Mes souvenirs (Massenet)/22

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Mes souvenirs (1848-1912)
Pierre Lafitte & Cie (p. 213-224).

CHAPITRE XXII

DU TRAVAIL !…
TOUJOURS DU TRAVAIL !…



L’année précédente, au commencement de l’hiver, Henri Cain avait proposé à Henri Heugel, pour me le faire accepter plus sûrement, sachant l’empire qu’il avait sur moi, un poème tiré du célèbre roman d’Alphonse Daudet : Sapho.

J’étais parti pour les montagnes, le cœur léger. Pas de direction du Conservatoire, plus de classes, je me sentais rajeuni de vingt ans ! J’écrivis Sapho avec une ardeur que je m’étais rarement connue jusqu’alors.

Nous habitions une villa, où je me sentais si loin de tout, de ce bruit, de ce tumulte, de ce mouvement incessant de la ville, de son atmosphère enfiévrée ! Nous faisions des promenades, de grandes excursions en voiture, à travers ce beau pays, tant vanté pour la variété de ses sites, mais alors encore trop ignoré. Nous allions silencieux. Le seul accompagnement de nos pensées était le murmure des eaux qui couraient le long des routes et dont la fraîcheur venait jusqu’à nous ; parfois, c’était le bruit jaillissant de quelque source qui interrompait le calme de cette luxuriante nature. Les aigles, aussi, descendant de leurs rocs escarpés, « séjour du tonnerre », suivant le mot de Lamartine, venaient nous surprendre, en un vol audacieux, faisant retentir les airs de leurs cris aigus et perçants.

Tout en cheminant, mon esprit travaillait et, au retour, les pages s’accumulaient.

J’étais passionné pour cet ouvrage et je me réjouissais tant, à l’avance, de le faire entendre à Alphonse Daudet, un ami bien cher que j’avais connu alors que nous étions jeunes tous deux !

Si je mets quelque insistance à parler de ce temps-là, c’est que dans ma carrière déjà longue, quatre ouvrages m’ont surtout donné des joies que je qualifierais volontiers d’exquises, dans le travail : Marie-Magdeleine, Werther, Sapho et Thérèse.

Au commencement de septembre de cette même année se place un incident assez comique. L’empereur de Russie était arrivé à Paris. Toute la population, on peut l’affirmer, sans exagération était dehors, pour voir passer le cortège qui se déroulait à travers les boulevards et les avenues. Le monde, que la curiosité avait ainsi attiré, était venu de partout ; l’évaluer à un million de personnes, ainsi disséminées, ne semble pas exagéré.

Nous avions fait comme tout le monde ; nos domestiques étaient sortis également ; notre appartement était resté vide. Nous étions chez des amis, à une fenêtre donnant sur le parc Monceau. À peine le cortège fut-il passé que, pris soudainement d’inquiétude à l’idée que le moment était particulièrement propice au cambriolage des appartements déserts, nous rentrâmes à la hâte.

Sur le seuil de notre demeure, des chuchotements nous arrivant de l’intérieur, nous mirent dans un vif émoi. Nous savions nos serviteurs dehors. C’était ça ! on nous cambriolait !…

Nous entrâmes, sous le coup de cette appréhension et... nous aperçûmes, dans le salon, Emma Calvé et Henri Cain qui nous attendaient et, entre temps, conversaient ensemble. Ahurissement !… Tableau !… Nous nous mîmes tous à rire, et du meilleur cœur, de cette bien curieuse aventure. Nos serviteurs, qui étaient entrés avant nous, avaient naturellement ouvert la porte à ces aimables visiteurs qui nous avaient un instant, si profondément terrifiés ! Ô puissance de l’imagination, voilà bien de tes fantaisistes créations !

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La maquette des décors et les costumes de Cendrillon avaient déjà été préparés par Carvalho, lorsque, apprenant qu’Emma Calvé était à Paris, il donna le tour à Sapho.

Avec l’admirable protagoniste de la Navarraise, à Londres et à Paris, nous avions pour interprètes la charmante artiste Mlle Julia Guiraudon (qui devait devenir par la suite la femme de mon collaborateur Henri Cain) et M. Leprestre, mort depuis.

J’ai dit la joie extrême que j’avais ressentie en écrivant la musique de Sapho, pièce lyrique en 5 actes. Henri Cain et le cher Arthur Bernède en avaient très habilement construit le poème.

Jamais, jusqu’alors, les répétitions d’un ouvrage ne m’avaient paru plus séduisantes.

Ô les excellents artistes ! Avec eux, quelle besogne douce et agréable !

Pendant ces répétitions se succédant avec tant d’agrément, nous étions, ma femme et moi, allés dîner un soir, chez Alphonse Daudet, qui nous affectionnait tant.

Les premières épreuves avaient été déposées sur le piano.

Je vois encore Daudet, assis très bas sur un coussin et effleurant presque le clavier de sa jolie tête si capricieusement encadrée par sa belle et opulente chevelure. Il me paraissait tout ému. Le vague de sa myopie rendait plus admirables encore ses yeux à travers lesquels parlait son âme, faite de pure et attendrissante poésie.

Il serait difficile de retrouver des instants pareils à ceux que ma femme et moi connûmes alors.

Danbé, mon ami d’enfance, au moment où allait avoir lieu la première répétition de Sapho, avait dit aux musiciens de l’orchestre l’émouvant ouvrage qu’ils allaient avoir à exécuter.

Enfin, la première eut lieu le 27 novembre 1897.

La soirée dut être fort belle, car le lendemain la poste, à sa première distribution, m’apporta le billet suivant :

« Mon cher Massenet,
« Je suis heureux de votre grand succès.
« Avec Massenet et Bizet, non omnis moriar.
« Tendrement à vous.


« Alphonse Daudet. »


J’appris que mon bien-aimé ami et collaborateur célèbre avait assisté à la première représentation dans le fond d’une baignoire, alors qu’il ne sortait déjà plus ou très rarement.

Sa présence à la représentation me touchait donc davantage encore.

Un soir que je m’étais décidé à me rendre au théâtre, dans les coulisses, la physionomie de Carvalho me frappa. Lui si alerte et qui portait si beau, il était tout courbé, et l’on pouvait voir derrière des lunettes bleues ses yeux tout congestionnés. Sa bonne humeur et sa gentillesse à mon égard ne l’avaient cependant pas quitté.

Son état ne laissa pas que de m’inquiéter.

Combien étaient fondés mes tristes pressentiments !

Mon pauvre directeur devait mourir le surlendemain.

Presque au même moment, je devais apprendre que Daudet, lui dont l’existence avait été si admirablement remplie, entendait sa dernière heure sonner à l’horloge du temps. Ô la mystérieuse et implacable horloge ! J’en ressentis un coup des plus pénibles.

Le convoi de Carvalho fut suivi par une foule considérable. Son fils qui éclatait en sanglots, derrière le char funèbre, faisait peine à voir. Tout était douloureux et navrant dans ce triste et impressionnant cortège.

Les obsèques de Daudet furent célébrées en grande pompe, à Sainte-Clotilde. La Solitude de Sapho (entr’acte du 5e acte) fut exécutée pendant le service, après les chants du Dies iræ.

J’avais dû me frayer un passage, presque de vive force, à travers la foule, tant elle était grande, pour pénétrer dans l’église. C’était comme un reflet avide et empressé de cette longue théorie d’admirateurs et d’amis qu’il avait possédés dans sa vie.

Lorsque je jetai l’eau bénite sur le cercueil, je me rappelai ma dernière visite rue de Bellechasse, où demeurait Daudet. En lui donnant des nouvelles du théâtre, je lui avais apporté des branches d’eucalyptus, un des arbres de ce Midi qu’il adorait. Je savais quel bonheur intime cela lui valait.

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Sapho, entre temps, poursuivait sa carrière. Je partis pour Saint-Raphaël, ce pays que Carvalho aimait tant habiter.

Je comptais sur l’appartement que j’y avais retenu, lorsque le propriétaire de l’hôtel me dit qu’il avait dû le louer à deux dames très affairées.

J’allais me chercher un autre logis, lorsque je fus rappelé. J’appris que les deux dames qui devaient prendre ma place étaient Emma Calvé et une de ses amies. Ces dames, en entendant sans doute prononcer mon nom, avaient brusquement changé d’itinéraire. Leur présence, toutefois, dans cette région assez éloignée de Paris, me montrait que notre Sapho avait dû suspendre le cours de ses représentations.

Quelles fantaisies ne pardonnerait-on pas à une telle artiste ?

Je sus que, le surlendemain, tout était rentré dans l’ordre, à Paris, au théâtre. Que n’étais-je là pour embrasser notre adorable fugitive !

Deux semaines après, étant à Nice, les journaux m’apprirent qu’Albert Carré était nommé directeur de l’Opéra-Comique. Le théâtre avait été, jusqu’alors, géré provisoirement par l’administration des Beaux-Arts.

Qui m’aurait dit, alors, que ce serait notre nouveau directeur qui, plus tard, reprendrait Sapho, avec la si belle artiste qui devint sa femme ?

Oui, ce fut elle qui incarna la Sapho de Daudet, avec une rare séduction d’interprétation.

Le ténor Salignac eut beaucoup de succès dans le rôle de Jean Gaussin.

Au sujet de cette reprise, Albert Carré me demanda d’intercaler un nouvel acte, celui des lettres, et son idée fut suivie par moi avec enthousiasme.

Sapho fut aussi chantée par la très personnelle artiste Mme Georgette Leblanc, devenue l’épouse du grand homme de lettres Maeterlinck.

Mme Bréjean-Silver fit aussi, de ce rôle, une figure étonnante de vérité.

Que d’autres excellentes artistes ont chanté cet ouvrage !

Le premier opéra représenté sous la nouvelle direction, fut l’Île du Rêve, de Reynaldo Hahn. Il m’avait dédié cette partition exquise. Que la musique écrite par ce véritable maître est pénétrante ! Comme elle a aussi le don de vous envelopper de ses chaudes caresses !

Il n’en était pas de même pour celle de certains confrères que Reyer trouvait insupportable et pour laquelle il eut, un soir, cette remarque imagée :

« Je viens de rencontrer dans les escaliers la statue de Grétry qui en avait assez et qui filait… »

Cela me remet en mémoire une autre boutade, bien spirituelle également, celle de du Locle, disant à Reyer, au lendemain de la mort de Berlioz :

« Eh bien, mon cher, vous voilà passé Berlioz en chef ! »

Du Locle pouvait se permettre cette inoffensive plaisanterie, étant le plus vieil ami de Reyer.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Je retrouve ce mot de l’auteur de Louise, que j’avais connu, enfant, dans ma classe du Conservatoire, et qui a toujours conservé pour moi une familiale affection :

« Saint-Sylvestre, minuit.
« Cher Maître,

« Fidèle souvenir de votre affectionné, en ce dernier jour qui finit par Sapho, et la première heure d’une année qui finira par Cendrillon.

« Gustave Charpentier. »

Cendrtllon ne passa que le 24 mai 1899. Ces ouvrages, représentés coup sur coup, à plus d’une année d’intervalle cependant, me valurent le mot suivant de Gounod :

« Mille félicitations, mon cher ami, sur votre dernier beau succès. Diable !… Mais !… vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre. »

Ainsi que je l’ai dit, la partition de Cendrillon, écrite sur l’une des perles les plus brillantes de cet écrin : « les Contes de Perrault », était depuis longtemps terminée. Elle avait cédé la place à Sapho, sur la scène de l’Opéra-Comique. Notre nouveau directeur, Albert Carré, m’annonça son intention de donner Cendrillon, à la saison la plus prochaine, dont plus de seize mois nous séparaient encore.

J’habitais Aix-les-Bains, en souvenir de mon vénéré père qui y avait vécu, et j’y étais tout à mon travail de la Terre promise, dont la Bible m’avait fourni le poème et dont j’avais tiré un oratorio en trois parties, lorsque ma femme et moi, nous fûmes bouleversés par la terrifiante nouvelle de l’incendie du Bazar de la Charité. Ma chère fille y était vendeuse !…

Il fallut attendre jusqu’au soir pour avoir une dépêche et sortir de nos vives alarmes.

Coïncidence curieuse et que je ne connus que longtemps après, c’est que l’héroïne de Perséphone et de Thérèse, celle qui fut aussi la belle « Dulcinée », se trouvait également parmi les demoiselles vendeuses, au comptoir de la duchesse d’Alençon. Elle n’avait alors que douze ou treize ans. Au milieu de l’épouvante générale, elle découvrit une issue, derrière l’hôtel du Palais, et put ainsi sauver sa mère et quatre personnes.

Voilà qui témoigne d’une décision et d’un courage bien rares chez un enfant.

Puisque j’ai parlé de la Terre promise, j’en eus une audition bien inattendue. Eugène d’Harcourt, le musicien et le critique si écouté, le compositeur grandement applaudi d’un Tasse représenté à Monte-Carlo, me proposa d’en diriger l’exécution dans l’Église Saint-Eustache, avec un orchestre et un personnel choral immenses.

La seconde partie était consacrée à la prise de Jéricho. Une marche, coupée sept fois par l’éclatante sonnerie de sept grands tubae, se terminait par l’écroulement des murs de cette cité fameuse, boulevard de la Judée, que devaient prendre et détruire les Hébreux. Il y joignait le formidable tonnerre des grandes orgues de Saint-Eustache, dominé par les retentissantes clameurs de tout l’ensemble vocal.

J’assistai, avec ma femme, à la dernière répétition, dans une grande tribune, où le vénérable curé de Saint-Eustache nous avait fait l’honneur de nous inviter.

Ce fut le 15 mars 1900 !

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

J’en reviens à Cendrillon. Albert Carré avait monté cet opéra en créant une mise en scène aussi nouvelle que merveilleuse !

Julia Guiraudon fut exquise dans le rôle de Cendrillon, Mme Deschamps-Jehin étonnante comme chanteuse et comme comédienne, la jolie Mlle Emelen fut notre Prince Charmant et le grand Fugère se montra artiste inénarrable dans le rôle de Pandolphe. Ce fut lui qui m’envoya le bulletin de victoire reçu le lendemain matin, à Enghien-les-Bains, que j’avais choisi avec ma femme comme villégiature voisine de Paris, pour échapper à la « générale » et à la « première ».

Plus de soixante représentations, non interrompues, matinées comprises, suivirent cette première. Les frères Isola, directeurs de la Gaîté, en donnèrent plus tard un grand nombre de représentations et, chose curieuse, pour un ouvrage si parisien d’allure, l’Italie, en particulier, fit à Cendrillon un très bel accueil. À Rome, cette œuvre lyrique fut jouée une trentaine de fois, chiffre rare ! De l’Amérique, un câblogramme m’arrive, dont voici le texte :

« Cendrillon hier, succès phénomenal. »

Le dernier mot, trop long, avait été coupé en deux par le bureau expéditeur !...

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Nous étions donc en 1900, aux instants mémorables de la Grande Exposition.

J’étais à peine remis de la belle émotion de la Terre promise, à Saint-Eustache, que je tombai gravement malade. L’on procédait alors, à l’Opéra, à des répétitions du Cid, qu’on allait bientôt reprendre. La centième eut lieu au mois d’octobre de cette même année.

Paris était tout en fête ! La capitale, un des lieux les plus fréquentés du monde, était mieux que cela, le monde lui-même, car tous les peuples s’y étaient donné rendez-vous. Toutes les nationalités s’y coudoyaient, toutes les langues s’y faisaient entendre, tous les costumes y contrastaient.

Si l’Exposition envoyait vers le ciel ses millions de notes joyeuses et ne devait pas manquer d’obtenir dans l’histoire une place d’honneur, le soir venu, cette foule immense accourait se reposer de ses émotions du jour dans les théâtres partout ouverts ; elle envahissait ce palais magnifique élevé par notre cher et grand Charles Garnier aux manifestations de l’art lyrique et au culte de la danse.

Notre directeur, Gailhard, qui était venu me rendre visite au mois de mai, alors que j’étais si malade, m’avait fait promettre d’assister, dans sa loge, à la centième qu’il espérait bien donner et qui eut lieu, en effet, en octobre. À cette date je me rendis à son invitation.

Mlle Lucienne Bréval, MM. Saléza et Frédéric Delmas furent acclamés le soir de la centième du Cid, avec un enthousiasme délirant. Au rappel du troisième acte, Gailhard me poussa vigoureusement au-devant de sa loge, malgré ma résistance...

Vous devinez, mes chers enfants, ce qui se passa sur la scène, dans le superbe orchestre de l’Opéra, et dans la salle, bondée jusqu’au cintre.