Michel Strogoff (Théâtre)/Acte deuxième

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Acte deuxième


Quatrième tableau – Le relais de poste.


La scène représente la cour d’un relais de poste à la frontière. À droite la maison de relais qui est en même temps une auberge. À gauche la maison du maître de police. Au fond la grande route, qui va se perdre dans les montagnes.


Scène I


Le maître de poste, le maître de police, un agent, voyageurs.


Un certain nombre de voyageurs sont groupés dans la cour du relais.

L’HÔTELLIER. – Les routes de l’Oural sont encombrées ! C’est à peine si je peux fournir des chevaux !

PREMIER VOYAGEUR. – Et quels chevaux ! Fourbus des quatre jambes !

L’AGENT. – Allons ! Allons ! les passeports ! les passeports ! On vous les rendra après qu’ils auront été visés !... (Il recueille les passeports des divers voyageurs et rentre à gauche.)

LE MAÎTRE DE POLICE. – Il y a encombrement.

LE MAÎTRE DE POSTE. – Oui, monsieur le maître de police, et vous aurez fort à faire pour expédier tous ces gens-là... presque autant que moi à leur fournir des chevaux ! Il ne m’en reste plus qu’un au relais, et encore a-t-il fait cinquante verstes la nuit dernière !

LE MAÎTRE DE POLICE. – Un seul ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Et il est retenu par un voyageur, arrivé il y a une heure.

LE MAÎTRE DE POLICE. – Quel est ce voyageur ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Un marchand qui se rend à Irkoutsk !

LE MAÎTRE DE POLICE. – Je vais viser les passeports et donner la volée à tous ces gens-là !... (Il rentre dans la maison à gauche.)

LE MAÎTRE DE POSTE. – On aurait cent chevaux dans les écuries qu’on ne pourrait suffire à tout !


Scène II


Le maître de poste, Strogoff.


STROGOFF. – Le cheval que j’ai retenu ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – On le fait manger et boire.

STROGOFF. – Il faut que, dans une demi-heure, il soit attelé à mon tarentass.

LE MAÎTRE DE POSTE. – Il le sera. Tu seras en règle avec le maître de police ?

STROGOFF. – Oui !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Tu peux lui faire remettre ton passeport d’avance ! Il le visera avec les autres.

STROGOFF. – Non ! je le ferai viser moi-même.

LE MAÎTRE DE POSTE. – Comme tu voudras, petit père.

STROGOFF. – Une bouteille de kwass.

LE MAÎTRE DE POSTE. – À l’instant !

Strogoff s’asseoit près d’une table à droite, et le maître de poste sort.


Scène III


Les mêmes, Jollivet.


Jollivet entre en scène par le fond. Il est exténué, et porte une valise de chaque main.

JOLLIVET. – Ouf !... Cent pas de plus et j’abandonnais mes valises sur la grande route... surtout celle-ci qui n’est pas à moi ! (Il dépose une des valises dans un coin, garde l’autre et va s’asseoir devant la table, en face de Strogoff.) Excusez-moi, monsieur... Eh ! mais, je vous reconnais... Vous êtes ?...

STROGOFF. – Nicolas Korpanoff, marchand.

JOLLIVET. – Marchand... marchant comme l’éclair !... C’est bien vous qui m’avez dépassé, il y a deux heures, sur la route ! Nous étions, vous en tarentass, et moi en télègue... ou plutôt je n’y étais plus, et une petite place dans votre voiture aurait joliment fait mon affaire, car je me trouvais en pleine détresse !

STROGOFF. – Pardon... monsieur ?...

JOLLIVET. – Alcide Jollivet, correspondant de journaux français, en quête de chroniques !...

STROGOFF. – Eh bien, monsieur Jollivet, je regrette vivement de ne pas vous avoir aperçu ! Entre voyageurs, on se doit de ces petits services.

JOLLIVET. – On se doit, mais on ne se paye pas toujours. J’ai fait vingt verstes à pied, et je l’ai mérité ! Une mauvaise action ne profite jamais ! Le ciel m’a puni en m’inspirant la pensée de prendre une télègue au lieu d’une tarentass.

Le maître de poste rentre apportant un broc et des verres.

STROGOFF. – Un verre de bière, monsieur ?

JOLLIVET. – Volontiers.

LE MAÎTRE DE POSTE, à Jollivet. – Dois-je vous garder une chambre et prendre vos valises ?

JOLLIVET. – Pas celle-là !... Elle n’est pas à moi.

LE MAÎTRE DE POSTE. – À qui donc ?

JOLLIVET. – À mon ennemi intime, mon confrère Blount, qui doit, en ce moment, courir après moi !... Mais j’espère bien être parti avant qu’il arrive au relais !... À propos, une voiture et des chevaux dans une heure !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Il n’y a plus ni chevaux, ni voiture disponibles !

JOLLIVET. – Bon ! il ne manquait plus que cela ! Eh bien, gardez-moi les premiers qui rentreront au relais !

LE MAÎTRE DE POSTE. – C’est entendu !... mais ce ne sera pas avant demain. Je vais vous retenir une chambre.

JOLLIVET au maître de poste qui rentre à droite. – Oui !... Heureusement, j’ai une belle avance sur Blount !

STROGOFF. – Votre ennemi ?

JOLLIVET. – Mon ennemi, mon rival ! Un reporter anglais, qui veut me devancer sur la route d’Irkoutsk, et défraîchir mes nouvelles ! Figurez-vous, monsieur Korpanoff, que je n’ai trouvé que ce moyen pour le distancer, lui voler sa voiture, qui était tout attelée, quand je suis arrivé au relais ! Il n’y en avait pas d’autre, et pendant qu’il réglait sa note, j’ai glissé un paquet de roubles dans la poche de son cocher, – disons son iemskik, pour faire un peu de couleur locale,... et en route !... Naturellement, j’emportais la valise de mon Anglais, mais je la lui renverrai intacte !... Ah ! par exemple, il n’y a que sa voiture que je ne pourrai pas lui renvoyer !

STROGOFF. – Pourquoi donc ?

JOLLIVET. – Parce que c’est... ou plutôt c’était une télègue ! Vous savez, une télègue... une voiture à quatre roues ?...

STROGOFF. – Parfaitement !... Mais je ne comprends pas...

JOLLIVET. – Vous allez comprendre. Nous partons... mon iemskik sur le siège de devant et moi sur le banc d’arrière ! Trois bons chevaux dans les brancards ! Nous filons comme l’ouragan ! À peine s’il est nécessaire de stimuler du bout du fouet nos trois excellentes bêtes ! De temps à autre seulement, quelques bonne paroles jetées par mon iemskik ! Hardi, mes colombes !... Volez, mes doux agneaux ! Houp, mon petit père de gauche !... Enfin l’attelage tirait, tant et si bien que, la nuit dernière, un fort cahot se produit... crac ! les deux trains de la voiture s’étaient séparés... et mon iemskik... sans entendre mes cris, continuait à courir sur les train de devant, tandis que je restais en détresse sur le train de derrière ! Et voilà comment je dus faire vingt verstes à pied, ma valise d’une main, celle de l’Anglais de l’autre, et voilà pourquoi je ne pourrai lui renvoyer qu’une demi-voiture !

LE MAÎTRE DE POSTE, rentrant. – Votre chambre est prête, monsieur.

JOLLIVET, se dirigeant vers la porte. – C’est bien... Au revoir, monsieur Korpanoff.

STROGOFF. – Au revoir, monsieur.

JOLLIVET, revenant. – Ah ! j’ai trouvé !

STROGOFF. – Qui donc ?

JOLLIVET. – La véritable définition de la télègue !... Ce sera le mot de la fin de ma prochaine chronique ! (Écrivant sur son carnet.) « Télègue, voiture russe... à quatre roues quand elle part... et à deux quand elle arrive !... » Au revoir, monsieur Korpanoff ! (Il entre à droite.)

STROGOFF, se levant. – Au revoir, monsieur. Un joyeux compagnon, ce Français !


Scène IV


Strogoff, Nadia.


Nadia arrive, à droite, par la grande route. Elle est épuisée et tombe à demi sur un banc, à gauche.

NADIA. – La fatigue m’accable !... Impossible d’aller plus loin... (Essayant de se lever.) Monsieur..., monsieur !...

STROGOFF, se retournant. – C’est à moi que vous parlez, mon enfant ?... (À part.) La charmante jeune fille !

NADIA. – Pardonnez-moi... Je voulais vous demander... Où sommes-nous ici ?

STROGOFF. – Nous sommes à la frontière, et là est la maison de police...

NADIA. – Où se délivrent les visas pour passer en Sibérie ?

STROGOFF. – Oui, et de ce côté, le relais de poste.

NADIA se levant. – Le relais de poste... Je vais d’abord m’assurer...

STROGOFF. – C’est inutile, mon enfant. Il n’y a plus ni chevaux, ni voitures, et bien des heures s’écouleront avant que le maître de poste puisse en tenir à votre disposition.

NADIA. – Eh bien, j’irai à pied, alors !...

STROGOFF. – À pied !...

NADIA. – Une charrette m’a amenée à quelques verstes de ce relais, et, pour aller plus loin, Dieu ne m’abandonnera pas !

STROGOFF, à part. – Pauvre enfant ! (Haut.) D’où venez-vous ainsi ?

NADIA. – De Riga.

STROGOFF. – Et vous allez ?...

NADIA. – À Irkoutsk !

STROGOFF. – À Irkoutsk !... Seule... vous allez sans ami, sans guide, accomplir un aussi long, un aussi pénible voyage !

NADIA. – Je n’ai personne pour m’accompagner. De toute ma famille, il ne me reste que mon père que je vais rejoindre en Sibérie.

STROGOFF. – À Irkoutsk, avez-vous dit ! Mais c’est quinze cents verstes à faire !

NADIA. – Oui !... C’est là que, pour un délit politique, mon père a été exilé, il y a deux ans. Jusqu’alors, à Riga, nous avions vécu heureux tous trois, lui, ma mère et moi, dans notre humble maison, ne demandant à Dieu que d’y rester toujours, puisqu’il l’avait emplie de bonheur... Mais l’épreuve allait venir ! Mon père fut arrêté et, malgré les supplications de ma mère malade, malgré mes prières, il fut arraché de sa demeure et entraîné au delà de la frontière. Hélas ! ma mère ne devait plus le revoir ! Cette séparation aggrava sa maladie !... Quelques mois après, elle s’éteignait, et sa dernière pensée fut que j’allais être seule au monde !

STROGOFF. – Malheureuse enfant !

NADIA. – J’étais seule, en effet, dans cette ville, sans parents, sans amis ! Je demandai alors et j’obtins l’autorisation d’aller retrouver le pauvre exilé au fond de la Sibérie. Je lui ai écrit que je partais !... Il m’attend. Après avoir réuni le peu dont je pouvais disposer, j’ai quitté Riga, et me voici maintenant sur la route que mon père a suivie deux années avant moi !

STROGOFF. – Mais il vous faudra traverser les montagnes de l’Oural, qui ont été funestes à tant de voyageurs !

NADIA. – Je le sais.

STROGOFF. – Et après l’Oural, les interminables steppes de la Sibérie ! Ce sont d’écrasantes fatigues à subir, de terribles dangers à affronter !

NADIA. – Vous avez subi ces fatigues ?... Vous avez affronté ces dangers ?

STROGOFF. – Oui, mais je suis un homme... j’ai mon énergie, mon courage.

NADIA. – Moi, j’ai pour me soutenir l’espérance et la prière !

STROGOFF. – Ne savez-vous pas que le pays est envahi par les Tartares ?

NADIA. – L’invasion n’était pas connue, quand j’ai quitté Riga. C’est à Nijni seulement que j’ai appris cette funeste nouvelle !

STROGOFF. – Et, malgré cela, vous avez continué votre route ?

NADIA. – Pourquoi vous-même avez-vous déjà traversé l’Oural ?

STROGOFF. – Pour aller revoir et embrasser ma mère, une vaillante Sibérienne qui demeur à Kolyvan !

NADIA. – Eh bien, moi, je vais revoir et embrasser mon père ! Vous faisiez votre devoir, je fais le mien, et le devoir est tout.

STROGOFF. – Oui !... Tout !... (À part.) Cette jeune fille, si belle... seule... sans défenseur !... (À Nadia qui se dirige vers la gauche.) Où allez-vous ?

NADIA. – Je vais faire viser mon permis ! Des retards sont toujours à craindre, et si je ne partais pas aujourd’hui, qui sait si je pourrais partir demain !

STROGOFF. – Attendez donc. Il faut que, moi aussi, je fasse viser le mien. Peut-être obtiendrai-je du maître de police qu’il consente à vous expédier plus promptement, avant que la cloche rassemble tous les voyageurs qui attendent. Venez donc !... Nous sommes destinés, sans doute, à ne jamais nous revoir, mais je penserai souvent à vous, et je voudrais savoir votre nom.

NADIA. – Nadia Fédor.

STROGOFF. – Nadia.

NADIA. – Et le vôtre ?

STROGOFF. – Moi... je... je m’appelle Nicolas Korpanoff.

Ils entrent au bureau de police.


Scène V


Blount, le maître de poste.


Blount, couvert de poussière, la tête enveloppée d’un voile à la mode anglaise, et monté sur un âne, arrive au fond par la grande route. Il entre dans la cour.

BLOUNT au fond et appelant. – Mister hôtelière ! mister hôtelière ! (Descendant sur le devant.) Dans quel déploreble situéchion nous étions, cette pauvre hâne et moi !... Impossibel de continouyer notre voyage ! – (Appelant.) Mister hôtelière !... J’avais été forcé de prendre cette malheureuse animèle, parce qu’on avait volé mon voiture et mon chivaux !... Et nous avons fait une si longue trajette, nous étions si fatigués, toutes les deux, que lui ne pouvait plus porter moi, et que moi je pouvais plus descendre de lui !... (Appelant.) Mister hôtelière !... Nous étions collés ensemble, et ce hâne et moi, nous ne faisions plus qu’une seule ani... Non !... une seul person... (Appelant plus fort.) Mister hôtel... J’avais un grand mal de reins... C’était une cour... une courbé... – (S’adressant à l’âne.) Comment vous appelez... Oh ! non... il ne sait pas... une courbétioure... Mais je pouvais pourtant pas rester toujours sur lui. (Appelant très fort.) Mister hôtelière... mister hôtelière !...

LE MAÎTRE DE POSTE entrant, suivi d’un garçon. – Tiens !... un voyageur ?

BLOUNT. – Yes !... Une voyageur abandonné toute seule !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Pourquoi n’appeliez-vous pas, monsieur ?

BLOUNT très outré. – Pourquoi je appelai pas ?... Mais je criai plus qu’une heure : mister hôtelière !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Ah ! je vais vous dire. – c’est que j’étais occupé en ma qualité de maître de poste pour vous servir.

BLOUNT. – Oh ! very well... Alors, mister maître de poste, aidez à moi, pour descendre une peu.

LE MAÎTRE DE POSTE. – Voilà, monsieur, voilà ! (Il le fait descendre non sans peine et avec toutes sortes de précautions.)

BLOUNT. – All right... merci !...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Faut-il faire bassiner un lit ?

BLOUNT, étonné et regardant l’âne. – Qu’est-ce que vous dites ? bassiner un lit pour... (À lui-même.) bassiner une lit ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Un lit pour vous, monsieur, car je suis aussi hôtelier.

BLOUNT. – Oh ! very well, une lit pour moi, et...

LE MAÎTRE DE POSTE, montrant l’âne. – Et une litière pour lui ?

BLOUNT, riant. – Yes. Maintenant, je voulai déjeuner d’abord. Ensuite vous donner à moi une voiture et une chivau. (Il entraîne son âne que le garçon emmène.)

LE MAÎTRE DE POSTE. – Il n’en reste plus, monsieur.

BLOUNT. – Vous avez pas des chivaux ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Pas avant demain ou après-demain.

BLOUNT. – Oh ! si je tenais celui qui avait volé moi !

LE MAÎTRE DE POSTE. – On vous a volé, monsieur ?

BLOUNT. – Yes, mon voiture et mon valise... et si je découvrais mon coquine de voleur...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Que désire monsieur pour son déjeuner ?

BLOUNT. – Vous servez à moi, là, sur ce table, vous servez... (Cherchant.) Vous servez... beefsteack, stockfish, côtelettes de mottonn, poum de terre, plumpudding, ale, porter et clarette... Vous avez bien entendu ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – J’ai très bien entendu. Monsieur a dit : beefsteack, stockfish, côtelettes...

BLOUNT. – Poum de terre, plumpudding, ale, porter et clarette !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Mais... c’est que nous n’avons rien de tout cela, monsieur !

BLOUNT. – Vous avez rien, et vous faites dire à moi ce que je préférais !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Je puis offrir à monsieur du koulbat.

BLOUNT. – Quelle est cette chose... koulbat ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Un pâté fait avec de la viande pilée et des oeufs.

BLOUNT, notant sur son carnet. – Oh ! very well, koulbat... vous écrivez cela : C, o, u, l...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Non, non, par un K.

BLOUNT, étonné. – Oh ! per oune K !... et c’était bonne tout de même !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Excellent !

BLOUNT. – Alors, servez koulbat. Et vous avez encore ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Du kwass.

BLOUNT. – Kwass... Vous écrivez. – C, v, a...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Non, par un K !

BLOUNT. – Encore une K ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Du caviar.

BLOUNT. – Par une K... toujours ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Non, par un C.

BLOUNT. – Per oune C à présent ! Et c’était toujours bonne tout...

LE MAÎTRE DE POSTE, riant. – Et c’est très bon tout de même...

BLOUNT, très sérieux. – Oh ! vous êtes une joyeuse hôtelière... Vous avez une chambre pour le toilette à moi ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – On va la préparer.

BLOUNT. – Attendez, attendez... Je payais d’avance pour être bien sûr.

LE MAÎTRE DE POSTE. – Comme vous voudrez.

BLOUNT. – Combien ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Deux roubles pour le déjeuner, deux roubles pour la chambre.

BLOUNT. – Voilà ! – Ah ! mon hâne ! Faites bouchonner, manger et buver lui. (En ce moment, Blount, qui s’est dirigé vers l’auberge, se trouve devant la valise qui a été déposée par Jollivet.) Aoh !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Qu’est-ce donc ?

BLOUNT. – Ce vélise, mister, ce vélise !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Elle appartient à un voyageur qui l’a déposée là en arrivant.

BLOUNT. – Mais c’était la mienne !...

LE MAÎTRE DE POSTE. – La vôtre ?

BLOUNT. – Et cette voyageur ?...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Le voilà, monsieur.


Scène VI


Les mêmes, Jollivet


JOLLIVET, sortant de la maison. – Blount ! mon ennemi !...

BLOUNT, furieux. – Ce vélise, monsieur, ce vélise !...

JOLLIVET, tranquillement. – Elle est à vous, monsieur Blount. Ah ! j’ai eu assez de mal à la porter !

BLOUNT. – À l’emporter, vous voulez dire !

JOLLIVET. – Oh ! une erreur ! J’allais vous la renvoyer par la petite vitesse !

BLOUNT, furieux. – Petite vitesse !... Mister...

JOLLIVET, à part. – Dieu que c’est beau, un Anglais furieux !

BLOUNT. – Et le voiture, monsieur ?...

JOLLIVET. – J’allais vous en renvoyer la moitié !

BLOUNT. – Le moitié ?

JOLLIVET. – L’autre court encore !

BLOUNT. – Ah ! c’est comme ça, mister. Eh bien, je ferai un procès à vous !...

JOLLIVET. – Un procès !... me faire un procès... en Russie !... Mais vous ne connaissez donc pas l’histoire de cette nourrice qui réclamait des gages pour la nourriture de son nourrisson qu’elle rendait à ses parents ?...

BLOUNT, hors de lui. – Je connais pas !...

JOLLIVET. – Eh bien, le nourrisson, qui avait dix mois, lorsqu’on entama le procès... était colonel, lorsqu’il fut jugé... Ainsi je vous engage à ne pas plaider contre moi !...

LE MAÎTRE DE POSTE, entrant, à Blount. – Votre chambre est prête, monsieur.

BLOUNT. – Je vais faire mon toilette, et je revenai régler ma compte avec vous, mister !

JOLLIVET. – Je suis tout prêt à vous rembourser, monsieur.

BLOUNT. – Non, pas avec argent... Vous payer autrement, mister Jollivette.

JOLLIVET. – Jollivet, s’il vous plaît.

BLOUNT, avec colère. – Jollivette ! Jollivette ! Jollivette ! (Il sort.)


Scène VII


Le maître de poste, Jollivet.


Le maître de poste commence à servir le déjeuner de Blount.

LE MAÎTRE DE POSTE. – Il s’en va furieux, le gentleman.

JOLLIVET. – Et il reviendra de même !... Il y a de quoi !... À sa place, je serais hors de moi !... (Au maître de poste.) Qu’est-ce que vous servez donc là !...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Le déjeuner du gentleman.

JOLLIVET. – Ah ! c’est son déjeuner... cela a l’air d’être bon. (Il s’asseoit à la table.)

LE MAÎTRE DE POSTE. – Permettez, monsieur, je vous l’ai dit. C’est le déjeuner du gentleman !

JOLLIVET. – Eh bien ?... (Il se met à manger.)

LE MAÎTRE DE POSTE. – Mais, monsieur, il a payé d’avance.

JOLLIVET. – Ah ! il a payé d’avance. Alors vous ne risquez plus rien !...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Mais le gentleman ?

JOLLIVET. – Nous sommes en compte... C’est très bon !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Mais, monsieur, monsieur !...

JOLLIVET, mangeant. – Soyez donc tranquille, je me charge de tout. Décidément, vous cuisinez très bien, mon cher.

LE MAÎTRE DE POSTE, flatté. – Merci du compliment, monsieur.

JOLLIVET. – Ah ! c’est que nous sommes connaisseurs en cuisine, nous autres Français.

LE MAÎTRE DE POSTE. – Oui, oui, de grands connaisseurs !

JOLLIVET, mangeant. – Et la vôtre, mon cher, est exquise !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Exquise... en vérité ?... Vous trouvez cela ?

JOLLIVET. – Exquise, vous dis-je !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Eh bien, si monsieur veut goûter ceci... je crois qu’il le trouvera encore meilleur. (Il lui présente un second plat.)

JOLLIVET. – Excellent, en effet... c’est fin, c’est délicat, c’est...

LE MAÎTRE DE POSTE, présentant un troisième plat. – Vous me direz encore ce que vous pensez de celui-ci.

JOLLIVET, riant. – Avec plaisir... Mais, dites donc... Eh bien, et le gentleman ?...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Tiens, c’est vrai !... j’oubliais que c’est son déjeuner... Ah ! bah !... tant pis.

JOLLIVET. – À propos, que dit-on des Tartares ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Que le pays est envahi tout entier, et que les troupes russes du Nord ne seront pas en force pour les repousser... On s’attend à une bataille avant deux jours.

JOLLIVET. – De quel côté ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Près de Kolyvan.


Scène VIII


Les mêmes, Blount


À ce moment, Blount sort de la maison de poste.

BLOUNT. – Aoh ! mon toilette était faite... je mourais de faim... je... (Voyant Jollivet.) Aoh !

JOLLIVET. – À votre santé, monsieur Blount.

BLOUNT, au maître de poste. – Et ma déjeuner ? Vous avez donc pas servi ma déjeuner ?

JOLLIVET, montrant les plats vides. – Si fait, il est servi, monsieur Blount, et voilà ce qu’il en reste !

BLOUNT. – Alors, c’était ma déjeuner que vous aviez mangé ?

JOLLIVET. – Il était excellent.

BLOUNT. – C’était ma koulbat ?

JOLLIVET. – Exquis, le koulbat !

BLOUNT. – Vous me rendez raison ici même !...

JOLLIVET. – Non, pas ici... plus tard, après la bataille qui va avoir lieu et dont je tiens à rendre compte à ma cousine Madeleine.

BLOUNT, étonné. – La bataille ?

JOLLIVET. – Apprenez, cher confrère, que les armées russe et tartare vont se rencontrer dans deux jours.

BLOUNT. – Ah ! très biène !... Attendez un minute... (Écrivant.) « Rencontre prochain des armées ennemies... » Continouyez, mister !... je tourai vous après.

JOLLIVET. – Merci... Cette bataille aura lieu à Kolyvan.

BLOUNT, écrivant. – « À Kolyvan »... Kolyvan... per une K ?

JOLLIVET. – Par oune K ?... oui.

BLOUNT. – Well, merci.. C’était à l’épée, n’est-ce pas ?...

JOLLIVET. – La bataille ?

BLOUNT. – Notre douel. Mais je voulais être générouse, et puisque vous donnez à moi une renseignement pour mon journal, je laissai à vous le choix des armes.

JOLLIVET. – Du tout, du tout, je ne veux pas de faveur. Quelle est l’arme que vous préférez ?

BLOUNT. – L’épée, mister.

JOLLIVET. – Très bien !... Moi, j’aime mieux le pistolet. Alors nous choisissons l’épée pour vous, le pistolet pour moi, et nous nous battrons à quinze pas.

BLOUNT. – Yes ! comment vous arrangez cette chose. Vous disiez : une épée...

JOLLIVET. – Une épée pour vous...

BLOUNT. – Et une pistolet ?...

JOLLIVET. – Le pistolet pour moi, et nous nous battons à quinze pas... (Il éclate de rire.)

BLOUNT. – Mais vous moquez encore, mister Jollivet ?

JOLLIVET. – Croyez-moi, petit père, rendons-nous d’abord à Kolyvan, et nous nous battrons, quand nous aurons informé nos correspondants de l’issue de la bataille.

BLOUNT. – Yes !... Je attendrai vous là-bas.

JOLLIVET. – Si vous y arrivez avant moi !... ce dont je doute un peu !


Scène IX


Les mêmes, Nadia, le maître de police, voyageurs, un agent.


La cloche en ce moment, et tous les voyageurs accourent. Nadia sort de la maison de police, tenant son permis à la main.

L’AGENT, criant. – Les passeports, les passeports...

PREMIER VOYAGEUR. – On dit les nouvelles bien mauvaises, et le moindre retard nous perdrait !

L’agent distribue les passeports.

NADIA. – J’irai à pied jusqu’au prochain relais.

Au moment où les voyageurs vont quitter la cour, coup de trompette. Des Cosaques paraissent sur la route et ferment toute issue. Le maître de police sort de la maison, à gauche, et s’arrête sur les marches de la porte. Un des Cosaques lui remet un pli. Un roulement de tambour se fait entendre.

LE MAÎTRE DE POLICE. – Silence ! Écoutez tous ! (Lisant.) « Par arrêté du gouverneur de Moscou, défense à tout sujet russe, et sous quelque prétexte que ce soit, de passer la frontière. »

Cri de désappointement dans la foule.

NADIA. – Mon Dieu ! que dit-il ?

JOLLIVET, à Blount. – Cela ne nous regarde pas !...

BLOUNT. – Je passai toujours, moi.

NADIA, au maître de police. – Monsieur... monsieur... mon passeport est en règle, je puis passer, n’est-il pas vrai ?

LE MAÎTRE DE POLICE. – Vous êtes Russe... C’est impossible.

NADIA. – Monsieur... Je vais rejoindre mon père à Irkoutsk !... Il m’attend !... Chaque jour de retard, c’est un jour de douleur pour lui !... Il me sait partie !... Il peut me croire perdue, dans ce pays soulevé, au milieu de l’invasion tartare !... Laissez-moi passer, je vous en conjure !... Que peut faire au gouverneur qu’une pauvre fille comme moi se jette dans la steppe !... Si j’étais partie, il y a une heure, personne ne m’eût arrêtée !... Par pitié, monsieur, par pitié !

LE MAÎTRE DE POLICE. – Prières inutiles. L’ordre est formel. (Aux Cosaques.) Placez-vous à l’entrée de la route, et, à moins d’un permis spécial, que personne ne passe.

NADIA se traînant à ses pieds. – Monsieur !... monsieur !... Je vous en conjure, à mains jointes et à genoux, ayez pitié !... Ne nous condamnez pas, mon père et moi, à mourir désespérés et si loin l’un de l’autre !...

BLOUNT. – Oh ! j’étais très émou...

À ce moment, Strogoff sort de la maison de police.


Scène X


Les mêmes, Strogoff.


STROGOFF, allant à Nadia. – Pourquoi ces supplications et ces larmes, Nadia ?... Qu’importe que ton passeport soit valable ou non... puisque nous avons le mien qui est en règle.

NADIA, à part. – Que dit-il ?

STROGOFF, montrant son permis au maître de police. – Et personne, entendez-vous, personne n’a le droit de nous empêcher de partir !

NADIA, avec joie. – Ah !

LE MAÎTRE DE POLICE. – Votre permis ?...

STROGOFF. – Signé par le gouverneur général lui-même... Droit de passer partout, quelles que soient les circonstances, et sans que nul puisse s’y opposer !...

Le tarentass est amené au fond sur la route.

LE MAÎTRE DE POLICE. – Vous avez en effet le droit de passer... Mais elle...

STROGOFF, montrant le permis. – Autorisation d’être accompagné... Eh bien ! quoi de plus naturel que... ma soeur m’accompagne !

LE MAÎTRE DE POLICE. – Votre ?...

STROGOFF, tendant la main à Nadia. – Oui, ma soeur... Viens, Nadia.

NADIA, la saisissant. – Je te suis, frère !

BLOUNT. – Très fier... cette marchande !...

JOLLIVET. – Et très énergique... ami Blount.

BLOUNT. – Je n’étais pas votre ami, mister Jollivette.

JOLLIVET. – Jollivet !

BLOUNT. – Jollivette ! Jollivette... for ever !


Scène XI


Les mêmes, Ivan.


Ivan est revêtu d’un uniforme militaire russe, en petite tenue, comme un officier qui voyage.

IVAN, au maître de police. – Permis spécial ! (Il lui montre son permis.)

LE MAÎTRE DE POLICE. – Encore un signé par le gouverneur lui-même !

IVAN. – Un cheval !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Il n’y en a plus.

JOLLIVET. – S’il y en avait...

BLOUNT, à Jollivet. – J’aurais retenu eux, d’abord.

JOLLIVET. – Et je vous les aurais pris, ensuite.

Blount lui tourne le dos avec colère.

IVAN. – À qui ce tarentass ?

LE MAÎTRE DE POSTE, montrant Strogoff. – À ce voyageur.

IVAN, à Strogoff. – Camarade, j’ai besoin de ta voiture et de ton cheval.

JOLLIVET, à part. – Il est sans gêne, ce monsieur...

STROGOFF. – Ce cheval est retenu par moi et pour moi. Je ne puis, ni ne veux le céder à personne.

IVAN. – Il me le faut, te dis-je.

STROGOFF. – Et je vous dis que vous ne l’aurez pas.

IVAN. – Prends garde !... Je suis homme à m’en emparer... fût-ce...

STROGOFF, en colère. – Fût-ce malgré moi ?

IVAN. – Oui... malgré toi... Pour la dernière fois, veux-tu me céder ce cheval et cette voiture.

STROGOFF. – Non ! vous dis-je, non !

IVAN. – Non ? Eh bien, ils seront à celui de nous deux qui saura les garder !

NADIA. – Mon Dieu !

IVAN, tirant son épée. – Qu’on donne un sabre à cet homme et qu’il se défende !

STROGOFF, avec force. – Eh bien !... (À part.) Un duel !... et ma mission, si je suis blessé !... (Haut et se croisant les bras.) Je ne me battrai pas !

IVAN, avec colère. – Tu ne te battras pas ?

STROGOFF. – Non !... et vous n’aurez pas mon cheval !

IVAN, avec plus de force. – Tu ne te battras pas, dis-tu ?

STROGOFF. – Non.

IVAN. – Non... même après ceci. (Il le frappe d’un coup de fouet.) Eh bien, te battras-tu, lâche ?

STROGOFF, s’élançant sur Ivan. – Miséra... (S’arrêtant et se maîtrisant.) Je ne me battrai pas !

TOUS. – Ah !

IVAN. – Tu subiras cette honte sans te venger ?

STROGOFF. – Je la subirai... (À part.) Pour Dieu... pour le czar... pour la patrie !

IVAN. – Allons ! à moi ton cheval ! (Il saute dans le tarentass. À l’hôtelier.) Paye-toi ! (Le tarentass sort par la gauche.)

LE MAÎTRE DE POSTE. – Merci, Excellence.

JOLLIVET. – Je n’aurais pas cru qu’il dévorerait une pareille honte !

BLOUNT. – Aoh ! je sentais bouillir mon sang dans mon veine.


Scène XII


Les mêmes, moins Ivan.


STROGOFF. – Oh ! cet homme... Je le retrouverai. (À l’hôtelier.) Quel est cet homme ?

LE MAÎTRE DE POSTE. – Je ne le connais pas... mais c’est un seigneur qui sait se faire respecter !

STROGOFF, bondissant. – Tu te permets de me juger !

LE MAÎTRE DE POSTE. – Oui, car il est des choses qu’un homme de coeur ne reçoit jamais sans les rendre !

STROGOFF, saisissant le maître de poste avec violence. – Malheureux !... (Froidement.) Va-t’en, mon ami, va-t’en, je te tuerais !...

LE MAÎTRE DE POSTE. – Eh bien, vrai, je t’aime mieux ainsi !

JOLLIVET. – Moi aussi ! Le courage a-t-il donc ses heures !

BLOUNT. – Jamais d’heure pour le courage anglaise !... Il était toujours prête !... toujours !...

JOLLIVET. – Nous verrons cela à Kolyvan, confrère ! (Il se dirige vers l’auberge et y entre.)

NADIA à part. – Cette fureur qui éclatait dans ses yeux au moment de l’insulte !... cette lutte contre lui-même en refusant de se battre !... et maintenant... ce désespoir profond !...

STROGOFF, assis près de la table. – Oh ! je ne croyais pas que l’accomplissement du devoir pût jamais coûter aussi cher !...

NADIA, le regardant. – Il pleure !... Oh ! il doit y avoir un mystère que je ne puis comprendre... un secret qui enchaînait son courage ! (Allant à lui.) Frère ! (Strogoff relève la tête.) Il y a parfois des affronts qui élèvent, et celui-là t’a grandi à mes yeux !

En ce moment, Blount pousse un cri. On voit passer au fond Jollivet sur l’âne de Blount.

BLOUNT. – Ah ! mon hâne ! Arrêtez !... Il emportait mon hâne !...

JOLLIVET. – Je vous le rendrai à Kolyvan, confrère, à Kolyvan !

BLOUNT accablé. – Aoh !


Cinquième tableau – L’isba du télégraphe.


La scène représente un poste télégraphique près de Kolyvan, en Sibérie. Porte au fond, donnant sur la campagne ; à droite un petit cabinet avec guichet, où se tient l’employé du télégraphe. Porte à gauche.


Scène I


L’employé, Jollivet.


On entend le bruit, sourd encore, de la bataille de Kolyvan.

JOLLIVET, entrant par le fond. – L’affaire est chaude ! Une balle dans mon toquet !... Une autre dans ma casaque !... Le ville de Kolyvan va être emportée par ces Tartares ! Enfin, j’aurai toujours la primeur de cette nouvelle... il faut l’expédier à Paris !... Voici le bureau du télégraphe ! (Regardant.) Bon ! l’employé est à son poste, et Blount est au diable !... Ca va bien ! (À l’employé.) Le télégraphe fonctionne toujours ?

L’EMPLOYÉ. – Il fonctionne du côté de la Russie, mais le fil est coupé du côté d’Irkoutsk.

JOLLIVET. – Ainsi les dépêches passent encore ?

L’EMPLOYÉ. – Entre Kolyvan et Moscou, oui.

JOLLIVET. – Pour le gouvernement ?...

L’EMPLOYÉ. – Pour le gouvernement, s’il en a besoin... pour le public, lorsqu’il paye ! C’est dix kopeks par mot.

JOLLIVET. – Et que savez-vous ?

L’EMPLOYÉ. – Rien.

JOLLIVET. – Mais les dépêches que vous...

L’EMPLOYÉ. – Je transmets les dépêches, mais je ne les lis jamais.

JOLLIVET, à part. – Un bon type ! (Haut.) Mon ami, je désire envoyer à ma cousine Madeleine une dépêche relatant toutes les péripéties de la bataille.

L’EMPLOYÉ. – C’est facile... Dix kopeks par mot.

JOLLIVET. – Oui... je sais... mais une fois ma dépêche commencée, pouvez-vous me garder ma place, pendant que j’irai aux nouvelles ?

L’EMPLOYÉ. – Tant que vous êtes au guichet, la place vous appartient... à dix kopeks par mot ; mais, si vous quittez la place, elle appartient à celui qui la prend... à dix...

JOLLIVET. – À dix kopeks par mot !... oui... je sais !... Je suis seul !... commençons. (Il écrit sur la tablette du guichet.) « Mademoiselle Madeleine, faubourg Montmartre, Paris. – De Kolyvan, Sibérie... »

L’EMPLOYÉ. – Ça fait déjà quatre-vingt kopeks !

JOLLIVET. – C’est pour rien. (Il lui remet une liasse de roubles papier, et continue à écrire.) « Engagement des troupes russes et tartares... » (À ce moment, la fusillade se fait entendre avec plus de force.) Ah ! Ah ! voilà du nouveau !

Jollivet, quittant le guichet, court à la porte du fond pour voir ce qui se passe.


Scène II


Les mêmes, Blount.


Blount arrive par la porte de gauche.

BLOUNT. – C’est ici le bioureau télégraphique... (Apercevant Jollivet.) Jollivette !... (Il va pour le saisir au collet, mais arrivé près de lui, il se met à lire tranquillement par-dessus son épaule ce que celui-ci à écrit.) Aoh !... Il transmettait des nouvelles plus nouvelles que les miennes !

JOLLIVET, écrivant. – « Onze heures douze. – La bataille est engagée depuis ce matin... »

BLOUNT, à part. – Très bien... Je faisais mon profit. (Il va au guichet, pendant que Jollivet continue d’observer ce qui se passe. À l’employé.) Fil fonctionne ?

L’EMPLOYÉ. – Toujours.

BLOUNT. – All right !

L’EMPLOYÉ. – Dix kopeks par mot.

BLOUNT. – Biène, très biène !... (Écrivant sur la tablette.) « Morning-Post, Londres. – De Kolyvan, Sibérie... »

JOLLIVET, écrivant sur son carnet. – « Grande fumée s’élève au-dessus de Kolyvan... »

BLOUNT, écrivant au guichet et riant. – Oh ! bonne ! « Grande fioumée s’élève au-dessus de Kolyvan... »

JOLLIVET. – Ah ! ah ! ah ! « Le château est en flammes !... »

BLOUNT, écrivant. – Ah ! ah ! « Le château il est en flammes... »

JOLLIVET. – « Les Russes abandonnent la ville. »

BLOUNT, écrivant. – « Rousses abandonnent le ville. »

JOLLIVET. – Continuons notre dépêche. (Jollivet quitte la fenêtre, revient au guichet et trouve sa place prise.) Blount !

BLOUNT. – Yes, mister Blount !... Tout à l’heure... après mon dépêche... vous rendez raison à moi et mon hâne !

JOLLIVET. – Mais vous avez pris ma place !

BLOUNT. – La place il était libre.

JOLLIVET. – Ma dépêche était commencée.

BLOUNT. – Et le mien il commence.

JOLLIVET, à l’employé. – Mais vous savez bien que j’étais là avant monsieur.

L’EMPLOYÉ. – Place libre, place prise. Dix kopeks par mot.

BLOUNT, payant. – Et je payai pour mille mots d’avance.

JOLLIVET. – Mille mots !...

BLOUNT, continuant d’écrire et à mesure qu’il écrit de passer ses dépêches à l’employé qui les transmet. – « Bruit de la bataille se rapprochait... Au poste télégraphique, correspondant français guettait mon place, mais lui ne le aura pas... »

JOLLIVET, furieux. – Ah ! monsieur, à la fin...

BLOUNT. – Il n’y avait de fin, mister. « Ivan Ogareff à la tête des Tartares, va rejoindre l’émir... »

JOLLIVET. – Est-ce fini ?

BLOUNT. – Jamais fini.

JOLLIVET. – Vous n’avez plus rien à dire...

BLOUNT. – Toujours à dire... pour pas perdre le place. (Écrivant.) « Au commencement, Dieu créa le ciel et le terre... »

JOLLIVET. – Ah ! il télégraphie la Bible maintenant !

BLOUNT. – Yes ! le Bible, et il contenait deux cent soixante-treize mille mots !...

L’EMPLOYÉ. – À dix kopeks par...

BLOUNT. – J’ai donné une acompte... (Il remet une nouvelle liasse de roubles.) « Le terre était informe et... »

JOLLIVET. – Ah ! l’animal ! Je saurai bien te faire déguerpir ! (Il sort par le fond.)

BLOUNT. – « Les ténèbres couvraient le face de le abîme... (Continuant.) « Onze heures vingt. – Cris des fouyards redoublent... Mêlée furiouse. »

Cris au dehors que Jollivet vient pousser à travers la fenêtre.

JOLLIVET. – Mort aux Anglais !... Tue ! pille !... À bas l’Angleterre.

BLOUNT. – Aoh !... Qu’est-ce qu’on criait donc ?... À bas l’Angleterre ! Angleterre, jamais à bas ! (Il tire un revolver de sa ceinture et sort par la porte du fond. Jollivet rentre alors par la porte de gauche et prend la place de Blount au guichet.)

JOLLIVET. – Pas plus difficile que cela !... À bas l’Angleterre, et l’Anglais quitte le guichet. (Dictant.) « Onze heures vingt-cinq. – Les obus tartares commencent à dépasser Kolyvan... »

BLOUNT, revenant. – Personne ! Je avais bien cru entendre... (Apercevant Jollivet.) Aoh !

JOLLIVET, saluant. – Vive l’Angleterre, monsieur, vive les Anglais !

BLOUNT. – Vous avez pris mon place.

JOLLIVET. – C’est comme cela.

BLOUNT. – Vous allez me le rendre, mister.

JOLLIVET. – Quand j’aurai fini.

BLOUNT. – Et vous aurez fini ?...

JOLLIVET. – Plus tard... beaucoup plus tard. (Dictant.) « Les Russes sont forcés de se replier encore... » (Imitant l’accent de Blount.) « Correspondant anglais guette ma place au télégraphe, mais lui ne le aura pas... »

BLOUNT. – Est-ce fini, mister ?

JOLLIVET. – Jamais fini... (Dictant.)

Il était un p’tit homme.
Tout habillé de gris
Dans Paris...

BLOUNT, furieux. – Des chansons !...

JOLLIVET. – Du Béranger ! Après le sacré, le profane !

BLOUNT. – Monsieur, battons-nous à l’instant !

JOLLIVET, dictant. –

Joufflu comme une pomme,
Qui sans un sou comptant...

L’EMPLOYÉ, refermant brusquement le guichet. – Ah !

JOLLIVET. – Quoi donc ?

L’EMPLOYÉ, sortant de son bureau. – Le fil est coupé ! Il ne fonctionne plus ! Messieurs, j’ai bien l’honneur de vous saluer... (Il salue et s’en va tranquillement. – Grands cris au dehors.)

BLOUNT. – Plus dépêches possibles, à nous deux, mister. Sortons !

JOLLIVET. – Oui, sortons, et venez me touyer !...

BLOUNT. – On dit touer !... Il ne sait même pas son langue !

Ils sortent par le fond, en se provoquant.


Scène III


Sangarre, un bohémien.


SANGARRE, arrivant par la gauche avec un bohémien. – Les Tartares sont vainqueurs !

LE BOHÉMIEN. – Ivan Ogareff les a menés à l’assaut de Kolyvan.

SANGARRE. – Russes et Sibériens, ils ont tout écrasés !... La ville brûle, et les fuyards s’échappent de toutes parts !...

LE BOHÉMIEN, regardant. – Ils vont gagner de ce côté !

SANGARRE. – Oui, mais cette vieille Sibérienne, que j’ai enfin revue, cette Marfa Strogoff, qu’est-elle devenue ? Elle était là, regardant sa maison qui brûlait !... Puis, tout à coup, elle a disparu !... Oh ! je la retrouverai et alors !... Ah ! tu m’as dénoncée, Marfa, tu m’as fait knouter par les Russes !... Malheur à toi !...


Scène IV


Les mêmes, Marfa, fugitifs.


Grand tumulte au dehors. – Le bruit de la fusillade se rapproche ! Les fugitifs se précipitent dans le poste.

PREMIER FUGITIF. – Tout est perdu !

DEUXIÈME FUGITIF. – La cavalerie tartare sabre tous les malheureux qui sortent de Kolyvan !

TOUS. – Fuyons ! fuyons !

Ils vont quitter le poste en désordre.

MARFA, paraissant au fond. – Arrêtez ! Arrêtez.

TOUS. – Marfa Strogoff !

MARFA. – Lâches, qui fuyez devant les Tartares !

SANGARRE. – Ah ! cette fois, tu ne m’échapperas pas !

MARFA. – Arrêtez ! vous dis-je, n’êtes-vous plus les enfants de notre Sibérie ?...

PREMIER FUGITIF. – Est-il encore une Sibérie ? Les Tartares n’ont-ils pas envahi la province entière ?

MARFA, sombre. – Hélas ! oui ! puisque la province entière est dévastée !

DEUXIÈME FUGITIF. – N’est-ce pas toute une armée de barbares qui s’est jetée sur nos villages ?

MARFA. – Oui, puisque si loin que la vue s’étende, nous ne voyons que des villages en flammes !

PREMIER FUGITIF. – Et cette armée n’est-elle pas commandée par le cruel Féofar ?

MARFA. – Oui ! puisque nos rivières roulent des flots de sang !

PREMIER FUGITIF. – Eh bien ! que pouvons-nous faire ?

MARFA. – Résister encore, résister toujours, et mourir s’il le faut !

PREMIER FUGITIF. – Résister quand le Père ne vient pas à nous, et quand Dieu nous abandonne ?

MARFA. – Dieu est bien haut, et le Père est bien loin ! Il ne peut ni diminuer les distances, ni hâter davantage le pas de ses soldats ! Les troupes sont en marche, elles arriveront ! mais jusque-là, il faut résister !... Dût la vie d’un Tartare coûter la vie de dix Sibériens, que ces dix meurent en combattant ! Qu’on ne puisse pas dire que Kolyvan s’est rendue, tant qu’il restait un de ses enfants pour la défendre !...

DEUXIÈME FUGITIF. – Ces barbares étaient vingt contre un !

PREMIER FUGITIF. – Et maintenant Kolyvan est en flammes !

MARFA. – Eh bien, si vous ne pouvez rentrer dans la ville, combattez au-dehors ! Chaque heure gagnée peut donner aux troupes russes le temps de se rallier !... Barricadez ce poste ! Fortifiez-le ! Arrêtez ici cette tourbe ! Tenez encore à l’abri de ces murs !... Mes amis, écoutez la voix de la vieille Sibérienne, qui demande à mourir avec vous, pour la défense de son pays !

SANGARRE, à part. – Non ! ce n’est pas ici que tu mourras. (Au bohémien qui l’accompagne.) Reste et observe. (Elle sort par le fond.)

MARFA. – Mes amis ! vous m’entendez, moi, la veuve de Pierre Strogoff que vous avez connu !... Ah ! s’il était encore là, il se mettrait à votre tête ! Il vous ramènerait au combat !... Écoutez-le ! Mes amis ! c’est lui qui vous parle par ma voix !

PREMIER FUGITIF. – Pierre Strogoff n’est plus ! Peut-être avec un tel chef que lui aurions-nous pu tenir dans la steppe, harceler les soldats de l’émir...

LES FUGITIFS. – Oui, un chef ! Il nous faudrait un chef !

MARFA. – Ah ! tout est donc perdu !

Violente détonation au dehors.


Scène V


Les mêmes, Strogoff, Nadia, Blount, Jollivet, fugitifs.


JOLLIVET, entrant par le fond. – Les balles pleuvent sur la route.

BLOUNT, le suivant. – Forcés de remettre notre duel.

STROGOFF, entrant par le fond avec Nadia. – Ici, Nadia !... Ici, du moins, tu seras à l’abri, mais je suis forcé de me séparer de toi !

NADIA. – Tu vas m’abandonner ?...

STROGOFF. – Écoute, les Tartares avancent !... ils marchent sur Irkoutsk !... Il faut que j’y sois avant eux !... Un devoir impérieux et sacré m’y appelle ! Il faut que je passe, fût-ce à travers la mitraille, fût-ce au prix de mon sang, fût-ce au prix de ma vie !...

NADIA. – S’il en est ainsi, frère, pars, et que Dieu te protège !

STROGOFF. – Adieu, Nadia. (Il va s’élancer vers la porte du fond, et se trouve face à face avec Marfa.)

MARFA, l’arrêtant. – Mon fils !

JOLLIVET. – Tiens !... Nicolas Korpanoff !

MARFA. – Mon enfant !... (Aux Sibériens.) C’est lui, mes amis ! C’est mon fils... C’est Michel Strogoff !

TOUS. – Michel Strogoff !

MARFA. – Ah ! vous demandiez un chef pour vous conduire dans la steppe, un chef digne de vous commander ! Le voilà... Michel, embrasse-moi ! prends ce fusil, et sus aux Tartares.

STROGOFF, à part. – Non ! non ! je ne peux pas... j’ai juré... MARFA. – Eh bien, ne m’entends-tu pas ? Michel ! Tu me regardes sans me répondre ?

STROGOFF, froidement. – Qui êtes-vous ?... Je ne vous connais pas.

MARFA. – Qui je suis ? Tu le demandes ? Tu ne me reconnais plus... Michel ! mon fils !...

STROGOFF. – Je ne vous connais pas.

MARFA. – Tu ne reconnais pas ta mère ?

STROGOFF. – Je ne vous reconnais pas.

MARFA. – Tu n’es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff ?

STROGOFF. – Je suis Nicolas Korpanoff, et voici ma soeur Nadia.

MARFA. – Sa soeur ! (Allant à Nadia.) Toi ! sa soeur ?

STROGOFF, avec force. – Oui, oui, réponds !... réponds, Nadia.

NADIA. – Je suis sa soeur !...

MARFA. – Tu mens !... Je n’ai pas de fille !... Je n’ai qu’un fils, et le voilà !

STROGOFF. – Vous vous trompez !... laissez-moi. (Il va vers la porte.)

MARFA. – Tu ne sortiras pas !

STROGOFF. – Laissez-moi... Laissez-moi !...

MARFA, le ramenant. – Tu ne sortiras pas ! Écoute, tu n’es pas mon fils !... Une ressemblance m’égare, je me trompe, je suis folle, et tu n’es pas mon fils !... Pour cela, Dieu te jugera ! Mais tu es un enfant de notre Sibérie. Eh bien, l’ennemi est là et je te tends cette arme !... Est-ce qu’après avoir renié ta mère, tu vas aussi renier ton pays ? Michel, tu peux me déchirer l’âme, tu peux me briser le coeur, mais la patrie, c’est la première mère, plus sainte et plus sacrée mille fois !... Tu peux me tuer, moi, Michel, mais pour elle tu dois mourir !

STROGOFF, à part. – Oui !... c’est un devoir sacré... oui... mais je ne dois ni m’arrêter, ni combattre... Je n’ai pas une heure, pas une minute à perdre ! (À Marfa.) Je ne vous connais pas !... et je pars !

MARFA. – Ah ! malheureux qui es devenu à la fois fils dénaturé, et traître à la patrie !

Forte détonation au dehors. Un obus tombe près de Marfa, mèche fumante.

STROGOFF, s’élançant. – Prenez garde, Marfa !

MARFA. – Que cet obus me tue, puisque mon fils est un lâche !

STROGOFF. – Un lâche ! Moi ! Vois si j’ai peur ! (Il prend l’obus et le jette dehors. Il s’élance par le fond.) Adieu, Nadia.

MARFA. – Ah ! je le disais bien !... C’est mon fils ! c’est Michel Strogoff, le courrier du csar !

TOUS. – Le courrier du csar !

MARFA. – Quelque secrète mission l’entraîne sans doute loin de moi !... Nous combattrons sans lui ! Barricadons cette porte, et défendons-nous !...

Coups de fusils qui éclatent au dehors.

BLOUNT, portant la main à sa jambe. – Ah ! blessé !...

JOLLIVET, lui bandant sa blessure malgré lui. – Ah ! pauvre Blount.

MARFA. – Courage ! mes amis !... Que chacun de nous sache mourir bravement, non plus pour le salut, mais pour l’honneur de la Russie !

TOUS. – Hurrah ! Pour la Russie !

Le combat s’engage avec les Tartares qui apparaissent. Un brouillard de fumée emplit le poste qui s’effondre.


Sixième tableau – Le champ de bataille de Kolyvan.


Vue du champ de bataille de Kolyvan. Horizon en feu, au coucher du soleil. Morts et blessés étendus, cadavres de chevaux. Au-dessus du champ de bataille, des oiseaux de proie qui planent et s’abattent sur les cadavres.

STROGOFF, paraissant au fond et traversant le champ de bataille. – Ma mère ! Nadia !... Elles sont ici peut-être, là parmi les blessés et les morts !... Et l’implacable devoir impose silence à mon coeur... Et je ne puis les rechercher ni les secourir !... Non... (Se redressant.) Non ! Pour Dieu, pour le csar, pour la patrie !...

Il continue à marcher vers la droite et le rideau baisse.