Mes Amis/7

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Ferenczi (p. 199-206).
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I


Le propriétaire m’a donné congé.

Il paraît que les locataires se sont plaints de ce que je ne travaillais pas. Pourtant, je vivais bien sagement. Je descendais doucement l’escalier. Mon amabilité était très grande. Quand la vieille dame du troisième portait un filet trop lourd, je lui aidais à le monter. Je frottais mes pieds sur les trois tapis qui se succèdent avant l’escalier. J’observais le règlement de la maison affiché près de la loge. Je ne crachais pas sur les marches comme le faisait M. Lecoin. Le soir, quand je rentrais, je ne jetais pas les allumettes avec lesquelles je m’étais éclairé. Et je payais mon loyer, oui je le payais. Il est vrai que je n’avais jamais donné de denier à Dieu à la concierge, mais, tout de même, je ne la dérangeais pas beaucoup. Seulement une ou deux fois par semaine, je rentrais après dix heures. Ce n’est rien pour une concierge de tirer le cordon. Cela se fait machinalement, en dormant.

J’habitais au sixième, loin des appartements. Je ne chantais pas, je ne riais pas, par délicatesse, parce que je ne travaillais pas.

Un homme comme moi, qui ne travaille pas, qui ne veut pas travailler, sera toujours détesté.

J’étais, dans cette maison d’ouvrier, le fou, qu’au fond, tous auraient voulu être. J’étais celui qui se privait de viande, de cinéma, de laine, pour être libre. J’étais celui qui, sans le vouloir, rappelait chaque jour aux gens leur condition misérable.

On ne m’a pas pardonné d’être libre et de ne point redouter la misère.

Le propriétaire m’a donné congé, légalement, sur papier timbré.

Mes voisins lui ont dit que j’étais sale, fier, et peut-être même, que des femmes venaient chez moi.

Dieu sait comme je suis généreux. Dieu sait toutes les bonnes actions que j’ai faites.

De même que je me rappelle un monsieur qui, quand j’étais petit, me donna quelques sous, de même beaucoup d’enfants se souviendront de moi lorsqu’ils auront grandi, car souvent je leur fais des cadeaux.

C’est une joie immense de savoir que j’existerai toujours dans ces âmes.

Il va falloir quitter ma chambre. Ma vie est-elle donc anormale au point de scandaliser le monde ? Je ne peux le croire.

Dans quinze jours, je serai ailleurs, je n’aurai plus la clef de cette chambre où j’ai vécu trois années, où mes habits de soldat sont tombés, où, démobilisé, j’ai cru que j’allais être heureux.

Oui, dans quinze jours je vais partir. Alors les voisins auront peut-être du remords, car les changements touchent toujours, même les plus insensibles. Ils auront peut-être, une seconde seulement, la sensation d’avoir été méchants. Cela me suffira.

Ils viendront dans ma chambre vide et, comme il n’y aura plus de meubles, ils regarderont dans les placards. Mais ils ne verront rien.

C’est fini. Le soleil ne me dira plus l’heure sur le mur. Le malade qui habite sur mon palier va mourir, quinze jours après mon départ, car il faut qu’il y ait du nouveau. On repeindra quelque chose. Des ouvriers répareront le toit.

C’est curieux comme tout change sans vous.


II


Je n’ai pu trouver de chambre : alors, j’ai vendu mes meubles.

Il est dix heures du soir. Je suis seul, dans ma chambre d’hôtel.

Ah ! quelle joie d’être débarrassé de mes voisins, d’être parti, d’avoir quitté Montrouge.

Je regarde autour de moi, car, après tout, c’est dans cette pièce que je vais vivre. J’ouvre le placard. Il n’y a rien, si ce n’est du papier journal sur les étagères.

J’ouvre la fenêtre. L’air sans mouvement d’une cour n’entre pas. En face, une ombre passe et repasse derrière un rideau. J’entends les roues de fer d’un tramway.

Je reviens au milieu de ma chambre. Maintenant, la bougie bien allumée coule et la flamme immobile ne fume plus.

Une serviette pliée bouche un pot à eau. Un verre coiffe une carafe. Le linoléum, qui se trouve devant la table de toilette, a été décoloré par des pieds mouillés. Les ressorts du lit-cage luisent. Des voix sonores, que je ne connais pas, s’élèvent dans l’escalier.

Le plâtre des murs est blanc comme le pan de drap rabattu sur les couvertures. Un inconnu remue dans une chambre contiguë.

Je m’assois sur la chaise — une chaise de jardin qui se plie — et je pense à l’avenir.

Je veux croire qu’un jour je serai heureux, qu’un jour quelqu’un m’aimera.

Mais il y a déjà si longtemps que je compte sur l’avenir !

Puis, je me couche — sur le côté droit, à cause du cœur.

Les draps raides sont si froids que je ne m’allonge que tout doucement. Je sens que la peau de mes pieds est rugueuse.

Naturellement j’ai fermé la porte. Pourtant, il me semble qu’elle est ouverte, que n’importe qui va entrer. Par bonheur j’ai laissé la clef dans la serrure : de cette façon personne ne pourra entrer avec une deuxième clef.

J’essaie de dormir mais je pense à mes habits, pliés dans la valise, qui s’y froissent.

Mon lit se chauffe. Je ne remue pas les pieds, afin de ne pas griffer les draps car cela me fait frissonner.

Je m’assure que l’oreille sur laquelle je pèse est bien à plat, qu’elle n’est pas repliée.

Les oreilles écartées sont si laides.

Ce déménagement m’a rendu nerveux. J’ai envie de bouger comme quand je m’imagine que je suis attaché. Mais je résiste : il faut dormir.

Mes yeux, grands ouverts, ne voient rien, pas même la fenêtre.

Je songe à la mort et au ciel, car chaque fois que je songe à la mort je songe aussi aux étoiles.

Je me sens tout petit à côté de l’infini et bien vite j’abandonne ces réflexions. Mon corps chaud, qui vit, me rassure. Je touche avec amour ma peau. J’écoute mon cœur, mais je me garde bien de poser la main sur mon sein gauche car il n’y a rien qui m’effraie tant que ce battement régulier que je ne commande pas et qui pourrait si facilement s’arrêter. Je fais mouvoir mes articulations, et je respire mieux en sentant quelles ne me font pas mal.

Ah ! la solitude, quelle belle et triste chose ! Qu’elle est belle quand nous la choisissons ! Qu’elle est triste quand elle nous est imposée depuis des années !

Certains hommes forts ne sont pas seuls dans la solitude, mais moi, qui suis faible, je suis seul quand je n’ai point d’amis.


FIN