Molière, Shakspeare, la Comédie et le Rire/Le Rire/Qu’est-ce que le rire ?

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (p. 321-325).
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Le Rire

QU’EST-CE QUE LE RIRE ?[1]




Cest une suite de spasmes du poumon, accompagnés d’un état particulier de la physionomie (état que je ne décris pas, parce que tout le monde se le rappelle) et d’un sentiment de plaisir dans la poitrine.

Cet état physique est causé par une image soudaine[2] qui porte notre esprit à comparer notre mérite avec celui de quelqu’un que nous estimons plus ou moins, et cette image, présentée soudainement, est arrangée de manière que le résultat de la comparaison nous soit favorable, donc le Rire vient de la vue soudaine de notre propre supériorité.

On appelle position comique celle dans laquelle nous voyons soudainement quelqu’un que nous aimons plus ou moins, qui le rend désappointé[3], mais non malheureux, passé un certain point après lequel la sympathie serait réveillée, et qu’il nous semble que nous aurions évité.

Le plus ou moins d’estime que nous avons pour la personne de laquelle nous rions forme les degrés du comique noble ou bas.

Quand nous rions du Misanthrope, on dit : voilà du comique noble ; quand nous rions de M. Riflard (dans La Petite Ville), c’est du comique bourgeois ; quand nous rions de Jocrisse qui, en allant en habit des dimanches faire sa cour à une cuisinière, est éclaboussé de fond en comble par une harengère avec laquelle il s’est pris de dispute, c’est du comique bas.

La manière de montrer le comique, de quelque classe qu’il soit, est appropriée à l’esprit des spectateurs. Par exemple, à Paris, chaque spectacle a un premier degré de comique auquel les spectateurs sont habitués ; 2º un degré de finesse dans la manière de faire apercevoir ce comique auquel les spectateurs sont pareillement habitués. Tel caractère, dont on rira au Théâtre-Français, sera trouvé froid à l’Odéon et inintelligible aux Variétés. Il est même très facile de se figurer un comique qui serait inintelligible au parterre des Français pendant les premières représentations, ainsi qu’on rapporte que le fut le Misanthrope. Exemples : Arnolphe, arrêté à sa porte par la simplicité d’Alain et de Georgette, et s’en impatientant ; si la chose glissait sur lui et qu’il nous dît : c’est une suite naturelle de mon système, nous ne ririons pas[4]. Le Ridicule a besoin d’être accepté comme une lettre de change (l’ancien fait de l’homme de la galerie du Théâtre Feydeau), Arnolphe trompé dans son attente (acte 1er scène VI, tome 1, page 210) Arnolphe = et c’est ? Horace = un jeune objet qui loge en ce logis dont vous voyez d’ici que les murs sont rougis.

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On prouve qu’on a une passion, en sacrifiant à cette passion la passion immédiatement inférieure ou le lien naturel.

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Un caractère quelconque veut agir dans un sens ; il est ridicule quand, croyant agir dans ce sens, il produit un effet précisément contraire. Son ridicule commence dès l’instant qu’il se trompe ; mais le public, devenu difficile, ne rit que quand un caractère se trompe de beaucoup.

No 1. — Un calomniateur veut nuire à sa victime ; il est ridicule quand, croyant nuire, il sert.

No 2. — Un homme fait la cour à une femme qui déteste les odeurs ; son rival lui persuade de s’en charger ; l’homme est ridicule.

Le calomniateur du premier exemple est aussi ridicule, mais d’un ridicule moins fort, quand au lieu de nuire à sa victime, il choque un intérêt à lui plus ou moins fort ; plus l’intérêt qu’il choque a d’importance pour lui, plus le comique qu’il produit en blessant cet intérêt, a de degrés de force.

3e exemple : Un mari parle à sa femme et blâme (en se moquant) sérieusement et vivement l’amant de sa femme de prétendus ridicules qui sont des qualités, dont sa femme craint l’absence chez son amant, absence qui l’empêche seule de se livrer à lui ; un mari blâmant fortement Flor. d’être mystérieux et parlant à sa femme qui craint que l’aimable Flor. ne soit indiscret et qui, sans ça, se livrerait à lui.

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Le poète comique doit ne montrer un caractère odieux que dans une position où le spectateur qui ne peut pas rire de lui, a à rire du moins de la personne à laquelle il parle[5] ; si aucun des deux ne fait rire, le spectateur a le temps de songer à l’odieux. Ce n’est qu’avec cette précaution qu’il est permis de prouver un caractère odieux au spectateur. C’est-à-dire de lui faire voir sous ses yeux une chose odieuse faite par un personnage. La théorie du sourire à la vue du bonheur est peut-être de moi.

  1. Cette note a été publiée dans le Censeur du 21 septembre 1907 par Adolphe Paupe qui l’a recueillie ensuite dans La Vie littéraire de Stendhal (Champion, 1914).

    La Rose Rouge du 5 juin 1919 a redonné ensuite les mêmes fragments avec quelques variantes et dans un ordre différent. N. D. L. É.

  2. Ou présentée soudainement.
  3. Ainsi un homme qui vient de se vanter de la vertu de sa femme et qui dit : « Moi, je sais la conduire », et la surprend appuyée sur son amant qui est à ses genoux.
  4. C’est l’esprit raisonnable des Anglais qui fait que la vanité de l’homme qui est dans une position ridicule, mais menant à quelque chose, ne souffre pas, et que outre cela la vanité da spectateur ne le porte pas à faire des plaisanteries sur l’état de cet homme, disposition fortifiée par la pruderie donnée par le puritanisme.
  5. C’est ce qu’a fait Molière dans la scène du Tartufe, Damis et Orgon, où Orgon chasse son fils ; le spectateur n’a pas le temps de voir l’odieux du fait.