Messaline (Jarry)/I/VII

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Il dansait quelquefois la nuit
MessalineXXII (p. 488-496).
Il dansait quelquefois la nuit

VII

il dansait quelquefois la nuit

Saltabat autem nonnumquam etiam noctu.
C. Suetonii Tranquilli Caius Caligula, LIV.

Et le premier jour des calendes suivantes, celles d’auguste, dans la fête qui célébra l’anniversaire de la naissance de Claude, le cinquante-huitième, au théâtre de Caligula ou plutôt sur une estrade au pied de l’obélisque en granit rose de Caius, taillé par Nuncorée, fils de Sésosis ; au milieu du cirque de Caius au Vatican, lequel devint le cirque de Néron ; au son des flûtes, de l’hydraule et des scabelles pneumatiques, rompant enfin le silence des fleurs, Mnester parut.

Il était vêtu d’une trame d’écailles d’or, en figure de croissants qui avaient une pointe entre leurs deux cornes, comme des crocs de haut en bas sur toutes les places de sa chair, ou des marques de baisers. Une plus grande demi-lunule d’or pendait à son oreille gauche, et semblait une boucle de sa chevelure roussie par une faute du calamistrateur ; une autre sur son front, y dessinant un froncement de sourcils ; et une fort large qui lui servait de subligar (ceinture sexuelle) jouait le rôle d’un masque imitateur de la face qu’il orne.

Comme le cliquetis d’une plus ample cotte de mailles ou le ressac de l’armure de la mer, les applaudissements firent éruption autour des pas de son entrée, et de bas en haut des trois étages de gradins, depuis les bancs des sénateurs jusqu’à l’immense couronne faite de plèbe, remplirent le cirque jusqu’au bord.

Le peuple n’avait plus besoin de se souvenir qu’au temps où il battait des mains même mollement en présence du favori de Caius, la dextre brutale de l’empereur sur la joue du négligent amené par les gardes au pulvinar continuait ses hommages sonores tandis qu’il reposait sa paume gauche.

Pour cette raison entre plusieurs, et sans qu’il nous ait été possible de découvrir si Mnester avait du génie, le peuple romain ne pouvait se passer de son mime.

Du haut de la loge impériale, Claude agitait la tête nerveusement, et ses mains se heurtaient avec tant d’action qu’un dé jaillit du cornet d’ivoire serti sur l’anneau de son médius. Et Messaline domina le tumulte d’un claquement de ses lèvres.

Mnester répondit à tous par un seul sourire de sa bouche, si carminée qu’elle en était noire ; et, pour une cause, un ourlet rose mourait ou naissait autour, comme la pénombre cerne l’ombre.

Il était annoncé ce jour-là comme exodiaire, l’unique acteur de la farce licencieuse dite exode, qu’il était d’usage de représenter à la suite d’une tragédie, plutôt d’une atellane, ou dans ses entr’actes. Et le cirque béait d’une grande curiosité, car la danse lascive et bouffonne créée par le mime devait figurer le spasme douloureux du héros le plus horriblement tragique, Oreste entre les Furies.

Les derniers applaudissements s’espacèrent, sautelèrent à des places diverses, jusqu’au calme, en même temps que la surface de la clinquante tunique recouvrait son équilibre.

Mais, au centre d’un étonnement, Mnester demeura immobile jusqu’à se confondre avec les dorures, où il s’adossait, du socle rose de l’obélisque de Caius, et si longtemps que le rythme ternaire des flûtes et le barrissement mouillé des éolipyles de l’hydraule, qui préludaient à sa danse, à l’imitation des battements de mains, s’atténuèrent et attendirent.

Or, comme le peuple attend mal quand il ne comprend pas, un ronflement mugit de nouveau dans l’entonnoir du cirque, de murmures, de cris et d’injures.

L’obélisque rose, avec la figure d’or de son socle, perçait implacablement tout cela.

Déferlant contre ce phare qui portait au pied sa lampe, les sifflets et les paroles se cadencèrent et prirent une forme, qui bondit en assauts successifs de bête par le cirque :

— Danse, Mnester !

Alors Mnester s’avança jusqu’au bord de l’estrade, et avec le geste fatigué d’un dormeur au soleil qui s’étire hors d’un bourdonnement de mouches :

— Excusez-moi, je ne puis : je viens de coucher avec Oreste.

Et il s’étendit de nouveau sur son lit vertical.

Dans un demi-silence de chuchotements, les médecins et philosophes, et Claude estimèrent que le mot du mime exprimait ingénieusement l’épuisement de la création d’un prodigieux rôle ; le peuple et Messaline, trop passionnés pour chercher si loin, se levèrent, le peuple invectivant avec menaces César et désignant l’Oreste que déjà croyait deviner la rumeur publique : Messaline, l’enleveuse de portefaix, d’acteurs et de gladiateurs, qui opposait aux clameurs le bouclier froid de ses yeux impudents et impudiques.

— Messieurs, bégaya Claude (il avait coutume d’interpeller en ce terme les citoyens romains), il n’y a pas de ma faute ; je n’ai pas de relations avec lui, moi je veux bien qu’il danse, Messieurs.

— Danse, Mnester ! reprit la foule revirant l’ordre de ses désirs vers le mime.

— Oreste, c’est tous ceux-là, je sais bien, mais danse, Mnester, ce que tu voudras, pour moi, je t’en supplie, roucoula Messaline.

— Il plaît à ma femme et au Peuple et moi je t’ordonne que tu danses, dit Claude.

— Je danserai, dit Mnester lentement. César et femme de César, par peur de mille coups de fouet dont une morsure de bouche.


Et c’est ainsi que pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Claude, le cinquante-huitième, au théâtre de Caligula ou plutôt sur une estrade au pied de l’obélisque de granit rose de Caius, au milieu du cirque de Caius, au son des flûtes, de l’hydraule et des scabelles pneumatiques, Mnester dansa.


La tunique d’écailles d’or frémit au soleil comme le vent hérisse l’échine d’un fleuve.

Toutes les parties de son corps souple ont l’air de jongler les unes avec les autres, et chacune, où qu’elle aille, est suivie amoureusement d’un morceau de soleil.

Et pour la première fois, depuis que des pantomimes avaient commencé, sous Auguste, d’illustrer par le geste une poésie chantée par un chœur ou par une seule voix, ce fut la voix même du mime — on eût dit un bruissement plus sourd des parures de sa danse — qui chanta.

Un bruissement plus sourd : sa voix est moins une voix, tant elle est grave, que le son de trompe des scabelles, ces semelles creuses du danseur, d’où chaque bond expulse l’air sur une note unique ; ou le gémissement des entrailles de la terre répondant à la vibration de l’instrument à plusieurs têtes, l’orgue hydraulique du cirque, mû par la vapeur d’eau, inventé par la déesse Pallas, construit en forme d’autel par Pindare Ctésibios d’Alexandrie, décrit par Pindare le poète, Héron, Claudien et Vitruve ; imité, dit Cornelius Severus, par l’Etna, et sur quoi Néron fit vœu de se faire entendre, un jour qu’il tomba en péril de mort.

Le mime chanta :

— Au milieu de ton cirque, Caï, je danse.
Je danse au soleil.
Dans une splendeur pareille.
O ma belle idole peinte, tu parus sur un char rempli de tonnerre.
Et ta bouche buvait l’éclair
De la barbe d’or du cocher roux !


Tel encore, tu te berças en soie pourpre sur ce pont qui fit de la
mer la terre,
A Baules,
Illuminant l’abîme de ta chlamyde en pierreries de l’Inde.
Ont suivi plonger tes reflets les milliers d’hommes
Qui se pressèrent pour te voir.

Leur mort te fut libation plein la coupe
Du lieu de falaises en croissant de lune.

Tu remportas le grand triomphe
Sur le sable de la mer, ces innombrables légions.
Car pour le grand triomphe il suffit de quelque cinq mille ennemis
restés sur place ;
Et revêtis légitimement la toge palmée,
Et à bon droit tu élevas la Tour ardente de douze étages en ta
mémoire,
A Boulogne.
Pour avoir fait prisonniers tous les coquillages du rivage
Par tes Gaulois de haute stature, aux cheveux rougis à la germanique,
Tes beaux Gaulois de taille triomphale.

Tu poursuivis de ta Juste colère
Les Juifs alexandrins
Qui t’ont préféré leur dieu sans nom.
Or, Dieu a un nom
Puisqu’il s’appelle Caius.

O comme ta main sur la joue de celui qui n’aurait pas applaudi ma danse,
Ta bouche sur ma bouche au milieu du spectacle interrompant ma danse !

— Il parle de Caius, grommela Claude. Je ne me rappelle plus bien si j’ai interdit de renouveler la mémoire de ce mort… Oui : je me suis opposé à ce que le Sénat le notât d’infamie… mais j’ai été la nuit faire disparaître toutes ses statues !

— C’est Apollon et c’est Orphée, dirent des voix dans le peuple. Si l’on ouvrait les carcères, les bêtes, lâchées par le cirque, se coucheraient…

— Peuple, couche-toi ! cria Messaline.


Et toujours Mnester ondule et se disloque, et le bruit de sa voix sourde est comme un roulement d’engrenages précieux et terribles, et toujours chaque partie de son corps, où qu’elle s’égare, est suivie amoureusement d’un morceau de soleil.

Il jongle avec les débris du soleil.

Claude, qui raffole des bons mimes, à ce point qu’il restait à rêver devant la scène vide pendant que le peuple allait dîner, a perdu tout souvenir même de Publius Syrus. Il se penche pour applaudir au bord du pulvinar, et la lumière de la chaude après-midi dessine son long cou et sa tête qui, comme d’habitude, tremble un peu, d’une oscillation de canicule sur les verdures ou comme ces poupées, ballantes aux portes, qui avaient succédé, depuis Hercule, aux crânes humains pendus en l’honneur de Saturne, sur le Capitolin, son mont dédicataire.

— C’est Orphée, par Auguste ! dit-il avec le peuple. Et c’est Amphion, et une Thèbes va se bâtir autour de la lyre de son corps, où les sept planètes vont descendre afin d’entrer par ses sept portes !

On ne comprend plus le chant, (qui rampe au ras de terre, moins haut qu’un râle de fauve : car le mime, après un saut et demi périlleux, est retombé sur les mains, en posture de cubiste, les écailles d’or, renversées, écartent leurs feuilles ; les lunules polies ne réfléchissent plus que l’ombre ; la lumière et la vue baisent Mnester tout nu par les entremailles, et le subligar se rabat comme on hausse une visière.

Le murmure redevient chant, très distinct, d’autant que les scabelles se sont tues :

— Au milieu de ton cirque, Caï, je danse avec le soleil.
Ainsi, cher mort, sous mes pieds, là-haut
Quelqu’un joue aux osselets avec tes os.

Le mime saute sur un seul bras par bonds énormes sans interrompre ni saccader sa sourde complainte ; et le voici qui tourne très vite et de plus en plus vite sur sa main, ouverte à terre, qui brille toute blanche dans l’ombre ronde de son corps vertical, comme une étoile tombée.

Il n’est pas naturel qu’un homme fasse tant de choses avec ses os, sans se rompre les os.

Ni qu’il puisse démonter le soleil et l’éparpiller en des douzaines de petits miroirs sans finir par démolir le soleil et ne plus savoir comment le raccommoder.

Et comme le vrombissement croissant d’une toupie d’airain, la voix se fait éclatante et énorme :

— Au pied de ton sexe, Caï,
Je vais danser comme dansait Caius !
Il dansait avec moi dans ce cirque, dans son cirque, au soleil,

Avec moi et le soleil.
Et aussi :
Il dansait quelquefois la nuit.

Caius l’idole d’or et de gemmes.
Caius l’amant de la Lune,
Caius plus pâle à force d’amour que l’astre pâle,
Il dansait quelquefois la nuit !
Il faisait éteindre tous les flambeaux et lui-même, parce que cela il était forcé, le pouvant seul, de le faire lui-même…

Mnester ne chante plus, mais parle, pour soi, et dans une attitude de méditation il a croisé ses bras et penché sa tête sur sa poitrine, et c’est sur sa nuque maintenant qu’il gyre, comme les orbites inertes des astres sous ses pieds joints, lentement, comme depuis éternellement.

— … Il dépendait les astres du ciel, il était assez souple pour s’étendre jusqu’aux astres du ciel, il éteignait les flambeaux du ciel, comme ceci… et alors…

IL DANSAIT… QUELQUEFOIS… —

Et à cette minute on cessa de voir la danse.

Le cirque se remplit de nuit soudaine, de tumulte et d’horreur.

Un disque noir mordait à même le soleil, jusqu’à n’en plus laisser qu’un croissant rouge, comme la pénombre des lèvres de Mnester et les mille mailles, en croissant aussi, subitement pourpres de sa tunique, buveuses de la chair sidérale avec toute l’insondable gloutonnerie qu’ont les miroirs. L’astre charbonnait à la manière d’une lampe qui va s’éteindre.

— C’est l’anniversaire de César ! Ce César de mauvais augure est cause du prodige ! Et d’ailleurs, c’est lui qui a forcé de danser le mime ! Mort à César ! Mort à sa putain ! Caius est sorti des enfers !

Ces cris et mille autres cris se débattirent, après la longue minute de stupeur, dans les replis de l’ombre épouvantable.

La musique s’était étouffée avec le soleil, sauf un des joueurs de flûte, qui, devenu subitement fou, soufflait à perdre haleine la même note suraigüe presque sans discontinuer ; et la trompette prodigieuse de l’orgue à vapeur qui pataugeait à pieds d’éléphant aveugle dans son automatique, joyeux et insupportable rythme ternaire.

Au bord supérieur du cirque, juste en travers du pulvinar, clignotait un dernier rayon rouge, qui faisait plus précipité encore le branlement habituel de la tête de Claude, comme il l’avait désigné, suprême épave des regards naufragés, au désespoir furieux de la multitude.

Les spectateurs ne pensaient plus au mime, le rideau de nuit déroulé.

Dans les restes de la lumière impériale, les yeux de Messaline, seuls, plus noirs que deux charbons éteints, étaient fixés, et sur rien autre chose, sur l’ombre indestructible du fond du cirque, — où s’achevait le dernier geste, et le plus silencieux, de la danse de Mnester.

— Messieurs, commença le bredouillement de Claude, et toutes ses dents (il en avait de fausses) claquèrent comme trente-deux dés dans un cornet sanglant ; mais par le paroxysme de sa peur son tremblement s’accéléra jusqu’à la jectigation des sibylles. Il ne bégaya plus, et, se dressant, désigna sa tête à la foule en coiffant résolument la dernière couronne du sang du soleil :

— Écoutez, Messieurs ! clama-t-il d’un seul souffle. C’est moi, César, empereur, dieu, augure et versé dans toutes les sciences mathématiques, jusqu’à la musique et l’astronomie, qui parle. C’est l’éclipse ! La lune, Messieurs, qui comme vous savez fait son tour au-dessous du soleil, qu’elle le fasse immédiatement au-dessous ou que Mercure et Vénus soient entre deux, se meut en longitude comme cet astre… Aucun de vos fils, nobles sénateurs, n’est-il donc revenu d’Etrurie dignement instruit dans notre immémoriale et sacrée doctrine des aruspices, et ne sait-il déchiffrer, comme celles des victimes, les entrailles du ciel ? Il n’y a aucun danger ! Ce mime n’est pas un astrologue !… La lune se meut en longitude… Ne m’approchez pas, et écoutez ! Et d’ailleurs Agrippa a chassé les Chaldéens et astrologues de la Ville ! Mais la lune, faites attention à ceci, a en outre un mouvement en latitude, ce que ne peut le soleil !… Restez tranquilles, Messieurs !… Et ainsi elle passe devant et l’occulte avec son ombre ! C’est sous la questure de mon père Drusus qu’Auguste a fait défense aux astrologues de prédire la mort de personne ! Reprenez vos places ! L’éclipse ne doit durer qu’un demi-quart d’heure, il n’y a même pas besoin d’allumer des torches ! La lune va détacher son bandeau du soleil !

Claude retomba, dépossédé de l’auréole écarlate, sur les coussins de sa loge, et étancha la petite écume de sa bouche avec le mouchoir de Messaline.

Le soleil reprit sa place, comme tout le monde, et se remira, comme l’impératrice, pour voir s’il n’était plus trop rouge, à la fulgurante poussière de l’arène sphingitique.

Mais quand les spectateurs s’entre-regardèrent, ils venaient de si avidement fixer l’astre reparu, qu’à la place de chaque tête, les uns des autres, ils ne perçurent plus que des taches noires, et que tout le Cirque sembla peuplé de nègres.

Quelque chose avait roulé à bas de l’estrade du théâtre, et occultait encore la lumière par terre : une boule aussi parfaitement ronde que le disque d’une planète chue, le corps inextricablement pelotonné de Mnester à la fin de sa danse. Or pelotonnement est un terme astronomique, « glomeramen », — fit remarquer non sans pédanterie le médecin Vectius Valens quand, sur l’ordre de Messaline, on emporta précieusement le mime au palais des Césars, au son, le peuple étant redevenu joyeux, des flûtes et de l’hydraule, — qui se dit de la libration de la lune.

Et ce soir-là, cinquante-huitième anniversaire de la naissance de Claude :

— Claudi, mon mari, empereur, dieu, dit Messaline au lit, se refusant comme elle aimait à faire jusqu’à la réponse favorable à quelque paradoxal caprice ; César, augure, homme si versé dans la musique et surtout l’astronomie : je veux la Lune.