Messaline (Jarry)/II/V

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Le pêcheur de mugils
MessalineTome XXIII (p. 127-129).

V

le pêcheur de mugils[1]

Λαίμαργος δὲ μάλιστα τῶν ἰχθύων ὁ κεστρεύς ἐστι καὶ ἄπληστος — ὅταν δὲ φοβηθῇ, κρύπτει τὴν κεφαλὴν, ὡς ὅλον τὸ σῶμα κρύπτων.
ΑΡΙΣΤΟΤΕΛΟΥΣ Περὶ τὰ ζῷα ἱστορίων Η, β.

Ceci se passait à Nîmes, le jour où, à Rome, la ville des adultères depuis l’exemple de l’impératrice, celle-ci, derrière sa dernière esclave, se rendait chez Caius Silius.

Sur la grève que la Méditerranée possédait encore, le médecin Vectius Valens, sous l’ombre large d’un chapeau thessalique, tels qu’en portent les spectateurs des théâtres et les pécheurs de la mer, s’intéressait à un panier de poisson.

Des dos gris de plomb luisaient, si épais qu’ils faisaient les bêtes presque cylindriques ; des ventres dormaient si mats que chaque forme semblait une coudée de défense d’ivoire, cuirassée partiellement de métal et rayée aux flancs de sept nielles grises.

Les têtes, au bout d’une collerette de quatre fortes épines et des ouïes en ardillons, étaient des prodiges : déclives, coiffées d’écailles polygonales ; les yeux à demi-couverts par le double auvent de bésicles de graisse ; la bouche lourdement lippue, triangulaire et qui se fermait comme s’insinue un coin — Vectius en ouvrit une de l’ongle, et ce fut cette lèvre frétillante qui le regarda au lieu des yeux morts : car les dents ténues clignaient exactement comme des cils.

Le pêcheur se mit à vanter sa marchandise, selon ses variétés : les muges céphale, doré, sauteur, le tout petit muge labeo ; et comme le médecin s’absorbait dans son examen sans aboutir à un geste d’acheteur :

— Je n’attends plus que mes muges océaniques, dit-il ; mais voici précisément les barques qui rentrent, vous allez assister à la fin de la pêche du chelo et du ramodo.

Une petite barque, un céloce, apparut seule, à voiles et à rames, se hâtant vers le point où se tenaient les interlocuteurs, le fond de la baie où s’ouvrait, communiquant avec la mer, le grand étang salé Latera.

— Ils traînent un muge mâle par la bouche et les ouïes avec une ligne depuis des jours depuis l’Atlantique, expliqua l’homme ; et le banc des femelles suit aveugle, car le muge est salace et stupide !

— La nature rit des mugils, dit Vectius, car ils s’enfouissent la tête jusqu’aux nageoires couchées de leur ventre, et se croient en sûreté.

— Vous êtes pêcheur ? s’étonna le pêcheur.

Vectius regardait vers la mer.

Les barques étaient toutes en vue, mais sans ordre et sans qu’elles parussent essayer de se ranger en croissant ni de manœuvrer des filets en travers de la baie.

Et plus blanches que les voiles, des crêtes de vagues les précédaient d’un bouillonnement.

Car une avant-garde de dauphins, visible à fleur d’eau, rabattait le banc des chelos avec la discipline d’une meute.

— Le muge se sauve devant les dauphins, tandis qu’il sauterait facilement par-dessus un navire, enseignait le pêcheur.

Et une grande foule d’hommes et de femmes, qui avait envahi la grève et les rives de l’entrée étroite de l’étang, capturait, au moyen de tridents et de filets à main, le banc entier échoué dans l’eau basse, sans inquiéter jusqu’à la fuite les folâtreries onduleuses des dauphins.

— Ils attendent leur curée de poisson aujourd’hui, dit le pêcheur, et demeureront toute la nuit et demain encore, jusqu’à leur salaire habituel de pain trempé de vin.

Puis il revint à ses nouveaux paniers ruisselants, et reprit :

— Tout cela est exquis à manger, car, de même que l’angle aigu de leur bouche ne leur permet de se nourrir que d’animaux mous, leur gosier en forme de filtre ne laisse arriver à leur estomac que des substances déliées.

— Tu pourrais ajouter, ami, que la coction dans cet estomac est infiniment subtile, car il se termine en gésier d’oiseau.

— Achetez-vous enfin, ou es-tu pêcheur ? grogna l’homme aux mugils.

— Je pêche, oui, mais autrement que toi, sans dépendre de chiens marins, et où il y a plus de poisson. J’extrais, à Rome, dit le médecin, assurant son chapeau Thessalique, les mugils du supplice légal des fondements des adultères.

  1. Voir La revue blanche des 1er et 15 juillet, 1er et 15 août et 1er septembre 1900.