Moi quelque part/06

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La Soupente (p. 67-82).
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POULES

Pour Marie.


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Parlons franc. En ville, avec mon métier, je serais un vilain Monsieur. Ma ferme est une maison de débauches. Je vis, si l’on peut dire, sur des culs de femelles. Mes poules, plus elles forniquent, plus leur patron encaisse. Mais à la campagne, la morale est différente.

J’ai deux cents bêtes. Blanches, en bas jaunes, un bout de ruban rouge sur le côté de la tête, pour un étranger, ce ne sont que des poules. De l’une à l’autre, il ne voit pas de différence. Pour moi, qui les connais, elles ont leur physionomie et leur allure de personnes. Elles méritent chacune leur nom. Telles ressemblent à certaines de mes tantes : je les appelle : « Tante Louise » ou « Tante Ida. » Il y a la « Première couveuse », la « Deuxième couveuse », le « Clown », l’ « Astronome », Dieu sait pourquoi. Il y a « Madame Ratine », une pimbêche, dont je haïssais, dès la ville, le gros ventre. Il y a, j’ose l’avouer à cause de son œil bête, « Mademoiselle Stella », première danseuse à la Monnaie.

Les poules m’aiment parce que je les nourris ; je les aime parce que j’en profite : c’est le rythme social. Quand je pénètre dans leur enclos, elles arrivent secouant les voiles blancs de leurs ailes. Les plus câlines me volent sur les épaules et me caquettent dans l’oreille des phrases de bienvenue.

Seuls, les coqs se méfient à l’écart, amants de cœur jaloux du succès que me font leurs gonzesses.

Deux cents poules ! Je l’ai dit : il ne suffit pas de les avoir quelque part, puis d’attendre qu’elles pondent. Des poules, ça mange et ça fait le contraire. Elles ont des pattes et qui se cassent, des narines qui se bouchent, de petites bêtes qui les pompent sous les plumes jusqu’au sang. Il faut savoir raccommoder, déboucher, faire la chasse. Il faut que je leur mélange des graines, que je leur fauche à pleines brouettes de la verdure, que je me poisse les bras à leur triturer des pâtes, qu’éveillé dès l’aube, je saute du lit pour les sortir, de crainte qu’impatientées sous leurs perchoirs, elles n’écrasent les paniers d’excréments qu’elles m’ont pondus pendant la nuit.

Grâce à quoi, je suis un homme très occupé.

Au nouvel an, le garde champêtre m’apporte ma feuille de contribution : la somme de un franc trente-neuf due à l’État, à la province et à la commune, par le sieur Baillon, André, profession : rentier.

Je dis au garde :

— Ce n’est pas cher, mais pourquoi veut-on que je sois rentier ?

— Bah ! parce que vous l’êtes, Monsieur.

— Rentier, moi ! Mais non, mon ami, mais non. Que l’on mette sur ce papier : aviculteur, éleveur de poules, marchand d’œufs, paysan, que sais-je. Mais pas rentier, je ne le suis pas.

— Voyons, voyons, sourit le garde.

Il sait bien : un monsieur qui vient à la campagne pour élever des poules, c’est qu’il a des rentes.

Et mes voisins :

— Tout de même, Monsieur, tant de bêtes, c’est un bel amusement.

— Mais ce n’est pas un plaisir, c’est un métier, je me donne beaucoup de peine.

J’ai beau montrer mes ongles rongés de terre, affirmer que des poules pour moi, c’est comme pour eux leurs vaches :

— Oui, oui, un joli passe-temps.

Ils me veulent rentier, eux, qui avec leurs cochons et leur ferme sont plus riches que moi.

Benooi seul me comprend :

— Laissez-les dire, fait-il.

Mais qu’au bout du mois, je sois gêné pour mes notes :

— J’ai confiance, dit Benooi, qui pense à mes rentes.

Benooi, qui a trois cents poules, possède les trois cents plus belles poules du pays.

Frère Joachim, des Trappistes, qui en détient deux mille, possède également les deux mille plus belles poules du pays.

Ils en discutent et se chamaillent.

Je les laisse dire : je sais bien qu’avec mes deux cents poules, je possède les deux cents plus belles poules du pays.

Ce qu’elles disent.

C’est ici que le français est inférieur. Comment désigner une poule qui a des poussins ? Une « poule qui a des poussins » ? C’est trop long. Une « couveuse » ? Elle a fini, elle ne couve plus. Une « mère » ? Soit, mais on pense à des couches, à des langes, ça sent le lait.

Ne cherchez plus. Écoutez la poule : elle glousse, elle dit son nom : Kloek. Les gens du pays l’appellent ainsi.

Ses poussins la comprennent.

Sous ce buisson, elle va gratter entre les feuilles : kloek !… kloek !… kloek !… À toutes ailes ils arrivent.

Un dernier en retard piaule perdu : kloek !… kloek… Il sait où elle est.

Kloek… kloek… Tout à coup l’averse : au plus vite, elle file en avant choisir un abri : ils la retrouvent.

Kloek… kloek… Vous êtes fatigués, mes chéris. Venez un instant vous chauffer sous mes ailes : ils s’y fourrent.

Ô bonne mère, qui dès la coquille enseigne à ses enfants la langue du pays !

Elle dit encore :

— Heeu. Un long cri de cuivre. Les poussins s’arrêtent. Toutes ces boules, l’épervier là-haut n’y reconnaîtra pas des oiseaux.

— Kedaak ! Kedaak… kedaak. Le vilain chien. Faisons du bruit qu’il ait peur.

— Gnrr ! Les petits viennent de naître. Je tends la main pour voir. Gnrr ! Gnrr ! J’ai peur devant ce chien qui grogne.

— Rrrr !… Rrrr !… Presque un chat qui ronronne… Bien au chaud sous son ventre les petits s’apaisent et s’endorment.

— Pik… Au lieu de dormir, ce petit indocile sort la tête d’entre les plumes, « Pik » le mot, avant le bec, le pique.

— Tiktiktiktik. Elle leur a trouvé quelque chose. Quoi ? Pas besoin que j’y aille ; je le devine à sa voix, tantôt menue comme cette imperceptible graine qu’elle leur montre du bec, tantôt grosse, horrifiée, devant ce terrible ver qu’elle devra leur tuer en morceaux, avant qu’ils ne l’avalent.

— Tiktiktiktiktiktiktiktik… Il y en a beaucoup, tant qu’elle en dit.

Et les poussins :

— Pippe, pippe… de l’air, de l’air, je sors de l’œuf.

— Pihip ! Pihip !… Je suis triste, je suis perdu.

— Fifififi… fifififi … Ils ont froid, ils grelottent…

— Frrrî. — La frousse ! Qu’ont-ils entendu ?

— Trrî… trrî… trrî… — Très bien, ils ont chaud.

— Ti… tiri, titî. — Voyez-vous ça. Déjà des rêves de coq.

Symphonie.

Dans l’étable, où sont les pondoirs, beaucoup de poules ensemble à contre-temps :

— Kotkotkedaak !… Kotkotkedaak !… Kedaak ! Kedaak !… Kotkotkedaak !

D’autres qui cherchent un nid :

— Hé !… héhéhéhéhé… hé… hè… hê…

Celles qui ont trouvé, très vite :

— Kroukroukroukroukroukrou !… Kroukroukroukroukrou !…

Dans le parc, entre ses dames, un coq d’humeur galante, avec sa gorge :

— Kokkokkokkokkok !… Kokkokkokkokkok !… Kokkokkokkokkok.

Par la crête, il attrape une grosse blanche, qui n’y pensait pas.

Da poule indignée :

— Oooh !

Le coq n’insiste pas et Kokkokkokkokkok… kokkokkokkokkok va plus loin faire de l’aile à d’autres dames.

À une seconde :

— Kokkokkokkokkok ?

— Oôh.

Elle a eu sa part hier.

— Kokkokkokkokkok.

Pardon ! il s’éloigne.

Comme il approche, une troisième plie les pattes, croupion levé, toute prête.

Victoire facile, il n’en veut pas et Kokkokkokkok, il passe outre.

— … Hi !… Hihihihihi… hi… hî !…

Blanche et vierge, au bout du pré, une poulette rêve qu’elle va pondre.

C’est celle-là qu’il veut, il y va droit… Kokkokkokkokkok… autant que de pas pour l’atteindre.

— Frrrt…

Les ailes de la poulette qui s’envole.

— Frrrrt…

Les ailes du coq qui la suit.

— Frrrt.

— Frrrrt…

En pleine chasse.

— Heeu !

Jaloux, les autres coqs ont vu.

Quoi du danger ? À l’étable, point d’orgue. Dans le parc, alarmées, toutes les dames lèvent la crête, constatent ce que c’est et… Kotkotkedaak… s’en fichent.

— Frrt.

— Frrrt.

Sur ses pattes à travers l’herbe, avec ses ailes par-dessus la haie, de nouveau sur ses pattes, partout où passe la poulette, le coq s’élance.

Près d’une meule, pincée !

Par la crête comme cela se doit, puis sur elle de toutes ses forces, il lui fait plier les genoux et avec ce qu’il porte sous la queue lui frotte quelque chose au derrière :

— Humph ! C’est bon.

Après ? Vous croyez qu’il chante. Pas du tout. Comme vous et moi, descendu de son idéal, il déchante.

Mais les autres :

— Ko koko kokoo !… Ko koko koko !… Ko koko kokoo !… puis un tout gosse qui s’essaie : Ké… kéké… kekî…

Dans l’étable, à plein orchestre : Kotkotkedaak ! kotkotkedaak !… héhéhé… hè… hê ! loin quelque part, en sourdine : kou… kourou… kourou !…

Et grave, qui ne pense pas à tout cela : Kloek… kloek ! une « Kloek ».

Fientje.

Dans ma cour, je scie du bois, en compagnie de Fientje ma poule préférée, celle qui m’aime parce qu’un jour, je lui ai rafistolé la patte.

Caquetante et boiteuse, elle goûte de la farine que je fais avec mon bois, me saute aux épaules dire « bonjour », me suit où je vais, mais s’intéresse surtout au va-et-vient de ma main, où pendille quelque chose de très aguichant pour une poule : la petite croûte d’une écorchure.

Et chaque fois qu’elle le peut, d’un preste coup de bec, Fientje s’assure si ce n’est pas une graine, une mouche, ou quelque autre chose qui se mange.

— Allons, Fientje, veux-tu rester tranquille ?

Mais Fientje revient de plus belle, partout dans mes pieds et comme sans y penser, je laisse pendre la main, elle saute après, attrape la croûte, tire et file plus loin avaler ce bon morceau.

Car Fientje, ma poule préférée, qui est une brave petite femme, m’aime, comme elles m’aiment toutes, jusque dans ma viande.

Drame.

Depuis quelques instants devant l’enclos Marie examinait mes volailles. Elle me jette un drôle de regard :

— Elles se portent bien, tes poules. Des crêtes bien rouges, les plumes qui luisent : elles sont toutes en ponte.

— C’est la saison, Marie.

— En voilà une qui est jolie. Ce qu’elle caquette. Qui est-ce ?

— Justine, Marie : tu te souviens, celle dont il a fallu recoudre le bec, quand elle était petite.

— On ne s’en douterait pas, fait Marie. Tiens, mais sais-tu que tu as une poule qui boite, là près du fil, cette grosse.

— Bien sûr, Marie, qu’elle boite. C’est notre première Kloek. Elle est assez vieille, elle a le droit de boiter.

— Elle a, dit Marie, des éperons comme un gendarme.

— Ne plaisante pas, Marie. Je l’aime beaucoup ; elle nous a élevé pas mal de poussins et, par-dessus le marché, rapporté beaucoup d’œufs.

— Mais elle ne pond plus, dit Marie.

— Hélas ! non, la pauvre bête. Quelquefois elle s’imagine qu’elle pondrait encore. Elle va s’installer dans un nid et tu devrais la voir arranger sa paille, se blottir, pousser tant qu’elle peut. Mais rien ne sort et elle s’en va, oh ! pas en chantant comme les autres, mais triste… si triste… on dirait un écrivain qui ne trouve plus rien à dire.

— Alors, conclut Marie, si elle ne pond plus…

Je ne réponds pas. Je sais où elle veut en venir. Une poule qui est vieille, on ne garde pas cette bouche inutile. On appelle le marchand. Il la soupèse, il souffle entre les plumes pour voir si la chair est bien blanche, puis la fourre dans un panier avec d’autres. Adieu la poule, fini de vivre.

Je dis à Marie :

— Tu ne songes pas à vendre notre première Kloek ?

— Oh ! non, dit Marie, d’abord elle me paraît bien grasse.

— Grasse ou non, Marie, la première Kloek, je la garde. Tant qu’il lui plaira, elle restera chez nous.

— Bien, dit Marie.

Elle reste un instant à se taire.

— Et celle-là, fait Marie, elle me paraît aussi bien vieille.

— Celle-là ? Oui, c’est Tante Ida. J’y tiens, mais enfin, on ne peut les garder toutes. Un de ces jours, il faudra la vendre.

— Eh bien, dit Marie, moi, je te l’achète.

— Toi ? M’acheter une poule ? Tu es un peu bête. Elle est à toi comme à moi. Et puis, pourquoi faire ?

— Voilà, explique Marie, c’est peut-être stupide, mais depuis le temps, je voudrais bien manger une poule.

— Manger une poule, Marie !

— Oui, avoue Marie, avec du riz.

— Mais pense, une poule, ça ne se mange pas comme ça, il faudrait d’abord qu’on la tue.

— Je m’en charge, déclare Marie.

— Toi, tuer une poule !

— Mais oui, fait Marie, c’est tout simple.

Tuer une poule, chez moi, c’est bien la première fois. Cela m’effraie. Entre le oui et le non, j’hésite, un peu pâle.

— Après tout, dis-je, Marie, cela te regarde.

Tante Ida prise, Marie sait ce qu’il faut en faire. Pendant quelques jours, elle la nourrit dans une mue. La bête est là, au fond de la cour, derrière des barreaux. Elle s’ennuie, elle voudrait bien sortir. J’évite de passer, ou s’il le faut, je regarde autre part. Est-ce que je m’intéresse, moi, à cette poule ? Ce n’est plus Tante Ida. Mais non, mais non, c’est une étrangère qu’on engraisse.

Huit jours après, Marie m’appelle. Aïe !

Elle a mis un tablier très sale et tient à la main de grands ciseaux.

— Tu viens m’aider ?

— Non, Marie, si tu veux, je préfère… pas.

— Alors fais un tour.

— Oui, Marie.

Pourtant, je reste là, comme un lâche.

La bête bien prise entre les genoux, Marie lui ouvre le bec, fouille avec les ciseaux et de la pointe, comme si elle taillait une boutonnière, lui coupe quelque chose sous la langue.

Le sang vient tout de suite.

La poule qui se défendait en poussant ses Kedaak ! se tait, sans doute, parce qu’elle n’a plus le moyen de crier. Que lui arrive-t-il ? Elle ne comprend pas d’abord. Elle a bien senti cette pointe dans la gorge et rentré le cou avec un frisson qui a mal. Mais elle reste bien saine, ses ailes fonctionnent, elle a de l’appétit et serait bien contente de ravaler un peu de ce liquide rouge qui lui sort si chaud par le bec.

Elle en hume à petits coups : c’est bon. Suspendue par les pattes, elle relève un peu la tête pour en humer davantage, mais une main la rabat et le beau liquide rouge commence à se perdre inutile dans le sable.

Tant pis, elle n’y pense plus. L’œil grand ouvert, elle aperçoit les choses dont elle a l’habitude : un coq là-bas entre ses poules, un brin d’herbe par terre, son maître tout près qui la regarde.

Comme je m’avance, elle fait un mouvement pour me voir. Je ne suis pas fier.

Mais bientôt tout cela cesse de l’intéresser : la petite peau qu’elle a sur l’œil se ferme toute seule et quoi qu’elle essaie, ne remonte plus qu’à moitié, elle laisse aller son cou, et par le bec, le sang continue à se dévider, régulier, sans un nœud, comme un gros cordon de soie rouge.

Puis il s’amincit et ce n’est plus qu’une ficelle.

Une première fois, en éternuant, elle a secoué la tête et un lourd caillot est allé se figer loin, sur un arbre, entre les feuilles : un autre file à peine et tombe à plat sur le sol. Comme elle est faible ! Ses ailes, qu’elle croit remuer très fort, ne vont plus qu’une seule à la fois, la gauche… la droite… la gauche… la droite… encore la droite… puis moins… puis plus du tout.

Elle pend. Je la crois morte.

— Pas encore, dit Marie, regarde les pattes.

Elles vivent en effet, ces pattes qui s’ouvrent et se referment comme une main qui veut prendre, et le corps tout entier qui se tend, et les ailes qui tout à coup se reprennent à battre, les deux ensemble, si violentes que des plumes se détachent et s’envolent.

Mais cela ne dure pas. Tête ballante, la poule souffle au bout du bec, une petite bulle qui crève ; les ailes se ralentissent, reprennent leur jeu de tantôt, la gauche, plus faiblement la droite, à peine la gauche, puis les deux qui s’écartent, grandes, grandes, tant qu’elles peuvent et restent ainsi.

— C’est fini, dit Marie.

J’ai besoin de faire un petit tour…

Quand je reviens, ses pattes en l’air, Tante Ida repose sur le bord d’une table. Un peu de vent rebrousse ses plumes de poule morte. La crête est blanche. Avec un doigt, je fais ballotter la tête : une mouche en sort.

Le lendemain, trempée de riz, en morceaux sur un plat, ce n’est plus une poule : c’est quelque chose qui se mange.

— Eh bien, dit Marie, tu ne te sers pas ?

— Non, Marie, je n’ai pas faim. Une poule, ne trouves-tu pas, ça sent, oui vraiment, ça sent le poulailler.

Au lieu d’avouer simplement que je pense à ma bête et que j’ai de la peine !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

C’est ainsi qu’on devient assassin : on prend l’habitude. À présent, quand Marie prépare un massacre, afin que rien ne se perde, je dispose sous la poule un plateau qu’elle y saigne tout à son aise de la nourriture pour les autres.


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Agonies


Quand ce n’est pas de vieillesse, les poules meurent, la tête en bas, les pattes en l’air, dans un poing qui tient ferme.

Certaines font des manières et retiennent leur sang. Il faut, avec la pointe des ciseaux, qu’on leur rouvre le bec et cherche le tampon qu’elles y cachent.

D’autres connaissent leur devoir et, d’elles-mêmes, éternuent dans mes arbrisseaux de jolies petites groseilles bien rouges.

Dès la première coupure, cette sournoise fait la morte : ce ne sera qu’au moment de partir pour du bon, qu’elle se vengera, avec l’aigu de ses ongles, sur la main qui la tient.

Celle-ci pâmée, d’une seule aile s’évente doucement… doucement… doucement… puis l’éventail retombe.

D’autres à mourir sont longues… longues… beaucoup plus longues que ne le serait un homme.

On croirait que celle-ci vit encore : la crête est rouge, l’œil regarde. Sans une secousse, voilà longtemps qu’elle est morte.

Celle-ci, comme une suppliante, joint à deux mains les ailes et meurt les bras en croix.

Ce petit coq, gavroche dès son enfance, trouve des contorsions si amusantes qu’il faudrait être vraiment sans cœur pour ne pas rire.

Fière de son éducation, cette vieille, avant de partir, fait son grand salut à tout le monde.

Cette mystique pousse… pousse… comme pour lancer à Dieu son âme et ce qui vient, c’est, sous la queue, une petite crotte.

Celle-ci, par sa gorge ouverte, pense crier encore et ses cris ne sont que des bulles de sang qui s’allongent et qui crèvent.

Celle-ci, alléchée par un brin d’herbe, le lorgne et jusqu’à la fin, elle pique… pique.

Presque morte, elle essaie au bout du bec une dernière goutte, qui ne deviendra jamais une goutte.

Allons, la vieille, cesse de me regarder, ou faut-il, par la gorge, que je t’étrangle, comme une femme ?…

— La première fois, dit Marie, que j’ai tué une poule, j’ai senti quelque chose de bon, par tout le corps, depuis les pieds jusqu’à la tête.

Pour tuer, Benooi prend une hache, place sa bête sur un billot et vlan ! du premier coup la décapite. Quelquefois la poule se retrouve sur ses pattes et se met à courir, tâchant d’y voir avec son cou sans tête.

La bête déshabillée de ses plumes, Marie en tire toute fumante, une assiettée de friandises roses, blanches ou vertes comme on en trouve dans les vitrines sur les tartes de pâtissiers.

Parfois, chez les vieilles, il vient une série de boules jaunes, les unes comme un grain, d’autres comme une bille, puis de plus grosses : cette poule allait pondre… Trop tard ! trop tard ! la bête est morte.

Si c’est un coq, Marie sait où découvrir deux autres boules qu’elle pose à part avec soin.

— Elles sont grosses, dit Marie, qui, même chez les animaux, apprécie les attributs qui font les mâles.

Ainsi je me familiarise avec la mort. Que des hommes mangent ces cadavres, soit. Quant à moi, vraiment non : une poule, ça sent le poulailler ; et même ce que dans un poulailler on trouve, le matin, par terre…

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Au marché


Cette tante ne voudrait pas montrer qu’après tout elle s’en fiche.

— Marie, calcule-t-elle, vous avez par semaine de mille à quinze cents œufs. Comment donc faites-vous pour vendre cette marchandise ?

— Oh ! répond Marie, c’est simple : j’ai mes clients, ils viennent ici, sans que je me dérange.

— Tu comprends, m’explique-t-elle, tante m’a vue autrefois comme une dame. Je ne vais pas lui avouer que je porte mes œufs, en ville, au marché. Elle se moquerait.

— Moi pas, Marie.

Et vraiment ce qu’elle fait, je ne le ferais pas à sa place.

C’est une fois la semaine. Pour le voyage, comme elle n’est pas vraiment une Campinoise, ni davantage une dame, elle s’est composé un accoutrement au goût des deux : la toque à fleurs comme ici, la jupe longue comme en ville. Cela me fait une drôle de Marie.

— Comment me trouves-tu ? dit Marie.

Je ne réponds, rien. Je l’embrasse.

La première fois, ç’a été dur. On ne comprenait pas qu’une paysanne pût avoir à elle seule trois paniers d’œufs… On passait outre et Marie a préféré revenir avec sa charge au complet, plutôt que d’y laisser chipoter une petite vieille qui voulait bien deux œufs, mais les plus gros.

Maintenant, elle a pris l’habitude. Lorsqu’elle monte dans le train, il est déjà bourré des maraîchères qui viennent de plus haut.

— Me voilà, dit Marie.

On fait place à cette collègue.

Au marché, des acheteurs savent qu’elle va venir et l’attendent. Elle les a dressés : ses œufs, ils doivent les prendre comme elle les partage, non à leur choix. Quand une nouvelle, un peu chipie, s’informe : « Sont-ils vraiment bien frais ? » Marie ne se fâche plus. Sûre d’elle-même, comme de ses œufs, elle montre ses clients : « Demandez-leur, Madame. »

Elle va le vendredi, mais dès le jeudi elle se prépare. Elle lave d’abord son corps et, après, ses œufs, car puisqu’ils sont frais, il faut bien qu’ils soient propres. Il y a des paysans qui livrent les leurs, sales, crottés de boue, tiquetés de sang, tels qu’ils sortent du nid :

— C’est plus fort que moi, dit Marie, je ne le pourrais pas.

Ses œufs astiqués, elle les range dans des paniers, sur du foin. Moi, je les compte. Je vais très bien jusque cent : après, je m’embrouille parce qu’il faut à la fois retenir un gros chiffre, manier l’œuf sans l’écraser, lorgner déjà le suivant qu’il s’agira de saisir, sans bousculer les autres.

— Voilà, il y en a mille trois cent quarante-trois, dis-je à Marie, qui ne retrouvera certainement pas son compte.

Mais le compte des paniers est exact : trois.

Je les soupèse :

— Ils sont lourds. Marie.

— Prends garde, tu vas te faire du mal, dit Marie, qui demain sera seule à les porter sur ses hanches.

Les paniers en ordre, nous arrêtons la liste des objets qu’il faudra ramener de la ville, parce qu’on ne les vend pas à la campagne. Ils prennent de l’importance, des choses auxquelles on a pensé toute la semaine.

— N’oublie pas les plumes, Marie.

— « Plumes, » griffonne Marie.

— Un collier pour Spitz.

— « Collier Spitz, » inscrit Marie. Veux-tu des journaux ?

— Pas la peine… Des harengs pour Fons.

— « Harengs Fons, » écrit Marie.

En dessous, elle trace une petite croix. Je fais celui qui n’a rien vu : je sais ce que cela veut dire.

Le soir, on se couche tôt, car le train part de bonne heure. Marie a mis le réveil.

— Bonsoir.

— Bonsoir.

Petit silence.

— Marie, tu dors ?

— Pas encore, j’essaie… Chut, pas ça, sage.

— Bien, Marie. Bonsoir.

Nouveau silence. Marie se retourne :

— Comment, tu ne dors pas encore ? Qu’est-ce que tu as là ?

— Rien, Marie, Chut… sage.

Du jeudi au vendredi, nous réussissons quelquefois à rester sages.

Le matin, c’est le plus dur. Marie, déjà prête, me réveille : c’est moi qui porterai les œufs jusqu’à la gare sur ma brouette. L’été, un petit soleil bâille, des nuages de sommeil plein les yeux ; l’hiver, nous marchons dans le noir : il gèle ou bien il neige : un peu de lune traîne encore comme un morceau de fromage oublié sur une table. Marie grelotte, moi, je me réchauffe à pousser la brouette. Je ne dis plus : « Ils sont lourds. » Je pense à Marie qui devra les traîner tout à l’heure, sans brouette, avec ses bras.

Quand le train arrive, Marie cherche la voiture où se trouvent des connaissances :

— Recouche-toi, dit-elle. J’ai refermé le lit. Tu auras chaud.

— Tûût !

Le train s’éloigne.

Me voilà seul. J’en suis tout bête.

Tandis que là-bas Marie se dévoue, je ne veux pas rester sans rien faire. Je balaie la place, je range les chaises, je sème le sable, je souffle mon haleine dans les verres de lampe et les fèle tant je les frotte. Je veux que, lasse de son voyage, elle retrouve une maison en ordre, la soupe chaude, qu’elle n’ait qu’à se mettre à table et se laisser dorloter le reste du jour.

Quelquefois, je lui cuisine une surprise.

— Oh ! délicieuse, dit Marie, à la première cuillerée de cette crème.

Moi aussi, j’ai approuvé : « Délicieuse. »

Mais quel juron, si Marie, et pas moi, avait préparé ce pus.

Elle s’est donné beaucoup de peine, mais maintenant elle a sa récompense. Ses œufs, elle les a vendus un centime plus cher que les autres. « La grosse dame, celle, tu sais, dont le mari est au gaz, en a pris cinquante ; l’autre, qui souffre de l’estomac, en a retenu deux cents. »

Elle me raconte par le menu les aventures de son voyage. Au pont du canal, la locomotive a dû s’y reprendre à quatre fois, avant de le franchir. Quand il l’a eu passé, tout le compartiment s’est mis à rire en disant :

— Ça y est.

— Toi aussi, Marie ?

— Bien sûr, dit Marie, je riais aux larmes.

— Et, dit Marie, tu ne me demandes pas ce que je rapporte dans les paniers.

L’un après l’autre, elle retire les paquets.

— Ça, c’est le collier de Spitz.

— Attends, je vais voir s’il est bon.

— Voici tes clous.

— Juste, ceux que je voulais.

— Voici les harengs pour Fons.

— Hum ! Comme ils sentent bon, Marie.

— Puis, voilà pour toi, grand gosse.

Elle me fourre ses derniers paquets où je retrouve, toujours avec la même surprise, mon tabac, une pipe, et quelquefois, ô bonheur, douces comme des baisers confits, pour trente centimes de dattes !