Mille et un jours en prison à Berlin/28

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L’Éclaireur Enr (p. 177-184).

Chapitre XXVII


vers la liberté


On ne voit pas arriver sans une profonde émotion le moment de quitter une prison où l’on a été reclus pendant trois années, où l’on s’est fait, et où l’on possède encore des amis sincères et dévoués. Un grand nombre de ceux qui avaient été mes compagnons de captivité, pendant ces trois années, avaient déjà quitté la prison, mais il restait encore une dizaine de prisonniers de nationalité anglaise parmi lesquels je comptais, en particulier, trois ou quatre amis qui m’étaient bien chers.

Le jour du départ, vendredi, j’avais obtenu du sergent-major la permission de recevoir dans ma cellule, de 7 heures à 8 heures du soir, tous les prisonniers anglais — on se rappelle que les portes de toutes les cellules étaient fermées dès 7 heures. Mes amis se réunirent donc à ma cellule et nous causâmes, pendant cette dernière heure, des événements de la guerre et de la longueur probable de la détention de chacun. Malgré toute la joie que j’éprouvais à sortir de cet enfer, j’avais le regret d’y laisser plusieurs de ceux avec qui j’avais partagé les ennuis et les privations de la captivité, aux mains de leurs geôliers, privés de liberté, privés de l’atmosphère bienfaisante de la patrie absente.

Le train devait partir à 9 heures, et le départ de la prison même était fixé à 8 heures. À ce moment donc, je me séparai de ces braves garçons, à la porte même de la prison. Nous étions tous sous le coup d’une profonde émotion.

Le train pour la Hollande partait de la gare dite de Silésie. De la prison à cette gare, j’étais accompagné par trois militaires allemands : l’ordonnance, un sous-officier et l’officier qui devait m’accompagner jusqu’à la frontière.

Arrivé à la gare, l’officier me fit part de son intention de réclamer des autorités la jouissance exclusive, par nous, de tout un compartiment. Nous devions passer toute la nuit dans ce train. L’officier eut une entrevue avec le chef de gare, et lorsque le train stoppa, un Monsieur en uniforme bleu, — ce devait être ce chef de gare, — était à nos côtés et s’empressait de mettre à notre disposition un compartiment complet.

L’officier avait dû invoquer, pour obtenir ce privilège, une raison d’État : le transport d’un prisonnier de nationalité anglaise en territoire allemand pouvait motiver cette mesure de précaution extraordinaire ; les conversations que ce prisonnier anglais entendrait sur le train seraient peut-être compromettantes, et de nature à nuire aux intérêts allemands si elles étaient rapportées en Angleterre ?… Quoi qu’il en soit des raisons données par mon officier, le compartiment entier fut mis à notre disposition. Mais afin d’empêcher qu’il ne fut assiégé par les autres passagers, on avait pris la précaution de placer, contre la vitre de la porte ouvrant sur le couloir, un avis conçu en ces termes : Transport d’un prisonnier anglais, et sur une autre ligne, ce seul mot : Gefarlich ! : dangereux ! J’ai lu moi-même ce qui était ainsi affiché à mon sujet, et je n’ai pu m’empêcher d’en sourire.

Un train qui quitte la gare de Silésie, en destination de la Hollande, doit traverser la ville de Berlin et passer en face de la fameuse prison, la Stadtvogtei. J’avais été mis au courant de ce fait, et lorsque le train, filant déjà à une assez bonne vitesse, passa en face de la prison, j’étais à ma fenêtre pour laisser tomber un dernier regard sur ces murs gris sombre qui m’avaient séparé, pendant 3 ans, du monde extérieur. Quelle ne fut pas ma surprise d’apercevoir, au cinquième étage, dans une fenêtre que le nouveau sergent-major, — entre parenthèse, un homme convenable, — avait permis d’ouvrir, mes compagnons de captivité agitant leurs mouchoirs en signe d’adieu.

— Pauvres malheureux, pensais-je !…

Le lendemain matin, à 8 heures, nous arrivions à Essen, la ville fameuse où se trouvent les usines Krupp. Nous devions changer de train, à cet endroit, et il nous fallut marcher pendant quinze ou vingt minutes sur le quai de la gare de cette immense ville. Puis nous prenions le train qui devait nous conduire à la frontière dans le voisinage de laquelle nous arrivions vers midi.

Par suite d’une erreur commise par l’ordonnance dans leur enregistrement, mes bagages furent expédiés à une station frontière beaucoup plus au nord que celle où nous nous rendions. On fit jouer le télégraphe, et l’officier commandant le poste nous encouragea à prendre patience, nous donnant l’assurance que ces bagages seraient de retour le lendemain. Il fallut donc nous résigner à passer la nuit dans ce village.

Ce fut un problème très sérieux que celui de me procurer, le midi et le soir, dans ce petit village allemand de Goch, un repas à peu près convenable, sans être muni de la carte d’alimentation réglementaire. Mais quand on respire l’air à pleins poumons, quand on jouit d’une liberté relative, et que l’heure de la délivrance approche, il est assez facile d’imposer silence à son estomac. Le lendemain, vers midi, mes malles étant arrivées, nous pouvions faire le court trajet supplémentaire de deux ou trois milles pour atteindre la petite station-frontière où je devais subir une certaine inspection.

Ce jour-là, le dimanche 11 mai, j’étais le seul passager à destination de la Hollande. Un train minuscule, composé d’une locomotive et d’un seul wagon, faisait la navette entre le village frontière d’Allemagne et le village frontière de Hollande. Toutes mes malles, valises, colis, etc., etc., étaient prêts pour l’inspection, régulièrement alignés dans la petite gare de fortune construite à cet endroit.

On avait été averti, ou on avait deviné, que j’étais un prisonnier de nationalité anglaise — oiseau rare en ces parages, — car tous les inspecteurs des deux sexes s’étaient donné rendez-vous autour de mes bagages, et de ma personne. Il y avait des dames : d’ordinaire, on utilise leurs services discrets pour faire les perquisitions chez les passagers du sexe féminin. Elles semblaient n’être venues là, avec les autres, que par simple curiosité, pour orner la scène et égayer l’entrevue.

L’inspection est minutieuse, et je dois le dire, n’est pas faite intelligemment. Le sous-officier qui était chargé spécialement de faire l’inspection de mes bagages s’est révélé souverainement stupide. Dans l’une de mes valises il remarqua un petit calepin couvert en cuir, et portant en petites lettres dorées, repoussées dans le cuir, le mot : Tagebuch, qui veut dire simplement : Journal. Il le mit de côté, apparemment pour le confisquer. Je protestai contre ce procédé, et je lui demandai pourquoi il voulait retenir ce petit cahier qui ne contenait, en somme, rien d’écrit. Le sous-officier me répondit : — « C’est imprimé, et nous avons ordre de retenir tout ce qui est écrit ou imprimé. »

Quelle stupidité pensais-je en moi-même ! Je lui fis remarquer qu’il n’y avait rien d’écrit, et que le seul imprimé était le titre gravé sur la couverture. Mais cela ne parvint pas à convaincre ce sous-officier obtus qu’il n’y avait aucun danger pour son empire à laisser passer ce mot allemand écrit en lettres dorées.

L’officier Block qui m’accompagnait, et me connaissait très bien, était manifestement ennuyé. Alors je hasardai cette remarque :

— « Je regrette énormément ce procédé, car de la façon dont vous y allez, toutes mes chemises, tous mes faux-cols, toutes mes manchettes seront retenus. »

Il me regarda et ne parut pas comprendre.

— « Non, dit-il, non… pourquoi confisquerai-je ces articles ? »…

— « Mais, parce que des mots y sont imprimés : et ce qui plus est, ces mots imprimés sont des noms de firmes anglaises ou américaines ! »

Mon inspecteur, vexé, embarrassé, rougit jusqu’aux oreilles, prit le calepin, le passa à l’officier Block, sans dire un mot, mais le geste qu’il fit nous indiqua assez qu’il voulait se libérer de toute responsabilité, mais que si l’officier, lui, voulait courir le danger de me remettre le calepin portant un mot imprimé, il était libre de le faire. L’officier n’hésita pas un moment : il me remit le petit cahier, que j’eus la satisfaction d’apporter avec moi.

Un bon nombre de photographies qui m’avaient été adressées, soit de Belgique, soit du Canada, furent retenues, et cependant elles avaient déjà subi la censure ordinaire à Berlin. Un petit nombre d’autres échappèrent à la griffe des perquisiteurs : ce sont celles qu’on trouvera reproduites dans cet ouvrage.

Quant aux autres documents, manuscrits ou imprimés que je parvins à sortir d’Allemagne, j’avais dû, au préalable, c’est-à-dire avant même de quitter Berlin, les soumettre à une censure rigoureuse. Ces documents avaient été placés sous enveloppe scellée et visée par le censeur en chef. Ces deux colis de documents, je fus assez heureux de les passer sans examen additionnel.

Enfin, le moment était venu de continuer ma route. La frontière hollandaise était là, à quelques mètres de nous. On replace tous mes bagages dans mon compartiment, l’officier Block me reconduit jusqu’à la porte du wagon, nous échangeons quelques paroles, une poignée de mains, et nous nous séparons… probablement pour toujours.

Je vais ouvrir ici une parenthèse pour rendre à cet officier, — ober-lieutenant Block, — le témoignage qu’à l’occasion du deuil que j’eus à subir, il a fait tout en son pouvoir pour obtenir des autorités les permissions tant désirées. Nos efforts, comme on le sait, sont demeurées sans succès, mais ce n’est assurément pas de sa faute.

M. Wallace Ellison, qui a publié ses mémoires dans le Blackwood Magazine, de Londres, rend le même témoignage à l’officier Block. Ses relations quotidiennes, pendant deux années, avec les prisonniers de nationalité anglaise lui avaient permis de se former une opinion différente de celle qu’il avait eue de nous jusque là.

Le train se mit en mouvement, et à une heure et sept minutes après-midi nous étions en Hollande, à la gare-frontière où, de la fenêtre de mon compartiment, je pouvais apercevoir, à l’intérieur de la gare, les petits douaniers de la reine Wilhelmine !

J’étais libre !!!… Quel sentiment que celui de la liberté après une captivité de trois années !… Il semble que chaque feuille, chaque plante, chaque maison nous sourit !!!… À cinq heures de l’après-midi, j’étais à Rotterdam.