Moi quelque part/04

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La Soupente (p. 46-53).


ENTRE NOUS

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Je ne me lave pas tous les jours ; je me peigne si cela me plaît et ne mets un faux col que le dimanche pour la messe. Je porte un béret parce que je n’aime pas les visières, mais je ne m’offusque pas, quand les paysans disent « votre casquette », comme de la leur.

Mes amis de la ville s’étonnent. Comment, sans argent, ai-je pu me créer une vie libre à la campagne ? Qu’ils essaient ; rien de plus simple ; il suffit de n’avoir pas besoin d’argent. Ceux qui en ont, l’ignorent.

Pour vivre, j’élève des poules : deux cents. Il ne suffit pas d’avoir quelque part des poules, puis d’attendre qu’elles pondent. Des poules, ça mange et ça fait le contraire. Il faut des soins : je les donne. Ce n’est pas plus bête que de se tuer, dans un bureau, pour un patron dont on se fiche.

En ville, j’étais un homme toujours en colère. Ici, il arrive que je chante. Ma femme, qui m’entend, est heureuse. Les premiers jours, elle avait quelquefois les yeux rouges. Elle disait :

— C’est le soleil.

Nous étions pourtant en hiver.

Maintenant elle a pris l’habitude. Elle se dévoue et le sait. Elle aime la campagne parce que la campagne me fait du bien. Plus jamais, elle ne voudrait retourner en ville. Elle le jure. Mes amis, ma famille, la sienne, ceux qui m’écrivent, la félicitent d’être si bonne. Je lui relis ces lettres : quand on est si bonne, il est encourageant que les autres le disent.

En ville, avant de se choisir une robe, Marie palpait beaucoup d’étoffes. C’était solide, cela durait. Mais elle avait toujours l’air d’arriver de Dixmude pour visiter les vitrines de la rue Neuve. Plantureuse et grasse, avec sa poitrine en peau de Flamande, elle n’était bien que nue.

Ici, elle est parfaite. Dans un chiffon rouge, elle s’est taillé une jupe à la mode campinoise, courte avec de gros plis sur le derrière. On voit ses mollets solides et ses pieds bien au large dans les sabots. Libres, ses seins ne demandent qu’à gonfler, son ventre est rond tout à son aise et encore plus, ce que je lorgne, fort et massif, quand elle se courbe.

De la ville, ce que Marie appréciait, c’est qu’on y mangeait bien. Ici nos menus sont maigres : graissées de lard ou mêlées de salade, pommes de terre à midi, pommes de terre le soir.

— Tout de même, savoure Marie, on ne se fatigue jamais des pommes de terre.

Le travail quotidien.

Je scie en tranches le bois que nous brûlons dans l’âtre. Quelquefois j’y ajoute un morceau de mon doigt : ça saigne.

— Nom de Dieu, Marie !

C’est toujours de sa faute.

Je ne suis plus neurasthénique, mais j’ai gardé le droit d’être irritable. Qu’une contrariété survienne, qu’une poule crève ou refuse de couver, je m’emballe, je grince des dents, je crie très fort — contre Marie, qui est toujours responsable. N’aurait-elle pas dû prévoir que cette poule tomberait malade ; que le vent en une nuit démolirait ce hangar que j’avais mis huit jours à clouer ?

Mais quand une chose réussit, je suis fier, tout seul.

Avec de vieilles caisses, je fabrique des « mues », des espèces de cage où j’emprisonne les mères poules qui sinon vagabonderaient trop loin avec leur famille. Grosse besogne : scier des planches, ajuster des lattes, ouvrir sur le côté une petite porte pour introduire la bête. Ces minuties m’énervent d’avance. Marie me dit :

— Eh bien, ne vas-tu pas faire une promenade ?

Je pourrais en effet faire une promenade. Je détache Spitz et nous allons soit à la mare où il aime à nager, soit dans la bruyère où vogue l’ombre des nuages.

À notre retour les « mues » sont achevées, les portes fonctionnent, il ne reste à planter qu’un dernier clou. Marie me passe le marteau et je frappe.

Le soir, je dis à Benooi :

— Venez donc voir les belles mues que j’ai faites.

J’abats de cette façon beaucoup de besogne.

Trois fois le jour, je rafraîchis la boisson de mes poules. Je vais jusqu’au bout du jardin, je vais jusqu’au bout du bois, je vais jusqu’au bout de la bruyère. Je regarde mes bêtes manger. Je vérifie à la couleur des crêtes, celles qui sont en ponte et celles qui ne le sont pas. Je récolte les œufs, je les compte, je les recompte. Je fais de hautes flambées dans l’âtre. Je laisse déborder la bouilloire parce qu’après il est gai de souffler dans les cendres. J’analyse, jusqu’à la moindre nuance, la palette du couchant. Le soir, je verrouille les étables, je caresse mes poussins, je converse avec ceux qui me répondent. J’installe Spitz dans sa paille, Fox dans ses plumes. Je me couche : je suis très fatigué.

Je fais encore autre chose.

Quand Benooi apporte les sacs de graines pour mes poules, je monte devant lui au grenier ouvrir la trappe et, pendant qu’il geint sous ses cent kilos, je dis : « Ça va, Benooi ? »

Sur le derrière de ma maison, j’ai cloué un banc, d’où je vois à la fois, le ciel, la bruyère et mes poules.

La bruyère est rose ou verte ou bien de bronze, le ciel un peu mauve, mes poules éternellement blanches.

Il y a parfois des abeilles à ras des fleurs, de singuliers petits nuages, dont il faut que je me demande les uns où ils vont, les autres d’où ils viennent. Il y a tout là-bas la veste rouge de Wannus qui rentre avec sa bêche ; il y a le soir qui sent bon, une chaumière qui fume. Il y a…

— Chéri, tant que tu ne fais rien, veux-tu…

D’abord, je fais toujours quelque chose…

J’ai dit à Marie :

— Je me charge de puiser l’eau.

C’est ma fonction. Le seau descend dans la citerne, au bout d’une longue perche, suspendue elle-même à un gros tronc d’arbre, en équilibre sur un autre tronc. Cela ne paraît pas, mais c’est moins compliqué qu’une pompe.

Pour que ce soit tout à fait beau, il faut d’un seul coup basculer le seau et le remplir jusqu’au bord. Quand je puise de l’eau, j’y mets du style. Si ça rate, je recommence. Que Marie qui attend, attende.

Chaque matin, je pars avec ma brouette récolter dans les champs des Baerkaelens les mauvaises herbes pour mes poules : il y a du mourron, de l’oseille sauvage, un chou en trichant, d’autres plantes dont il faudrait demander le nom à mes poules qui les aiment.

Comme c’est le matin, les champs ont encore toute leur rosée :

— Pourquoi, me dit Benooi, ne pas venir plus tard ? Vous ne vous mouilleriez pas ainsi.

Mais j’aime à me mouiller. Je mets des bottes, je patauge entre les betteraves qui me versent toute l’eau de leurs feuilles et Spitz qui me suit a l’air de nager.

Nous nous fatiguons très fort, car l’herbe qui pousse ici me paraît moins savoureuse que l’herbe qui pousse là-bas. Alors, il faut que je m’y rende.

Derrière mon enclos, je défriche un coin de la lande. Cela deviendra un champ très vaste, plus tard, car il faut du temps. Coriace, la bruyère résiste sous ma bêche : entre chaque pelletée je dois me reposer d’une pipe.

— Le soir, le front en sueur, j’invite Marie à contempler mon ouvrage.

— Ça avance, dit Marie.

Je crois bien ; elle s’assied, et de toute mon avance, je ne trouve plus rien, sous son derrière.

L’ordre.

Il en faut dans un ménage. Marie le sait. C’est un principe. Elle s’appuie là-dessus comme on s’appuie sur un principe, sans comprendre que l’ordre d’une étable n’est pas celui d’un salon.

Elle use de beaucoup d’eau. Son carrelage frotté à vif, jusqu’au rouge, elle y sème, afin qu’il reste net, du sable. J’y ajoute le mien, qui me tombe des sabots.

— Mon Dieu, que tu es sale !

Pourquoi ? Son sable est blanc, le mien est jaune : c’est toute la différence.

Après son nettoyage, quand j’annonce : « Je vais fumer une pipe, » Marie se demande avec angoisse où je lancerai l’allumette. Gêné par ce regard, je ne sais plus que faire. Dois-je avaler ce morceau de bois, le déchiqueter en parcelles invisibles, ou me dérangerai-je de ma place pour le jeter dans l’âtre ? Je ne fais rien de tout cela, mais tantôt Marie qui tâtonnera dans l’obscurité pour allumer la lampe, s’étonnera de trouver dans la boîte tant d’allumettes ayant déjà servi.

Si j’ai besoin du marteau, je sais où la dernière fois j’ai planté un clou. J’y vais. Le marteau n’est plus là :

— Marie, où as-tu mis le marteau ?

— À sa place.

Oui, mais voilà, où est-elle, sa place ?

Le jardin.

Quand je remue le jardin, je n’emploie pas la bêche trop brutale, mais la fourche. Plus légère, elle brise le sol et lâche entre ses dents les mottes trop pesantes.

Indulgente, la terre ferme les yeux et se laisse faire ; à ma fourche elle donne ce que les autres lui demandent à coups de bêche : un peu de blé, des carottes, quelques choux et parfois un gros ver de corail rouge.

Tout ce que Marie sème pousse dru, touffu, trop serré.

— Ménagez vos graines, dit Fons, vous en jetez trop.

Bonne Marie ! On voit bien qu’elle est faite pour recevoir, et non pour donner, la semence.

De la cuisine, en plein coup de feu Marie me crie :

— André, vite, veux-tu me prendre trois poireaux.

Je veux bien, mais je bougonne. Je déteste le jardinage : toutes ces petites choses que l’on sème, que l’on plante, qui pourrissent, ne sont pas dans mes attributions. J’aime mieux la grande culture, chez les autres.

Furieux d’avance, devant le carré de poireaux, je choisis le plus fort, celui qui enfonce le plus profondément sa tête blanche dans la terre. À deux mains je l’empoigne, et vlan ! du premier coup il ne vient que les feuilles. Zut ! je les rejette et j’en attrape un second. Tonnerre ! encore rien que les feuilles. Je les rejette, j’en essaie un troisième, puis d’autres et comme, nom de nom ! je m’entête et qu’ils s’obstinent, tout le carré y passe.

Je reviens les mains vides. Je pue le poireau !

Un sentier côtoie mon jardin. Ma propriétaire, qui mourrait si une roue de charrette passait sur son bien, a fait planter, tout du long, des piquets et tendre du fil de fer.

Je ne sais pourquoi cette clôture m’agace.

Un jour une poule s’évade et j’aperçois Marie qui la pourchasse, entre ses pois et ses salades. Elle est un peu lourde, Marie, et je m’énerve à la voir, les mains prêtes à prendre, courir sus à la poule, croire qu’elle la tient et chaque fois la manquer.

— Attends, lui dis-je, je vais t’aider, je suis plus leste que toi.

Je me précipite et, très leste en effet, j’oublie la clôture et trébuche au beau milieu, par terre.

— Nom de Dieu !

Furieux contre la propriétaire, j’empoigne son idiot de fil, je le secoue comme si c’était elle et, du premier coup, fais sauter trois poteaux qu’il avait fallu force maillets pour enfoncer dans le sable.

— Je ne te croyais pas si fort, dit Marie qui n’ose pas rire.

Journaux.

Je ne sais pourquoi cet ami s’obstine à m’envoyer régulièrement ses journaux. Avec ma permission, pour ne pas allonger sa route, le facteur me les apporte en bloc, une fois la semaine, le samedi. Cela représente beaucoup de papier. Pour ce que nous en faisons, il y en a trop.

Mon ami m’écrit :

— Avez-vous lu l’article d’un Tel, je l’ai marqué au crayon.

J’ai répondu de confiance :

— Admirable.

Il paraît que ce n’était pas cela.

Pour faire œuvre pie, Marie s’est abonnée au Messager de la Vierge, une petite feuille rédigée par des Pères. Le Messager paraît tous les dimanches et rapporte à bon compte un peu de lecture et beaucoup d’indulgences. On y trouve en flamand, l’évangile du jour, la vie d’un saint, des demandes de prières, des mots d’esprit, une histoire édifiante dont on suit, sans alarmes, les péripéties, d’une semaine à l’autre.

C’est une congréganiste, Cordula, la fille du boulanger, qui nous l’apporte, après le salut de 3 heures. Elle a seize ans ; elle est jolie.

De loin, je guette son corsage clair entre les champs. Quand elle arrive, comme par hasard, je suis sur le seuil.

Je n’accepte jamais son papier.

— Marie, dis-je vers la porte, voilà ton journal.

Marie ne vient pas tout de suite. Ainsi quelques instants nous sommes seuls à l’attendre, elle gênée, moi sournois.

Grande, sans corset, elle a des cheveux blonds, une bouche en cerise, de jolies choses sur sa poitrine qui n’est déjà plus d’une fillette. Je mets partout un peu de mes regards.

— Comme vous êtes rouge, Cordula, fait-il vraiment si chaud ?

Plus rouge encore, Cordula baisse les yeux. Satyre converti, je détourne les miens, pour ne pas pécher davantage sur cette enfant de la Vierge.

Littérature.

J’ai une place où je pourrais écrire. Il y a la table, il y a du papier, il y a même le porte-plume. J’y médite. Je médite beaucoup depuis que je connais les Trappistes. Je lis l’Imitation.

— En Dieu, dit le pieux livre, en Dieu seul, il faut trouver la paix. C’est à lui qu’il faut revenir, en lui qu’il faut placer son espérance, retranchant les sollicitudes vaines et laissant là tout le reste.

Comme c’est vrai ; comme il serait doux de revenir à Dieu laissant là tout le reste, quand la phrase que l’on cherche ne vient pas !

J’en trouve quelquefois, des phrases. Je dis à Fons :

— Aujourd’hui, j’ai vendu deux cents de ces petites choses rondes et blanches que vous appelez, je crois, des œufs.

Avec ses deux poings, Fons se comprime le front par où l’on pense :

— Je ne comprends pas les devinettes, dit Fons.

Le paysan qui vous rencontre vous saluera suivant l’heure : « Jour, Midi ou Soir. » Pas besoin qu’il précise : Bonjour ou Bonsoir. Puisqu’il vous le souhaite, cela va de soi, et c’est un mot de gagné… Leçon de style.


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