Mes souvenirs (Massenet)/09

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Mes souvenirs (1848-1912)
Pierre Lafitte & Cie (p. 83-89).


CHAPITRE IX

AU LENDEMAIN DE LA GUERRE



La Commune venait d’exhaler le dernier souffle de son règne, nous nous retrouvions tous réunis dans la familiale demeure de Fontainebleau.

Paris respirait enfin, après une longue période d’angoisses ; il rentrait peu à peu dans le calme. Comme si la leçon de ce temps si cruel ne devait pas s’évanouir et que son souvenir dût se perpétuer, des bouts de papier carbonisé étaient apportés, de temps à autre, dans notre jardin, sur l’aile rapide du vent. J’en conservai un morceau. Il portait des traces de chiffres et provenait très probablement de l’incendie du ministère des Finances.

En revoyant ma chère petite chambre de la campagne, je repris courage au travail, et, dans la paix, sous les grands arbres qui nous couvraient de leur douce et tranquille ramure, j’écrivis les Scènes Pittoresques. Je les dédiai à mon excellent camarade Paladilhe, l’auteur de Patrie, qui fut plus tard mon confrère à l’Institut.

Ayant été soumis à un régime de privations de toute nature pendant tant de mois, la vie que je revivais me sembla plus exquise ; elle ramena en moi la bonne humeur ; redonna le calme et la sérénité à mon esprit. C’est ainsi que je pus écrire cette seconde suite d’orchestre, exécutée quelques années plus tard aux Concerts du Châtelet.

On rentra de bonne heure à Paris. On était désireux de revoir au plus tôt la grande ville, si éprouvée. À peine de retour, je rencontrai Émile Bergerat, le spirituel et délicieux poète, qui devint le gendre de Théophile Gautier.

Théophile Gautier ! Quel nom cher aux lettres françaises ! De quelle gloire étincelante ne les a-t-il pas comblées, cet illustre Benvenuto du style, ainsi qu’on l’a appelé !

Dans une visite qu’il fit un jour à son futur beau-père, Bergerat m’emmena avec lui.

Quelle inexprimable sensation j’éprouvai en approchant ce grand poète ! Il n’était pas à l’aurore de la vie, mais quelle jeunesse encore, quelle vivacité dans la pensée, quelle richesse dans les images dont ses moindres paroles étaient ornées ! Quelle variété de connaissances !

Je le trouvai assis dans un grand fauteuil, entouré de trois chats. Comme j’ai toujours eu une passion pour ces jolies bêtes, j’en fis aussitôt mes camarades, ce qui me mit dans les bonnes grâces de leur maître.

Bergerat, en qui j’ai conservé l’ami le plus charmant, lui apprit que j’étais musicien et qu’un ballet, signé de son nom, m’ouvrirait les portes de l’Opéra.

Séance tenante il me développa les deux sujets suivants : le Preneur de rats et la Fille du roi des Aulnes. Pour ce dernier sujet, le souvenir de Schubert m’épouvanta, et il fut convenu que l’on ferait au directeur de l’Opéra l’offre du Preneur de rats.

Rien n’aboutit pour moi ! Le nom du grand poète fit disparaître dans l’éblouissement de son éclat la pauvre personne du musicien.

Il était dit, cependant, que je ne devais pas rester dans le néant, que je finirais par percer la nue qui obscurcissait ma route.

Un homme, un admirable ami, Duquesnel, alors directeur de l’Odéon, sur les instances de mon éditeur Hartmann, me fit venir dans son cabinet, au théâtre ; il me demanda d’écrire de la musique de scène pour la tragédie antique : Les Érinnyes, de Leconte de Lisle. Il me lut plusieurs scènes de cette tragédie et j’en fus aussitôt enthousiasmé.

Ah ! quelles splendides répétitions ! Dirigées par le célèbre artiste Brindeau, alors régisseur général de l’Odéon, elles étaient présidées par Leconte de Lisle, en personne.

Quelle attitude olympienne que celle du célèbre traducteur d’Homère, de Sophocle, de Théocrite, ces génies des temps passés qu’il semblait égaler ! Quelle admirable physionomie avec ce binocle qui y était comme incrusté et à travers lequel l’œil brillait du plus fulgurant éclat.

Prétendre qu’il n’aimait pas la musique, alors qu’on lui en infligeait pourtant dans cet ouvrage ! Eh bien ! non ! C’est la légende dont on accable tant de poètes. Théophile Gautier qui trouvait, disait-on, que la musique est le plus coûteux de tous les bruits, avait trop connu et estimé d’autres merveilleux artistes pour dénigrer notre art. D’ailleurs, qui ne se souvient de ses articles de critique musicale que sa fille Judith Gautier, de l’Académie Goncourt, vient de réunir en volume, avec un soin pieux, et qui sont d’une rare et étonnante justesse d’appréciation !

Leconte de Lisle était un fervent de Wagner et Alphonse Daudet, dont j’aurai l’occasion de parler, avait l’âme musicale la plus tendre.

Malgré la neige, au mois de décembre, j’allai à la campagne m’enfermer quelques jours chez de bons parents de ma femme, et j’écrivis la musique des Érinnyes.

Duquesnel avait mis à ma disposition une quarantaine de musiciens ; dans cette circonstance, c’était une grande dépense et une grande faveur ! Au lieu d’écrire la partition pour l’orchestre habituel — cela aurait produit un ensemble mesquin — j’eus l’idée d’avoir un quatuor de 36 instruments à cordes, ce qui correspondait à un grand orchestre. J’y adjoignis trois trombones, l’image des trois Érinnyes : Tisiphone, Alecto et Mégère, et une paire de timbales. Mon chiffre de 40 était atteint.

Je remercie encore ce cher directeur de ce luxe instrumental inaccoutumé. Je lui ai dû les sympathies de beaucoup de musiciens.

Comme j’étais déjà occupé à un opéra-comique en trois actes qu’un jeune collaborateur d’Ennery avait obtenu pour moi du maître du théâtre, — que mon souvenir ému aille vers Chantepie, disparu trop tôt pour la scène ! — je reçus une lettre de du Locle, alors directeur de l’Opéra-Comique, m’annonçant qu’il fallait passer en novembre avec cet ouvrage : Don César de Bazan.

Voici quelle en était la distribution : Mlle Priola, Mme Galli-Marié, la déjà célèbre Mignon qui devait être l’inoubliable Carmen ; un jeune débutant à la voix savante, au physique charmant, M. Bouhy,

L’ouvrage fut monté à la hâte, dans de vieux décors qui déplurent à ce point à d’Ennery, qu’il ne reparut plus au théâtre.

Mme Galli eut les honneurs de la soirée, dans plusieurs bis, ainsi que l’Entr’acte-Sevillana. L’ouvrage, cependant, ne réussit point, car il quitta l’affiche à la treizième représentation. Mon confrère, Joncières, l’auteur de Dimitri, plaida vainement ma cause à la Société des auteurs dont Auguste Maquet était le président, en prétendant qu’on n’avait pas le droit de retirer de l’affiche un ouvrage qui faisait encore une si belle moyenne de recettes ! Chères paroles perdues ! Don César ne devait plus être joué.

Je rappelle ici que plus tard, à la demande de plusieurs théâtres de province, il me fallut réinstrumenter entièrement l’ouvrage, afin qu’il fût représenté selon les désirs exprimés. La partition manuscrite (non gravée, sauf l’entr’acte) avait été brûlée lors de l’incendie de mai 1887, comme l’avait été mon premier ouvrage.

Une force invincible et secrète conduisait ma vie.

J’avais été invité à dîner chez la sublime tragédienne lyrique, Mme Pauline Viardot ; on me pria, dans la soirée, de faire un peu de musique.

Pris au dépourvu, je me mis à chanter un fragment de mon drame sacré : Marie-Magdeleine.

À défaut de voix, je possédais, à cet âge, beaucoup d’élan dans la façon de chanter ma musique. Maintenant je la parle et, malgré l’insuffisance de mes moyens vocaux, mes artistes en sont bien pénétrés quand même.

Je chantais donc, si j’ose dire, lorsque Mme Pauline Viardot, penchée vers le clavier et suivant mes doigts, me dit avec un accent d’émotion inoubliable : « Qu’est-ce que cela ? » — « Un ouvrage de jeunesse, Marie-Magdeleine, qui n’attend même plus l’espoir d’être exécuté, » lui dis-je. — « Comment ? Eh bien ! il le sera, et c’est moi qui serai votre Marie-Magdeleine. »

Je rechantai aussitôt cette scène de la Magdeleine à la croix :


Ô bien-aimé ! Sous ta sombre couronne…


Lorsque mon éditeur Hartmann connut cet événement, il voulut faire pièce à Pasdeloup qui, ayant entendu naguère la partition, l’avait refusée presque brutalement, et il créa, en collaboration avec Duquesnel, à l’Odéon, le Concert National. Ce nouveau concert populaire eut pour chef d’orchestre Édouard Colonne, mon ancien camarade au Conservatoire, choisi déjà par moi pour diriger les Érinnyes.

La maison d’édition Hartmann était le rendez-vous de toute notre jeunesse, y compris César Franck, dont les œuvres sublimes n’étaient pas encore répandues.

Le petit magasin du 17 du boulevard de la Madeleine était devenu un véritable rendez-vous du mouvement musical. Bizet, Saint-Saëns, Lalo, Franck, Holmès faisaient partie de ce cénacle. Ils y devisaient gaiement et avec tout l’enthousiasme et toute l’ardeur de leur foi dans ce grand art qui devait illustrer leur vie.

Les cinq premiers programmes du Concert National furent consacrés à César Franck et à d’autres compositeurs. Le sixième et dernier appartint à l’exécution complète de Marie-Magdeleine.