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Modernités/Fleurs de boue/Valse lente

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E. Giraud et Cie, éditeurs (p. 65-69).


VALSE LENTE


Mince et blonde, en satin bleu pâle
Et l’aigrette de diamant,
En clartés droites s’allumant
Sur sa frêle tête idéale,

Elle ôte avec des gestes lents
Ses gants montant jusqu’à l’épaule
Et, sous les feux étincelants
Du triple collier qui la frôle,

Elle attend, désirant savoir
Pourquoi, si correct d’habitude,
Le comte avait au bal ce soir
Cette étrange et morne attitude ;

Et, relevant ses bandeaux roux,
Un peu défrisés sur la tempe,
Elle interroge le jaloux
En tête-à-tête sous la lampe.


« Quel motif aviez-vous ce soir
« D’être grotesque à l’ambassade ?
« Un pitre est triste en habit noir.
Dit-elle à son mari maussade.

« Seriez-vous jaloux par hasard ?
Et comme il hausse les épaules,
« Alors ! pourquoi ce prompt départ
« Et cet air imité des saules ?

« C’est pour monsieur de Charnancer ?
« Vous seriez mécontent, Léonce,
« Pour trois fois qu’il m’a fait danser ?
« Mais il est le neveu du Nonce.

« J’ai même au Ministre accordé
« Sous les mimosas de la serre
« Le long entretien demandé
« Et Dieu sait si c’est pour vous plaire !

« Car elle est d’un ennui réel,
« Cette Excellence de passage,
« Et le grand air officiel
« De la ministre et son corsage !


« Pour obtenir ce résultat
« Supportez donc une heure entière
« L’ennui profond d’un chef d’État
« Morne époux de sa cuisinière ?

« De votre gros banquier Bompard
« Enfin j’ai, sachant votre compte
« De plus de six mois en retard,
« Accepté l’affreux bras sans honte !

« Et parce que, lasse d’ennui,
« J’ai pour le cotillon… quel crime !
« Accepté ce grand fou de Guy,
« Vous prenez des airs de victime ! »

« — J’ai surpris ce soir vingt clins d’yeux,
« Quand vous valsiez avec ces drôles,
« Guy de Séranne et Jean Herbieux,
« Et ce sont là de jolis rôles

« Pour un mari d’être témoin
« Des valses lentes de sa femme !
« Ces cotillons là mènent loin,
« Quand on porte un grand nom, madame ! »


Mais elle, d’un froid regard clair
Arrêtant monsieur, qui s’anime
« Ces valses lentes, là, mon cher,
« Ne m’ont pas menée à l’abîme.

« Vous le savez… puisqu’après tout,
« Avec dix mille écus de rente,
« Vous avez chasse à Montretout,
« Hôtel ici, la vie errante

« L’hiver à Nice, à Monaco,
« Où je solde encor votre dette,
« Quand vous ne faites pas banco
« Au bac, où votre honneur s’entête.

« La valse est mon mauvais côté »,
Et comme frappant sa semelle
Au tapis sourd, l’œil irrité,
L’homme a sifflé ce mot : « Femelle ! »

— « Femelle… » en êtes-vous certain
Reprend la femme, tête haute.
« Le complaisant vaut la catin
« Si je suis telle, à qui la faute ?


« Si je fournis à votre jeu,
« À vos maîtresses, par ma honte,
« J’ai bien gagné, j’espère, un peu
« Le droit de valser pour mon compte !