Mille et un jours en prison à Berlin/08

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L’Éclaireur Enr (p. 35-40).

Chapitre VII


dans les transes


Vendredi, le 9 octobre 1914, fut pour la ville d’Anvers et pour les villages situés dans la zone des forts extérieurs, une journée d’anxiété et de crainte. L’Allemand était, c’est bien le cas de le dire, dans nos murs. Entré dès le matin, dans la ville même, il s’était vite répandu, par toutes les routes de l’est, de l’ouest et du nord, dans la forteresse et dans les environs. — Quand arrivera-t-il à Capellen ? C’est la question que tout le monde se posait.

Dans les groupes disséminés un peu partout, dans les allées du parc du Starrenhof (résidence de la famille Cogels), sur la grande chaussée Anvers-Hollande, en face de la maison communale, on se demandait : « Quand aurons-nous les Allemands ? » Et la crainte se peignait sur toutes les figures, car les rapports qui nous étaient parvenus des villages du centre et de l’est de la Belgique étaient loin de nous rassurer sur la conduite probable de la soldatesque allemande.

Des réfugiés du village d’Aerschot, qui logeaient à la ferme du château, nous avaient fait une peinture saisissante des tragiques événements qui s’étaient déroulés à cet endroit : le meurtre et l’incendie y avaient régné en maîtres pendant plus d’un jour. Enfin, toute la population de Capellen, et tous les réfugiés qui s’y trouvaient, étaient dans le plus grand état de nervosité.

Le soir tomba sur Capellen et les campagnes environnantes, avant que les Allemands y eussent fait leur apparition. Vers neuf heures et demie, alors que nous étions à causer en famille, une forte détonation se produisit. Qu’est-ce que cela pouvait être ? Chacun exprimait son opinion, et l’on était généralement d’avis qu’un zeppelin avait survolé le village et laissé tomber une bombe dans la cour. Ce n’était pas tout à fait cela. Nous avons appris, peu après, que l’explosion avait eu lieu au fort d’Erbrandt, situé à peine à un kilomètre du château que nous habitions. Le commandant de la garnison avait décidé de le faire sauter, en l’évacuant. La secousse fut si terrible qu’une lampe à pétrole, posée sur la table de la pièce nous causions, fut éteinte, que des fenêtres furent ouvertes et d’autres brisées. Le bombardement de la ville avait détruit les fils transmetteurs de l’énergie électrique ainsi que les tuyaux de l’usine à gaz, de sorte qu’en fait de luminaire, il ne nous restait que les lampes à pétrole et la bougie.

On conçoit facilement que cette formidable explosion contribua fortement à nous rendre encore plus nerveux. Toute la famille se réunit dans une grande pièce pour y passer la nuit ; on improvisa des lits, et chacun se blottit aussi bien que possible dans son coin.

Il était bien une heure du matin, dans la nuit du vendredi au samedi, lorsqu’une servante frappa à ma porte et me dit que quelqu’un désirait me voir. Je me rendis à la porte où ce citoyen attendait. C’était un Belge ou, plus exactement, un soi-disant Belge qui venait me donner le conseil de partir immédiatement pour la Hollande avec toute ma famille. Il ajoutait que les Allemands avaient quitté Anvers quelques heures auparavant, en gros détachements, qu’ils s’avançaient à grands pas vers Capellen, qu’ils étaient rendus au village d’Eccheren, et qu’ils mettaient tout à feu et à sang sur leur passage. Il prétendait être lui-même en route pour la Hollande avec sa vieille mère.

— « D’où êtes-vous ? », lui demandai-je.

— « De Contieh. »

— « Où est votre mère ? »

— « J’ai laissé ma mère dans une maison de paysans, à quelques pas d’ici, et je vais immédiatement la rejoindre. »

— « C’est très bien, lui dis-je, et merci de vos bons conseils. »

En me quittant, il insista de nouveau, disant : — « Il n’y a pas de temps à perdre, la vie de votre femme et de vos enfants est en danger. » Enfin il me quitte. Je ferme la porte et je donne instruction à la servante d’éveiller tout le monde dans la maison, les enfants et les parents venus d’un peu partout qui logeaient chez nous depuis le commencement du siège, et nous tenons un conseil de famille, qui fut aussi, c’est bien le cas de le dire, un conseil de guerre. Tout le monde semblait d’avis que nous devions filer en Hollande. Le bon vieux curé de Schooten, qui était un petit peu de la famille, partageait également cet avis. Je propose alors que ma femme et les enfants partent avec tout le bagage qu’il leur était possible de porter à la main, tandis que moi je resterais avec le vieux Nys, serviteur au château depuis plus de trente ans. Le vieux serviteur était bien consentant, mais, comme on le suppose bien, ma femme s’y objecte. — « Nous resterons tous, ou nous partirons tous. » — Je propose enfin d’aller consulter un vieux Capellois, Monsieur Spaet, homme de grande expérience, allemand d’origine, mais devenu citoyen belge depuis une cinquantaine d’années. Cette proposition fut agréée de tout le monde.

Je me rendis donc chez M. Spaet, à travers la foule de fugitifs qui encombraient encore la chaussée à cette heure tardive. Je trouvai M. Spaet chez lui, et il me dit simplement qu’il n’avait pas de conseils à me donner, mais que si je lui demandais ce qu’il allait faire lui-même, il n’hésiterait pas à me répondre qu’il retournerait dormir aussitôt que j’aurais quitté sa maison. Je revins donc, quelque peu rassuré, et en entrant au château, en présence de toute la famille, et de tous les amis de la famille réunis, — et prêts à partir pour la Hollande, je dis : — « Chacun retourne à son lit », et je fais rapport de ma visite à M. Spaet. On se remit au lit, mais comme on le pense bien le sommeil fut lent à fermer les paupières.

Une autre formidable détonation eut lieu peu après. C’était un second fort, celui de Capellen, qui venait de sauter. L’immense maison que nous habitions en fut secouée comme une simple feuille d’arbre. Quelques minutes plus tard, la servante vint de nouveau me dire que le visiteur qui était venu une heure auparavant était encore là et désirait me parler. Je me rends auprès de lui. C’était bien le même. Comme il insistait de nouveau pour nous décider à partir, je lui posai cette question :

— « Que font tous les autres de Capellen ? »…

— « Tous les autres sont partis », me dit-il.

— « Et M. Spaet, lui ? »…

— « M. Spaet ?… mais il est en Hollande comme les autres. »

Constatant que mon interlocuteur était un menteur, et qu’étant menteur, il pouvait bien également être un voleur, j’en vins à la conclusion qu’il s’agissait d’un plan sinistre organisé par un de ces chacals qui suivent ou précèdent les armées, pour piller le château après notre départ. J’indiquai la porte à ce louche personnage, et l’incident fut clos… Mais quelle nuit nous avions passsée !

Bientôt le jour parut : un soleil radieux se levait et dorait le feuillage déjà jauni par l’automne. En ouvrant une fenêtre, je constatai qu’un grand nombre de femmes et d’enfants dormaient encore dans les allées du jardin. Les Allemands n’étaient pas encore arrivés, mais cela ne pouvait tarder.