux pour maris à ma fille. —
Un vieil homme qui était là, et qui avait une barbe blanche,
Une barbe blanche au menton, plus blanche que la laine sur le buisson de lande ;
Et une robe de laine galonnée tout du long d’argent ;
Et qui était assis à la droite du roi, lui parla bas, alors.
Le roi, l’ayant écouté, frappa trois coups de son sceptre,
Trois coups de son sceptre sur la table, si bien que tout le monde fit silence :
— Si tu m’apportes la harpe de Merlin, qui est tenue par quatre chaînes d’or fin ;
Si tu m’apportes sa harpe, qui est suspendue au chevet de son lit ;

Si tu viens à bout de la détacher ; alors, tu auras ma fille, peut-être. —


III



— Ma bonne grand’mère, si vous m’aimez, vous me donnerez un conseil ;
Ma bonne grand’mère, si vous m’aimez, car mon pauvre cœur est brisé.
— Si vous m’eussiez obéi, votre cœur ne serait point brisé.
Mon pauvre petit-fils, ne pleurez pas, la harpe sera détachée ;
Ne pleurez pas, mon pauvre petil-fi!s, voici un marteau d’or ;
Rien ne résonne sous les coups de ce marteau-là. —


IV



— Bonheur et joie en ce palais; me voici venu derechef.
Me voici de retour avec la harpe de Merlin. —
Quand le fils du roi l’entendit, il parla bas à son père;
Et le roi, l’ayant écouté, répondit au jeune homme :
— Si tu m’apportes l’anneau qu’il a à la main droite;

Si tu m’apportes son anneau, je le donnerai ma fille. —
Et lui de s’en revenir, en pleurant, trouver sa grand’mère bien vite.
— Le seigneur roi avait dit ; et voilà qu’il s’est dédit !
— Ne vous chagrinez pas pour cela ; prenez un rameau qui est là ;
Qui est là dans mon petit coffre, et où il y a douze petites feuilles,
Et que j’ai été sept nuits à chercher, il y a sept ans, en sept bois.
Quand le coq chantera à minuit, votre cheval rouge sera à vous attendre ;
N’ayez point peur, Merlin le Barde ne s’éveillera pas. —
Comme le coq chantait au milieu de la nuit noire, le cheval rouge bondissait sur le chemin ;
Le coq n’avait pas fini de chanter, que l’anneau de Merlin était enlevé.


V



Le matin, quand jaillit le jour, le jeune homme était près du roi.
Et le roi, en le voyant, resta debout, tout stupéfait ;

Stupéfait, et tout le monde comme lui: — Voilà qu’il a gagné sa femme ! —
Et il sortit un moment avec son fils et le vieillard.
Puis ils revinrent avec lui , l’un à sa gauche , l’autre à sa droite.
— C’est vrai, mon fils, ce que tu as entendu :
Aujourd’hui tu as gagné ta femme.
Mais je demande une chose encore ; ce sera la dernière.
Si tu peux faire cela, tu seras le vrai gendre du roi ;
Et tu auras ma fille, et de plus tout le pays de Léon, par ma race !
C’est d’amener Merlin le Barde à ma cour pour célébrer le mariage ! —


VI



— Ô barde Merlin, d’où viens-tu, avec tes habits en lambeaux?
Où vas-tu ainsi, tête nue et nu-pieds?
Où vas-tu ainsi, vieux Merlin, avec ton bâton de houx?
— Je vais chercher ma harpe, consolation de mon cœur en ce monde;

Chercher ma harpe et mon anneau, que j’ai perdus tous deux.
— Merlin, Merlin, ne vous chagrinez pas ; votre harpe n’est pas perdue ;
Votre harpe n’est pas perdue, ni votre anneau d’or non plus.
Entrez, Merlin, entrez ; venez manger un morceau avec moi.
— Je ne cesserai de marcher, et je ne mangerai morceau.
Je ne mangerai morceau de ma vie, que je n’aie retrouvé ma harpe.
— Merlin, Merlin, obéissez-moi ; votre harpe sera retrouvée. —
Elle le pria tant, qu’il entra.
Quand arriva, sur le soir, le jeune fils de la vieille femme ; et le voilà dans la maison,
Et le voilà qui tressaille d’épouvante en jetant les yeux sur le foyer ;
En y voyant le barde Merlin assis, la tête penchée sur sa poitrine.
Voyant Merlin sur le foyer, il ne savait où fuir.
— Taisez-vous, mon enfant, ne vous effrayez pas ; il dort d’un profond sommeil ;

Il a mangé trois pommes rouges que je lui ai cuites sous la cendre ;
Il a mangé mes pommes; voilà qu’il nous suivra partout. —


VII



La reine demandait, de son lit, à sa camériste :
— Qu’est-il arrivé dans cette ville ? qu’est-ce que ce bruit que j’entends ?
Quand je suis éveillée si matin ; quand les colonnes de mon lit tremblent ?
Qu’est-il arrivé dans la cour ; quand la foule y pousse des cris de joie ?
— C’est que toute la ville est en fête ; c’est que Merlin entre au palais ;
Avec lui une vieille femme, vêtue de blanc, et votre beau-fils à sa suite. —
Le roi l’entendit, et sortit, et courut pour voir.
— Lève-toi, bon crieur ; lève-toi de ton lit, et vite !
Et va publier par le pays que tous ceux qui le voudront viennent aux noces ;
Aux noces de la fille du roi , qui sera fiancée dans huit jours ;

Aux noces, gentilshommes de toutes les parties de la Bretagne ;
Gentilshommes et juges ; gens d’église et chevaliers ;
Et d’abord les grands Comtes ; et les pauvres gens et les riches ;
Va vite et diligemment par le pays, messager, et reviens de même. —


VIII



— Faites silence, tous, faites silence, si vous avez deux oreilles pour entendre !
Faites tous silence pour écouter ce qui est ordonné :
C’est la noce de la fille du roi ; y vienne qui voudra dans huit jours ;
À la noce, petits et grands qui demeurent en ce canton ;
À la noce, gentilshommes de toutes les parties de la Bretagne,
Gentilshommes et juges, gens d’église et chevaliers ;
Et d’abord les grands Comtes, et les riches et les pauvres ;
Et les riches et les pauvres, ni or ni argent ne leur manquera ;

Il ne leur manquera ni chair, ni pain ; ni vin, ni hydromel à boire ;
Ni escabelles pour s’asseoir, ni valets vifs pour les servir ;
Il sera tué deux cents porcs et deux cents taureaux engraissés ;
Deux cents génisses et cent chevreuils de chacun des bois du pays ;
Deux cents bœufs, cent noirs, cent blancs, dont les peaux seront également partagées.
Il y aura cent robes de laine blanche pour les prêtres ;
Et cent colliers d’or pour les beaux chevaliers ;
Plein une salle de manteaux bleus de fête pour les demoiselles ;
Et huit cents braies neuves pour les pauvres gens ;
Et cent musiciens, sur leurs sièges, faisant de la musique jour et nuit sur la place ;
Et Merlin le Barde, au milieu de la cour, célébrera le mariage.
Eufin, la fête sera telle, qu’il n’y en aura jamais de pareille. —

IX



— Écoutez, cuisinier, je vous prie : est-ce que la noce est finie ?
— La noce est finie, ainsi que la franche lippée.
Elle a duré quinze jours, et il y a eu du plaisir assez.
Ils sont tous partis chargés de riches présents, avec congé et protection du roi ;
Et son gendre, pour le pays de Léon, avec sa femme, le cœur joyeux.
Ils sont tous partis satisfaits ; le roi seul ne l’est pas ;
Merlin encore une fois est perdu, et l’on ne sait ce qu’il est devenu. —


IV



CONVERSION DE MERLIN.



Kado allait par la forêt profonde, agitant sa clochette aux sons clairs;
Quand bondit un fantôme à la barbe grise comme la mousse, et aux yeux bouillants comme l’eau du bassin sur le feu ;

Kado, le saint, se rencontrait avec Merlin le barde, ce jour-là :
— Je te l’ordonne, au nom de Dieu ! dis-moi qui tu es ?
— Du temps que j’étais barde dans le monde, j’étais honoré de tous les hommes.
Dès mon entrée dans les palais, on entendait la foule pousser des cris de joie.
Sitôt que ma harpe chantait, des arbres tombait l’or brillant ;
Les rois du pays m’aimaient ; les rois étrangers me craignaient ;
Le pauvre petit peuple disait : « Chante, Merlin, chante toujours. »
Ils disaient, les Bretons : « Chante, Merlin, ce qui doit arriver. »
Maintenant, je vis dans les bois ; personne ne m’honore plus maintenant.
Loups et sangliers, dans mon chemin, quand je passe, grincent des dents.
Je l’ai perdue, ma harpe ; ils sont coupés, les arbres d’où tombait l’or brillant.
Les rois des Bretons sont morts, les rois étrangers oppriment le pays.

Les Bretons ne disent plus : « Chante, Merlin, les choses à venir. »
Ils m’appellent Merlin le Fou, et tous me chassent à coups de pierre.
— Pauvre cher innocent, revenez au Dieu qui est mort pour vous.
Celui-là aura pitié de vous ; à qui met sa confiance en lui, il donne le repos.
— En lui j’ai mis ma confiance, en lui j’ai confiance encore, à lui je demande pardon.
— Par moi t’accordent pardon le Père, le Fils et l’Esprit-Saint!
— Je pousserai un cri de joie en l’honneur de mon Roi, vrai Dieu et Homme !
Je chanterai ses miséricordes d’âge en âge, et au delà des âges.
— Pauvre cher Merlin, que Dieu vous entende! que les anges de Dieu vous accompagnent!




NOTES


les quatre fragments qu’on vient de lire ont grand besoin chacun de commentaire. Sans répéter ici ce que j’ai dit dans un ouvrage spécial, je me contenterai d’éclairer les hauteurs du sujet.

I. On ne peut s’empêcher d’être frappé de l’accent païen qui éclate et triomphe auprès du berceau de Merlin. Il y a là un écho manifeste des anciennes croyances celtiques, un souvenir vivant des superstitions de la Gaule, contre lesquelles la vraie religion eut à lutter. Mais à ce moment elles sont les plus fortes ; le Duz est vainqueur par ses maléfices de la vierge chrétienne, et le produit merveilleux de leur union fatale tient plus de son père que de sa mère ; il le défend contre elle ; il le bénit ; il s’annonce lui-même comme le bon génie de la nation bretonne.

II. Ce bon génie est en même temps un puissant magicien, un descendant des Marses, j’allais dire un Druide. En compagnie d’un chien noir, ou d’un loup familier, il parcourt dès l’aurore les bois, les rivages et les prairies ; il cherche « l’œuf rouge du serpent marin », talisman que l’on devait porter au cou, et dont rien n’égalait le pouvoir.

Il va cueillir le cresson vert, l’herbe d’or et le guy du chêne. L’herbe d’or est une plante médicinale ; les paysans bretons en font grand cas, ils prétendent qu’elle brille de loin comme de l’or ; de là, le nom qu’ils lui donnent. Si quelqu’un, par hasard, la foule aux pieds, il s’endort aussitôt, et entend la langue des chiens, des loups et des oiseaux. On ne rencontre ce simple que rarement et au petit point du jour : pour le cueillir, il faut être nu-pieds, en chemise ; et tracer un cercle à l’entour ; il s’arrache et ne se coupe pas. Il n’y a, dit-on, que les saintes gens qui le trouvent. C’est le sélage de Pline. On le cueillait aussi nu-pieds, en robe blanche, à jeun, sans employer le fer, en glissant la main droite sous la main gauche, et dans un linge qui ne servait qu’une fois.

Quant au guy, on sait combien il était vénéré des Druides.

Mais d’où vient cette voix ? Qui ose apostropher le magicien d’un pareil ton ? Serait-ce déjà le saint évêque auquel la tradition bretonne attribue la conversion de Merlin ? Au moins il est un fait très-curieux à constater, c’est que les belles paroles que le poëte met dans la bouche qui le gourmande se retrouvent dans plusieurs morceaux de poésie galloise, dont deux de Lywarc’h-Hen : Hormis Dieu, il n’y a pas de devin (Namyn Duw uid oes devin[5]), a-t-il dit en faisant une profession de foi exactement semblable à celle de notre pièce, et où il n’y a de changé que l’ordre de la phrase et le dialecte.

III. Merlin a-t-il perdu plus tard sa puissance magique, le devin a-t-il été terrassé par un simple mot sorti d’une bouche chrétienne ?

Quoi qu’il en soit, il est encore barde, car il porte l’anneau d’or et la harpe[6]. Mais on lui dérobe cette harpe ; on lui arrache cet anneau ; on le joue, on le charme ; il marche nu-pieds, nu-tête ; il porte des vêtements en lambeaux ; il pleure ; il est vieux, il est homme. Et, si on le recherche encore, si le peuple pousse des cris de joie, des iou ! iou ! pour saluer sa bienvenue, s’il paraît à la cour des chefs, c’est en souverain détrôné.

Aussi, dès qu’il le peut, s’échappe-t-il. Cette disparition est aussi constatée par les poètes gallois. « Nul ne sait où est la tombe de Merlin, » dit un barde dont les poésies sont antérieures au dixième siècle[7]. Il s’embarqua avec neuf autres bardes, disent les Triades, et on ne put parvenir à savoir ce qu’il devint[8]. Il nous apprend lui-même qu’il quitta la cour et s’enfuit dans les bois[9].

Notre ballade est aussi d’accord avec les traditions galloises, en lui prêtant un goût tout particulier pour les pommes et en le faisant tomber dans un piège où ces fruits sont l’appât. Il aimait tellement l’arbre qui les produit, qu’il lui a consacré un poëme :

« Ô pommier ! dit-il, doux et cher arbre, je suis tout inquiet pour toi ; je tremble que les bûcherons ne viennent, et ne creusent autour de ta racine, et ne corrompent ta sève, et que tu ne puisses plus porter de fruits à l’avenir[10]. »

D’autre part, au douzième siècle, un poëte latin de Galles, écho de la tradition de son temps, fait tenir ce langage à Merlin : « Un jour que nous chassions, nous arrivâmes près d’un chêne aux rameaux touffus… À ses pieds coulait une fontaine bordée d’un gazon vert. Nous nous assîmes pour boire. Or, il y avait çà et là, parmi les herbes tendres, des pommes odorantes, au bord du ruisseau… Je les partageai entre mes compagnons, qui les dévorèrent ; mais aussitôt ils perdent la raison, ils frémissent, ils écument, ils se roulent furieux à terre, et s’enfuient, chacun de son côté, comme des loups, en remplissant l’air de déplorables hurlements.

« Ces fruits m’étaient destinés ; je l’ai su depuis. Il y avait alors en ces parages une femme qui m’avait aimé autrefois, et qui avait passé avec moi plusieurs années d’amour. Je la dédaignai, je repoussai ses caresses : elle voulut se venger ; et, ne le pouvant faire autrement, elle plaça ces dons enchantés au bord de la fontaine, où je devais revenir… Mais ma bonne étoile m’en préserva[11]. »

Peut-être est-ce la même sorcière que veut désigner la ballade bretonne. Merlin parle lui-même dans ses poëmes d’une certaine femme versée dans les sciences magiques, avec laquelle il dit avoir eu des rapports.

Le roi dont la ballade semble avoir gardé le souvenir parait être Budik, chefs des Bretons d’Armorique, prince d’origine cornouaillaise, émigré de l’île de Bretagne. Il combattit les Franks, et défendit vaillamment contre eux la liberté de sa patrie ; Clovis, n’ayant pu le vaincre, le fit assassiner (vers 509). Budik avait marié sa fille Aliénor à un prince qu’on ne nomme pas, et lui avait donné en dot plusieurs droits sur les côtes de Léon. C’était, d’après la Charte d’Alan Fergan, la tradition populaire du onzième siècle[12] ; c’était aussi celle du quinzième[13]. Il y a lieu de croire que cette Aliénor est l’héroïne de la ballade, et que le jeune homme dont Merlin célèbre l’union avec elle [14], et à qui il fait gagner la souveraineté du pays de Léon, n’est autre que le fils de la magicienne ; enfin que l’auteur de la Charte d’Alan Fergan et l’auteur du Mémoire du vicomte de Rohan connaissaient le poëme populaire : en ce cas, ce poëme serait le roman de l’histoire. L’époque où il a été composé nous semble assez difficile à déterminer. Tel qu’il est, il ne peut être contemporain de l’événement, et cependant il n’est certainement pas l’ouvrage des siècles de la grande chevalerie ; il en porterait le costume, tandis que le sien se rapporte a un âge beaucoup moins civilisé. C’est ce qui nous induit à penser qu’il a subi les altérations qu’il présente antérieurement à cette époque.

IV. Plus historique, la tradition de la conversion de Merlin remonte aux temps les plus reculés ; elle a été chantée par les bardes chrétiens des clans gaéliques, gallois et armoricains ; il est doux de croire, avec eux, que, dans son infortune et sa vieillesse, il trouva pour consolatrice la religion de sa mère ; une chose que notre poëte omet de dire, c’est qu’il périt assassiné comme Orphée. Mais le peuple ne fait pas mourir de tels hommes.

J’ai été mis sur la trace du poëme de Merlin par madame de Saint-Prix, qui a bien voulu m’en communiquer des fragments chantés au pays de Tréguier. Il serait à désirer que ceux qui existent dans la collection de M. de Penguern vissent aussi le jour, et vinssent, avec les précieuses découvertes de M. Gabriel Milin, compléter le cycle poétique de l’Enchanteur breton. Si, par sa forme rhythmique et son style, il est moins ancien que d’autres, il accuse par le fond des idées une inspiration très-primitive. Quoique l’air change à chaque morceau, et même le dialecte, je crois, vu l’uniformité du mètre, à l’unité de la composition originelle.




  1. Les Gallois écrivent Myrdhin, Merdhyn et Myrdin, et prononcent à peu près Merzlin, les Armoricains, Marzin.
  2. Ann-ap-léan, « le fils de la nonne » (Myvyrian, t. I, p. 78;. Nennius traduit lean par vestalis.
  3. Unus de consulibus Romanorum pater meus est. (Nennius, éd. de Gunn, p. 72.)
  4. Prif Dewin Merddin-Emrys. (Myvyrian, t. I, p. 78.)
  5. Les Bardes bretons, p. 193. Cf. Myvyr., I, p. 122 et 124.
  6. « Le barde de la cour reçoit du prince une harpe, et de la reine un anneau d’or. » (Lois de Hoel-da, c. 19. Myvyrian, t. III.)
  7. Myvyrian, t. I, p. 71.
  8. Trioed inis Prydain. ibid, t.III, S. 1.
  9. Myvyrian, t. I, p. 150.
  10. Ibid
  11. Vita Merlini Caledoniensis, p. 55.
  12. Vicecomes Leonensis protunc habebat quam plurimas nobilitates quas, ut dicebatur, Budicius, quondam rex Britanniae, concesserat et dederat uni praedecessorum suorum in matrimonio. Carta Aluni Fergan, ap. D. Morice, et D. Lobineau, Hist. de Bretagne.)
  13. « Voix publique au païs est qu’iceluy debvoir (de Leon) fust par un prince baillié en dot et en mariage faict d’une fille du dict prince à un des antécesseurs du vicomte de Léon. » (Mémoire aux états — 1478 — ap. D. Morice, Histoire de Bretagne.)
  14. « Les bardes célébreront dans leurs chants les mariages de la nation bretonne. »
    « Le chef des bardes aura une double part dans les dons royaux et dans les largesses faites à l’occasion du mariage de la fille du chef. » (Lois de Moemud et Lois de Hoel-da. (Myvyrian, t. III, p. 253 et 361.