Messaline (Jarry)/II/I

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Sous les lampes de Diane persane
MessalineXXII (p. 610-614).
Sous les lampes de Diane persane


Messaline

SECONDE PARTIE[1]

Les Adultères légitimes

I

sous les lampes de diane persane

Siquidem Latinarum feriis quadrigae certant in Capitolio, victorque absinthium bibit.
C. Plinii Secundi Nat. Historiae lib. XXVII, 28.

— Il n’est plus évanoui, mais il reste immobile et il ne parle pas, dit le médecin, rentrant dans la grotte.

Cette grotte était le plus frais triclinium de la maison d’été de Lucullus, la salle souterraine et sous-marine de la Diane persane Anaïtis, plus froid que la caverne, maison rustique de Tibère à Terracine, d’où il passa sans transition aux glaces du fer et de la mort. Elle était tendue de cuirs tout entiers des vaches de l’Euphrate, au flanc desquelles, à la place des lampes sacrées, flambait une vitre, claire des eaux salées du Tibre qui grondaient derrière les murs depuis l’art de Lucullus, architecte d’aqueducs au point d’avoir été proclamé le Xerxès romain.

— Plus que dans son temple de porphyre et d’immortelles, rêva Messaline, le dieu ferme pour moi sur l’arcane de son cœur son poing. — Claudi, dit-elle, le pantomime Mnester refuse de m’obéir en une chose !

Claude ne répondit pas d’abord, l’oreille au grincement des fenêtres de cristal : des fiasques de vin si centenaire qu’une carapace de coraux les laissait croire éventrées, rampaient sur les pattes de crabes où les douzaines d’ailettes ventrales, remuant un vertigineux dégoût, de limules dont le dos enduit de cire scellait leurs goulots. Puis le verre répercuta le grondement d’un tambour de Taprobane, et un plongeur, vêtu d’une pierre entre ses cuisses, descendit cueillir des huîtres de Burdigala, le sorcier musicien le protégeant, durant le même temps qu’il retenait son souffle, de la vigilance du requin gardien du parc circulaire.

— Quelle chose ? dit Claude.

Mais la pensée de Messaline s’était interrompue de respirer avec le plongeur ; et l’échanson, qui était un soldat, prit ce loisir pour mettre fondre un nouveau fragment de Falerne dans l’eau chaude de la coupe de l’empereur.

Claude but, et sa joue s’empourpra, dessinant pâle la cicatrice du coup de poinçon :

— C’est moi qui ai renouvelé la coutume désuète de choisir les acteurs parmi les esclaves ! Et Auguste, s’il a restreint le droit de correction des esclaves, l’a maintenu pour les histrions ! Il faut que le mime t’obéisse, Valéria, en toutes choses !

Un cliquetis plus formidable prolongea le chevrotement de l’ordre de Claude : de même que des peaux tannées étaient l’épiderme de la salle autour des fenêtres jusqu’à la voûte, — corroyé de casaques et de faces, étincelant d’yeux plus hébétés que la prunelle de jade des vaches et l’éclair des piques, le bas des murs était tendu de soldats.

Car, dès les premiers attentats, et les imaginaires, contre sa personne, l’empereur ne se couchait plus à un repas sans que l’armée fît partie de sa vaisselle plate.

Sur l’ordre de l’impératrice, avec l’assentiment de Claude, un licteur sortit vers Mnester et revint, tard, ses verges sanglantes et rompues.

— Il ne parle pas, s’affaisse et roule, rapporta le licteur.

— Il doit être paré maintenant d’un treillis de petits croissants de sang, comme quand il éclipsait le soleil, tous deux dans le Cirque, dit Messaline.

Et sa langue fut dans sa mémoire une mille et unième lunule rouge.

— Il refuse, dit Vectius Valens, qui buvait sur le troisième lit vis-à-vis de l’empereur.

— Et tu prétends l’avoir choisi parmi les esclaves ! s’écria-t-elle.

Mais Claude venait de s’assoupir, sa joue balafrée sur son coude ; et au-dessus de la petite table de thuya, dans son demi-réveil quand sa femme lui parla, tout ce que put son geste fut d’agiter et renverser sa grande coupe : des caillots d’écarlate roulèrent et tachèrent les trois lits et le passage des esclaves.

Messaline se tourna, sur sa couche, vers le médecin :

— Un philtre serait-il plus efficace que des verges et du sang à contraindre à l’amour celui qui n’aime que soi-même, ainsi que la vierge Artémis dédaigne tout le ciel pour recourber l’une vers l’autre ses deux cornes ? Je suis sûre à présent que c’est un dieu qui me possède et non un histrion esclave que j’ai fait battre ! Sais-tu conjurer les dieux, médecin ?

— Artémis, dis-tu ? dit Valens, sans presque s’interrompre de boire. Artemisia, l’absinthe, est un philtre elle-même. Artémis, Luna, Phœbé, triple Hécate ! Il y a trois absinthes : celle des Gaules, la santonique aux cheveux dorés ; la pontique, du Pont et de plus outre vers l’Orient où les bestiaux s’en engraissent, ce qui fait qu’on les trouve sans fiel, de même que nous contemplons la lumière du fleuve à travers les foies de ces vaches, ouvertes comme celles, pleines, dont la grande vestale brûle les fœtus le jour des Palilies, Valéria, et c’est la meilleure : celle d’Italie est plus amère…

— Je ne te demande pas un hippomane pour un taureau, mais pour Priape, dieu ! dit Messaline.

— … L’absinthe maritime, le seriphium de Taposiris en Egypte, dont un rameau tenu à la main ou le breuvage avec l’huile et le sel initie aux mystères d’Isis ! Une livre de pontique bouillie dans quarante setiers de moût jusqu’à réduction d’un tiers, de même qu’on fait le vin d’hysope…

— Ces vins d’aromates sont des parfums, dit Messaline, je n’en use qu’à ma toilette.

— Les parfums ont vertu de philtres, souviens-toi. Souviens-toi de mon phthorium de Thasos, où j’ai uni la scammonée et l’helléborite d’hellébore noir, ces abortifs dont je t’ai parée plus somptueusement, ma maîtresse, que d’essences de fleurs ou de pierreries, essences de la terre, t’en eussé-je acheté pour tous les quatre-vingts talents que me vaut un an consacré à guérir ou à t’obéir. J’ai créé le phthorium en semant la vertu des plantes autour de la racine des vignes ! Et j’ai macéré pour toi, avec l’artemisia et le miel, des emménagogues. Et je t’en combinerai un philtre, insoupçonnable et irrésistible, d’amour pour le dieu d’amour lui-même, si la faveur du dieu mûrit ma vendange !

— C’est bien long : le dieu sera mort, ou je serai devenue amoureuse d’un homme ou d’un âne, et mon amour à moi n’attend pas de saison, dit Messaline.

— Tu peux dissoudre l’artemisia, un jour et une nuit, dans l’eau de pluie salée, et c’est cette même absinthe dont une coupe, en nos antiques fêtes du Latium, était le prix suprême des courses de quadriges au pied du Capitole, le prix au-dessus de la couronne d’or ! Car dans l’eau elle est santé souveraine et elle éclaircit la vue, quoique dans le vin, à vrai dire, elle guérisse des venins de la ciguë, du dragon marin, de la musaraigne et du scorpion ! Et flairée elle provoque le sommeil, et tout aussi bien si tu la glisses sous le chevet de Mnester, à son insu !

L’impératrice, avec à peine le butin des dernières formules, avait fui la loquace présence du médecin ivre.

— Et je t’écrirai le reste des propriétés de l’absinthe, hoquetait-il parmi les ronflements de Claude, avec de l’encre d’absinthe, et si tu ne veux pas les lire la postérité les lira, car l’encre d’absinthe est indemne des rats !


Après un jour et une nuit, où il plut une pluie chaude et dissolvante comme des pleurs de joie, sous laquelle Messaline fit cueillir la plante et en composer le philtre :

— A-t-il bu ? demanda Vectius.

— Il a bu, dit Messaline, radieuse et furieuse d’une nouvelle volupté et d’un outrage inédit ; — il a bu, docilement, à ce point que ce n’est pas Phalès, ni Mnester, mais un tout petit enfant dans son berceau, qui a oublié sa divinité, qui s’est oublié, en moi !

— L’absinthe infuse un jour et une nuit dans l’eau de pluie est en effet, emménagogue aux femmes, mais aux hommes diurétique, sentencia gravement le médecin Vectius Valens.


Or le peuple ne tarda pas à gronder de nouveau autour du palais des Césars, à cause de son mime séquestré. Et Messaline, comme elle eût jeté à l’émeute des poignées d’or, avec les monnaies d’airain de Caius, dont le Sénat venait de voter la fonte, fit couler des statues de Mnester, à profusion par tout l’empire.

Et ces effigies, semblables à des œufs d’or, perpétuaient le geste du Narcisse des jardins et l’astre du théâtre de Caius.

Et les fouilles modernes ont exhumé un de ces cubistes de bronze à la piscine de Caprée.

Vectius Valens examina avec intérêt le portrait de métal :

— Alors, c’est là Phalès ?

— O oui, dit Messaline, c’était un tout petit enfant, mais c’était bien la présence réelle de Phalès. Phalès, Priape, le dieu de l’amour, c’est un petit enfant pudique qui joue à se cacher derrière un arbre.

— Et pour un asile plus secret, il trouve la femme de plus tendre aubier, plaisanta Vectius.

— C’était bien Priape, je l’ai vu, répétait obstinément Messaline.

— Pour nous autres désormais, de par l’indiscutabilité d’un témoignage oculaire, conclut le médecin, Priape est un homme froid.

  1. Voir La revue blanche des 1er et 15 juillet et 1er août 1900.