Messaline (Jarry)/II/IV

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L’imitation de Bacchus
MessalineTome XXIII (p. 55-59).
L’imitation de Bacchus

IV

l’imitation de bacchus

Καὶ σύμπασιν ἂν τοῖς χρωμένοις αὐτῇ κατὰ συμβόλαια συνῴκησεν, εἰ μήπερ εὐθὺς ἐν τῷ πρώτῳ φωραθεῖσα ἀπώλετο
Τῶν ΔΙΩΝΟΣ Ῥωμαικῶν βιβλίον Ξ.

Or Claude partit un jour pour Ostie, à l’embouchure du Tibre, dont il avait achevé le môle et le phare, commencés par César, et creusé le port pour les blés d’Afrique et les fruits d’Espagne, de Gaule et d’Orient, afin d’y sacrifier — une tempête suffisant pour affamer Rome — dans le temple de Castor, fils de Tyndare, qui chasse les orages et les pirates.

Huit Liburniens l’emportaient en litière sur la route, douce et courte à cheval, mais peu praticable aux voitures parce que, tantôt resserrée entre des bois de figuiers et mûriers, tantôt qui s’épand au long de prairies plates, elle n’est pavée nulle part.

Erudit en toutes choses, sauf de son ménage, au fond recueilli de sa chaise couverte, il se mit en tête de s’illustrer émule des Cadmos, des Cécrops, des Linos, des Palamède, des Simonide, des Damarate et des Evandre, et inventa trois lettres inédites d’alphabet, le Ⅎ éolique [digamma], le )( [antisigma], et une diphtongue inouïe, laquelle prétendait à traduire l’onomatopée du baiser, ce double destin.

Cependant, au même loisir que l’amble humain de la litière octophore, la femme de César épousa légalement Silius.

A Rome, le consentement des époux et de ceux dont ils dépendaient suffisait au mariage. Les cérémonies nuptiales étaient accessoires.

Mais une femme passait en la puissance paternelle de son mari (in manum conveniebat), sous sa tutelle et devenait sa propriété comme un objet mobilier, de trois manières : usu, coemptione, farre.

Par l’usage : quand, mariée, elle était restée un an révolu chez son mari, elle lui était acquise par usucapion.

Par la coemption : le mari l’achetait, avec toutes les formalités d’une mancipation fictive, comme une chose.

Par la confarréation. Et c’est ce mode d’union que choisit Messaline, en présence de dix témoins, entre les mains du souverain pontife et du flamine de Jupiter, κατὰ τοὺς ἱεροὺς νόμους. Et l’on sacrifia aux dieux un gâteau de blé nommé far.

Pendant ce temps-là Claude priait Castor, protecteur des blés, que le far ne manquât point à Rome.

La confarréation était l’union indissoluble, sans divorce possible. C’était une longue cérémonie qu’un coup de tonnerre, présage néfaste, pouvait rompre, mais Claude était exaucé de Castor !

Silius avait divorcé la veille avec Junia Silana.

Quant à Messaline, épouse pour la vie de Silius, elle n’abdiqua point l’union de César ni ne souhaita la mort de Claude César.

La maintes fois meurtrière laissait grâce dans son cœur, assez infini pour la générosité, à tous les amours passés, et ne reconnaissait au veuvage que cette commodité de calendrier, flétrie par Sénèque, de pouvoir dater des différents maris et non des consulats. Car si une femme, qui apprend par son sexe, est capable de se souvenir du nom de ses époux, elle n’est pas informée de tous les consuls : il y en a qui sont morts, ou loin, ou eunuques, et ils sont tous doubles.

Et elle se persuada en si absolue sincérité que l’amant de la minute présente était son légitime mari, qu’elle prit des dispositions pour célébrer de même sorte, dans l’ordre de ses futurs amours, mais sans renoncer aux antérieurs époux, une pluralité de justes et indissolubles noces.

L’impunité couronna la première.

On était à la fin de l’automne. En conséquence, pour moquer le mesquin tour de rôle des saisons, symbole de l’unité successive des maris selon le préjugé, elle n’imagina rien de mieux que de gonfler quand même la pulpe ridée des raisins feus, et de donner, sur la joue du palais impérial, un simulacre de vendanges en l’honneur de son mariage de ce jour-là et de Bacchus, pupille de Priape.

Au milieu d’ormeaux en caisses, arqués sous les grappes ensachées, et de la danse et du chant d’esclaves maquillées en Bacchantes, au gémissement, jusqu’au sang, des pressoirs et au bouillonnement des cuves, le couple nuptial, en déshabillé de peaux de boucs et Messaline cheveux épars et secouant un thyrse, sentit l’encens du vin baiser ses cothurnes, puis enfumer sa tête jusqu’à ce que tout prît pour eux l’allure désordonnée d’une ronde, comme les dieux se réjouissent au tournoiement des soleils.

Et cette gyration d’hommes, plus confuse que l’écrasement des raisins, c’était le monde de tous les anciens amants de la nouvelle mariée, depuis Mnester en Pan, vêtu d’une peau de loup, jusqu’au prostitué Césoninus, en Bacchus couronné, imberbe, coiffé d’une calotte de lierre, et de qui Messaline avait jadis voulu se prouver le mâle…

Tous, sauf leur doyen, Narcisse, qui s’était abstenu par une jalousie tardive et subite, l’acte nuptial seulement alors apparu réel, parce qu’écrit, à sa nature de secrétaire.

Vectius Valens, par une saillie d’ivrogne, feignit plaisamment de vouloir s’envoler pour rattraper la fuite précieuse et ascendante des vapeurs du vin, lesquelles, sous prétexte d’aller couronner les dieux, dénimbaient les fronts des buveurs ; il se hissa sur le plus grand orme ; et du ton d’un astrologue délimitant sa maison du ciel, il s’écria :

— Eole s’invite à notre vendange : je vois une furieuse tempête qui s’approche, venant d’Ostie !

Là-dessus l’évohé redoubla, et l’hilarité nombreuse du froissis de cuivre des tambourins.

Sagement, il se détourna du ciel, et voici ce qu’il découvrit de spectacle terrestre, sur une scène improvisée de sol nu, où les dernières feuilles mortes des vignes étaient balayées au vent de la danse, de même qu’avaient battu l’air les talons, dont l’ivresse croyait continuer les gestes de vendange.


Il y eut un frémissement entre les pampres, comme un éléphant se frayant passage au moyen de son proboscide noir, couche de gauche et de droite ses herbes d’Asie, qui sont de hauts arbres ; et un nègre éthiopien, nu comme la poix, bondit en avant, à la suite et dans la direction de son geste d’égipan.

Ses mains étaient liées derrière sa tête, et ses coudes lui figuraient de monstrueuses oreilles percées plutôt que des cornes bouquines. Et ainsi il n’avait le libre usage que d’un membre, acrêté, comme l’ergot d’un coq de combat, de l’acier d’un éperon.

Et selon une mode, favorite aux noirs d’Ethiopie, un grelot d’argent s’enkystait dans l’extrémité de sa peau, jusqu’à la sourdine ; ce qui ne l’empêcha pas, aux oreilles de Messaline, de carillonner, quand le fanfaron galop du champion fit trois fois le tour de l’arène, mieux que les sonnailles des mules de tous les attelages réunis qui halent un bélier vers une ville.

Cependant le gladiateur blanc, adossé à un ormeau devant la pourpre des raisins, d’une pâleur de perle qui déchirerait le lobe qu’elle orne, se mit en garde avec une temporisation savante et comme à mesure d’une crucifixion.

Or parce que le blanc était beau et l’assuré vainqueur, Messaline se sentit tout amoureuse du nègre.

Aussi, pendant que la troupe des femmes, jusqu’à Césoninus ; et Silius et les invités, encourageaient l’un ou l’autre antagoniste par les évohé de leur rut ou de leur rire, elle s’appuya, sans une parole, à la lice de ceps, qui fit ventre à se rompre, et, ses égides souillées jusque sur ses chevilles par l’amour des raisins, derrière le nègre qui ne pouvait la voir, ses yeux convergèrent sur l’adversaire blanc les miroirs ardents de ses désirs.

Et parce qu’elle était une prostituée très experte et irrésistible, et que l’autre n’était qu’un mâle, le regard de Messaline, ce ne fut pas l’immédiate riposte d’un regard, mais d’une possession, et le don candide de toute une âme qui le croisa !

N’ayant plus à combattre qu’un désarmé, et parce que le sang réjouit les mânes, il fut permis de le tuer au nègre vainqueur.

Mais Messaline requit le glaive d’un processionnel bourreau, afin que l’exécution fût plus prompte.

— Elle a hâte, pensa Silius, la fête terminée, de notre lit nuptial.

Mais après que l’homme fut mort :

— Tue ! répéta l’impératrice.

— Bacchus t’aveugle, dirent-ils tous, montrant la preuve encore gisante de l’ordre exécuté, et la mare d’un autre sang que celui des pressoirs.

— Tue ! dit Messaline, sans plus accorder aucune attention à Silius et s’adressant au nègre plus langoureusement que les femmes de Tibère n’imploraient la caresse de son ongle empoisonné ; tout de suite ! ô tue-moi, indiqua-t-elle.

La brute noire, qui restait prête, comme une stupeur reste ahurie, se mettait en devoir de détacher l’éperon tranchant.

— C’est un bon nègre, et qui sait vivre, essaya de rire Silius, pour laisser oublier un peu aux témoins de son mariage qu’il était mari, et méditant la destitution de Titius Proculus, officier à qui il avait confié la surveillance de sa femme, ou plus précisément l’emploi de chambellan du cœur de Messaline.

— Non, ce serait trop long, soupirait Messaline ; seul tu serais plus, tu serais trop, ô mon unique amant !