Michel Strogoff (Théâtre)/Acte premier

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Acte premier


Premier tableau – Le Palais Neuf.


Une galerie à arcades, splendidement parée et éclairée, attenant à droite aux salons de réception du palais, à gauche au cabinet du gouverneur de Moscou. Portes à droite et à gauche dans les pans coupés. À gauche une vaste fenêtre à large balcon.


Scène I


Jollivet, le général Kissoff, l’aide de camp, officiers, invités, etc.


Ces divers personnages, groupés à droite, près de la porte du salon, regardent danser. On entend l’orchestre du bal.

L’AIDE DE CAMP. – Les salons peuvent à peine contenir la foule des invités.

LE GÉNÉRAL. – Oui, et les groupes de danseurs finiront par refluer jusque dans cette galerie... C’est magnifique !

JOLLIVET. – Quel est donc le voyageur qui a osé parler des froids de la Russie, général ?

LE GÉNÉRAL. – La Russie de juillet n’est pas la Russie de janvier, monsieur Jollivet.

JOLLIVET. – Non, certes, mais on croirait que monsieur le gouverneur a, pour cette nuit, transporté Moscou sous les tropiques ! Ce jardin d’hiver qui relie les appartements privés de Son Excellence avec les grands salons de réception est vraiment merveilleux.

LE GÉNÉRAL. – Que pensez-vous de cette fête, monsieur le reporter ?

JOLLIVET, montrant son carnet. – Voici ce que je viens de télégraphier, général : « Fête que gouverneur de Moscou donne en honneur de Sa Majesté Empereur de toutes les Russies, splendide ! »

LE GÉNÉRAL. – À merveille ! Les journaux français parleront de nous en bons termes. Il en sera de même des journaux anglais, je pense, grâce à M. Blount, votre confrère.

JOLLIVET. – L’orgueilleux et irascible M. Blount, qui prétend que l’Angleterre, cette reine de l’univers, comme il l’appelle, et le Morning-Post, ce roi des journaux, comme il le nomme aussi, doivent toujours être informés les premiers de tout ce qui se passe sur le globe terrestre !

LE GÉNÉRAL. – Ah ! tenez, le voici.


Scène II


Les mêmes, Blount.


JOLLIVET. – Je parlais précisément de vous, monsieur Blount !

BLOUNT. – Oh ! c’était une grande honneur que vous faisiez...

JOLLIVET. – Mais non, mais non !

BLOUNT. – Que vous faisiez à vous-même !

JOLLIVET, riant. – Merci ! Il est charmant. Avouez, monsieur Blount, que si vous avez, comme je n’en doute pas, un excellent coeur, l’écorce en est furieusement rude !

BLOUNT. – Mister Jollivet, quand une bonne reporter anglais quittait son pétrie, il devait emporter beaucoup de guinées, de bons yeux, de bons oreilles, une bonne estomac, et laisser son coeur dans sa famille !

JOLLIVET. – Et c’est ainsi que vous voyagez, monsieur Blount ?

BLOUNT. – Yes !... si vous permettez...

JOLLIVET. – Sans la moindre sympathie pour un confrère d’outre-Manche ?

BLOUNT. – Si vous permettez, mister Jollivet !... et si vous permettez pas... ce était tout à fait la même chose !

JOLLIVET. – Vous êtes admirable de franchise et de bonhomie !

Musique au dehors.

LE GÉNÉRAL. – Si je ne me trompe, messieurs, ces Bohémiens qui ont demandé à se faire entendre au bal du gouverneur vont commencer leur concert. Je vous engage à écouter cela ! C’est fort curieux !

JOLLIVET. – Certainement, certainement, général... (Le général se dirige vers le salon et les invités se rapprochent de la porte. Blount et Jollivet restent en scène, Jolliver s’assied.) Ma foi, il fait trop chaud par là, je reste ici. (Blount s’assied de l’autre côté, tire son carnet et se met à écrire.) Permettez-moi, monsieur Blount, de risquer une phrase toute française ! « Cette petite fête est vraiment charmante. »

BLOUNT, froidement. – J’avais déjà télégraphié « splendide » aux lecteurs du Morning-Post.

JOLLIVET. – Très bien. Mais au milieu de cette splendeur, il y a un point noir. On parle tout bas d’un soulèvement tartare qui menace les provinces sibériennes... Aussi ai-je cru devoir écrire à ma cousine...

BLOUNT, froidement. – Cousine... Ah !... c’est avec son cousine... que M. Jollivet correspondait ?

JOLLIVET. – Oui, monsieur Blount, oui !... Vous correspondez avec votre journal, moi, avec ma cousine Madeleine ! C’est plus galant ! Or, elle aime à être informée vite et bien, ma cousine ! J’ai cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une sorte de nuage avait obscurci le front du gouverneur...

BLOUNT. – Il avait une front rayonnante, au contraire !

JOLLIVET, riant. – Et vous l’avez fait rayonner dans les colonnes du Morning-Post ?...

BLOUNT. – Ce que je télégraphie intéresse mon journal et moi seulement, mister Jollivet !

JOLLIVET. – Votre journal et vous seulement, monsieur Blount ? Eh bien, mais c’est avouer alors que cela n’intéresse guère vos lecteurs.

BLOUNT, furieux. – Mister Jollivet !

JOLLIVET, souriant. – Monsieur Blount !

BLOUNT. – Vous moquez toujours de moi, et je permettais pas, entendez-vous... Je permettais pas !

JOLLIVET. – Mais non... mais non !...


Scène III


Les mêmes, le général, le gouverneur, officiers, invités.


LE GOUVERNEUR. – Bravo ! bravo ! Ces bohémiens sont vraiment pleins d’originalité et méritent leur réputation ! (Aux reporters.) Ah ! messieurs, vous étiez à votre poste pour les entendre !

JOLLIVET. – Ils sont charmants, monsieur le gouverneur !... C’est ce que me disait à l’instant mon excellent confrère et ami, M. Blount.

BLOUNT. – Confrère, oui... Ami, non.

LE GOUVERNEUR, riant. – Il y a là, ma foi, des types tout à fait réussis !... (Il passe vers la gauche après avoir pris le bras du général Kissoff.)

JOLLIVET. – Dites donc, monsieur Blount, il a l’air bien joyeux, le gouverneur ! Il faut qu’il soit terriblement inquiet !... Qu’en pensez-vous, monsieur Blount ?...

BLOUNT, sèchement. – Ce que je pensai ne regardait pas vous ! (Ils se séparent et se mêlent aux divers groupes.)

LE GOUVERNEUR, au général. – Parle-t-on du soulèvement tartare, général ?

LE GÉNÉRAL. – Oui, et peut-être plus qu’il ne conviendrait ! Je ne serais pas étonné qu’au sortir du bal, ces deux reporters n’allassent pas exercer leur métier de chroniqueurs de l’autre côté de la frontière.

LE GOUVERNEUR. – Ils connaissent, sans aucun doute, cette grave nouvelle d’un soulèvement qui jette une moitié de l’Asie sur l’autre ! Le télégraphe fonctionne toujours entre Moscou et Irkoutsk ?

LE GÉNÉRAL. – Oui ! Votre Excellence peut le réquisitionner pour le compte du gouvernement et l’interdire au public.

LE GOUVERNEUR. – C’est inutile. L’important était que le Grand-Duc, en ce moment à Irkoutsk, fût averti. Il sait que Féofar-Khan, l’émir de Bouckara, a soulevé les populations tartares, qu’à sa voix elles ont envahi la Sibérie ; mais il sait aussi, par notre dernier télégramme, que nos troupes des provinces du nord sont maintenant parties pour le secourir. Il sait le jour exact où cette armée arrivera en vue d’Irkoutsk, et où il devra faire une sortie générale pour écraser les Tartares !...

LE GÉNÉRAL. – Nos troupes auront facilement raison de ces hordes sauvages !

LE GOUVERNEUR. – Ce qui m’étonne, c’est que ce Féofar ait pu concevoir le plan de ce soulèvement et le mettre à exécution. Lorsqu’il a tenté une première fois d’envahir nos provinces sibériennes, il avait, pour le seconder, ce général Ivan Ogareff, qui, maintenant, expie sa trahison dans la citadelle de Polstock ; mais, cette fois, le khan de Tartarie, livré à ses propres inspirations, n’a plus Ogareff auprès de lui... et je ne puis m’expliquer...


Scène IV


Les mêmes, Ivan, Sangarre, tsiganes.


Ivan est sorti du salon et s’est approché du gouverneur. Sangarre et ses tsiganes sont restées au fond. – Les reporters et les officiers causent avec elles.

IVAN, déguisé en vieux bohémien et parlant du ton le plus humble. – Monsieur le gouverneur... monseigneur...

LE GOUVERNEUR. – Qu’est-ce ? Ah ! c’est toi, vieux bohémien ! Que me veux-tu ?

IVAN. – Je viens demander à Votre Excellence si elle est satisfaite des Tsiganes, auxquelles on a bien voulu réserver une place dans le programme de cette fête ?

LE GOUVERNEUR. – Enchanté... et j’aime à croire que, de ton côté, tu n’auras pas à te plaindre !... Bien rafraîchis, bien payés ?...

IVAN. – Oui, monseigneur, oui !... Aussi, je ne voulais pas prendre congé de Votre Excellence, sans l’avoir humblement remerciée ! Sangarre se joint à moi !... LE GOUVERNEUR. – Sangarre ?... Ah ! cette belle fille que j’aperçois là ?

IVAN, faisant signe à Sangarre de s’approcher. – Oui... Sangarre est la véritable directrice de ces Tsiganes, Excellence !... À elle revient la meilleure part des compliments que vous avez dédaigné leur adresser !

Sangarre reste fièrement campée sans mot dire.

LE GOUVERNEUR. – Elle ne parle pas le russe ?

IVAN. – Hélas ! non, monseigneur. Aussi, moi, le vieux bohémien, je suis leur factotum, j’organise les concerts, je traite pour les fêtes. Sans moi, la petite troupe serait souvent embarrassée. C’est même à ce propos que je venais solliciter une faveur de Votre Excellence...

LE GOUVERNEUR. – De quoi s’agit-il ?...

IVAN. – C’est demain que finissent les fêtes en l’honneur du czar. Nous n’avons donc plus rien à faire ici, et notre intention est de repasser la frontière.

LE GOUVERNEUR. – Ah ! vous voulez retourner en Sibérie ?

IVAN. – C’est un peu notre pays... Excellence. Or, la frontière va être encombrée par tous ces marchands d’origine asiatique, qui retournent dans leurs provinces. On sera arrêté à chaque instant aux postes de police, et...

LE GOUVERNEUR. – Eh bien ! n’as-tu pas un passeport en règle ?

IVAN. – Sans doute, monseigneur ; mais, Votre excellence le sait mieux que moi, un passeport en règle, ça n’existe guère en Russie. Il y manque toujours quelque petite chose !... tandis que si Votre excellence, qui a daigné se montrer satisfaite de nous, voulait bien m’en donner un... spécial, revêtu de sa signature..., avec ce précieux talisman, nul obstacle à redouter... et... je pourrais partir en avant afin de préparer les étapes de notre troupe !

LE GOUVERNEUR. – Soit ! Toi et les tiens, vous êtes de braves gens qui avez fait grand plaisir au Palais Neuf, et je ne refuse pas de vous être agréable.

IVAN. – Je baise humblement les mains de Votre Excellence.

LE GOUVERNEUR. – Et quand comptes-tu quitter Moscou ?

IVAN. – Moi ?... demain... au lever du soleil, monseigneur, avant que les portes de la ville ne soient encombrées par les milliers d’étrangers qui vont partir.

LE GOUVERNEUR. – Eh bien ! dis à cette belle fille, ta compagne, que rien ne retardera ton voyage, ni le sien. Je vais d’abord faire préparer ton passeport, et celui-là... sera bien en règle.

(Le gouverneur sort par la gauche. Le général remonte vers les groupes d’invités.)


Scène V


Ivan, Sangarre


IVAN, se redressant après avoir regardé si personne ne l’observe. – Et dans quelques jours, j’aurai passé la frontière !

SANGARRE. – Et c’est alors, Ivan, que tu seras réellement libre.

IVAN. – Libre !... je le suis déjà, grâce à toi, qui m’as fait évader de la forteresse de Polstock, où le czar que je hais, me retenait prisonnier ! C’est par toi, par tes Tsiganes dévouées, que j’ai pu correspondre avec Féofar-Khan ! C’est grâce à toi, enfin, que j’ai pu pénétrer dans le palais du gouverneur, et que je vais obtenir ce passeport, sans lequel je n’aurais jamais pu franchir la frontière pour aller rejoindre les armées de l’émir !... Sangarre, je ne l’oublierai pas.

SANGARRE. – Depuis le jour où tu m’as sauvée, pendant cette guerre de Khiva, depuis que le colonel Ivan Ogareff a ramené à la vie la Tsigane que les Russes venaient de knouter comme espionne, la Tsigane t’appartient corps et âme ! Elle est devenue la mortelle ennemie de ces Russes qu’elle hait autant que tu les hais toi-même ! Ivan, il n’y a plus rien de moscovite en toi ! Que ton épaule saigne toujours à l’endroit où l’on a arraché l’épaulette comme mon épaule saignera toujours à l’endroit où le knout l’a déchirée !

IVAN. – Ne crains rien !... ma vengeance marchera de pair avec la tienne !...

SANGARRE. – Ah ! je la retrouverai cette Sibérienne... cette Marfa Strogoff qui m’a dénoncée aux Russes !... Je la retrouverai, dussé-je aller la saisir jusque dans Kolyvan dont les Tartares vont bientôt s’emparer !...

IVAN. – Comme ils s’empareront d’Irkoutsk, conduits par moi à l’assaut de cette capitale ! Ah ! Grand-Duc maudit, en me cassant de mon grade, en me faisant emprisonner, tu as fait manquer ce premier soulèvement que j’avais organisé ! Mais, je suis libre maintenant ! Rien ne pourra sauver Irkoutsk, et là, tu périras, d’une mort infamante, sur les murs mêmes de la ville en flammes !

SANGARRE. – Oui, mais il faudrait éviter tout retard, et ce passeport promis par le gouverneur...

IVAN. – Dans cinq minutes je l’aurai, et je m’élancerai, d’un seul vol, de Moscou aux avant-postes de l’émir ! Prends garde, on vient !...


Scène VI


Les mêmes, le gouverneur, puis un aide de camp.


Le gouverneur rentre par la gauche, tenant un passeport à la main.

LE GOUVERNEUR. – Tiens, es-tu content ? Regarde. (Il remet le passeport à Ivan.)

IVAN, après avoir lu. – Ah ! Excellence, avec un pareil permis, on passe partout ! Il n’y manque plus...

LE GOUVERNEUR. – Que ma signature, et je vais à l’instant même... (Il s’approche de la table, s’assied et prend la plume. Un aide de camp entre.)

L’AIDE DE CAMP. – Un pli pour Son Excellence ! (Il remet un pli cacheté. Le gouverneur le lit.)

SANGARRE, à Ivan. – Mais il ne signera donc pas !

IVAN, bas. – Patience !

LE GOUVERNEUR, au général qu’il emmène à gauche. – Général, nous parlions tout à l’heure du colonel Ivan Ogareff.

SANGARRE, à part'. – Ton nom !

IVAN, bas. – Tais-toi !

LE GOUVERNEUR. – Ce traître qui fut cassé de son grade et condamné à mort pour avoir fomenté, une fois déjà, le soulèvement des Tartares...

LE GÉNÉRAL. – Oui, Ogareff, dont l’empereur a commué la peine en une perpétuelle détention dans la forteresse de Polstock.

LE GOUVERNEUR. – Il s’est échappé récemment de sa prison. Voilà ce qu’on m’écrit du cabinet de Pétersbourg : Ivan Ogareff s’est enfoui !... Il faut mettre toute notre police sur sa trace.

LE GÉNÉRAL. – Nous ferons très sévèrement garder la frontière que, sans passeport, il ne pourra franchir.

LE GOUVERNEUR, s’asseyant à la table et écrivant. – Que les ordres soient transmis sans retard. Il importe que le Grand-Duc soit prévenu au plus tôt, car cette lettre du ministre me marque que, d’après une correspondance, saisie depuis l’évasion d’Ivan Ogareff, le plan de ce traître serait de pénétrer dans Irkoutsk, et s’il y parvient, c’est la mort du Grand-Duc, objet de sa haine personnelle !

IVAN, à Sangarre. – Mais ils savent donc tout ?... Allons... (S’approchant.) Excellence !

LE GOUVERNEUR. – Que me veut-on ?... Qui ose se permettre ?...

IVAN. – Pardon, monseigneur...

LE GOUVERNEUR. – Ah ! c’est toi !... Eh bien !... Eh bien !... attends ! (Il continue d’écrire.)

IVAN, bas. – Que va-t-il décider ?

LE GOUVERNEUR, se levant. Au général. – Faites partir cette dépêche. Grâce à elle ce misérable ne passera pas la frontière, et toi... (Ivan s’incline.) tiens, voici ton permis... Personne n’entravera ta route !

IVAN, avec ironie. – Monseigneur, vous ne saurez jamais tout ce que je vous dois de reconnaissance !

LE GOUVERNEUR. – C’est bon, c’est bon !... Va !

IVAN, à part. – Viens, Sangarre... Libre maintenant, et bientôt vengé !

Ivan, Sangarre et les Tsiganes sortent par la porte de gauche, en même temps que Jollivet et Blount entrent par la droite.


Scène VII


Le gouverneur, le général, Jollivet, Blount, invités.


LE GOUVERNEUR, aux invités. – Eh bien, messieurs, n’entendez-vous pas l’orchestre qui vous appelle ? Voulez-vous autoriser les journaux étrangers à dire qu’une fête donner en l’honneur de Sa Majesté n’a pas duré jusqu’au jour ? Nous avons là des correspondants qui, j’en suis sûr, notent nos moindres impressions !

JOLLIVET. – Monsieur le gouverneur, les reporters sont curieux, mais non des indiscrets.

BLOUNT. – Curiousses toujours, indiscrètes jamais... les reporters anglais... jamais !

JOLLIVET. – D’ailleurs, en ce qui me concerne, je compte quitter Moscou après le bal, et je prie Votre Excellence de recevoir mes sincères remerciements.

BLOUNT. – Je priai de recevoir aussi les miennes... avant...

JOLLIVET riant. – Oui, ceux de monsieur... avant, pour votre bienveillant accueil...

LE GOUVERNEUR. – Et de quel côté dirigez-vous vos pas, messieurs ?

BLOUNT. – Moi... côté de Sibérie.

JOLLIVET. – Moi, de même !... Nous allons voyager ensemble, cher collègue !

BLOUNT. – Dans le même temps, oui... ensemblement, non !

JOLLIVET. – Toujours charmant, M. Blount !

LE GOUVERNEUR. – Bon, je comprends !... On a parlé d’un mouvement en Tartarie... Mais cela ne vaut pas la peine que vous vous dérangiez !

JOLLIVET. – Pardon, Excellence, mon métier est de tout voir...

BLOUNT. – Le mienne, de tout voir et de tout entendre... avant !

JOLLIVET. – Et mon journal... je veux dire... ma cousine, est très friande de ces nouvelles, dont elle recevra la primeur.

BLOUNT. – Le Morning-Post recevra...

JOLLIVET. – Avant ?... Impossible, cher confrère... Les dames sont toujours servies les premières !

LE GOUVERNEUR. – En tout cas, messieurs, vous m’appartenez jusqu’au jour, et je veux qu’après avoir assisté à la fête officielle, vous assistiez, du haut de ce balcon, à la fête populaire qui va commencer à minuit.

JOLLIVET. – Soit, nous partirons demain !... Si vous me le permettez, je vous ferai une proposition, monsieur Blount ! Nous sommes rivaux.

BLOUNT. – Ennemis, mister !

LE GOUVERNEUR, riant. – Ennemis !

JOLLIVET. – Ennemis, c’est convenu !... Mais, attendons, pour ouvrir les hostilités, que nous soyons sur le théâtre de la guerre... et une fois là, chacun pour soi, et Dieu pour...

BLOUNT. – Et Dieu pour moi.

JOLLIVET. – Et Dieu pour vous !... Pour vous tout seul !... Très bien. Cela va-t-il ?

BLOUNT. – Non !... cela ne allait pas !

JOLLIVET. – Alors, la guerre tout de suite... mais je suis bon prince. (Lui prenant le bras et l’emmenant à l’écart.) Je vous annonce, petit père, comme disent les Russes, que les Tartares ont descendu le cours de l’Irtyche.

BLOUNT. – Ah ! vous pensez que les Tertères...

JOLLIVET riant. – Et si je vous le dis, mon cher ennemi, c’est que j’en ai télégraphié la nouvelle à ma cousine, hier soir, à huit heures moins un quart ! (Riant.) Ah ! ah ! ah !

BLOUNT. – Et moi, hier, je l’avais télégraphié au Morning-Post, à sept heures et demie... Ah ! ah ! ah !

JOLLIVET. – L’animal !... Je vous revaudrai ça, mon bon gros monsieur Blount !

BLOUNT. – Vous moquez-vous encore, monsieur ?...

JOLLIVET. – Eh bien, non, mon bon petit monsieur Blount !... là !

BLOUNT. – Vous moquez toujours !

JOLLIVET. – Non...

BLOUNT furieux. – Vous moquez, je vous dis !... Vous moquez, monsieur, vous êtes une mauvaise vilaine homme !... une méchante personnage !... vous êtes une... (Tranquillement.) Comment vous appelez une personne qui parle sans politesse ?...

JOLLIVET. – Un impertinent.

BLOUNT tranquillement. – Impertinente... Very well... merci ! (Reprenant un ton furieux.) Vous êtes une impertinente, entendez-vous !...

JOLLIVET. – Très bien !

BLOUNT. – Et si vous continouyez !...

JOLLIVET. – Et si je continouye ?...

BLOUNT. – Je finissais un jour par touyer vous !

JOLLIVET. – Me touyer ?... Comprends pas.

BLOUNT. – Oui !... touyer avec une épi...

JOLLIVET. – Un épi de blé ?

BLOUNT. – Non... une épi ou une pistolette... JOLLIVET. – Épée ! On dit une épée... ou un pistolet.

BLOUNT. – Épée vous dites ?

JOLLIVET. – Oui.

BLOUNT. – Et pistolet ?

JOLLIVET. – Oui.

BLOUNT. – Oh ! Very well, merci. (Avec colère.) Eh bien, je tuerai vous, avec une épi... épée ou un pistolet !

JOLLIVET. – À la bonne heure !... Vous faites des progrès, élève Blount !... Je suis content de vous !

BLOUNT. – Mister Jollivette.

JOLLIVET. – Jollivet, s’il vous plaît !... Jollivette est ridicule.

BLOUNT. – Alors, j’appelai vous toujours Jollivette. (Avec force.) Jollivette !... Jollivette !... Jollivette !... Ah !...

LE GOUVERNEUR, rentrant. – Messieurs, j’entends les premiers accords de l’orchestre... C’est notre danse nationale.

JOLLIVET. – Nous sommes à la disposition de Votre Excellence.

Tous deux entrent dans le salon. Au moment où le gouverneur et le général vont franchir la porte, l’aide de camp rentre précipitamment par la gauche.


Scène VIII


Le gouverneur, le général, l’aide de camp.


L’AIDE DE CAMP, à demi-voix. – Excellence, le fil télégraphique de Moscou à Irkoutsk est coupé !

LE GOUVERNEUR. – Que me dites-vous là ?

L’AIDE DE CAMP. – Les dépêches s’arrêtent à Kolyvan, à mi-chemin de la route sibérienne, dont les Tartares sont les maîtres !

Sur un signe du gouverneur les portières retombent.

LE GOUVERNEUR. – En sorte que la dépêche que nous avons transmise au Grand-Duc, celle qui désignait le jour où doit arriver, en vue d’Irkoutsk, l’armée de secours ?...

L’AIDE DE CAMP. – Cette dépêche n’a pu parvenir à Son Altesse.

LE GOUVERNEUR. – Ainsi, les Tartares, maîtres de la route ! La Sibérie orientale séparée du reste de l’empire moscovite ! Le Grand-Duc, non prévenu du jour où il doit être secouru, où il doit opérer sa sortie !... Il faut à tout prix... (Au général.) Général, n’y a-t-il pas au palais une compagnie de courriers du czar ?

LE GÉNÉRAL. – Oui, Excellence.

LE GOUVERNEUR, se mettant à écrire. – Connaissez-vous, dans cette compagnie, un homme qui puisse, à travers mille dangers, porter une lettre à Irkoutsk ?

LE GÉNÉRAL. – Il en est un dont je répondrais à Votre Excellence, et qui a plusieurs fois rempli, avec succès, des missions difficiles.

LE GOUVERNEUR. – À l’étranger ?

LE GÉNÉRAL. – En Sibérie même.

LE GOUVERNEUR. – Qu’il vienne. (Le général dit un mot à l’aide de camp qui sort par la droite.) Il a du sang-froid, de l’intelligence, du courage ?...

LE GÉNÉRAL. – Il a tout ce qu’il faut pour réussir là où d’autres échoueraient.

LE GOUVERNEUR. – Son âge ?

LE GÉNÉRAL. – Trente ans.

LE GOUVERNEUR. – C’est un homme vigoureux ?

LE GÉNÉRAL. – Il a déjà prouvé qu’il peut supporter jusqu’aux dernières limites le froid, la faim et la fatigue ! Il a un corps de fer, un coeur d’or !

LE GOUVERNEUR. – Il se nomme ?

LE GÉNÉRAL. – Michel Strogoff.

LE GOUVERNEUR. – Il faut que ce courrier arrive jusqu’au Grand-Duc, ou la Sibérie est perdue !


Scène IX


Les mêmes, Strogoff.


Michel Strogoff entre, et reste immobile, militairement. Le gouverneur l’observe un moment sans parler.

LE GOUVERNEUR. – Tu te nommes Michel Strogoff ?

STROGOFF. – Oui, Excellence.

LE GOUVERNEUR. – Ton grade ?

STROGOFF. – Capitaine au corps des courriers du czar.

LE GOUVERNEUR. – Tu connais la Sibérie ?

STROGOFF. – Je suis né à Kolyvan.

LE GOUVERNEUR. – As-tu encore des parents dans cette ville ?

STROGOFF. – Oui... ma mère !

LE GOUVERNEUR. – Tu ne l’as pas vue depuis ?...

STROGOFF. – Depuis deux ans !... mais je viens d’obtenir un congé pour aller la revoir, et je vais partir.

LE GOUVERNEUR. – Il n’est plus question de congé ! Il n’est plus question de ta mère ! Je vais te remettre une lettre que je te charge, toi, Michel Strogoff, de porter au Grand-Duc, frère du czar.

STROGOFF. – Je porterai cette lettre.

LE GOUVERNEUR. – Le Grand-Duc est à Irkoutsk.

STROGOFF. – J’irai à Irkoutsk.

LE GOUVERNEUR. – Mais, tu ignores que le pays est envahi par les Tartares, qui auront intérêt à intercepter ta lettre, et il faudra traverser ce pays !

STROGOFF. – Je le traverserai.

LE GOUVERNEUR. – Passeras-tu par Kolyvan ?

STROGOFF. – Oui, puisque c’est la route la plus directe.

LE GOUVERNEUR. – Mais, si tu vois ta mère, tu risques d’être reconnu ! STROGOFF. – Je ne la verrai pas.

LE GOUVERNEUR. – Tu seras pourvu d’argent et muni d’un passeport au nom de Nicolas Korpanoff, marchand sibérien. Ce passeport te permettra de requérir les chevaux de poste. Il autorisera, en outre, Nicolas Korpanoff à se faire accompagner, s’il le juge à propos, d’une ou plusieurs personnes, et il sera respecté même dans le cas où tout gouverneur ou maître de police prétendrait entraver ton passage. Tu voyageras donc sous le nom de Korpanoff.

STROGOFF. – Oui, Excellence.

LE GOUVERNEUR. – Voici cette lettre de laquelle dépend, avec la vie du Grand-Duc, le salut de toute la Sibérie !

STROGOFF. – Elle sera remise à Son Altesse.

LE GOUVERNEUR. – Il se peut que dans quelque circonstance grave, désespérée, tu sois contraint de l’anéantir !... Il faut donc que tu saches ce qu’elle renferme, afin de pouvoir le redire au Grand-Duc, si tu arrives jusqu’à lui.

STROGOFF. – J’écoute.

LE GOUVERNEUR, lisant la lettre. – « Le colonel Ivan Ogareff s’est enfui de la forteresse de Polstock. Il veut pénétrer dans Irkoutsk, et livrer la ville aux Tartares. Il importe donc de se défier de ce traître. Si, comme nous l’espérons, ce message arrive en temps utile à Son Altesse, le Grand-Duc est prévenu qu’une armée de secours sera en vue d’Irkoutsk, le 24 septembre, et qu’une sortie générale, exécutée ce jour-là, écrasera les ennemis entre deux feux... » (Il referme la lettre. À Strogoff.) Tu as entendu et tu te souviendras ?

STROGOFF. – J’ai entendu et je me souviendrai.

LE GOUVERNEUR. – Tu traverseras les lignes tartares ! Tu passeras quand même !

STROGOFF. – Je passerai ou l’on me tuera.

LE GOUVERNEUR. – Le czar a besoin que tu vives !

STROGOFF. – Je vivrai... et je passerai.

LE GOUVERNEUR. – Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer, ni qui tu es, ni où tu vas !

STROGOFF. – Je le jure.

LE GOUVERNEUR. – Pars donc, et quand il s’agira de surmonter les plus grands obstacles, de braver les plus menaçants périls, redis-toi ces paroles sacrées. – « Pour Dieu, pour le czar...

STROGOFF. – Pour la patrie ! »

Strogoff sort par la droite, après avoir salué militairement. Alors les portières se relèvent, les invités rentrent dans le salon.

LE GOUVERNEUR. – La fête populaire va commencer. Mesdames, prenez place à ce balcon. (Tous se dirigent vers le balcon.)


Deuxième tableau – Moscou illuminé.


Grand concours de monde sur la place que domine le balcon du palais.

Ballet.


Troisième tableau – La retraite aux flambeaux.


Retraite aux flambeaux avec les tambours, les fifres et les trompettes des chevaliers-gardes du régiment de Préobrajinski.