Moi quelque part/05

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La Soupente (p. 54-66).
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SPITZ

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J’ai beau avoir la barbe sale, un pantalon troué, des sabots comme eux, les premiers jours, ils m’ont vu en faux col, je reste « Monsieur ».

— Monsieur, me dit François le charron qui veut se défaire d’un chien, Spitz n’a pas son pareil pour garder une ferme. Venez le voir.

Il me guide dans sa cour entre des charrettes sans roue et des roues sans charrette. Tout au fond, dès qu’elle nous aperçoit, une grosse bête noire, retenue par une forte chaîne, jaillit hors de sa niche, et poils dressés, crocs dehors, prouve à coups de gueule qu’elle s’y entend à surveiller une ferme. C’est en effet un chien terrible.

— N’est-ce pas ? dit François, qui en paraît lui-même étonné.

Très fier, il me laisse une minute admirer à distance, puis nous faisons quelques pas. Tiens, qu’y a-t-il ? À mesure que j’approche, Spitz transforme sa manière : il n’aboie plus, il jappe ; il rentre les dents : on dirait qu’il a peur. Plus près, il se couche sur le ventre, et dès qu’il le peut, le voilà qui se redresse et, les pattes sur mes épaules, se décide à me lécher la figure.

— Ça, c’est curieux, dit François.

— Oh ! dis-je, François, je sais dompter les bêtes.

Je blague un peu, mais s’il sourit, François, je ne le vois pas, tant il se garde bien derrière sa moustache.

Tout à fait rassuré, Spitz me flaire aux jambes, me fourre son museau, que je le pelotte. De près, ce gardien féroce a le regard d’un bon chien ; son crin est rude, son ventre ballonne un peu. Je vois à sa brave gueule que nous sommes déjà des amis. C’est tout ce que je demande.

— Et c’est combien votre chien ?

François a mis le pied sur une roue et se gratte la tête. C’est difficile à dire. Il sait comme moi, qu’il lâchera sa bête pour cinq francs, il l’a dit au village. Mais s’il en tirait dix ? Et puis, il a le temps : entre paysans, on lésine, on discute, on ruse ; alors seulement on tombe d’accord.

— Eh bien, calcule François, puisque cette bête vous convient, je vous la donne pour dix francs.

— Dix francs, François ! D’abord, je n’ai pas dit que cette bête me convienne. Elle n’est plus jeune : regardez son museau : il grisonne.

— Ça, dit François, c’est de naissance. D’ailleurs, à la campagne, les chiens ont la vie longue…

— Oh ! oh ! François.

— Bien sûr. Et puis elle est facile à nourrir. Deux pommes de terre à midi, le soir de l’eau, pas davantage.

— Si peu, François. Votre chien est donc malade ?

— Oh ! se reprend François, je ne dis pas que si vous lui donniez un pain de seigle, il ne l’avalerait pas tout entier. Il mange ce qu’on veut. N’est-ce pas Spitz ?

Couché sur le flanc, Spitz écoute des yeux ce que dit le Monsieur ; et sa queue fait risette.

C’est à mon tour de mettre le pied sur la roue :

— Eh bien, voilà, François. Je veux bien vous donner cinq francs. Et c’est encore cher. Aussi vous me laisserez le collier, par-dessus le marché.

Ce finaud de François, il n’a rien entendu. Il y a dans son jardin une poule qui l’agace. Il faut qu’il lui lance des pierres, qu’il aille jusque-là pour chasser cette sale bête. Quand il revient, il ne pense plus du tout à son chien. Il me parle de ses poules, puis des miennes ; il y a aussi la récolte qui sera bonne, la chasse qui va s’ouvrir.

— À propos, dit-il, Spitz chasse.

— Moi pas, François.

— Ah ! mais vous avez une brouette et Spitz tire à la brouette. Tâtez son râble, il est solide.

— Non, François. Après tout, je ne le prendrai pas. C’est une femelle et je préfère un mâle. Je ne tiens pas aux jeunes, vous comprenez ?

— Ah ! vous ne tenez pas aux jeunes ?

D’un brusque coup de pied, François envoie son chien se coucher dans sa niche. Il m’entraîne un peu plus loin :

— Écoutez, souffle-t-il, ne le dites à personne. Pour vous, je le laisserai pour cinq francs.

— Le chien et le collier, François.

— Soit, dit François.

Mais il n’a pas l’air content.

Cinq francs pour un ami, en ville ça coûterait plus cher.

J’avais une laisse toute prête ; tandis qu’on l’attache, Spitz tire plus du côté de la route que du côté de son maître.

— Au revoir, François.

— Au revoir, Monsieur.

Nous sommes déjà loin, quand François me rappelle.

— Hé ! Monsieur !

— Quoi donc, François ?

Sa moustache danse si fort que, cette fois, je distingue son sourire.

— Monsieur, quand Spitz aura des jeunes, je me recommande : ce sera pour dans quinze jours.

— Comment, François, dans quinze jours ?

— Eh ! Monsieur, ne vous l’avais-je pas dit ?

— Si… Si… François.

Mais je ne suis plus si content.

Étalée sur le flanc, Spitz se dégonfle d’un chiot, à tête noire, les pattes couleur de chair, dont je me déferai sans peine, puisqu’il est déjà mort.

Je tâte le ventre à ma bête. De sac est vide. Enfin seuls !

Spitz a de la race : c’est un noble, un vrai, pas un de ces freluquets à blason que l’on fabrique dans les chenils de la ville. Chien de berger, il est né dans une étable, au milieu du troupeau que surveillait sa mère. Il a des crins, des dents à mordre à travers la laine les cuisses aux moutons.

Il n’a pas la queue en panache ; il n’en porte qu’un moignon et encore a-t-on planté de travers cette baguette. Elle lui suffit pour ce qu’il veut dire : plus il rit, plus elle bat vite.

Un jour, je lui ai montré une palissade, qu’il sautât pardessus, comme le font avec élégance, les bergers de la ville.

— Allez, hep !

Spitz n’a pas haussé les épaules ; mais plus malin que son maître, il s’est coulé en dessous. C’était en effet beaucoup plus simple. Pourtant qu’un ruisseau le gêne, d’un bond il le franchit. S’il tombe dedans, bast, il continue à la nage.

Je ne vois pas Spitz faisant le beau sur le tapis d’un salon. Il sent le chien. Si loin qu’elle peut, il se torche avec sa langue de flanelle rouge. Il a des puces, de grosses, bien noires et bien mordantes.

Depuis que nous sommes amis, il me les partage en frère.

— Ici, Spitz.

Il se couche sur le dos, cuisses ouvertes, ne cachant rien de ce qui fait de Spitz une belle fille. Entre les poils, les puces grouillent comme des fourmis sous l’herbe. Elles filent lestes sous mes doigts et je les pourchasse, tantôt sur la poitrine, tantôt au coin chaud des oreilles. J’en croque.

— Encore une, Spitz.

Spitz se redresse. Lion d’écusson, il darde sa langue et lappe au bout de mon ongle la délicatesse que je lui présente.

— C’est bon, Spitz ?

— Comment donc ! fait Spitz qui se remet sur le dos.

Spitz est un pleutre, mais je suis seul à le savoir. En qualité de chien de garde, il a sa niche dans l’enclos, au milieu de mes poules. Rien qu’à la grosseur de sa chaîne, on voit que c’est un chien féroce.

Grimpé sur un tonneau, il domine le paysage et veille. Tout ce qui bouge, il me l’annonce. Il le fait avec discernement. Pour une charrette au loin, il pousse trois longs cris ; pour un cheval, il jappe ; un coup de gueule, si c’est une vache ; rien, si ce sont des cochons.

Animal en équilibre sur sa niche, il salue le vélo du facteur, cet autre animal en équilibre sur des roues.

Mais que des passants longent l’enclos, soudain furieux, il les engueule, sort les dents, montre en les plantant dans sa niche comment il ferait s’ils s’approchaient trop. Impressionnés, les gens ne continuent qu’après un long détour. Heureusement, car que ferait Spitz ?

De loin, ils m’interpellent :

— Hé ! Monsieur, il est méchant, votre chien.

Je réponds :

— Terrible !

— Terrible, a confirmé un jour la voix de François, son ancien maître.

Je sème des légendes. Un soir, Spitz a retenu par la culotte un vagabond simplement parce qu’il avait lancé un coup d’œil à mes poules. Je n’ai eu que le temps d’intervenir…

— Une autre fois…

Je crie très haut ces histoires. Ceux qui le doivent, peuvent les entendre.

À la tombée du soir, je tremble que des voleurs ne me prennent mon gardien. Il est plus sûr de l’enfermer. Je le mets sous verrous dans l’étable. Il a, pour dormir, une vieille malle bourrée de paille. Nos lits, pour ainsi dire, se touchent à travers le mur. Ainsi nous sommes encore ensemble. Quelquefois, j’entends : toc… toc… C’est Spitz qui se gratte. J’attrape des gourmes par sympathie :

— Grand fou, dit Marie, si c’était moi, tu ne sentirais rien.

Je ne la croyais pas si jalouse.

Une nuit des voleurs sont venus. Ils ont coupé quatre choux et fouillé mes serrures — solides heureusement. Le matin, je suis leur piste sur le sable, Spitz la flaire derrière moi :

— C’est étonnant, dit Spitz, je n’ai rien entendu.

À la promenade, Spitz court en avant, le corps oblique comme s’il traînait une brouette. Il en a traîné beaucoup dans sa vie : c’est sa déformation professionnelle. J’ai beau le savoir, je m’étonne chaque fois de lui trouver la tête si près du derrière, comme s’il n’avait pas de ventre.

C’est Spitz qui me guide. Il devine les sentiers que je prendrai. S’il se trompe, je le suis quand même. Le soleil n’est pas meilleur à gauche qu’à droite et partout il y a de la bruyère.

Soudain, il vient s’arrêter près de moi, tout contre, et me regarde accroupi, dans la pose ingénue de la chienne qui pisse.

En hiver, quand il a soif, Spitz, avec ses pattes, brise la glace qui lui dérobait l’eau, puis dans ce trou, il lappe. Aucun dresseur ne lui a montré ce truc.

— Ici, Spitz, ici.

Spitz n’entend plus. Par-dessus la haie, il est loin, dans la prairie où le berger des Trappistes mène ses moutons. Quand il voit un troupeau, Spitz se souvient de sa race : il redevient un vrai noble. Il faut qu’il guerroie, qu’il brutalise les faibles, qu’il aboie ses défis aux spadassins qui les gardent.

— Ici, Spitz, ici !

J’ai beau crier, le berger brandir sa houlette, tout le troupeau se débander, il ne reviendra qu’il n’ait flanqué à ses rivaux, quelque bon coup de rapière.

Attelé dans sa brouette, Spitz redevient sérieux. Plus c’est lourd, plus il s’amuse. Il travaille des quatre pattes, des ongles, du poitrail et sa langue qui pend bave jusqu’à terre. Ployé entre les brancards, il faut que je galope à le suivre. Il me fatigue, tant il m’aide. Parfois, il donne une saccade si violente que le trait se brise et Spitz emporté, continue son élan, cul par-dessus tête, dans le ruisseau.

J’ai un second chien, Fox, un roquet, grelottant que j’avais dès la ville. Je l’ai amené par compassion. C’est un mâle. Mais quel dégénéré ! La bruyère, fi ! vous ne voudriez pas qu’il s’y blessât les pattes ; le pain de seigle, bon pour Spitz ; quant à dormir, Monsieur veut un coussin avec des plumes. Des fois je l’y surprends, roulé en boule, les yeux clos, qui savoure en sournois quelque chose de rouge sous son ventre. Je n’aime pas beaucoup cet Onan de la ville.

Mon Dieu ! que de chiens ! Ce grand noir là-bas, avec son bout de chaîne, n’est-ce pas le Black de Fons ? Et ce petit roux, contre le fil, c’est ce rossard à Nélis qui un jour m’a déchiré la culotte. Et ce dogue ? Mais oui, le dogue au boulanger ; et ces autres que je connais, des vadrouilles partout à renifler les ordures du village !

Qu’ont-ils donc à trotter autour de mon enclos ? Bon, en voilà deux qui se battent ! et ce cochon devant mon poteau, hola ! se croit-il dans un urinoir ?

Et Spitz, que fait-il ? Il en prend à son aise. Sur le flanc, il se chauffe, il n’entend rien, il dort. Allons, Spitz, veux-tu aboyer, sommer cette racaille de déguerpir !

— Eh ! Monsieur, garez votre Spitz si vous ne voulez pas de bâtards.

C’est Fons qui vient chercher son Black.

— Des bâtards, Fons ! Comment ?

— Mais vous voyez bien : votre chienne…

— Ma… Ah ! c’est pour ça !

Je n’y pensais plus. Fons parti, je vais jusqu’à la niche :

— À ton âge, Spitz, faut-il que je te gronde. Vouloir mettre des gosses entre nous. Est-ce que j’en ai, moi ? Songe au ridicule. Nous vois-tu promenant par la bruyère ton bedon de femme enceinte ? On pourrait croire que c’est de moi. Allons, viens, que je t’enferme.

Un peu confuse, Spitz baisse son museau de chienne qui ne devrait plus penser à ces choses. Elle se laisse emmener, puis gentiment elle arrange sa paille pour dormir.

— Freluquets, grogne Spitz, qu’avaient-ils à flairer après moi ?

— Oui, oui, Spitz.

Mais un verrou vaut mieux.

Crac.

Bon ! voilà l’autre maintenant ! Spitz en prison, Fox s’est mis à la diète.

— Tiens, Fox, du beau pain blanc, avec du beurre.

Je le présente sur une assiette.

— Pouah ! fait Fox.

— Alors du lait ?

C’est dans une belle tasse. Fox fronce le nez avec dégoût.

Et pour la dixième fois, il sort de ses plumes et file droit renifler à l’étable où Spitz sent bon.

— Quoi donc, Fox ? Aurais-tu compris que l’amour est également possible à deux ?

— Hum ! gémit Fox.

— Tant que ça ? Eh bien, vas-y, mon vieux… Tant pis.

Le verrou tiré, je ne reconnais plus mon Fox. Fringant, presque joli garçon, il trotte vers la dame, la prie à petits coups de museau pour qu’elle se lève, la flaire au bon endroit, y met un bout de sa langue, puis contre le mur, il pisse.

— Frrrreluquet, grogne Spitz, sans doute parce que le maître est là.

Mais comme il sourit, le maître, elle se laisse aller et ainsi que cela se doit, par petits bonds à droite et à gauche, dérobe ce que l’autre lui demande. Puis à son tour, elle pisse. Voyez-vous ça ! Ils s’aiment !

— À moi, dit Fox.

Fox l’empoigne où il peut, d’abord du côté de la tête comme s’il voulait lui faire ça directement dans l’oreille.

— Mais non, pas par là.

Il faut que je le dirige d’une claque, puis lui fourre sous les pattes un escabeau de paille parce qu’il est un peu bas.

— À la bonne heure !

Haletante, à petits coups, Spitz me jette un long regard de femme qui a bon, mais bientôt elle oublie tout à fait de penser à son maître. Debout derrière elle, sérieusement cette fois, Fox la serre et tâche de pointer juste. Il doit bien sauter encore, mais en tirant fort la langue, en y mettant du sien, il arrivera tout de même.

Là… ça y est.

— Bravo ! Fox.

Déjà je pense à caser cette future famille, quand je vois Fox brusquement s’arrêter, retomber sur ses pattes et filer dans un coin, continuer seul comme s’il était dans ses plumes.

— Ah ! le cochon !

— Laisse donc, fait Spitz, qui retape son lit.

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Jour sombre


C’est un soir de petite pluie. Avec ma lanterne, je vais pour détacher Spitz, quand près de la niche, plus de Spitz : sa chaîne par terre, son tonneau vide, son collier détaché. Le rossard ! Il a pris la fuite… ou plutôt, non, si elle n’est plus là, la pauvre bête, c’est que des voleurs me l’ont prise…

Et Marie qui pendant ce temps, tricote bien à son aise dans sa cuisine ! Furieux déjà, j’appelle :

— Marie !… Marie !…

Et comme elle n’est pas encore là :

— Marie, nom de nom, viens donc, on a volé Spitz !

— Comment ! volé Spitz ? répond Marie, qui a lâché tout, ce n’est pas possible !

— Pas possible ! Eh bien, regarde.

Docilement, puisque je le lui dis, Marie s’agenouille pour regarder dans la niche, y pousse la lanterne, s’y enfonce elle-même à moitié.

— Beroum… beroum… beroum… fait sa voix dans le creux du tonneau.

— Tu dis ?

Marie sort la tête :

— Je dis : en effet, Spitz n’est pas là.

Je prends son ton :

— En effet, Spitz n’est pas là… Mais je le sais bien… Voilà quatre heures que je te le répète. Mais où est-il ? Peux-tu me le dire ? Penses-tu le trouver dans ce tonneau ?

Assise dessus, puisqu’il me déplaît qu’elle y entre :

— Voyons, dit Marie, ne te fâche pas. Je réfléchis.

— Tant que tu veux, Marie, mais si tu avais rentré Spitz plus tôt…

Je m’arrête à temps : c’est moi qui rentre Spitz tous les soirs ; et je laisse Marie réfléchir, car ses conseils sont bons.

— Écoute, dit-elle, des nomades ont passé, il n’y a pas longtemps. Ils ne doivent pas être loin. Ces gens-là, tu sais, ont toujours besoin de chiens.

— Juste, Marie, ce que je pensais. Je les ai vus. Je cours les rattraper et s’ils ont pris Spitz, gare !

Je suis déjà sur la route, je tourne à gauche.

— Pas par là, crie Marie. Ils sont allés à droite.

— Mais oui… je sais bien.

Et quand elle ne peut plus me voir, je tourne par où elle m’a dit.

Sous les arbres, la chaussée s’est faite toute noire, exprès, et le vent dans la pluie cherche à souffler ma lanterne. Comment distinguer une roulotte là dedans ? Heureusement que je la connais, cette garce de route.

Fox m’accompagne. Je l’ai pris pour qu’il m’aide, je l’excite :

— Cherche, Fox, cherche.

Mais que faire avec des imbéciles de cette trempe. Il ne comprend pas et tantôt me ramène une brindille, tantôt plus bêtement une pierre. Ah ! si c’était Spitz !… et vlan ! un coup de pied, puisqu’il n’est pas Spitz.

Par moment, j’appelle :

— Spitz !… Spitz…

Pas trop fort pourtant, car les autres pourraient m’entendre et il ne faut pas qu’on sache.

Devant sa maison, Benooi a reconnu ma lanterne :

— Hé ! Monsieur.

De quoi se mêle-t-il, ce paysan ? Je ne réponds pas.

— Hé ! Monsieur. Vous faites une promenade ?

— Oui, dis-je, très rogue, il fait beau.

— Vous trouvez ? Mais il pleut.

— Beau quand même, Benooi.

Puis, je me radoucis.

— Dites donc, Benooi, avez-vous vu tout à l’heure cette roulotte ? Elle était drôle, n’est-ce pas ?

— Une roulotte, dit Benooi, quelle roulotte, il en passe tant ?

— Une verte, dis-je sans savoir, avec des chiens.

— Des chiens, elles en ont toutes. Pourtant oui, j’en ai vu une, il y a cinq minutes. Avez-vous besoin de ces gens ?

— Oh ! non, Benooi, ce que j’en dis… Il y a cinq minutes, n’est-ce pas ?

— Ou une heure, fait Benooi.

— Et ils allaient par là ?

— Oui, dit Benooi, par là.

— Eh bien, bonsoir, Benooi.

Tant pis, s’il me voit courir. Bientôt, je perçois devant moi le craquement d’une charrette qui roule, puis je la devine tout près dans le noir. Attention ! Je m’avance à sa hauteur, et avec tout ce que je puis de ma lanterne, je la tire hors de l’ombre. C’est bien une roulotte, peinte en rouge ; derrière, la femme qui pousse ; devant, l’homme qui fait le cheval et courant de l’un à l’autre, quelque chose d’obscur, un chien, grand comme Spitz, qui pourrait être Spitz, mais qui n’est pas Spitz puisque Spitz est noir et celui-ci tout jaune.

— Eh bien, quoi ?

Voyant qu’on espionnait sa maison, l’homme s’est arrêté agressif. Il reconnaît alors le Monsieur qui lui laisse prendre de l’eau à son puits, et devient aimable. Il touche sa casquette. Sa femme qui ne pousse plus, sourit de confiance.

— Bonsoir, Monsieur.

— Ah ! bonsoir. Je regardais votre chien. Il est beau.

— Oui, dit-il, j’en ai deux. D’autre tire sous la voiture. Là, regardez.

Je me penche entre les roues et avec ma lanterne, je tâche d’y voir.

— Mais elle est jaune cette bête.

Et furieux, je les plante là.

… Dès qu’elle me revoit :

— Eh bien, s’inquiète Marie, et Spitz ?

— Toi, Marie, fiche-moi la paix. Quand tu te mêleras encore, de m’envoyer au diable, derrière une roulotte !…

Mauvaise journée : Marie retient sa langue.

Le lendemain, Marie, qui s’est levée trois fois, sort de son lit pour de bon. Je me réveille.

— Bonjour, fait-elle, tu as bien dormi ?

— Moi, Marie, pas fermé l’œil.

Et je m’habille au plus vite, parce que Spitz pourrait être revenu pendant la nuit.

Comme d’habitude, je lui prépare ses tranches de seigle et fais avec son écuelle le bruit du déjeuner qu’il connaît bien. J’appelle :

— Spitz ! Spitz !

Mais pas plus de Spitz que hier, ni aussi loin que je puisse voir, ni dans la bruyère où je lance Fox, ni même au village où, comme par hasard, je vais dire bonjour à François, son ancien maître.

Marie, qui me voit triste, n’ose rien dire.

À midi, sans grand espoir, je retourne à la niche.

Et qu’est-ce que je vois ? Sous ma meule de bois, des branches qui bougent, un museau qui sort, Spitz qui pousse la tête, Spitz tout entier, mais un Spitz coupable, un vagabond qui n’a pas été volé et rentre honteux d’avoir fait de la peine à son maître. Ah ! le rossard, ce qu’il va me payer ça.

Un bâton que je ramasse ne me paraît pas assez lourd, je soulève une bûche.

Spitz arrive en rampant, avec de petits signes dans la queue pour que je pardonne. À trois pas, il se couche et ventre à l’air, attend que je frappe.

Mais je veux qu’il vienne tout près, à mes pieds.

— Ici, Spitz… ici.

Je lui montre la place avec ma bûche et quand il y est, Spitz me saute aux épaules et j’embrasse de tout cœur mon bon chien.

Longtemps après :

— Marie, quand tu auras une minute, viens donc voir, j’ai retrouvé Spitz !
Snobs.

Un jour, chez Baerkaelens, un amateur découvre à Spitz des qualités nouvelles. Il aurait, notamment dans le creux du poitrail et le gras de la cuisse, quelque chose de très beau :

— Là et là, vous voyez ?

En vérité, je ne vois rien, mais les amateurs, paraît-il, s’en aperçoivent tout de suite.

Depuis, à l’auberge, Vader, qui ne voudrait pas ne pas s’y connaître, Benooi, quand il ne trouve rien à dire, et Fons pour autant qu’il ne rêve pas à la chasse, parlent à tout venant de mon Spitz, et il n’est guère de citadins, ayant passé chez eux, qui ne sache, au moins par réputation, qu’il existe dans la contrée un certain M. Baillon dont le chien est un sujet remarquable.

Quelquefois je rencontre de ces gens. Au premier coup d’œil, ils devinent le chien de M. Baillon. Ils se disent avec respect : « Voilà le chien de M. Baillon » et, l’appelant près d’eux, le palpent, tâtent par devant, étudient par derrière comment est fait le chien de M. Baillon.

Heureux d’être peloté, Spitz fait risette. Moi, j’attends qu’on finisse. Est-ce que je compte ? Timide, obscur, effacé, en sabots, je suis simplement le maître du chien de M. Baillon !


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