Michel et Josephte dans la tourmente/05

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Revue L’Oiseau bleu (2p. 120-149).

V. — LE PRISONNIER POLITIQUE


LORD Durham était arrivé au Canada depuis trois semaines. Partout, on se réjouissait. L’accalmie venait. La mission pacificatrice dont était chargé le gouverneur allégeait l’atmosphère, sans même qu’il y eût encore rien de fait. « Il voulait, allait-on se répétant, sauver le plus grand nombre possible de prisonniers. » Il devisait sans trêve avec ses principaux conseillers des moyens à prendre pour y parvenir. Il était difficile cependant de satisfaire les extrémistes dans les deux camps. Les haines, les rancunes, les vengeances s’apaisaient mal. Qu’importe ! La masse de la population, la française, espérait, reprenait confiance. On en venait même à croire à une amnistie à peu près générale. Et peu à peu les autorités fléchissaient, oubliaient les consignes sévères autour des prisonniers. Les lettres leur parvenaient maintenant sans peine ; les leurs étaient transmises assez tôt aux parents, toujours si anxieux de nouvelles.

Un après-midi, chez les Perrault, on introduisit un visiteur aux cheveux blancs, à la prestance sévère, mais distinguée. Une exclamation de plaisir sortit des lèvres du malade en l’apercevant.

— Arnoldi ! Enfin ! fit M. Perrault, en se levant avec peine de son siège. Entre, cher docteur, entre. Installe-toi. Quel bon vent t’amène auprès de ton vieil ami malade ?

— Tu me pardonneras, d’abord, Octave, de venir de si bonne heure. Il n’est pas encore deux heures.

— Un médecin est au-dessus de toutes convenances, n’est-ce pas ? Le devoir professionnel absout tout.

— Évidemment. Mais ce n’est pas en cette qualité que je viens te voir, Octave.

— Je l’espère bien. La tyrannie de mon médecin de famille est déjà insupportable. Alors, qu’y a-t-il ?

— Du nouveau autour des prisonniers. Tu as un jeune parent parmi eux ?

— Olivier Précourt, oui. Une tête chaude, qui a sacrifié sa fortune, un bel avenir, tout… à des idées patriotiques insensées…

— Ta fille lui est fiancée, m’a-t-on dit ?

— Malgré moi… malgré moi, murmura M. Perrault, les dents serrées. Et dans mon dos. L’a-t-on jamais annoncé, d’ailleurs ?

— Il est très malade, ce jeune homme. La phtisie en fera bientôt une victime. Je dois t’en avertir, Octave.

— Que dis-tu ?

— Oui. Il s’est obstiné, vois-tu, à ne pas se faire soigner en février, alors qu’il souffrait d’un vilain rhume… Encore un qui me regarde avec mépris, et me charge de tous les propres péchés des patriotes… Impossible de lui faire accepter les soins du médecin de la prison, c’est-à-dire, les miens… Alors, il en subira les conséquences.

— Ne dis rien de cela à ma fille, veux-tu ?

— Conseil superflu ! Elle n’est pas à la maison. Je viens de la croiser à la porte de ta demeure, accompagnée d’une jolie petite fille. Je les ai seulement saluées.

— La petite sœur d’Olivier la suit, en effet, comme un caniche. Tout cela est d’un ridicule. Ma fille perd la tête.

— Ah ! Je te trouvais bien charitable, aussi, pour la famille d’un rebelle. Mon cher, cette enfant eût été mieux dans un couvent.

— Tu penses bien que ma fille m’impose cette charge. D’ailleurs, j’ai défendu l’accès de ma chambre à cette fillette encombrante… Tiens, on frappe. Ce doit être Michel. Ne parle pas durant quelques instants, Arnoldi, veux-tu ? Entrez, cria la voix de M. Perrault, alors qu’on frappait une deuxième fois.

Michel entra, et resta sur le seuil, un peu interdit.

— Tu peux entrer, garçon. Mets-toi à l’œuvre tout de suite. Quand on a son pain à gagner comme toi, il n’y a pas à lambiner. Cire mes chaussures. Mieux que la dernière fois, n’est-ce pas ?

En soupirant et sans plus lever les yeux sur le visiteur qui le toisait avec surprise, monocle bien en place, Michel se rendit dans un angle de la pièce, et prit les chaussures de M. Perrault.

— Tu te demandes, cher docteur, quel est ce jeune valet ? reprit M. Perrault, assez haut pour que Michel ne perdît pas une parole.

— En effet. Je ne te connais pas de parent aussi jeune.

— Un parent ? Ah ! Ah ! Ah ! Et il cirerait mes chaussures ? Allons donc ! C’est un va-nu-pieds, ramassé je ne sais où par Olivier Précourt…

— Il a l’air mieux que sa condition, ce qui fait que tu me pardonneras ma remarque, Octave.

— Oui, et c’est sans doute ce faux air de petite demoiselle qui a gagné le cœur de ce fou, de cet extravagant Précourt. Il voulait en faire un monsieur, mon cher, un futur grand seigneur… J’ai mis ordre à tout cela, moi.

— Tu as bien fait. Chacun doit rester à sa place dans ce monde déjà si mal fait.

— Va-t-en, garçon ! cria soudain M. Perrault à Michel. Tu reprendras ton travail plus tard. Nous avons à causer, monsieur et moi… Michel, vilain garnement, tu ne peux pas saluer en te retirant… plus bas !… A-t-on jamais vu un plus insolant petit gueux… Et referme doucement la porte… en serviteur bien éduqué !

Pauvre petit Michel ! Il se sentait de nouveau tout frémissant. S’habituerait-il jamais à ces humiliants traitements ? Et surtout, ne se révolterait-il pas un jour, le chagrin et la vexation prenant le pas sur les sentiments d’affection et de dévouement qu’il témoignait à Josephte ?

Serrant une fois de plus les poings, il prit la route de sa chambre. Il aperçut Mélanie qui montait péniblement l’escalier.

Michel, cria-t-elle, attends-moi. Je te suis dans ta chambre. J’ai du nouveau à t’apprendre.

— Toi, mon petit, dit bientôt Mélanie, en remarquant l’agitation de Michel, tu en as gros sur le cœur en ce moment, hein ? Bah ! ne t’en fais pas. M. Perrault est un mécréant que le diable tourmente plus souvent qu’à son tour…

— Chut ! Mélanie… Mais, dites-moi, que tenez-vous ainsi caché sous votre tablier ?

— Regarde, Michel ? Et Mélanie, triomphante, montra deux lettres portant le sceau de la prison de Montréal. Je ne sais pas lire, mais il me semble que ça doit venir de…

— De M. Olivier, oui, oui, cria Michel, tout bouleversé de joie. C’est adressé à Mademoiselle Mathilde. Qu’elle en sera heureuse ! Enfin, elle lira des mots, des pensées, vraiment écrits par son fiancé…

— Hum ! M’est avis, moi, que la demoiselle va en verser des larmes… Mais, qu’est-ce que tu fais, où vas-tu mon garçon ?

— Je veux placer ces deux envois sur le prie-Dieu de Mademoiselle Perrault. C’est la Providence, Mélanie, pour sûr, qui lui envoie ces douceurs… Il y a si longtemps qu’elle soupire et qu’elle espère un mot de M. Olivier. Venez avec moi. Mélanie.

— S’il annonçait sa délivrance ?

— Oh ! Mélanie, quel beau jour que celui où je reverrai ici, libre, heureux, celui que mon cœur admire tant.

— C’est certain que ta vie changerait du coup, mon pauvre petit gars… Tiens ! on sonne en bas. Je cours ouvrir. Je ne dirai rien d’avance. Ne crains rien.

— Et moi, je m’enferme dans ma chambre. Mademoiselle Mathilde préférera être seule, je suis sûre, pour lire les messages.

Mathilde Perrault et Josephte montèrent lentement le grand escalier. La jeune fille semblait fort lasse, si triste. Elle répondit cependant avec sa douceur habituelle à la petite fille, qui lui demandait ce qu’elle ferait d’ici au souper.

— Tu as deux heures devant toi, petite. Vois, quatre heures viennent de sonner. Étudie un peu, dans la grande salle de couture. Ne te fatigue pas, par exemple. À cinq heures, Michel viendra te rejoindre. Vous vous amuserez ensemble.

— Et vous, cousine ?

— Je vais me reposer, la tête m’élance vraiment trop, puis je mettrai ma correspondance au point.

— Cousine, fit la voix caressante de Josephte, croyez-vous que nous aurons une lettre bientôt d’Olivier ? Vous savez Mme Gauvin à qui vous avez parlé cet après-midi ? Eh bien ! elle a reçu une lettre hier, de son fils, le docteur.

— Ma petite Josephte, soupira la jeune fille, en pressant la fillette contre elle, la Providence aura pitié de nous aussi va… Nous recevrons une lettre d’Olivier… Peut-être l’écrit-il cette lettre, en ce moment, notre cher prisonnier ?

— Je m’ennuie tant… Mon pauvre frère chéri ! … Le soir, quand vous me quittez, cousine, je pleure malgré moi, en pensant à lui…

— Il faut prendre courage, ma petite fille. Tu sais bien que les nouvelles sont meilleures depuis que lord Durham est au Canada… Allons, embrasse-moi, et viens me retrouver un peu avant le souper, avec Michel.

La jeune fille entra dans sa chambre et son regard erra, mélancolique, autour de la pièce. Elle tressaillit soudain. Avec un cri étouffé, elle se précipite vers son prie-Dieu. Ô joie, ô douleur ! Elle tenait enfin un message d’Olivier. Avant de lire le précieux envoi, elle tomba à genoux, remerciant Dieu de cette faveur si longuement attendue… Puis elle lut les pages que son fiancé lui écrivait. Il s’était interrompu souvent, comme en témoignait l’écriture irrégulière. De temps à autre, un sanglot montait à la gorge de la jeune fille, et elle murmurait, tandis que son cœur battait avec violence : « Ah ! non, non, mon Dieu, je ne consens pas, moi … Olivier !… Olivier, que tu es cruel ! » … Mais que lui disait donc le pauvre prisonnier. Ceci : « Ma bien-aimée,

On me permet de vous écrire enfin… On met un terme à la torture de mon cœur qui peut du moins se rapprocher de vous par le truchement des mots. Depuis plus de six mois, Mathilde, le silence s’est fait entre nous. Entendiez-vous sans cesse mes appels désespérés ? Chaque heure du jour m’apportait votre vision… Dans ce cachot humide, obscur, vous paraissiez sans cesse… Vous me regardiez triste, inquiète ; tantôt aussi, vous sembliez courageuse, malgré tout, tantôt vous n’espériez plus rien… Et comme je rêvais de vous, la nuit, quand le sommeil, prenant pitié de mes misères, m’en enlevait la conscience pour quelques heures…

Oui, Mathilde, j’ai souffert, j’ai cruellement souffert, à quoi bon vous le cacher !… Vous me saviez impétueux, volontaire, attaché aux idées que je croyais justes et saines. Eh bien ! tout cela gisait sans force, brisé, anéanti… La défaite est dure, même aux cœurs les plus courageux, mon amie… même à ceux qui croient de plus en plus à la justice de la cause qu’ils ont perdue… Certains mauvais jours, bien-aimée, votre souvenir venait à son tour me blesser. Je me demandais ce que serait l’avenir auprès de vous. N’avais-je pas compromis peut-être à jamais, le bien-être matériel qui nous serait nécessaire ? Pourrai-je me résoudre à vous voir vivre près de moi, d’une vie besogneuse, difficile, et n’ayant qu’une modeste, trop modeste aisance… Mais bientôt je me redressais… Ma jeunesse s’indignait de ces craintes… Que ne pourrais-je pas tenter, au contraire, pour refaire cette fortune aux trois quarts perdue durant la tourmente… Votre amour, votre confiance, vos paroles d’encouragement me tiendraient sans cesse debout, en alerte…

Et puis, Mathilde, en février, je tombai gravement malade. J’avais commis l’imprudence, au premier jour d’une fièvre assez forte, de me tenir très tard le soir de ce même jour, à l’étroite et sale fenêtre de ma cellule, demeurée ouverte. Le lendemain, et durant les dix jours suivants, je ne pus me relever. On m’avait donné une mauvaise paillasse, une seule couverture, aucun oreiller. Cela valait tout de même mieux que le plancher brut. La docteur Arnoldi vint me voir. Cet homme que je n’ai jamais aimé, dont les principes sont aux antipodes des miens, apparaissait une fois le jour, à mon grand désespoir… Aussi, dès que je fus un peu remis, et malgré la violence parfois de la fièvre qui me reprend chaque jour, vers le soir, j’ai refusé et je refuse d’accepter et ses visites, et ses soins. C’est plus fort que moi, mon amie… Je ne puis souffrir de voir cet ennemi de ma cause auprès de moi… Je tousse beaucoup… Tenez, me voici… en proie… à une quinte horrible… Je reprends aujourd’hui ma lettre interrompue… Je suis bien malade, ma bien-aimée. Vous me reconnaîtriez à peine. Aussi, ce matin, en songeant à ma lamentable déchéance physique, je viens, Mathilde, je viens… vous rendre… votre parole… Ma bien-aimée, ne vous méprenez pas. Je vous en prie ! Ce n’est pas parce que je ne vous aime plus… Bien au contraire, allez… Mais, me voici devenu je ne sais quelle loque humaine, non seulement au physique, mais au moral, mais en tout… Je pleure, Mathilde… Je me sens aussi faible qu’un tout petit enfant… Je pleure sur nos rêves, sur notre amour… Pardon… Mais me connaissez-vous assez, bien-aimée, pour me comprendre ?… pour m’approuver ?… Si, comme on commence à l’espérer ici, notre sort s’améliore à tous, ne cherchez pas à me revoir Mathilde… Ne m’enlevez pas mon courage… Ce courage d’honnête homme que je conserve encore… Je mourrai… sans doute bientôt. Ce sera la délivrance…

Mathilde, je vous aimerai éternellement, mais dans le secret de mon cœur, si cruellement éprouvé, au moment même où la coupe du bonheur semblait remplie jusqu’aux bords…

Je ne regretterai que vous… car jamais, jamais le sacrifice offert à mon pays ne m’arrachera la moindre plainte… Non, ce que j’ai fait, je l’ai accompli comme un devoir sacré, et dans la plus entière sincérité de cœur… Je regrette d’avoir désobéi à la voix de l’autorité religieuse… Mais j’ai confiance que Dieu me le pardonnera… J’ai expié, ici, je crois.

Embrassez ma petite Josephte. Elle vous appartient autant qu’à moi. Mathilde… Quel soulagement je ressens quand je la sais sous la protection de votre tendresse… Votre tendresse ! Oh ! Mathilde, jamais hélas ! jamais, je n’y pourrai faire appel… Ma bien-aimée, ma détresse est sans bornes… je gémis tout haut en vous écrivant… Mon Dieu ! Mon Dieu ! Pitié ! N’envoyez pas Josephte auprès de moi… Je ne veux voir personne… personne… personne, puisque je ne veux pas vous revoir, vous, qui êtes la vie même de mon cœur, de tout mon être. Plus tard, si on me libère, je vous redemanderai ma petite sœur. Je ne permettrai pas d’abuser ainsi de votre grand cœur.

Et Michel ! Pense-t-il encore à son malheureux protecteur ? Qu’il s’instruise n’est-ce pas, ce bon petit garçon intelligent, honnête et laborieux. Nous en parlons souvent Des Rivières et moi. Il sait maintenant que ce petit est un cousin de sa famille. De là cette ressemblance qui l’intriguait… Michel me pardonnera d’avoir trahi son secret. Mais je tenais à ce que mon ami me remplace auprès de lui… plus tard, quand… je ne serai plus.

Adieu, Mathilde, mon amie, ma fiancée,… hier encore ! Adieu, je vous aime, je vous aime plus que jamais, mais vous êtes libre, je le répète… Adieu, mon amour !

OLIVIER

De la prison neuve de Montréal, 30 mai 1838.

Mathilde laissa tomber la lettre avec un gémissement. Ses yeux, sans larmes, regardaient droit devant elle. De la révolte, mais aussi une résolution inébranlable pouvaient s’y lire. Ses lèvres murmuraient : « Olivier,… je ne vous rendrai jamais ma parole, moi !… Oh ! comme vous connaissez peu le cœur d’une femme qui aime ! »… Puis, la jeune fille rompit le cachet du deuxième envoi. Elle poussa une exclamation. Elle avait devant elle la tête expressive de son fiancé. Le dessin était signé Jean-Joseph Girouard. Un petit mot de sympathie lui était adressé.

La jeune fille put donc contempler à loisir les traits altérés, terriblement amaigris d’Olivier. Seuls les yeux noirs, qui dévoraient le reste de la figure, demeuraient aussi vivants que jadis. Mais qu’ils navraient Mathilde par leur expression de profonde mélancolie. Ils disaient clairement les souffrances d’une âme très noble, indomptable… Et ce que la lettre, désespérée pourtant, de son fiancé n’avait pas obtenu, cette image où se devinait une douleur immense, silencieuse, mais maîtrisée, le provoqua. Mathilde se rejeta sur l’oreiller du divan et éclata en sanglots, en sanglots longs, prolongés, qui secouaient son corps prostré. Une heure durant, elle ne put dominer cet ébranlement nerveux. Et quel désespoir déchirait son cœur ! Elle comprenait l’étendue de son malheur, en ce premier instant où elle prenait contact avec la réalité… Jusqu’ici, rien de tangible, d’exact, n’avait frappé ni ses yeux, ni ses oreilles… Maintenant, elle savait… Sa vie était brisée, irrévocablement brisée… Olivier se mourait, qui pouvait en douter, en face de ce visage méconnaissable ?… Et son fiancé mort… éternellement pleuré, elle le savait, quelle existence serait la sienne… Pauvre Mathilde ! Pour la première fois, elle entrevoyait ce calice de suprêmes douleurs dont les cœurs très nobles connaissent seuls, à fond, peut-être, la détresse infinie. Puis, sa vaillance réagit. Son bonheur personnel s’effondrait sans retour, mais il y avait les autres… On aurait besoin de son aide, de ses avis, de sa tendresse. Il y aurait Olivier, hélas ! quelque temps seulement encore, Josephte, la pauvre petite qui serait si tôt, presque seule au monde… Il y aurait, oui, il y aurait tous les malheureux que son cœur comprendrait sans peine maintenant. La demie de cinq heures sonna. Mathilde tressaillit. Elle se leva vivement et courut baigner ses yeux. Un instant, elle se pencha sur son miroir. Ciel ! quelle figure navrante, vieillie, oui vieillie, lui renvoyait la glace… Se pouvait-il qu’en un peu plus d’une heure, la souffrance ressentie, causerait une telle secousse physique, amènerait un changement aussi visible ! Elle prit la lettre d’Olivier, la replia, la glissa dans son enveloppe. Personne d’autre ne la lirait… ne la tiendrait même en leurs mains… Elle en parlerait, certes, car on l’avait vue… Mélanie, Michel aussi, sans doute.

On frappa à la porte. La petite voix de Josephte l’appelait… cette enfant qu’adorait Olivier… La jeune fille fit un grand effort sur elle-même, les larmes voilèrent de nouveau ses yeux, puis elle ouvrit, Josephte se jeta dans ses bras.

— Cousine, cousine, est-ce vrai ? Mélanie dit qu’il y a une lettre d’Olivier. Michel ne veut rien dire.

— Oui, ma petite fille, il y a une lettre… une longue lettre de… Mais que fais-tu, Michel ? Entre, toi aussi.

— Mademoiselle, il me semble que… vous seriez mieux seule avec Josephte.

— Pourquoi, mon pauvre petit ? N’aimes-tu plus autant Olivier ?

— Oh ! Mademoiselle !

— Allons, venez tous deux, sur le divan. Je vous raconterai la lettre, car Olivier l’a écrite pour moi seule… Il dit des choses bien tendres à ton sujet, Josephte, tu vas voir… Et il y a un long paragraphe pour toi, Michel… Enfin, j’ai une surprise pour vous deux… J’ai reçu un… portrait, un portrait de notre cher prisonnier.

— Oh ! cousine, vrai ? Montrez-le moi tout de suite que je l’embrasse…

— Mes petits, il faut que vous sachiez avant… combien celui que nous aimons… est changé, amaigri… Il est très malade, là-bas…

La jeune fille ne put retenir un sanglot. Michel se pencha, et mit humblement un baiser sur la main de la jeune fille. Josephte s’appuya contre elle. Soudain, elle se mit à pleurer, mais bas, bien bas, la pauvre petite.

— Josephte, tu n’es pas raisonnable, mon ange… Je ne pourrai rien te faire voir… si tu n’es pas plus courageuse… Vois, Michel, comme il est brave ! Il se raidit, mais ses yeux sont secs… Josephte, je t’en prie !

— C’est un garçon… Michel, cousine… moi… moi…

— Mais que dis-tu là ? Alors, les petites filles seraient des lâches ? Ah ! Josephte !

— Non, non, cousine, j’ai de la peine… je ne puis… assez dire… j’ai de la peine… mais je ne… suis pas lâche !

— Alors, essuie tes larmes. Tiens, avec mon mouchoir. Si tu savais, petite, comme mon cœur à moi se serre, se serre à se briser…

— Cousine, s’écria Josephte, en se levant et en la regardant, je le crois. Oh ! comme vous êtes pâle, changée… C’est vous et on dirait que ça n’est plus vous… Vous ressemblez au portrait de tante Perrault… en bas, dans le salon.

Pauvre petite Josephte ! Elle voyait terriblement clair, bien que la pièce fût noyée d’ombre, et qu’une seule chandelle brûlait… La jeune fille l’avait voulu ainsi espérant échapper aux questions des enfants. Les secousses terribles de ces derniers temps les avaient rendus terriblement perspicaces…

— Michel, dit soudain Mathilde, tu es bien silencieux ?

— Je ne sais pas… dit le petit garçon, en baissant encore davantage la tête, si je suis… lâche, mais si je… parle, je pleurerai… comme Josephte !

— Cela ne sert à rien de pleurer, fit la jeune fille, en passant tendrement la main sur la tête de Michel. Tu le sais bien.

— Non, Mademoiselle… c’est vrai, reprit courageusement l’enfant. Aussi, commandez-moi ce que vous voudrez au sujet de M. Olivier et je le ferai.

— Nous verrons, en effet, ce qu’il y aura bientôt à faire. Pour l’instant… Il n’y a hélas ! que peu de chose. Mon pauvre Olivier, dont le grand cœur pense à tout ne veut d’ailleurs, voir ni Josephte, ni moi… ni personne, je crois. Il sait que nous en aurions tant de chagrin.

— Et moi ? cria malgré lui Michel, est-ce qu’il m’a nommé aussi ? Dites, dites, mademoiselle ? Et moi ?

— Non, Michel…

— Ah !

— Mon pauvre enfant, qui te laisserait entrer là-bas ? Avec moi peut-être, que l’on connaît…

Michel ne répondit pas. Quelque chose comme un grand espoir fou passa dans son regard. Puis ses yeux se baissèrent et un grand soupir souleva sa poitrine.

Mathilde prit la lettre d’Olivier la fit voir et toucher aux enfants, mais sans leur permettre de la lire. Elle parla doucement des choses aimantes qu’Olivier avait eues à l’adresse de tous. Puis, tous trois se penchèrent sur le dessin où les yeux profonds du prisonnier de Saint-Charles les regardaient avec une tristesse infinie…

Quinze jours s’écoulèrent encore, lourds, longs, pénibles, sans nouvelles. Mathilde avait écrit un mot d’affection et d’encouragement à Olivier, mais sans faire la moindre allusion à la liberté que le jeune homme lui rendait avec tant de noblesse et de véritable honnêteté. Elle avait inséré dans sa lettre un billet de Josephte. Celle-ci le lui avait apporté en grand mystère, et les joues toutes roses de la peine qu’elle s’était donnée pour l’écrire.

Avant de cacheter son envoi, Mathilde s’était rendue dans la chambre de Michel. L’enfant était absent. Surprise, car il était près de six heures, et Michel étudiait toujours à ce moment-là. Elle regarda autour d’elle. Tout était propre, bien rangé… mais les vêtements de sortie de l’enfant n’étaient pas à leur place. Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Tout à coup, elle avait aperçu le petit garçon sur le seuil de la chambre. Il arrivait à la hâte d’une course, cela était visible. Il parut étonné et bien confus de voir la jeune fille. Il hésitait à entrer.

— Eh bien, mon petit Michel, d’où viens-tu, à cette heure-ci ? avait-elle demandé.

— Je suis allé chez Madame Deland… ailleurs aussi, répondait l’enfant assez bas.

— Débarrasse-toi vite de tes vêtements, petit. Le souper va sonner. Et surtout ne garde pas cet air de coupable. Comme si mon petit Michel pouvait commettre quelque chose de vilain.

Et tendrement Mathilde, s’était plu à aider à l’enfant.

— Mademoiselle, c’est bien vrai que vous croyez…

— Que je crois, quoi, enfant ?

— Que je ne ferais pour rien au monde quelque chose de laid, de mal…

— Certainement. J’ai une grande confiance en toi.

— Mais auriez-vous confiance, même, même si j’avais l’air d’avoir mal agi…

— Qu’est-ce que tu me racontes-là, Michel ?

— Rien, rien, Mademoiselle. Mais vous savez j’aurais un chagrin bien grand, bien vrai, si vous doutiez de moi…

— Tu rêves debout, là ! Tiens, Michel lave tes mains dans ce beau bol tout neuf que je t’ai acheté, hier.

— Vous êtes venue dans ma chambre, Mademoiselle, demanda soudain le petit garçon, est-ce que vous avez besoin de mon aide en quelque chose ?

— Non, mon petit. Mais avant de clore le paquet pour mon fiancé, je voulais te prier d’y joindre un billet, comme Josephte vient de le faire.

— Mademoiselle, j’aimerais mieux attendre encore…

— Oui ? Tu me surprends, Michel… Et si Olivier s’en trouvait peiné ?

— Oh ! non, Mademoiselle, allez.

— Mais comment peux-tu en être sûr ?

— Parce que… Oh ? Mademoiselle, laissez-moi agir à ma guise. Je vous en prie !

— À ton aise, petit. Mais tu deviens mystérieux, sais-tu.

— Pardon, Mademoiselle, pardon.

— Alors, je dirai à Olivier que tu penses toujours beaucoup à lui… que tu voudrais bien le voir…

— Oui, oui, Mademoiselle. Oh ! voir, M. Olivier… le voir ! Mademoiselle, si je vous disais…

— Vite, Michel, le souper sonne. Tu me feras tes confidences plus tard. Viens, viens.

Cette courte conversation que la jeune fille avait tenue avec Michel le jour où elle répondait à Olivier avait été vite oubliée. Aussi bien, M. Perrault tomba malade, son état demanda des soins et de la vigilance. Il s’était enrhumé dangereusement un soir, et l’on dut craindre une congestion pulmonaire. Quel malade tyrannique ! Le pauvre petit Michel en savait plus que tout autre là-dessus. Mathilde l’encourageait par ses paroles chaque soir, dans sa chambre ; elle le consolait, le dorlotait un peu.

La convalescence vint au bout de sept longs jours. Un après-midi, la clochette de M. Perrault retentit avec force dans le corridor. Mélanie monta de la cuisine aussi vite qu’elle le put et courut au malade. Mathilde vint de son côté, car elle était à la maison et cousait activement des vêtements pour une vente de charité.

— Mon père, qu’y a-t-il ? demanda, un peu effrayée la jeune fille, en voyant la figure écarlate de son père.

— Ce que j’ai… rugit-il. D’abord, que Mélanie s’en retourne puisque tu es là.

— Merci, ma pauvre fille, d’être montée si vite auprès de mon père… Si j’ai besoin de vous, je vous rappellerai, fit Mathilde avec douceur.

— Bien, Mademoiselle… Vous êtes toujours bonne pour le pauvre monde, vous, Mademoiselle, acheva-t-elle tout bas en passant près de la jeune fille qui examinait les médicaments sur la table de son père.

Elle poussa soudain un cri. Elle venait d’apercevoir une carte sur laquelle Michel avait tracé ces mots : « Pardonnez-moi, M. Perrault, mais cet après-midi, je dois m’absenter… Je rentrerai tard. Demain, je travaillerai plus fort pour cela. Votre petit serviteur. Michel »

La jeune fille avait lu d’un coup d’œil ces quelques mots, écrits en tremblant, on le voyait. Elle en resta atterrée. Que pensait Michel ? Agir ainsi avec son père, si autoritaire, si dur ! Et pourquoi ne pas s’être confié à elle…

— Eh bien, Mathilde, je vois que tu as pris connaissance du mot de notre petit Monsieur… Qu’en dis-tu ? Oh ! le gueux ! le misérable ! Il va payer cher son sang-gêne, son impudence, son effronterie. S’il ose reparaître demain devant moi, sans être appelé, je le plains…

— Calmez-vous, mon père. Je vous en prie. Cet enfant vous soigne avec beaucoup de dévouement… Il faut reconnaître au moins cela.

— Évidemment, tu te ranges de son côté !… Comment, ce mendiant mangerait mon pain, coucherait sous mon toit, bien au chaud, bien à l’aise, et ne ferait rien en retour…

— Sans doute, mon père, vous avez raison de penser ainsi. Mais c’est un enfant tout de même… et quel enfant un peu intelligent n’a pas quelque fugue sur la conscience…

— C’est ta faute, Mathilde, s’il me brave ainsi. Tu lui en racontes de belles sans doute sur mon compte ? J’en parierais… Mais j’en ai assez à la fin…

Cet enfant dorénavant couchera, mangera, vivra dans ma chambre. Plus de sortie, d’ici à quelque temps. Plus de livres, plus rien. Et du pain sec au souper… Je le dompterai, ou j’en crèverai. Ou bien, qu’il ne reparaisse plus jamais devant moi et quitte ma maison pour toujours. Et tu sais, Mathilde, tu ne me joueras pas, en cachant ce jeune seigneur dans quelque coin de la maison… J’y veillerai. Tiens-toi pour avertie. Va-t-en maintenant et réfléchis sur les conséquences désastreuses de ta bonté auprès de ce petit fourbe… Comment tu ne dis plus rien ? Je t’ai convaincue ? Folle va…

— Non, non, père, vous ne m’avez pas convaincue. Combien de fois m’avez-vous répété qu’il ne faut pas condamner sur des apparences ?

— Ah ! tu appelles cela des apparences ? Sortir, disparaître tout un après-midi, laisser son travail, et en outre placer un mot aussi insolent sur la table et adressé à qui ? À son égal ? Mathilde, tu manques de jugement, comme cela t’arrive, depuis que la marmaille des Précourt s’est installée chez moi, malgré moi… Mais veux-tu bien laisser ces remèdes en paix… Je ne veux rien, rien… Va-t-en, plutôt, tu m’exaspères. Envoie mon souper à six heures par Mélanie… Va-t-en, te dis-je.

— Père, je vous en prie, prenez-nous en pitié… Nous avons tant de peine… Et votre maladie, est-ce qu’elle ne s’ajoute pas à toutes les inquiétudes qui sont mon lot depuis quelque temps ?

— Tu ne m’attendriras pas. Va-t-en. Bonsoir.

— Pauvre papa !… Oui, bonsoir.

Et Mathilde sortit, désemparée, mystifiée, ne comprenant absolument rien, quoi qu’elle pensât, à la conduite de Michel.

Elle arrivait près de sa chambre lorsque Josephte courut à elle et lui remit une lettre. Elle ajouta en riant la bonne petite : « C’est de Michel, cousine, il me l’a donnée ce matin, afin que vous l’ayez tout de suite, mais j’ai oublié moi. Qu’il semblait drôle, Michel, ce matin. Il m’a embrassée deux fois, en me soufflant à l’oreille : « C’est pour Olivier que je t’embrasse comme cela. Josephte. » Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu dis là, pour Olivier ? » Il n’a pas répondu ; puis il est parti à la course vers sa chambre. Comprenez-vous quelque chose à tout cela, vous, cousine ? Et où est-il, Michel, en ce moment ? »

Je ne comprends pas encore, je suis comme toi, ma petite Josephte, mais peut-être que le mot de ton petit ami va m’éclairer. Va trouver Mélanie en bas. Elle a fait des gâteaux. Qu’elle t’en serve pour ton goûter. Reviens me trouver ensuite. Il est à peine trois heures. Nous sortirons ensuite. Madame Deland sera heureuse de notre visite, je suis sûre.

— Oui, oui, oh ! la bonne idée ! Et nous aurons des nouvelles d’Olivier. Elle sait tout, tout, ce qui concerne les prisonniers, Madame Deland.

— Madame Gamelin sera là, Josephte. Tu la connais cette grande amie des pauvres de tout Montréal.

— Pas beaucoup.

— Elle visite nos prisonniers politiques depuis quelques mois.

— Oh ! alors, je veux la voir. Je l’aimerai de tout mon cœur pour qu’elle fasse beaucoup de bien à Olivier.

— Elle mérite d’être aimée pour elle-même, petite, va.

En dépliant bien vite le mot de Michel, une fois dans sa chambre, Mathilde ne put retenir un soupir de soulagement. Michel avait peut-être été impulsif, imprudent en ses projets, mais il avait voulu prévenir, et la première, sa protectrice. Qui sait peut-être lui abandonnait-il une dernière décision. Et si la petite Josephte n’avait pas oublié de faire le message… Tout de même, il y avait un peu de cachotterie en tout cela, et la jeune fille se promit de gronder doucement le petit garçon là-dessus. Elle lut enfin :

« Ma princesse,

Ne m’en voulez pas trop de la difficile aventure que je veux tenter… J’ai trouvé le moyen de me glisser dans la prison, à la suite de Madame Gauvin, que je connais très bien, vous le savez, car c’est une amie de ma vieille protectrice Madame Deland.

Je ne peux plus attendre, je veux, je veux revoir M. Olivier… Ses yeux si tristes, je les vois partout… Ils m’appellent, je suis sûr…

Je ne vous ai rien dit hier soir… Que cela me tentait ! Mais peut-être m’auriez-vous blâmé, ou encore demandé d’attendre. Et je ne le puis plus… non, non, il faut que je parle à celui que j’aime plus que tout au monde, auquel je dois tout… et qui va mourir peut-être là-bas, sans avoir vu ceux qui l’aiment…

Oh ! ma princesse, pardonnez-moi, mais j’ai pris sur votre bureau le petit mouchoir avec une belle dentelle que vous teniez à la main le soir où nous avons pleuré autour du portrait de mon protecteur… Je le lui donnerai. Il en sera si heureux.

M. Perrault va me gronder, me frapper peut-être au retour. Je l’aurai mérité. Je ne me plaindrai pas. Et puis, si j’ai du mal, la pensée de M. Olivier me soutiendra…

Ma princesse, pardon, pardon, vous que j’aime tant ! Je vous demanderai pardon à genoux, au retour.

Votre peu obéissant MICHEL »


Pauvre Michel ! se dit la jeune fille, tout émue de ce cri d’affection et de reconnaissance. Puis, quel petit homme décidé, qui ne cède ni devant la peur, les coups, et même le chagrin qu’il peut causer… Que cet enfant a besoin d’un œil vigilant ! Que n’entreprendrait-il pas ? J’aurai tout à l’heure, avec Madame Deland, une longue conversation à son sujet… Ses mouvements d’indépendance, même pour le meilleur des motifs, commencent à m’inquiéter… puis, je ne veux pas qu’il revoit mon père, d’ici quelque temps. Ses colères sont terribles, je le sais. Le pauvre petit pourrait être blessé sérieusement s’il s’avisait de le frapper dans ces moments-là. D’ailleurs, la vie même de mon père serait en danger. Qu’il était rouge, violacé, tout à l’heure… Allons, j’entends Josephte qui revient. Préparons-nous toutes deux à filer chez Madame Deland… Oh ! j’allais oublier la lettre de mon aventureux et aimant petit garçon… Entre, ma petite Josephte, entre, viens mettre ton chapeau et ton manteau, ce que je fais moi-même en ce moment, n’est-ce pas ?