Mes prisons/05

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Mes prisonsVanier (Messein)Œuvres complètes, tome IV (p. 406-409).
◄  IV
VI  ►


V

LES PETITS-CARMES


Quelque chose comme, paraît-il, le « Dépôt » de Paris. Une vaste cour pavée, plutôt longue. D’affreux types en général. Beaucoup d’Allemands, majorité de Belges, naturellement, des Italiens, comme de juste, et trop de Français assez hideux, hélas ! J’arrive là, ahuri, timide et comme ivre encore. D’ailleurs, bien mis, je suis l’objet, de la part de mes camarades ! de quolibets, de ricanements, de quels regards, qui me tuent, vraiment. Le gardien de service, une brute très chamarrée, me bouscule, par surcroît de paroles flamandes que je comprends à leur intonation. Il m’indique du doigt un groupe où l’on pèle des pommes de terre. Très fatigant, debout, pendant une heure, ce turbin. On sonne une cloche. C’est le déjeuner. Le réfectoire est crépi à la chaux. Des tables et des bancs pas propres. L’adjudant, encore plus chamarré que le gardien, dit sergent, aiguillette d’argent énorme et képi extraordinairement surchargé de galons, fait le signe de la croix et d’une voix terrible :

Benedicite,


tous répondent, sauf moi qui avais depuis longtemps oublié cette liturgie comme toutes les autres :

Dominus !


et l’adjudant de reprendre plus farouchement encore :

Nos et ea quæ sumus sumpturi benedicat dextera Christi.

Tous, dont moi, cette fois :

Amen.

Et l’on s’attable devant des gamelles d’étain et des cuillers de fer. Cette pâtée ! De l’orge à la graisse, évidemment, de cheval : je m’y connais, moi, parisien du Siège. J’y goûte du bout de la langue : j’en ai avalé, enfin, environ un quart, quand l’adjudant :

Gratias, etc.


et l’on entre dans la cour, où je suis à peine que l’on m’appelle chez le Directeur. À travers beaucoup de couloirs (les Petits-Carmes étant, comme le nom l’indique, un ancien couvent), j’arrive, à la longue, accompagné d’un gardien, la main sur son coupe-choux, chez ce potentat qui, après avoir congédié l’estafier, me dit :

— Veuillez vous asseoir, monsieur Verlaine.

Enfin, une parole de politesse après tout ce torrent d’humiliations. Je regardai le Directeur, un petit homme tout en moustaches et les favoris grisonnants, binocle derrière quoi des yeux perçants, pas méchants, dans une chaise-fauteuil. Extraordinairement, lui, alors, argenté. Tel, vers 1850-1851, un général de la garde nationale, et des torsades à n’en plus finir ! Il tient à la main une lettre à moi adressée par Victor Hugo.

(De l’Amigo j’avais écrit au Maître pour le prier d’une intervention auprès d’une personne chère, alors.)

Le Directeur : — Je viens de lire ces quelques mots qui vous sont adressés, et je m’étonne, ayant de tels correspondants, de vous voir ici. Du reste, prenez connaissance.

(J’ai donné la lettre à un ami, un Anglais, en Lincolnshire. Elle portait ceci :

« Mon pauvre poète,

« Je verrai votre charmante femme et lui parlerai en votre faveur au nom de votre doux petit garçon. Courage et revenez au vrai.

« Victor Hugo. »)

Le Directeur, encore :

— Madame votre mère (ma pauvre bonne vieille mère devant qui s’était passée l’affreuse scène, ma mère que j’ai tant fait souffrir et qui est morte d’une fluxion de poitrine par suite d’un chaud et froid contracté en me soignant lors d’une maladie où j’étais entièrement paralysé !), Madame votre mère a sollicité de M. le Procureur du Roi qu’il vous autorisât à être à la pistole. En présence de cette lettre-ci, je prends sur moi de vous y autoriser dès maintenant, en attendant des ordres qui vont m’arriver et qui, j’en suis sûr, vous seront favorables.

Et, comme sur un coup de timbre rentrait le gardien :

— Conduisez Monsieur à la pistole des prévenus.